Ibidem
XXXVIIL INTRODUCTION.
nir des postes éloignés, environnés de bois Ces difficultés, accom- Ë de: pagnées des souffrances du scorbut, étaient si grandes, disait-il, Ù nc qu'on ne pouvait les concevoir. Il ajoutait que, quand les gens l'o n'avaient pas la liberté de s’écarter plus loin que la demi-portée ma de fusil, sans courir le risque d’être assassinés par un Sauvage fai: caché derrière un arbre, cela chagrinait tellement le soldat qu'il ans tombait aussitôt malade. Aux effets de ce chagrin se joignaient qu ceux qui résultaient de la nécessité de se nourrir de viandes salées. co!
Dans les raisons, que donna M. de Denonville, de l’abandon for du poste de Niagara, il mit en avant la grande dépense de l’en- Le tretien et le peu d'avantages, que l’on en avait tirés pendant les un quatorze mois qu’on l'avait conservé, les Sauvages n'ayant pas plu tué à l'ennemi plus de deux hommes. fut
Le Gouverneur exposait sa détresse et son insuffisance en témoi- au gnant de son admiration pour ses conseillers ordinaires. I
Il écrivait, le 6 novembre 1688 : « Il n’y a que Dieu qui aus ait pu, cette année, garantir tout le pay sa ruine. Je n'y ai aur aucune part, le Père de Lamberville Jurné l'orage avec : une grande habileté. Parmi les premiers blessés à l'attaque con des Sonnontouans, se trouvoit le Père Enjalran, qui gou- de vernoit les missions des Outaouas. » L'abbé de Belmont rap- Jar porte qu’il avait eu les hanches percées par un coup de fusil. sor « C’est un très grand mal pour nous, écrivait M. de Denonville, Sei, que cette blessure l'ait empêché de remonter, car c'est un homme Th d'esprit, de grand crédit, qui a bien conduit toutes choses à Mi- écr chilimakinak, et à qui le pays a de grandes obligations : sans qu” lui, il y a longtemps que l’Iroquois seroit à Michilimakinak. » pail M. de Denonville disait encore : « D'ailleurs, c’est l’habileté des
Jésuites, qui a soutenu les affaires de ce paÿs, et le nombre d'amis qu’ils se sont acquis parmi les Sauvages. » :
Le chevalier Hector de Callières, qui parlait plus librement, 3 expliquait, il est vrai, cette habileté en disant que le Père de Ë Lamberville avait amusé les Iroquois de l'espérance de la paix. 1%
Pour le Chevalier, il pensait qu'au lieu de toutes ces négociations sans dignité il vaudrait mieux attaquer New-York par terre et par mer, si on le pouvait. L'avis ne déplut pas à M. de Denonville, qui aurait bien voulu, l’année précé-
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INTRODUCTION
dente, se dispenser de marcher contre les Iroquois, voyant qu'il ne pouvait faire les choses qu'à demi. C’est pourquoi il écouta l'offre que lui fit Hector de Callières d'aller en France demander au Roi, en son nom, de mettre la colonie en état de faire ce grand effort. Le Chevalier représentait déjà vingt-cinq ans de beaux services dans des emplois distingués, dont vingt en qualité de capitaine du régiment de Piémont et les cinq autres comme inspecteur des troupes et commandant en plusieurs forts ou châteaux, d'où il avait été envoyé à Montréal en 1684. Le Gouverneur le regardait comme un homme de bon esprit et un fort bon oflicier. « [1 n'y en avait jamais eu, écrivait-il, de plus capable ni de si affectionné au service. C'est pourquoi il fut résolu qu'il irait exposer la situation du Canada et soumettre au Roi ses projets. »
Le choix de l’envoyé était bon par cette raison, mais il était aussi par une autre considération, qui pouvait faire espérer quil aurait assez de crédit pour se faire écouter.
Fils du commandant de Cherbourg, ancien gouverneur du comte de Matignon, lieutenant-général de Normandie, Hector de Callières et son frère, François, le diplomate qui allait être l’année suivante de l’Académie française, se trouvaient dans une sorte d'intimité respectueuse avec le Ministre de la Marine, Seignelay, marié en secondes noces, en 1679, à Caroline- Thérèse de Matignon. Or quelques lignes de l'abbé Bernou, écrites en 1683, après la mort de Colbert, montrent l’ascendant qu'avait déjà sur le jeune ministre le futur plénipotentiaire de la paix de Ryswick. « Je crois, écrivait l'abbé Bernou à l'abbé Renaudot, que les conseils de M. de Callières ne seront pas inutiles à M. de Seignelay dans ce changement pour lui persuader de s'appliquer davantage et de ne donner sujet de plainte à personne, dans un temps, où apparemment beaucoup de gens chercheront des p étextes de parler. »
En attendant le retour du Commandant de Montréal, M. de
1. M. Henri Jouan, capitaine de vaisseau, dit, dans sa notice sur Nicolet, Hector de Callières, fils de Jacques de Callières, seigneur de la Rochechellay et de Saint- Romuald, maréchal de bataille des armées du Roy et de Madeleine Pottier, fille de Pottier, seigneur de Courcy près Coutances.
XL INTRODUCTION
Denonville continua de temporiser, et, comme il le disait, d’allonger les affaires. Cette temporisation produisit le plus mauvais effet. I1 y perdit le reste de confiance que pouvaient avoir en lui les nations alliées et les Iroquois, qu’on amusait en attendant les moyens de les écraser.
Les nations alliées, qui voyaient ce soldat constamment en négociations, craignaient l'amitié de cet homme faible plus que sa colère, se demandant si elles ne seraient pas sacrifiées à leurs ennemis dans un traité semblable à celui qu'avait conclu M. de La Barre.
Leur pensée se fit jour dans les précautions et les ruses d’un Huron,.que nous avons vu, en 1682, parmi les chefs des Pays d'en Haut, venus prier M. de Frontenac de faire la guerre aux Iroquois; il se nommait Andiaronk :. C'était une espèce d'Ulysse indien, un mélange de bravoure et d’astuce. Les Français le nommaient le Rat. Sous le nom de cet animal, « emblème de misère, de meurtre et de rapine?2 », il devait se rendre célèbre, en empêchant, pendant près de douze ans, toute réconciliation avec les Iroquois. Il était venu dans cette intention de Michilimakinak à la tête d’un parti de quarante Hurons à Catarocouv. Ayant feint de retourner chez lui, il s'était embusqué au passage des ambassadeurs iroquois et après avoir, dans une charge, tué le plus considérable d’entre eux, il avait emmené les autres, au nombre desquels se trouvait Teganissorens, l’ancien ami du Comte de Frontenac, prétendant qu'il agissait ainsi au nom du gouverneur de la No ivelle-France, qui lui avait ordonné de les massacrer, mais il déclara à Teganissorens que tel n'était pas son dessein, à lui, et il le renvoya avec les autres ambassadeurs à leur village, indignés contre M. de Denonville. De retour luimème dans le sien, il employa d’autres manœuvres pour exciter les Iroquois davantage contre les Français.
Il avait voulu tuer la paix, comme il disait, et il l’avait tuée en effet.
Le Marquis de Denonville avait bien fait dire que le coup sur Teganissorens était un acte perfide, auquel les Français étaient étrangers, et il espérait encore renouer les négociations, mais rien
1. Page 16 de cette Introduction. -— 2. Alphonse Toussenel, l'Esprit des bêtes,
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INTRODUCTION. XLI
n'aboutissait : en juillet 1689 les choses étaient toujours dans le même état qu'au départ du vaisseau, qui avait emmené le chevalier de Callières. Les colons, ceux surtout qui étaient à la tête du pays, souffraient beaucoup. obligés qu'ils étaient de se retirer dans des forts ou réduits, dans lesquels, naturellement, ils vivaient moins bien que dans leurs habitations. L'on craignait d'ailleurs que l'ennemi n'attaquât les voyageurs descendant des Outaouas. Les marchands étaient, à ce sujet, dans la plus grande anxiété relativement à leurs pelleteries. Il y avait sur d’autres points des sujets d'alarme.
Le 14 juillet, on avait eu, dans la Colonie, des nouvelles de la Révolution d'Angleterre, arrivée le 7 mai et de la déclaration de guerre ; on avait su enfin que, le 27 juin, les Sonnontouans, les Goyogouins, les Onnontagués et les Onneious avaient renouvelé leur alliance à Albany. On pressentait quelque chose, mais le malheur devait dépasser toutes les craintes.
Dans la nuit du 4 au 5 août, à l’île de Montréal, pendant une tempête horrible de pluie et de grêle, quatorze cents [roquois, passant le lac Saint-Louis, venaient se placer par nelotons, en manière de corps de garde, à toutes les maisons durant 7 lieues, pillant, égorgeant, empalant les femmes ou leur ouvrant le ventre, rôtissant les enfants sur la cendre chaude etles mangeant, cassant la tête aux hommes, tuant les bestiaux, brûlant les maisons et les granges.
Plus de deux mois encore après. les peuples et les soldats n'étaient pas revenus de la pensée de ces atrocités, qui avaient dévasté surtout le canton de la Chine. Pius de cent vingt personnes, tant hommes, femmes qu'’enfants, avaient été emmenées et deux cents massacrées.
Le massacre de ce village, que Cavelier de La Salle avait commencé à former, fut suivi immédiatement d'ordres du Marquis de Denonville de se replier partout. De même qu'il avait défendu à M. de Subercase de poursuivre les Iroquois, il faisait enjoindre à M. de Valrenne de démolir le fort de Catarocouy. Les Français, qui avaient eu le courage de demeurer sur les concessions, que le Découvreur leur avait accordées de ce côté, avaient été exposés aux plus grands dangers. M'° d'Alonne, par exemple, qui avait aidé Cavelier de La Salle de son argent, avait été prise
XLII INTRODUCTION
à Catarocouy, où les [roquois l’avaient fait monter sur une souche de bois, coiffée du chapeau de la Chaudière-Noire, grand chef d'Onnontagué.
Ainsi c'en était fait du projet de la Chaine de Postes. L'abbé Jean Cavelier, qui était remonté du Texas par l'intérieur des terres, pendant que se passaient tous les événements de cette guerre, était à peine rentréen France que rien de tout ce que son illustre frère avait aimé, projeté, exécuté, n'avait été épargné.
Dans la première époque de son antagonisme contre le Découvreur, le parti qui lui était contraire avait voulu le devancer, puis l'arrêter dans ses entreprises sans y réussir. Dans une seconde période qui s’écoule de 1682 à 1689, les fautes de ce même parti, en cherchant à depouiller Cavelier de La Salle et à se substituer à lui, avaient mis le Canada à deux doigts de sa perte par la guerre avec les [roquois, tandis que les manœuvres de M. de Beaujeu et de Lamothe-Aigron, ses agents, amenaient le désastre de la colonie du Texas et l'assassinat de celui que Nicolas Perrot avait autrefois tenté d'empoisonner. La mort d'un grand homme, le résultat de ses travaux annihilé pendant de longues années, le danger imminent que courait la Nouvelle-France, c'était tor: ce qu'avait su faire alors ce parti pour justifier son ambition d'un pouvoir absolu.
Les RR. Pères de la Compagnie de Jésus, d’après certaines coincidences, semblent avoir très bien senti la fausse situation qu'ils s'étaient faite par leur part dans ce double désastre, bien qu'ils en ignorassent encore l'étendue. Aussi ils envoyaient un des leurs en France, en même temps que partait l'abbé Cavelier. Lorsque celui-ci avait quitté Québec, en 1688, le 21 août, pour aller chercher un navire qui le conduirait en France, dans la même barque que lui se trouvait le Père Enjalran !, c’est-à-dire celui dont nous avons retrouvé une lettre, placée en tête de ce volume, montrant la part qu'il avait prise à la conduite violente de M. de La Barre contre Cavelier de La Salle. Il allait sans doute désavouer des actes qu'on leur avait imputés, comme le Père de Lamberville l'avait fait en 1682 (20 septembre), au moment du rappel du Comte de Frontenac.
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INTRODUCTION
L'arrivée presque simultanée de l'enveyé du Marquis de De- “nonville indiquant l’état désespéré du Canada, celle de l'abbé
MCavelier venant annoncer la mort du Découvreur, durent causer June grande agitation dans le cercle de l'abbé Reus 1dot, auquel F. apoartenait François de Callières. Le savant académicien, pas “plus que l'abbé Bernou, n'avait cessé de tenir ses regards fixés sur l'Amérique et de se préoccuper de ce que devenait M. de La Salle. Il avait eu des nouvelles de son entreprise par Saint-Do- 4 mingue, dont le gouverneur était son obligé (3 mai 16881. d} L'avis de la triste fin de leur ami dut porter un coup au cœur
des deux bons prêtres. Mais c'était là un mal irréparable. Le © Marquis de Seignelay avait fait déjà tout ce qu'il avait pu, en donnant ordre d’enfermer aux Tours de la Rochelle le sieur Aigron, auteur de la perte de l'Aimable. Pour les autres ennemis du Découvreur, c'éta'ent des responsabilités morales que le Mi-
nistre ne pouvait atteindre et qu'il fallait laisser à Dieu. Il n'y avait donc plus qu'à s'occuper de son œuvre, à sauver, si cela
Mctait encore possible, la colonie du Texas, comme celle du Ca- Ænada. Ici du moins la punition des coupables pouvait être de Ævoir le salut de la Nouvelle-France confié au chef qu'ils avaient MAiait rappeler, et sous les auspices duquel la Louisiane avait été Mldccouverte. Ce fut ce qui arriva.
à L'abbé Bernou paraît avoir joué dans cette circonstance le rôle du soldat d'Albuquerque, frappant de son bourdon de pèlerin le “iombeau de son ancien général et lui criant : Lève-toi, on perd ce ue tu as conquis !. Déjà en 1683, le 3r août, le fidèle ami du MDicouvreur avait écrit que, d’après ce qu'il savait du Canada, ce u'il y avait de mieux à faire, c'était d'y renvoyer ie Comte de “Frontenac, mais cette pensée alors était prématurée. Le retour du