Histoire du Portugal par Ferdinand Denis
XLIV INTRODUCTION
Comte n'eût rendu que plus violentes les passions qui avaient déterminé son rappel. On crut qu’il suffirait d'envoyer un autre évéque, qui neutraliserait les effets de la conduite du premier et préparerait l'établissement des curés fixes. On espérait aussi que le choix d’un gouverneur plus sage que M. de La Barre ramënerait la paix avec les Iroquois. Mais le caractère de M. de Denonville n'avait fait qu’accroître toutes les difficultés, et l'on se trouvait, en 1689, devant la menace d’événements redoutables, qui ne permettait plus d'ajourner. Or la demande, qu'avait faite le Marquis, de lui renvoyer des Iroquois condamnés aux galères, indiquait assez hautement comme seul capable de remclier à ce qui se passait, le Comte de Frontenac, qui avait toujours favorisé cette nation et s’était fait aimer d'elle. [1 fallait d’ailleurs un homme d'énergie et d'initiative contre les Anglais, qui poussaient les Iroquois coutre nous et allaient le faire avec d'autant plus d’animosité que Louis XIV se préparait à soutenir le Roi Jacques, l’ancien duc d’York, contre le prince d'Orange, son gendre.
Ce fut ainsi que l'avis, en 1683, donné en petit comité d'amis, semble avoir fini par prévaloir sous l'influence, sans doute de François de Callières et de l'abbé Renaudot, que l'abbé Bernou appelait ses étoiles polaires. Tous deux du reste entraient dans l'intimité du Marquis de Seignelay. Lorsque ce ministre, malade. se faisait lire les Psaumes par Racine, qui les paraphrasait, l'abbé Renaudot était là au nombre des auditeurs émus. Il y avait eu très vraisemblablement dans l'union de ces trois hommes une influence sérieuse en faveur du retour de l’ancien gouverneur du Canada. Mais la justice ne va pas vite, quand ceux qui ont donné de mauvaises impressions sont aux aguets pour les entretenir.
Jusqu'en 1689, le Comte de Frontenac, depuis son rappel, était demeuré sous le coup d'intrigues qu'il était plus facile d’entrevoir qu'expédient de révéler, comme le disait plus tard le Père Goyer, Récollet, Le Comte avait écrit, le 14 novembre 1680, au Maréchal de Bellefonds que, « si grande que fût la prévention de M. Colbert au sujet de sa promptitude et de la part qu'il avait à toutes les divisions du Canada, il ne désespérait pas de le voir bientôt désabusé, ne doutant pas qu'on ne lui fit connaître qu'il
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était celui de tous qui y avait peut-être le moins contribué. » M. de La Barre lui-même avait, on l’a vu, témoigné dans ce sens auprès du Ministre. Le Roi avait bien, en 1685,accordé à Frontenac une gratification de 3,500 livres, mais quelle en était la signification? Quoique les devoirs de sa condition et de sa naïissance le retinssent à la Cour, le Comte n’avait pu, depuis sept ans, avoir une audience du Roi. « Il y avoit, pour se faire entendre de lui, comme une barrière infranchissable. Le Roy ne se laissoit approcher qu'en passant. Le grand seigneur, comme le plus subalterne de tous états, lui parloit librement allant à la messe ou en revenant, passant d’un appartement à un autre, ou allant monter en carrosse; les plus distingués, même quelques autres, à la porte de son cabinet, mais sans oser l'y suivre; c'estoit à quoi se bornoit la facilité de son accès. Aussi ne pouvoit-on s'expliquer qu'en deux mots, d’une manière fort incommode, et toujours entendu de plusieurs qui environnoient le Roy, ou, si on étoit plus connu de lui, dans sa perruque, ce qui n'estoit guères plus avantageux. La réponse sûre estoit un « Je verrai », utile, à la vérité, pour s’en donner le temps, mais souvent bien peu satisfaisante, moyennant quoi tout passoit nécessairement par les Ministres, sans qu'il pût y avoir jamais d’éclaircissement, ce qui les rendoit maîtres de tout'. » Le Chevalier Hector de Calliéres venant faire connaître les besoins et les désirs du Canada, la situation du Comte de Frontenac changea. Le Ministre s'occupa forcément de lui. « Il avoit tellement gagné la confiance des Sauvages dans son premier gouvernement qu’on fut obligé de le prier de retourner. »
En même temps que le comte de Frontenac, âgé alors d'environ soixante-dix ans, était nommé pour la seconde fois Gouverneur de la Nouvelle-France, et comme pour nous prouver l'influence des Callières sur ce retour du Comte, le Marquis de Seignelay faisait agréer au Roi le projet de l'attaque de New- York par mer et par terre. Cette dernière partie de l'entreprise devait être commandée par Hector de Callières, à qui le Roi se proposait de donner, en cas de succès, le gouvernement de la
1, Mémoires de Saint-Simon,
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province conquise. Le Chevalier, de plus, avait le commandement général du Canada, à défaut et dans l'absence du Comte de Frontenac, et l'on réservait au Marquis de Denonville, sous les ordres du Duc de Beauvilliers, beau-frère du Marquis de Seignelay, la position de sous-gouverneur du Duc de Bourgogne, comme récompense de ses vertus, propre à dissimuler le motif vrai de son changement. C'était à croire que toutes les difiicultés du Canada s'étaient traitées comme en famille.
L'expédition contre New-York devait manquer par la faute des vents; mais cette contrariété même eut indirectement, en produisant un homme inconnu, un effet heureux su; la création des postes de l'Ouest et du Sud. C’est ce que l'on verra plus tard.
Après bien des lenteurs, habituelles alors au port de Rochefort pour les armements, le Comte, dont les instructions remontaient au 7 juin 1689, partait de La Rochelle sur l'Embuscade, commandée par M. de La Caffinière; mais les vents contraires ne lui permirent pas d'atteindre Chédabouctou avant le 12 septembre, après cinquante-deux jours de route. Le 18 de ce mois seulement, il quittait l'Embuscade pour monter sur le Saint- François-Xavier, après avoir laissé au sieur de La Caffinière ses ordres sur l'exécution de l'entreprise projetée. Le 25 septembre, étant en panne près de l’île Percée, il apprenait l'irruption des [roquois dans l'ile de Montréal. Il eüt voulu alors envoyer le Chevalier de Callières en avant; mais, toujours contrarié par le mauvais temps etne trouvant aucun bâtiment qui pût lui servir, ce ne fut que le 12 octobre qu'il parvint à Québec.
Lorsqu'il y arriva, à huit heures du soir, il fut accueilli par les transports de joie de la Colonie. Le Père Olivier Goyer, dans l'oraison funèbre du Comte, prononcée neuf ans plus tard , rappelait cet accueil. « Quand on aperçut, disait-il, ce navire, ou pour mieux dire ce char de triomphe flottant, qui ramenait ce désiré des nations, les illuminations dissipérent les ténèbres de la nuit, tandis que les acclamations en troublaient le silence et la tranquillité. Les rochers, qui bordent le Saint-Laurent, en retentirent, et les échos, par une successive et fidèle répétition, prévenaient dans les lieux éloignés la diligence de ceux qui portaient une si agréable nouvelle. »
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INTRODUCTION. XLVII
Ù La Hontan raconte que le Comte de Frontenac marcha en pompe jusqu’au fort, où il fut salué de trois décharges de canon
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A son débarquement, le Conseil Souverain et les autorités taient venus le recevoir; mais cette fois, Rouer de Villeray n'eut pas à complimenter la gouvernante, comme il avait fait pour “Mme de Denonville. Si en 1672 la Comtesse de Frontenac, âgée
alors de quarante ans seulement, avait pensé, avec Mme de Sévigné, que « c’est une triste chose que d'habiter un nouveau Mmonde, de quitter celui que l'on connoît et que l’on aime pour aller vivre dans un autre climat, avec des gens qu'on seroit ifâché de connoître dans celui-ci », en 1689, c’est-à-dire à l’âge de cinquante-sept ans, la Comtesse, désabusée depuis longtemps des servitudes brillantes, comme l'avait témoigné son refus en 1678 d'être dame d'honneur de la princesse de Conti, la Comtesse s'était attachée plus étroitement à ses habitudes du quartier de la
place Royale, où Mme de Coulanges pouvait la réunir avec les plus
nobles et les plus charmants goutteux du monde. Les froids du Canada l'eussent encore plus maltraitée. Lorsque Hector de Callières était arrivé en France, la Comtesse, et l’autre Divine, | Mile d'Outrelaise, son amie, étaient éclopées et toujours pleines de fluxions.
Les cinq jours que durèrent les réjouissances à Québec, à l'arrivée du Comte, furent pour lui de ces jours rares, où la Providence envoie aux hommes, obligés de toujours combattre, des
"0 réparations ct des marques de sympathie tellement supérieures
aux souffrances et aux injustices subies, qu'ils n'ont plus même de colère contre leurs auteurs.
La réparation, du reste, avait commencé à Versailles. Les Canadiens ne faisaient que ratifier celle du Roi dans l'audience que celui-ci avait donnée enfin au Comte de Frontenac, qui y avait trouvé le moyen de se disculper et de montrer les fautes
1. 10 Janvier 1689. Hier Mme de Coulanges donna un très-joli souper aux
goutteux, C'étoient l'abbé de Marsillac, le chevalier de Grignan, M. de Lamoignon (la néphrétique tient lieu de goutte), Sa femme et les Divines, toujours pleines de
E. fluxions, moi, en considération du rhumatisme que j'eus, il y a douze ans, à Coulanges, qui mérite la goutte, (VIILS volume, p. 402, Lettres de Madame de ® Sévigné, — Édition de M Régnier.)
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