INTRODUCTION. LXXXIX
protégé contre ses créanciers par des lettres d'État, le Comte de Frontenac était-il mieux dans ses affaires en 1690? Je ne sais; il ne m'est pas permis de m'arrêter à des conjectures, auxquelles porteraient des médisances de la Grande Mademoiselle sur les goûts dispendieux du Comte, peu en rapport avec son état de fortune. « De même, dit Vauvenargues, qu'on ne peut jouir d’une grande fortune avec une âme basse et un petit génie, de même on ne saurait jouir d'un grand génie ni d'une grande âme dans lune fortune médiocre. » Je ne serai donc pas éloigné de penser que ses appointements étaient insuffisants au comte de Frontenac Met qu'il ne se défendait pas plus à lui-même certains avantages fqu'il ne les interdisait à ses officiers, quand le Roi ne donnait pas à ces derniers de quoi vivre et n'envoyait pas de secouts à leurs petites garnisons, les laissant se débrouiller eux - mêmes. Je ne puis, toutefois, m'empêcher de faire remarquer que M. de Champigny mettait plus que du zèle à accuser le Comte. ÊToujours est-il que ses plaintes furent suivies de l’ordre donné ipar le Roi dans la dépêche du 8 mai 1694, que tous les congés du gouverneur eussent le visa de l’intendant. C'était un encouragement pour lui à continuer ses insinuations. Il n’y manqua pas. La ferme du castor y joignit ses observations. Quand, ditun mémoire du 26 octobre 1694, à 5 ou 600 lieues de Québec, il n'y avait pas de nation qui eût des Français avec des marchanises pour les traiter à mesure que les Sauvages tuaient les casors, ils en faisaient des robes, ils les engraissaient en les portant et ils ne se mettaient pas en peine d’amasser tant de castor sec; ils n'en apportaient pas, qui ne fût bien apprêèté et propre pour Je commerce de Moscovie.
Pressée ainsi par la Ferme sur la trop grande abondance de cas- Hors. pressée par les plaintes de l’Intendant sur les abus des congés, l'administration prit un parti radical. Par une ordonnance du 21 mai 1696, dérogeant en cela aux articles 351 et 352 du Bail du 17 mars 1687, défense fut faite alors à toutes personnes, dc ‘quelque condition qu’elles fussent, d'aller en traite dans les profondeurs des bois, sous quelque prétexte que ce fût, à peine es galères. Le Roi sommait, en outre, ceux qui y étaient de s’en etirer pour conserver à la Nouvelle-France le débit du castor,
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XC INTRODUCTION
« nécessaire à la consommation ct au commerce du Royaume et ainsi qu'aux Sauvages et aux négociants le profit de ce commerce par un bon prix et fournissant le castor de qualité convenabie ». Le Roi ordonnait que le castor ne serait plus reçu que dans les lieux publics et ordinaires de la Colonie, où il serait apporté par les Sauvages, ainsi qu'il s'était pratiqué avant l'usage des congés, afin que tous les habitants de la Colonie pussent en profiter.
Si le désir, qu'avait l'Intendant, de contrecarrer le Comte de Frontenac, sous le prétexte de rétablir l'équilibre dans la vente des castors, avait amené en partie cette ordonnance, la vente de l'eau-de-vie, compliquée d'autres questions, n'avait pas été non plus étrangère à une mesure qui devait avoir pour effet d'arrêter tout mouvement de population au delà du Bas-Canada.
Lamothe-Cadillac commandait à Missilimakinak déjà depuis quelque temps, lorsqu'avait éclaté entre les missionnaires ct lui un différend, résultant de la difficulté d'exécuter les ordres du Roi, suivant leur interprétation par le Gouverneur ou par l'Intendant, homme dévoué à la Compagnie de Jésus.
Le Ministre de la Marine avait écrit en 16917, le 7 avril, à l'Evêque de Québec, M. de Saint-Vallier, la lettre suivante :
« La continuation des plaintes de ceux qui négocient en Canada et de la plupart des habitans m'oblige de faire les mesmes remonstrances que feu M.le Marquis’de Seignelay vous a faites, l’année dernière, sur les empêchemens qu'ils reçoivent dans le commerce de l'eau-de-vie et du vin, dans lequel ils sont inquiétés par le zèle immodéré de quelques ecclésiastiques, sous le prétexte des abus que les Sauvages en font, et, comme il m'a paru que le Roy y a ci-devant pourvu par son ordonnance de 1679, il est de grande conséquence que vous preniez la peine d'examiner très soigneusement ce qui se passe de la part des ecclésiastiques en cela et dans les autres choses qui peuvent
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troubler les consciences mal à propos, afin que par votre prudence vous les réduisiez dans les bornes où ils doivent se contenir pour leur ministère. Vest bon même que vous preniez garde si leur zèle n'est point excité par des passions et interests particuliers. Sur quoy je ne peux m'empescher de vous répéter ce qui vous a esté escrit, l’année dernière, à cet esgard, que les sujets du Roy ne peuvent faire de commerce en Canada, si utile au Royaume, que celuy du vin et de l'eau-de-vie et qu'il n'y en a aucun, où ils ayent un si grand avantage sur les Anglois ct les Hollandois. D'ailleurs, il me semble qu'il n'y a aucun endroit du monde chrétien où on ayt fait un cas de conscience du débit de l'eau-de-vie, dont l'usage est en soy très salutaire, et les François ont esté establis près d’un siècle en Canada avant qu'on se soit avisé d'émouvoir cette question, qui sembleroit devoir se réduire à en empescher l'abus, autant qu'on peut, comme il se pratique ailleurs. Cependant Sa Majesté veut bien que ce qu'elle a statué par ladite ordonnance pour empescher ces abus soit exécuté. »
Cette lettre, comme on le voit, permettait la vente de l’eau-devie, se bornant à en défendre l'excès. Sculement il semble que cette lettre ne servit qu'à animer les Missionnaires dans une question où Colbert avait pris parti contre le cas réservé qu'avait voulu établir Mgr de Laval.
De 1690 à 1693 les Jésuites dressèrent plusieurs mémoires en opposition à la tolérance du Ministre, et peut-être, pour avoir plus facilement raison de leurs adversaires, exagéraient-ils l'effet des désordres résultant ‘de la vente de l’eau de feu. — Un de ces mémoires citait, par exemple, la nation des Algonquins comme réduite par là du chiffre de 2,000 à 150 hommes.
L’ivrognerie, en Europe, n'est pas particulière aux hommes du Nord. — Elle a eu, de même que la débauche, ses poètes qui sont allés s’échouer dans les asiles de l’idiotisme et de la folie. — Nous n'avons donc pas à nous étonner d’un genre d’excès que Pline disait aussi funeste à l’homme que la ciguë ; mais les Missionnaires nous le montrent, chez les Sauvages de notre colonie, poussé au delà de toute imagination. Ils disaient que ces derniers ne prenaient pas d'eau-de-vie pour se réconforter, mais
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pour s'enivrer, sans être arrêtés par les règlements de police. — Une ordonnance de M. de Meules avait inutilement condamné à une amende de cinquante francs le dernier cabaretier chez lequel aurait bu un sauvage ivre. Ces empêchements ne servaient qu’à faire chercher par les Sauvages des ruses pour se procurer de l’eau-de-vie. Portant sous leur couverture, qui leur servait d'habillement, une chaudière de fer-blanc ou un petit baril de bois, ils allaient quêter de porte en porte un petit coup, qu'ils mettaient dans leur chaudière jusqu'à ce qu’ils en eussent assez; sinon ils se réunissaient plusieurs, qui abandonnaïient leur part à l’un d'eux, de manière qu’il eût de quoi se contenter, c'est-à-dire une mesure d'ivresse, une ivrognerie pleine. Alors ils se mettaient à boire sans manger, pour que l'eau-de-vie eût toute son action; et, quand ils sentaient leur tête touruer, ils s'en réjouissaient et commençaient à chanter leur chanson de mort, dans laquelle ils lançaient des imprécations contre leurs ennemis. — Puis, lorsque l'ivresse les rossédait, dépouillés de leurs couv:rtures, ils couraient nus, le couteau à la main, se réjouissant de voir fuir devant eux les femmes et les enfans « comme s'ils étaient devenus les maîtres du monde ». Les fureurs bachiques de ces fous étaient on ne peut plus dangereuses. Le massacre, l'incendie, le viol, marquaiert souvent leur passage à Montréal, à Québec, dans les lieux habités. L'ivrognerie leur était à eux-mêmes aussi très-préjudiciable. « Outre, dit un mémoire, qu’ils réduisent leurs familles à la faim, à la nudité et à toutes sortes de misères, vendant tout ce qu'ils ont pour boire, ils brisent, étant ivres, tout ce qu'ils rencontrent dans leur logis; ils jettent leurs enfans dans le feu, quelquefois dans des chaudières d'eau bouillante. Ils les ont quelquefois mangés. Ils s’entre-brûlent avec des tisons, ils s'entre-déchirent le visage et le corps avec les dents, tandis que ceux qui les ont enivrés se divertissent de ce spectacle. Ils s'entr'arrachent le nez et se rendent hideux à voir. Ils s’entretuent, sans épargner leurs plus proches parens, voire même leurs père et mère. Ils se précipitent dans les eaux et se noient souvent. »
En 1693, l’auteur d'un autre mémoire le terminait par ces
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M. de Champigny, qui était fort avant dans les idées des Missionnaires, voulait interdire ce commerce; mais le Comte de Frontenac, d’après les intentions exprimées par ia lettre du Ministre que j'ai citée, continuait de tolérer la vente de l’eau-de-vie, pourvu qu’on ne s'enivrât pas.
Cette divergence d'opinions entre les deux premières autorités de la Colonie devait amener le Commandant de Missilimakinak dans de graves ennuis, qui ne tardèrent pas à être suivis d'autres.
Voici comment les choses commencèrent :
Un jour Onaské, chef des Kiskakons, revenant de son expédition contre les Iroquois, avait présenté à M. de Lamothe-Cadillac des chevelures qu'il avait apportées. Il li avait ensuite donné une petite esclave, et il avait ajouté ces paroles : « Mon père, je ne te dirai point ce que j'ai fait. Les Français, qui ont hiverné au Saguinan, l'en ont sans doute informé. Je crois que tu sais qu'on m'a lié les bras, les jambes et le milieu du corps, qu'on a pendu des fusils et des chaudières pour m'arrêter. J'ai passé par-dessus tout. Je t'ai écouté, mon père. J'ai fait ta volonté. J'ai accompli à parole. Tiens-moi, je te prie, celle que tu m'as donnée, fais
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XCIV INTRODUCTION
boire de l'eau-de-vie aux guerriers. Je m’y suis engagé. Je n'en veux point goûter. Je leur en ai promis. Ils ont fait ce que tu souhaitais. [ls ne t'ont point menti. [ls ont tué des guerriers et n'ont point fait d'esclaves. Ne leur mens pas. Fais-les boire. »
Tous les autres ayant tenu à peu près le même langage, M. de Lamothe-Cadillac avait ordonné qu’on leur disisibuât dix pots pour deux cents hommes, mais, dans la nuit, les Sauvages avaient trouvé le moyen de s’en procurer d’autres. Il y eut alors une vive excitation, sans désordre touteinis ; seulement leurs chants mirent en mauvaise humeur les Missionnaires, qui voulaient qu’on leur obéît. En conséquence, les 25 et 27 mars 1695, le père Pinet prèchait contre les désordres scandaleux, qu’il prétendait qu'il y avait eu.
C'était, selon M. de Lamothe-Cadillac, une accusation lancée contre toute raison et fort mal à propos. En conséquence, il ne lui avait pas paru bon de la laisser passer.
Le Comte de Frontenac, dans son premier gouvernement, avait fait renvoyer en France l'abbé de Fénelon qui avait prêché contre Jui. Si l'illustre archevêque de Cambray, son frère, écrivait plus tard que les prêtres, qui ne parlent pas pour défendre la maison de Dieu, sont nommés par l'Esprit-Saint des chiens muets, le Comte de Frontenac pensait, lui, avec d’autres ecclésiastiques éminens, parmi lesquels était son neveu Habert de Montmor, Évêque de Perpignan, qu'il y avait moyen de faire entendre vérité sans offense, surtout sans jeter la dissension dans le pays « amoindrir l'autorité du représentant d’un Roi, qui, suivant ses propres expressions, savait prendre sa part d'un sermon, mais ne voulait pas qu'on la lui fit.
Fidèle et intelligent lieutenant du Comte, Lamothe-Cadillx partageait ses maximes sur ce point comme sur d'autres, ainsi que je l'ai montré.
A l'attitude qu’il prit, le supérieur de Missilimakina*=, | même que nous avons vu déjà envoyer la lettre de Couture, qu faisait de Cavelier de La Salle un fou furieux, reconnut la faut de son subordonné. Le Père Nouvel, par cette raison, l'avai amené à Lamothe-Cadillac pour que celui-ci entendit sa justi À fication. Le supérieur et le prédicateur avaient alors promis dt
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faire une rétractation douce dans un billet, où ce dernier dirait que ses paroles avaient mal servi sa pensée dans l'entraînement de l'improvisation. Cette concession de la part de Lamothe, qui se tenait pour content de ce peu de mots, montrait qu'il avait le dessein de tout concilier, mais l’ennui qu’il avait témoigné de cet incident était aussi un avertissement pour les Pères de prendre garde dorénavant.
Par malheur, le Supérieur de la mission crut qu’il pourrait éluder sa promesse, ce qui allait tout aggraver.
Le Père Nouvel, après s'être concerté avec son entourage, avait résolu de donner l'interprétation du terme de scandale public qui était dans le sermon. Or, quelque temps après, Cadillac était allé à confesse. La communion, même la fréquente communion, est, on le sait, recommandée aux chrétiens catholiques. La confession, qui en est la première condition, amenait forcément le commandant de Missilimakinak au tribunal de pénitence, aux pieds du Père Nouvel. — Il n'y avait pas, à Missilimakinak, de religieux d’un autre ordre auquel il pût s'adresser. — Les Jésuites, on l’a vu, les écartaient partout de leur chemin, car la confession, entre leurs mains, étant un moyen d'information, d'action et de pression, la facilité de s'adresser
1. ls ont tous une si grande envie de sçavoir, surtout ce qui se fait dans les familles, qu’ils ont de: inspecteurs à gages dans la ville et dans toutes les costes, qui leur rapportent tout ce qui se fait dans les maisons, et leurs curiosités sont si grandes ‘ans les confessions que cela met les consciences dans de grandes gehennes, nc se contentant pas de sçavoir la nature des offenses qu'on commet, mais voulant sçavoir aussi les noms des complices et mille autres circonstances qui ne sont point de l’essence de la Confession. Le tout, à ce qu’ils disent, pour la plus grande gloire de Dieu et pour prévenir le mal, et ce qu'il y a de plus fascheux est qu'après qu'ils ont sceu les particularités que je vous marque, ils n’y trouvent point d'autre remède que d'avertir le mary de ce que fait sa femme ou la mère de ce que fait sa fille. S’ils ne le font pas par eux-mesmes, ils le font Jai: par leurs émissaires, de sorte qu'une chose qui n'est point, ou tout au plus qui n'est que secrète, devient en moins de rien publique, dont il a pensé arriver trois ou quatre accidens notables.
Voyant que ce désordre augmentoit, je leur déclaray que je ne prétendois pas autoriser le vice, puisqu'ils avoient pu remarquer qu'aussitôt qu'ils m’étoient venus avertir de quelque scandale, j'y avois donné l’ordre qu'ils y avoient souhaité, mais que le premier délateur, qui se m:sleroit de scandaliser leprochain sans en avoir eu de bonnes preuves, je le traiterois comme un calomniateur et le ferois punir sévèrement. (Extrait d’une lettre du Comte de Frontenac à Colbert, 13 Novembre 1673, Archives du Ministère des Affaires étrangères.)
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