‹ Première formation d'une chaîne de postes entre le fleuve Saint-Laurent et le golfe du Mexique (1683-1724) [microforme]Chapitre 245 sur 304 · ET SON DÉPART POUR LA FRANCE · texte numérisé non relu

ET SON DÉPART POUR LA FRANCE

Le huitième de Janvier de l'année 1721, il vint mouiller à la rade de l'Isle-aux-Vaisseaux une petite flûte nommée la Baleine, dans laquelle arriva M. de Chateaugué, à qui Sa Majesté avoit donné en France la croix de chevalier de Saint- Louis, et qui en apportoit une pour M. de Saint-Denis. Il y avoit sur ce vaisseau M. de la Harpe, Malouin, qui avoit une concession establie aux Cadodaquioux.

La sœur Gertrude, une des officières de l’hospital général de la Salpétrière de Paris, estoit venue pareillement dans ce vaisseau avec quatre-vingt-huit filles de cet hospital, toutes élevées dans cette maison dès leur enfance. Elles estoient venues sous la conduite de cette sœur pour estre mariées dans le païs, et elles avoient chacune le fonds de leur prétendu mariage, qui consistoit en deux paires d’habits, deux

jupes et jupons, six corsets, six chemises, six garnitures de teste et toutes leurs autres fournitures nécessaires, dont elles estoient bien pourvues pour les faire convoler au plus viste en légitime mariage. Cette marchandise fut bientost distribuée, tant on en avoit disette dans le pays; et si la sœur Gcertrude en avoit emmené dix fois davantage, elle en auroit trouvé en peu de temps le débit.

Quelques jours après, M. de Bienville fitarmer un brigantin, commandé par le capitaine Bélanger, pour conduire M. de la Harpe à la rivière de la Madeleine. On avoit embarqué dans ce brigantin beaucoup de vivres et de munitions de guerre, avec des ouvriers et des soldats pour faire un establissement sur le bord de cette rivière. Ils la montèrent environ vingt lieues, où ils rencontrèrent un fort de Sauvages retranchez sur un des bords de cette rivière, qui les arrestèrent et ne voulurent jamais permettre que les François s’y establissent. M. de la Harpe leur fit dire par un truchement qu'ils estoient venus pour estre de leurs amis, qu'on ne vouloit leur faire que du bien et leur apporter des commodités pour la vie; mais ils ne voulurent entendre aucune des propositions qu'on leur fit, ils les rejetèrent, nous disant qu'ils estoient contens de leur estat et qu'ils vouloient vivre libres entre eux sans y recevoir aucune autre nation. M. de la Harpe leur fit dire encore que, s’il y avoit quelqu'un de leurs chefs qui voulust venir avec eux au Biloxy, on les feroit parler à M. de Bienville, qui ne manqueroit pas de leur faire des présens pour marquer qu'on ne vouloit faire un fort sur le bord de la rivière que pour leur utilité. Ils se présentèrent neuf qui entrèrent dans le brigantin et qu'on conduisit au Biloxy.

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RELATION DE PÉNICAUT. 583

Vaisseaux un bastimentnommé le Maréchal-d’'Estrées, commandé par le capitaine Prudhomme, qui venoit du Sénégal. Il avoit amené sur son bord cent soixante-quinze nègres, tant hommes que femmes, qui débarquèrent au Nouveau- Biloxy et que l'on distribua à tous les habitans de la Nou-

velie-Orléans, à qui on les envoya et à plusieurs personnes

des concessions. La flûte, nommée la Baleine, s'en retourna

dans ce tems-là en France; la sœur Gertrude repartit dans

ce bastiment.

Un mois après le départ de la Baleine arriva à la rade de l'Isle-aux-Vaisseaux, un vaisseau nommé le Saint-André, chargé de cinq cents barriques de farine. Il y avoit aussy dans ce vaisseau cent familles allemandes venues pour s'establir dans le païs, et qui furent dispersées dans plusieurs concessions qu'on leur accorda en différents endroits du bord du fleuve du Mississipy. On leur donna des nègres pour les ayder à establir leurs concessions ; les farines furent placées tant dans les magazins du Nouveau-Biloxy qu’à la Nouvelle- Orléans.

Peu de jours après vint encore une flûte, nommée la Durance, dans laquelle il y avoit treize cents barriques de farine. On fit monter ce vaisseau à la Nouvelle-Orléans tout chargé. On distribua aussy des concessions à cent autres familles allemandes amenées par ce dernier vaisseau. Ces concessions estoient situées par delà les Illinois, dans le haut du Mississipi.

M. le commissaire Hubert, ayant envie de retourner en France, demanda sa démission, vendit cette année la concession qu'il avoit aux Natchez à MM. Dumanoir qui l’achetèrent pour M. Kolly, dont ils furent les directeurs. Ils retin-

rent tous les ou‘riers que M. Hubert avoit, sur les mesmes gages dont ils estoient convenus avec M. Hubert. Il céda aussy à MM. Dumanoir plusieurs de ses meubles.

Dans ce temps-là, le sieur Penicaut, auteur de cette relation, tomba malade d'une fluxion sur les yeux, dont il perdit la veue. Ayant tasché en vain de se faire guérir dans le pays, il fut conseillé par M. de Bienville, gouverneur général de la province et par tout ce qu'il y avoit de principaux officiers, de passer en France pour tascher de se faire guérir. Il partit dans le vaisseau nommé le Maréchal-d'Estrées, le 3° octobre de cette année 1721, ayant laissé au pays sa femme et ses esclaves. Il y a près de deux ans qu'il est à Paris, sans avoir pu recouvrer la veue, après bien des différentes opérations fort cousteuses. Il s’est vu forcé par là, de présenter un placet à Mgr le comte de Toulouze pour tascher d'obtenir une pension en récompense de vingt-deux années de service, en qualité de maistre charpentier de vaisseau pour le Roy dans ce païis, services dont il a des certificats de tous les principaux officiers de la Louisiane, sçavoir : de M. le comte de Surgère, de M. de Lamothe de Cadillac, de M. Diron, inspecteur général, de M. de Bienville, gouverneur général de la province, de M. de Saint-Denis, ancien officier, capitaine et gouverneur du fort des Nassitoches.

Il a esté de tous les partis, dont il fait mention dans sa relation, comme y ayant esté très-nécessaire non seulement pour le radoub des chaloupes et des canots, ceux qui alloient soit en guerre, soit pour les convois, mais mesme pour servir d’interprète pour les demandes et réponses des Sauvages, dont il parle fort bien les langues. Il a remonté plusieurs fois le Mississipy depuis son embouchure, où il

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