CHARLES LALLEMANT
LETTRE DU P. PAUL LE JEUNE, AU R. P. PROVINCIAL DE FRANCE A PARIS. (Copiée sur l'autographe conservé aux archives du Jésus à Rome.)
Québec, 1634.
Mon REVEREND PERE, Pax Christi.
Les larmes qui me tormbent des yeux à la veuë des lettres de V. R. arrestent ma plume; je suis dur comme bronze, et cependant son affection m’a tellement amoly, que la joye me fait pleurer et me fait donner mille benedictions à Dieu. O quel cœur! quel amour ! quelle volonté elle a pour nous! je ne sçay comme y correspondre, sinon de luy dire ecce me, me voilà tout entier entre ses mains et pour le Canada et pour la France et pour tout le monde, ad majorem Dei gloriam. Je me voy si foible à tout, et Dieu si puissant pour tout, qu’il me semble qu’il n’y a plus rien à désirer ny à refuire. On m'escrit que V. R. a donné pour les pauvres Canadiens jusques à l’image desonoratoire. M. de Lauson!
t Jean de Lauson, intendant de la compagnie des Cent-Associés , et qui fut plus tard gouverneur de la Nouvelle-France.
dit que son affection n’a point de limites, et qu'il mettra la mission en tel estat, qu'on sera contraint de procurer la continuation d’un si grand bien. Tout le monde confesse que Dieu est pour nous, puis-
que le cœur des supérieurs, qui est entre ses mains, est tout à nous. Le moyen d’estre insensible à tant de biens, et d’avoir le cœur et les yeux secs, dans une pluie de tant de bénédictions! Mais entrons en affaire; je n’épargneray ny l'encre ni le papier, puisque V.R. supporte avec tant d'amour mes longueurs et mes simplicités. Après l'avoir remerciée de tout mon cœur du secours qu'il luy a plu nous envoyer, comme aussy des vivres et des rafraichissements, Je luy descriray tout l’estat de cette mission.
Commençons par ce qui s'est passé cette année. Nous avons vescu dans une grande paix, Dieu mercy, entre nous, avec nos gens, et avec tous nos françois. Je suis grandement édifié de tous nos Pères. Le P. Brebeuf ! est un homme choisy de Dieu pour ces pays; je l’ay laissé en ma place six mois durant, neuf jours moins,que j'ay hiverné avec les sauvages : tout a procédé toujours en paix. Le
* Jean de Brébeuf, d’une famille noble de Normandie, l’un des premiers missionnaires jésuites venus en Canada en 1625, et qui fut martyrisé au pays des Hurons en 1649 par les Iroquois.
Daniel! et le P. Davost ? sont paisibles. Ils ont bien estudié à la langue huronne; j'ay tenu la main qu'ils ne fussent point divertis de cet exercice que ie croy estre de tres grande importance. Le P. Masse ÿ que je nomme quelquefois en riant, le Père Utile, est bien cognu de V. R. Il a eu soin des choses domestiques et du bestial que nous avons, en quoy il a très-bien réussy. Le Père De Nouë#, qui est d'un bon cœur, a eu soin de nos ouvriers, les conduisant dans leur travail tout à fait difficile en ces commencemens. Notre Frère Gilbert 5 s’est fait mieux porté cet hyver que l’autre; aussi n'a-t-il pas été si rigoureux. Je l’ay ruis dans sa liberté de retourner à cette année; il a mieux aimé rester. Nous verrons comme il réussira avec nostre Frère Liégeois 6 lequel à mon
‘* Antoine Daniel, natif de Dieppe, arrivé l’année précédente 1653, et martyrisé par les lroquois, en 16/9.
* Ambroise Davost, arrivé l’année précédente, en même temps que le P. Daniel.
s Le P. Ennemond Masse, le même qui avait évangélisé les sauvages de l’Acadie, dès l’année 1641, avec le P. Biard, Il vint en Canada en1633 et mourut en la résidence de Saint-Joseph de Sillery, en 1646, à l'âge de 72 ans.
* Anne De Nouë, natif de Champagne, venu au Canada en 1626 et martyr de son zèle en 1646. On le trouva gelé sur le Saint- Laurent.
$ [1 vint au Canada en même temps que le P. Lejeune , en 1632.
® Le Frère Jean Liégeois, qui périt victime de la haine des Iroquois , près de Sillery, en 1655.
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advis, fera très-bien. Je suis le plus imparfait de tous et le plus impatient, J'ay passé l’hyver avec les Sauvages, comme je viens de dire. La faim nous à pensé tuer; mais Dieu est si présent dans ces difficultés, que ce temps de famine m’a semblé un temps d’abondance; n’estoit que je crains d’excéder, je raconterais à V. R. les sentiments que Dieu donne en ce temps-là. J'avoue que je sentois parfois la faim , et que souvent ces paroles me venoient en la bouche : Panem nostrum quotidianum da nobis hodie; mais jamais je ne songe les avoir prononcées sans adjouster cette condition sé ita placitum est ante te. Je disois par fois ces autres de saint Xavier d'un assez bon cœur : Vomnine, ne me his eripias malis, nisi ad majora pro tuo nomine reserves. J’estois consolé jusques dans mon sommeil; mais laissons cecy, car Dieu agissoit pour lors, Voicy ce que Je suis : sitost que nous fusmes secourus des créatures, je devins malade de corps et d’âme, Dieu me faisant voir ce qu'il est et ce que je suis. J’estois impatient, dégousté, cherchant la retraite en notre petite maison. Je taschois bien d'arrêter cet estat de misere; mais,comme mes passions sont toute viciées, je choppois à tous coups, ne rapportant rien de ce voyage que mes deffaults. J'ai couché dans la Relation les causes pour lesquelles je suis revenu peu sçavant en leur langue; c’est asses de ce point. Pour
ce qui touche nos hommes, ils entendent tous les matins la sainte Messe devant leur travail; le soir ils viennent tous à la chapelle, où on fait les prières
que j'envoye à V. R. Nous chantons vespres les festes et les dimanches, et on leur fait quasi tous les dimanches une exhortation. Outre cecy, on presche à Kébec; on y chante aussy les vespres, parfois la grande Messe. Voilà sommairement nos occupations de cette année passée; la Relation en parle plus amplement.
Pour l’année que nous allons commencer au départ des vaisseaux, voicy comme nous serons distribués et ce que nous ferons.
Le P. Brebeuf, le P. Daniel et le P. Davost, avec trois braves jeunes hommes et deux petits garçons, seront aux Hurons. Enfin nostre Seigneur leur a ouvert la porte. M. Puplessis ! y a grandement contribué, disons M. de Lauson, qui luy avait sans doute recommandé ce point, dont il s’est très-bien acquitté, comme V.R. verra par la lettre que le P. Brebeuf m'a envoyée du chemin des Hurons. Je croy qu’ils sont maintenant bien près du lieu où 1ls prétendent aller. Ce coup est un coup du ciel; nous espérons une grande moisson de ces pays. Le P.
* Duplessis-Bochart, général de la flotle, comme on l’appelait alors, qui fut plus tard nommé gouverneur des Trois-Rivières, et qui fut tué par les Iroquois, le 19 août 1652.
les Brebeuf et le P. Daniel se jetèrent dans les dangers | r'ils de bien souffrir; car ils s’en allèrent sans bagages ny ères sans la monnoie nécessaire pour vivre. Dieu y a | stes pourvu, car M. Duplessis a tenu la main que tout di- passast. Voilà pour les Hurons. | he à Nous demeurerons aux Trois-Rivières, le P, Bu- S la teux ! et moy. Ce lieu est sur le grand fleuve, 30 | ions lieues plus haut que Kébec, sur le chemin des Hu- s | am- rons ; on le nomme les Trois-Rivières pour ce qu'une | certaine rivière qui vient des terres se dégorge dans | dé- le grand fleuve par trois embouchures. Nos François 1 dis- commencent là cette année une habitation ; il y | fault deux de nos Pères. Jay esté fort longtemps en |
avee balance qui y pourroit aller. Le P. Brebeuf et le P, | ons, de Noué estoient d’advis que je demeurasse à Kébec; | ur à mais J'ay recognu que le P. Lalemant? appréhendoit | “one cette nouvelle demeure, y croyant qu'il n’en revien- Il a droit pas si on l'y envoyoit, s’offrant néanmoins de 116 bien bon cœur à faire cequ'on voudroit. Il est vray qu'il
Le P. y meurt ordinairement quelques personnes en ces
cre commencemens ; mais la mort n’est pas toujours
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un grand mal.
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Après avoir recommandé l'affaire à nostre Sei-
‘ Le P, Jacques Buteux, natif d’Abbeville, en Picardie, qui fut ppelait tué par les froquois, le 10 de mai 1652.
es, et * Le P, Charles Lalemant , l’un des trois premiers missionnaires jésuites venus à Québec, en 1625.
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gneur, je me suis résolu d'y aller moy-mesme pour les raison suivantes :
4° l'av cre » je » faisois rie , ‘e le d d J ay creu que Je ne IAISOIS r1en contre le des-
sein de V.R. quittant la maison pour sept ou huit mois; Car je peux retourner au printemps, je ne sçay néanmoins si je reviendray devant la venuë des vaisseaux; de plus, je laisse entre les mains d’une personne qui fera mieux que moy cent fois, quis ego sum ? un atome à comparaison de luy. Je doutois de son estomac pour les prédications de Kébec; mais l'auditoire est petit, et il ne trouve aucun inconvénient en cela;
2° J'ay creu que notre Seigneur aurait pour agréable que je donnasse ce contentement au Pére, de ne point quitter Kébec, où nous sommes desjà un petit accommodés , et que s’il y a du danger, que je le dois prendre pour moy ;
3" Le fils de Dieu mourant en croix nous a déterminés à la croix, il ne la faut donc pas fuir quand elle se presente ; c’est ma plus forte raison, on souffre il est vray dans une nouvelle habitation, notamment précipitée comme celle-là. Je ne sçay comme sera faite la maison ; estre pesle-mesle avec des aïtisans, boire, manger, dormir avec eux ; ils ne sçauroient faire là aucune provision de quoy que ce soit; tout cela ne m'estonne point; les
cabannes des sauvages que j'ay habitées cet hiver
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sont bien pires. Le P. Buteux me resjouit : car il prend cela de bon cœur; je le voy fort resolu à la croix. V.R, a raison de dire que c’est l'esprit qu'il faut avoir. Nous estudierons là la langue, quoy qu'avec moins de commodité qu'à Kébec, à cause du logement, où il y aura un plus grand tintamarre que dans les cabanes des sauvages ; car nos
français avec lesquels nous serons tous ensemble,
ne sont pas si paisibles et si patiens que ces barbares. De plus je voulois prendre cet hiver un sauvage avec moy à Kébec pour m'instruire, puis que je commence à les pouvoir interroger : cela ne se pourra pas faire aux Trois-Rivières, mais il n'importe, je feray ce que je pourray.
Resteront à Kébec le P. Lallemant , le P. Masse, le P. de Nouë et nos deux frères avec tous nos hommes. La douceur et la vertu du P. Lallemant tiendra tout en paix, et fera réussir le travail de nos gens. Envoyer le P. de Nouë et le P. Brebeuf aux Trois-Rivières, je ne voyois point d'apparence, 1° pour ce que le P, de Nouë gouverne ici nos hommes ; 2° le Pere Buteux eust perdu une année, il n’auroit rien fait du tout en la langue ; 3° Satis calidus est, licet alioquin optimus, P. de Noué ; il falloit donc que le P. Lallemant ou moy y allassions : j'ay pris le ‘sort pour moy, croyant laisser la maison en plus grande paix que si je fusse de-
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meuré, je croy que V.R. approuvera mon procedé ; du moins j'ay pensé suivre en cecy le mouvement de Dieu : qu'il soit loué pour un jamais! Voilà ce que nous ferons cette année. C’est une grande occupation que de bien souffrir, Dieu nous en fasse la grace |! Parlons maintenant de nos serviteurs domestiques.
J'ay dit que nous avions esté en paix de tous costés. Les murmures qui arrivent par fois et les escapades ne doivent pas estre mis dans les grands désordres , quand on se releve aussy tost qu'on est tombé, et quand la chute n’est pas grande. Quelques-uns de nos hommes ont quelque fois témoigné quelque impatience ; mais nous avons subject de benir Dieu, car rien ne s’est passé de notable. Voici les causes de leurs mécontentemens.
1° C'est le naturel des artisans de se plaindre et de gronder.
2° La diversité des gages les fait murmurer : un charpentier, un briquettier et autres, gagneront beaucoup plus que les manœuvres, et cependant ils ne travaillent pas tant, je veux dire qu'ils n'ont pas tant de peine que les autres, à raison qu'ils font leur mestier, et les autres font des choses fort difficiles : irde querimoniæ. Us ne considèrent pas qu'un maistre masson a moins de peine qu’un manœuvre, quoy qu'il gagne davantage.
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3° La plus part ne font point leurs mestiers, sinon pour un peu de temps; un cousturier, un cordonnier, un jardinier et les autres se trouvent estonnés, quand il faut traisner du bois sur la neige ; en outre ils se plaignent qu'ils oublieront leur art.
4° Il faut confesser que les travaux sont grands en ces commencemens : les hommes sont les chevaux et les bœufs; ils apportent ou traisnent les bois, les arbres, la pierre; ils labourent la terre ; ils la hercent. Les mouches de l’esté, les neiges de l'hyver et mille autresincomodités sont importunes : des jeunes gens qui travailloient à l'ombre dans la France, trouvent icy un grand changement Je m'estonne que la peine qu'ils ont, en des choses qu'ils n'ont jamais faites, ne les fait crier plus hault qu'ils ne crient,
5° Ils sont tous logés dans une mesme chambre, et, comme ils n’ont pas tous leurs passions bien domptées et qu'ils sont d’humeurs bien différentes, ils ont des subjects de discord sans subject,
6° Comme il faut que nous passions par leurs mains, ne les pouvant renvoyer quand ils manquent, et comme ils voyent qu'un baston n’est pas bien servi en notre main pour les chastier, ils font plus aisément des renchères, qu'ils ne feroient avec des séculiers qui les presseroient fort et ferme.
Que V. R. pèse toutes ces raisons, s’il luy plaict,
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et elle nous aidera à benir Dieu; car avec tout cela nous n’avons pas laissé de passer l’année paisiblement, tançant quelques uns, en punissant quelques autres, quoyque très rarement, dissimulant fort souvent, Deus sit in æternum benedictus ! et, comme ce n’est pas assés que la paix soit chez nous, mais il la faut très-profonde, s’il y a moyen, j'estime qu'il serait bon de faire ce que je vay dire.
Il ne faudroit icy que des hommes de bon travail : voila pour quoy il seroit bon que nous eussions trois braves Frères pour les menus offices de la
maison, pour la cuisine, la boulangerie, la cordon-
nerie, la cousturierie, le jardin, la sacristie, les lessives, la serrurerie, le soin du bestial, du laitage, du beurre, etc. On diviseroit tous ces offices entre ces trois bons Frères, et ainsy on seroit délivré de donner des gages à des ouvriers qu’on occupe en ces offices, et qui se plaignent quand on les occupe en d’autres choses. Tous nos hommes seroient dans les grosses besognes, et par consequent je supplie V. R. de nous envoyer deux bons Frères. Nostre Frère Liegeois, qui commence fort bien, sera le troisième. Pour notre Frère Gilbert peut-estre le renvoira-t-on : sinon il travaillera à la menuiserie tout doucement, car il est desjà bien cassé et gêné d'une rupture. Voicy les Frères sur lesquels j'arresterois ma pensée, si V. R. le trouvoit bon : nostre
Frère Claude Frémont et notre Frère le serrurier, qu’elle nous promet par ses lettres d'envoyer l’an prochain. Je ne cognois ni luy ni l’autre; on me dit qu’ils sont tous deux paisibles et de bon travail. Si cela est, V. R. nous les donnera, s’il luy plaist. On en pourroit bien envoyer un aux Hurons ou aux Trois-Rivières, selon le cours des affaires.
Avec ces bons Frères, il nous faut avoir icy pour le moins dix hommes de bon travail pour les bastiments et pour la terre et pour faucher, pour tout en un mot. Qui en pourroit encore davantage, seroit le meilleur : ceux cy travaillant tous dans les grosses besoignes, ne se plaindront pas de ceux qui font les menus offices. Nous avons desjà quatre de ces homines : reste pour six à envoyer, et nous renvoirons l’an qui vient tous ceux que nous avons, excepté ces quatre. Voilà quel doit estre l’estat de la maison pour l’an qui vient quant au travail, si V. R. le trouve bon : dix bons ouvriers et trois ou quatre de nos Frères, sçavoir est, Nostre Frère Liegeois, N. l’rère Claude Frémont, N. Frère le serrurier, dont je ne scay pas le nom, et nostre Frère Gilbert, s’il demeure. Pour les six ouvriers que nous demandons, voicy leurs mestiers : deux charpentiers forts, dont l’un pour le moins entende à dresser un bastiment, en un mot qu'il sçache bien son mestier; un menuisier, et trois hommes
de travail qui puissent estre appliqués à déserter la terre, à tirer la scie de long (il n'est pas necessaire qu'ils sçachent ce mestier, mais qu'ils ayent la volonté et les forces pour le faire), à faucher, à aider les charpentiers, masson, briquetier, auprès du bestial, à tout ce qu’on voudra; il faut des hommes forts pour cela et de bonne volonté. Si on ne peut avoir deux charpentiers, qu’il en passe un bon pour le moins, et en la place de l’autre, un homme de travail, comme je le viens de descrire. Je parleray encore de cecy ailleurs, afin que si un vaisseau manquoit , l’autre porte de nos nouvelles, Il est bien aisé de dépeindre bon ouvrier, mais bien difficile de le trouver. Je feray voir ailleurs à V. R. la pecessité que nous avons de ces dix hommes.
Pour les quatre qui désirent ou désiroient entrer en notre Compagnie, je lui diray qu’Ambroise, qui a si bien contenté à Orléans et ailleurs, et mesme qui a rendu icy de bons services, s’en vouloit aller cette année. Il est d'un bon naturel et bon ouvrier. S'il contente, nous prierons V. R. de le recevoir l'an qui vient, si non il n’obtiendra aucune lettre de recommandation. Pour Louys, il fait merveille dans son mestier; quand on l’applique à autre chose, il est mescontent : les grosses besognes qui sont icy le decouragent aussy bien que Robert Hache. Ils sont tous deux bons enfants, mais ils n’ont pas assés de
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courage et peut estre de force pour les travaux de Canada. Ils demandoient quasi de s’en retourner cette année ; mais la crainte de n'’estre pas reçeus les a arrestés. Nous verrons comme ils feront doresnavant; ils ont bonne volonté.
Quant à Jacques Junier, il est constant dans le bien. . J'aimerois mieux en verité dix hommes comme lui, que dix autres. Il y a longtemps qu'il demeure sur le païs ; je luy ay dit de la part de V.R. qu’il seroit reçu repassant en France. Deux choses empescheront qu’il n’y retourne cette année : la premiére, il a grande difficulté de se mettre sur mer, s’y trouvant fort mal; la seconde, à peine la maison se peut-elle passer de luy, tant il nous est nécessaire en toutes facons. C’est un jeune it nv qui ne dit mot, mais qui fait beaucoup. Comme je représentois au P. Lallemant que V R. nous le renvoiroit au plus tost, il m’a dit : « La difficulté qu’a nostre R. P. Provincial de luy laisser faire icy son noviciat provient d’une croyance qu'il a que cela ne soit pas bien trouvé à Rome ou bien de quelques uns de nos Pères; car sans cela , il aime tant la mission , qu’il le laisseroit icy, estant notamment informé de la douceur de ce bon garçon, auquel il ne manque que l’habit pour estre religieux, et s’il fait dans la religion comme il fait au monde, on sera content de luy. J’escriray
donc, m'a-t-il dit, à Rome, afin qu’on nous accorde cette faveur, qui nous est importante pour le bien de la maison; informés-en N. R. P. Provincial. » C'est ce que je fay par la présente. S'il faut enfin qu'il passe, il passera. Dieu est le maistre de tout. Je supplie V. R. me pardonner s’il luy semble que je parle avec moins de respect dans mes lettres; je ne veux rien absoluement, mon R. P., que ce que vous jugés devant Dieu. Je parle selon que je croy la nécessité, ce me semble.
Parlons des Pères dont cette mission auroit besoin.
Il en faudroit deux aux Hurons; s’ils font la paix avec les Iroquois, comme elle se traite à ce qu’on dit, il en faudroit bien davantage; car il faudroit entrer dans tous les peuples stables. Si ces nations viennent à recevoir la foy, elles crieront à la faim, et on ne leur pourra donner à manger, faute des personnes qui sçachent les langues. De plus les Frères qui seroient parmi les Hiroquois . travailleroient à entretenir la paix entre eux et les Hurons; néanmoins sur l’incertit:de de cette paix, nous ne demandons que deux Pères pour les Hurons. Il faut un supérieur aux Trois-Rivières, et deux Pères pour demeurer à Kebec, proche de nos françois : voilà cinq prestres et deux Frères; voyons la nécessité qu'il y a d’avoir tant de monde.
Pour les deux Pères qu’on envoira aux Hurons,
ils pourroient estre envoiés de là à la nation Neutre, ou parmy les Hiroquois, ou en quelqueautrenation, ou bien estre retenus dans les Hurons mesmes, qui sont au nombre de trente mille âmes, en fort peu de pais. Pour Kébec, je demande deux Pères; si le P. Lallemant est supérieur, il demeurera avec les PP. Masse et de Nouë, et avec nos gens pour faire réussir la maison ; les deux Pères seront au fort, où on parle de leur bastir une maisonnette ou une chambre; is prescheront, entendrontles confessions, administreront les sacrements, diront la sainte messe à nos françois : bref ils feront l'office de pasteur, et apprendront la langue des sauvages, les allans voir quand ils cabaneront proche d’eux. Ils auront un garçon, qui leur apportera toutes les semaines leurs vivres de nostre maison, esloignée du fort d’une bonne demie lieue.
Je demande un supérieur aux Trois-Rivières , pour ce que ce n’est pas trop detenir là trois Pères, afin qu’il y en ait toujours deux libres pour les sauvages. Que si V.R. n’en veut envoyer que deux, le P. Buteux à qui j'aprendray cette année ce que Je pourray de la langue , demeurera avec lui à Kébec ou aux Trois-Rivières, et moy avec l’autre ; mais à mon advis ce n’est pas trop de trois pour les Trois- Rivières : l’un sera pour nos françois, les deux autres pour les sauvages , voir mesme il se pourra
faire qu’on en envoira l’un d’eux aux Hurons avec les deux qu’il y faut faire passer. Je me doute bien que le Pere Rrebeuf en pourra demander plus de deux; si bien que si V. R. nous peut donner cinq Peres et deux Frères, ce ne sera pas trop. Je me souviens de ce que je lui ay autrefois entendu à dire, « ad pauca attendens facile enunciat ; j'ay bien le monde qu'il fault, mais je ne dy pas où on trouvera de quoy le nourrir. » A cela je n’ay point de répartie. Je me restreins le plus qu’il m’est possible ; car pour le bien de cette mission, il faudroit bien plus de monde que nous n’en demandons.
J'ay icy deux humbles supplications à faire à V.R. Je les fay au nom de Jésus Christ de toute l’estendue de mon cœur : mon R,. P., je conjure V. R. de me décharger. Je dy quelquefois aux petites croix qui me viennent : « Et encor celle là , et tant que vous voudrés, à mon Dieu. » Mais à celles que le P. Lallemant m'a apporté dans les lettres de V. R. qui me continuoient en charge je l’ay dy plus de trois fois, mais avec une rétraction de cœur qui ne pouvoit
boire ce calice. En vérité, mon R. Père, je n’ay pas
les talens, ny les qualités, ny la douceur requise pour estre supérieur ; de plus, je le dy et il est vray, c’est un grand détourbier pour l’estude de la langue ; je dy un très grand détourbier, diray-je mesme que cecy, cette année, nuit au salut peut-être
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