‹ Première mission des jésuites au Canada [microforme]Chapitre 39 sur 46 · ER · texte numérisé non relu

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LETTRE DU P. JEAN DE BRÉBEUF AU T. R. P. VINCENT CARAFA, GÉNÉRAL DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS, À ROME. (Traduite du latin sur l'original conservé à Rome.)

De Sainte-Marie aux Hurons , 2 juin 1648.

Mon TRÈs-RÉVÉREND PÈRE,

Pax Christi.

Je regarde comme tout à fait inutile d'écrire à Voir. Paternité de l’état présent de cette Mission hur. ».:°, attendu que le P. Paul Ragueneau, notre supérieur, l'aura fait en détail pour remplir le devoir de sa charge. Du reste, sous plus d’un rapport, tout va bien; la paix, l’union et la charité régnent, non-seulement parmi les Nôtres, mais aussi parmi nos domestiques; tous s'appliquent à acquérir les vertus solides; enfin la religion fait tous les jours de nouveaux progrès, et nos chrétiens croissent chaque jour en nombre et en bonne volonté, Si la disette d'ouvriers ne paralysait en partie nos efforts, les résultats seraient bien autre-

ment consolants. Aussi demandons-nous instam-

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ment au R. P. Provincial de nous envoyer du renfort. Ce qui l’y encouragera, c’est que, bien que nous n’ayons rien reçu de France par le dernier vaisseau, nous sommes assurés d’avoir de quoi pourvoir à nos besoins.

Toutefois ne croyez pas que nous manquions d'épreuves : nous sommes loin d’être sans crainte

. pour l’avenir de cette Mission. Car elle est continuellement en butte à la fureur des Iroquois qui si souvent interceptent les communications et répandent la terreur par tout ce pays des Hurons, tuant et pillant toutes les fois qu’ils le peuvent.

Nous ne sommes pas même en süreté de la part des sauvages qui nous entourent. Plusieurs d’entre eux, encore attachés à leurs superstitions, nous détestent autant que les Iroquois. Dernièrement ils ont fait périr un de nos domestiques, et le même sort nous attendait, s'ils en eussent trouvé l’occasion. Mais Dieu a su tirer le bien du mal : la nation Huronne nous a fait des excuses; et les suites de cette démarche produisent déjà de bons résultats.

Une chose, mon Très-Révérend Père, m'inquiète; et c’est la seule, je crois, pour laquelle le R. P. Ragueneau a voulu que je vous écrivisse. Par convenance, il ne pouvait, ni ne devait le faire luimême. Nous craignons que le décret du Souverain-

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Pontife, porté lors de l'élection de Votre Paternité, au sujet dupouvoir triennal des Supérieurs, ne nous prive de cet excellent Père : ce qui, dans l'état actuel de la Mission, nous semblerait une vraie calamité pour elle.

Le R. P. Ragueneau, en effet, réunit toutes les qualités nécessaires à un emploi plus difficile à exercer dans ce pays-ci, qu'on ne saurait l’imaginer. La Mission lui doit en grande partie ses succès, et nous l'enlever serait assurément les compromettre. Car il l’a gouvernée jusqu’à présent avec tant de douceur, de prudence et d'énergie, que son remplacement serait une rude épreuve pour nous tous.

Sans doute, nous avons ici d'excellents religieux et fort capables , mais cela n'empêche pas qu'ils ne soient fort inférieurs au P. Ragueneau, surtout pour le gouvernement. J'ajoute qu'aucun d'eux n’a encore été Supérieur : et pourtant il semble expédient de ne choisir, pour le mettre à notre tête, qu'un de ceux qui sont ici. Nous envoyer de France un Supérieur, qui ne connaitrait ni les hommes ni les choses, serait l’exposer à faire, aux dépens de la Mission, des expériences fâcheuses.

Toutes ces raisons, je les ai déjà présentées l’année dernière au R. P. Provincial. Maintenant je crains d’arriver trop tard, et que le changement du P. Ragueneau ne soit décidé. Si cependant il

n'y a rien de fait, je conjure et supplie Votre Paternité, autant que je puis, de le continuer dans sa charge. Les temps ne seront pas toujours les mêmes, et les difficultés présentes s’applaniront. Un autre dans trois ans pourra prendre sa place, si ce n’est pas avec le même succès, certainement avec moins d'inconvénient et de danger.

Cette grâce est la seule que j'ose solliciter de Votre Paternité, bien disposé ‘d’ailleurs à tout accepter de sa main, puisqu'aprés tout, Je ne désire que la plus grande gloire de Dieu. Je termine cette lettre en vous priant de vouloir bien m’accorder votre bénédiction et me croire,

de Votre Paternité,

Le trés-humble et très-obéissant serviteur en Notre-Seigneur.

JEAN DE BRÉBEUF

De la résidence de Sainte-Marie aux Hurons, en la Nouvelle-France, le 2 juin 1648.

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LETTRE DU P. PAUL RAGUENEAU AU T. R. P. VINCENT CARAFA, GÉNÉRAL DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS A ROME. (Traduile du latin sur l'original conservé à Rome.)

De Sainte-Marie aux Hurons, le 1er mars 1649.

Mon TRÈs-RÉVÉREND PÈRE,

Pax Christi.

J'ai recu la lettre de Votre Paternité en date du 20 janvier 1647; quant à celle qu'elle pourrait m'avoir adressée dans le courant de l’année 1648, elle ne m'est pas encore parvenue. Votre Paternité nous fait part du plaisir que lui causent les nouvelles de notre Mission auprès des Huürons, et dans sa bonté toute paternelle , elle veut bien descendre jusqu'aux plus humbles détails et nous demander un compte exact de tout.

Nous sommes ici dix-huit Pères. Nous avons avec nous quatre coadjuteurs, vingt-trois domestiques qui ne nous quittent jamais, et sept autres dont le temps de service n’est point déterminé ; ces derniers seuls reçoivent des gages; de plus, nous

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avons quatre enfants et huit soldats. Le naturel belliqueux et féroce des Sauvages qui nous environnent, nous ont obligés à réunir uu si nombreux personnel. En effet, pour ne pas voir périr en un instant et nous et nos travaux, et s’éteindre la foi

chrétienne qui commence à se répandre au loin dans ces contrées, il a fallu chercher des aides, dont les uns s’occupassent des affaires domestiques,

les autres labourassent la terre, élevassent des travaux de défense, et, au besoin, marchassent au combat. Les années précédentes, notre Résidence que nous avons nommée, /a maison Sainte-Marie, était protégée d’une multitude de villages habités par les Hurons nos amis, et nous avions moins à craindre pour nous-mêmes les incursions de l’ennemi que pour nos défenseurs; aussi malgré notre petit nombre, vivions-nous dans un état assez tranquille. Mais depuis lors, la face de nos affaires, comme aussi de tout le pays, a bien changé. Les Hurons ont été défaits dans une multitude de combats; leurs travaux de défense, à l'abri desquels nous nous reposions, ont été emportés, ravagés pur le fer et le feu, et les pauvres Sauvages ont été contraints de reculer et de chercher ailleurs une retraite. Il en est résulté que notre Résidence se trouve au point le plus avancé et à la vue de l’ennemi; de là, pour nous, la nécessité de nous défendre

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et d'appeler à notre aide le secours d’un plus grand nombre de bras.

Les français, qui sont avec nous, gardent notre Résidence de Sainte-Marie, ou notre fort, comme vous voudrez l’appeler. Pendant ce temps-là, nos : Pères font des excursions chez les Hurons dispersés cà et là, Jusque dans les villages des Algonquins, à une grande distance de nous. Chaque missionnaire est tout entier à son travailet n’a à s'occuper que du ministère de la parole; le soin des choses temporelles est entièrement laissé à ceux qui restent à la maison. Entre leurs mains, tout se trouve dans un état si prospère, que bien que notre nombre se soit grandement accru, et que nous espérions encore de nouveaux secours en hommes, et en particulier des Pères de notre Compagnie, il n’est pas nécessaire d'augmenter les secours en argent qu’on nous donne. J'ajoute même que les dépenses deviennent moindres de jour en jour , et que chaque année nous faisons diminuer la quantité des provisions alimentaires, qu’on nous a coutume de nous expédier. Nous pouvons en effet nous suffire presque entièrement à nous-mêmes, au moyen des productions du pays. Et puisque j'en suis sur ce sujet, je dois dire qu’il n’en est pas un seul parmi nous, qui ne sente et ne comprenne l'amélioration qui s’est opérée dans cette partie; nous n'avons

plus de ces privations, qui, les années précédentes, étaient si dures et paraissaient même intolérabies. La chasse et la pêche sont plus abondantes que par le passé; de plus, nous avons outre la graisse des poissons et les œufs de nos poules, de la viande de porc, du laitage et même des bœufs. J’entre dans ces détails pour obéir aux ordres de Votre Paternité qui les a demandés.

Les affaires de la religion, sous beaucoup de rapports, réussissent au-delà de nos espérances. L'année dernière, nous avons fait dix-sept cents baptèmes ; je ne fais pas entrer dans ce nombre les baptèmes administrés par le P. Antoine Daniel, dont le chiffre ne nous est pas encore suffisamment connu. Et il ne faut pas s’imaginer que nos chrétiens, pour être des Sauvages, soient incapables de gouter les choses de la piété et de s’attacher à nos mystères. Plusieurs sont sincèrement pieux et assez avancés dans la spiritualité; j'en connais même dont la vertu, la dévotion, et la piété seraient dignes d’être enviées par les plus saints

religieux. Aussi un témoin oculaire ne pouvait-il se lasser d'admirer le doigt de Dieu et de se

féliciter lui-même d’avoir à travailler au milieu d’un pays ainsi favorisé des dons du Ciel.

Nous avons onze Missions : huit chez les Hurons, trois chez les Algonquins; autant de Pères, choisis

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parmi les plus anciens, se partagent le travail. Quatre autres apprennent la langue; ce sont ceux qu'on nous a envoyés l’année dernière; nous les avons donnés, comme compagnons, à ceux des missionnaires dont le travail est plus étendu. Trois Pères seulement restent à la maison, le Préfet des choses spirituelles, le Procureur, qui esten même temps Ministre, et un autre Père, chargé de prendre soin des chrétiens qui arrivent de tous côtés à la Résidence. Vous saurez en effet que, malgré notre pauvreté, nous venons en aide à nos Sauvages ; c'est nous qui soignons leurs maladies, non-seulement celles de l’âme, mais aussi celles du corps. Et, je puis le dire, c’est un grand avantage pour notre religion. L'année dernière, nous avons ainsi donné l'hospitalité à plus de six mille hommes. N'est-ce pas là tirer le miel de la pierre et l'huile du rocher, que nous, au milieu d’une terre étrangère et d’une solitude affreuse , nous ayions pu non-seulement fournir à nos besoins, mais encore à ceux d’une multitude nécessiteuse ? Je raconte ces faits pour montrer à Votre Paternité combien est grande la libéralité divine à notre égard. Cette année, la famine a désolé et désole encore présentement tous les villages environnants; nous seuls avons été préservés du fléau. Il nous reste même assez de provisions pour vivre facilement encore trois ans.

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Une seule chose peut détruire l’heureux état de cette Eglise naissante et arrèter le cours de la religion chrétienne, c’est la crainte de la guerre et la fureur de nos ennemis. De jour en jour, nos terreurs deviennent plus vives, et je ne vois pas de quel côté peuvent nous venir des secours, si ce n'est de Dieu seul. Le dernier désastre, dont les Hurons ont été victimes, a été le plus affreux de tous; il arriva l’année dernière au mois de juillet 1648. La plus grande partie de la nation avait pris la route de Québec pour traiter les affaires de son commerce avec les français; d’autres s'étaient dispersés çà et là, appelés par leurs différentes occupations; d’autres enfin étaient partis d'un autre côté, pour faire une expédition militaire. L'ennemi profite de ces circonstances, accourt à l’improviste, s'empare de deux villages et les livre aux flammes, en accompagnant ces violences des actes ordinaires de cruauté. Les femmes et les enfants furent emmenés en captivité; aucun âge ne fut épargné.

L'un de ces villages portait le nom de St-Joseph,

et était une de nos plus importantes Missions; il

avait une église; les habitants étaient déjà formés aux mœurs chrétiennes; et la foi avait jeté de profondes racines parmi eux. À la tête de cette Eglise, se trouvait le P. Antoine Daniel, homme d’un grand cœur, d'une grande patience, mais surtout

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d'une incomparable mansuétude, Il venait, selon sa coutume, de célébrer dès le matin le saint Sacrifice de la Messe, et les chrétiens, qui étaient venus en assez grand nombre, assister aux divins mystères, n'avaient pas encore quitté l'Église, lorsque les clameurs de l'ennemi se font entendre et jettent partout l'épouvante. Les uns courent aux armes; les autres prennent la fuite; partout la terreur ; partout les gémissements. Le P. Antoine Daniel vole partout où le danger est plus pressant; il anime le courage des siens et il parle avec tant de force du mépris de la mort, des joies du paradis, qu’il communique, non-seulement du sœur #ux Chrétiens, mais même la foi à ceux qui n'étaient pas encore baptisés. Un grand nombre demandèrent le baptème; et le Père ne pouvant suffire à le leur conférer à chacun en particulier, trempa son mouchoir dans l’eau, et l’agitant ensuite, il baptisa cette multitude par aspersion.

Pendant ce temps, la fureur des ennemis continuait à sévir; les projectiles volaient de tous côtés; et plusièurs de ceux qui s'étaient jetés à terre pour recevoir le baptème, fur-nt frappés de blessures mortelles. Les autres prenuent aussitôt

” la fuite. Pour lui, uniquement occupé du salut des

âmes, et oublieux de sa sûreté, ? parcourt le village, cherchant les vieillards, les malades, les enfants

qui n'étaient pas encore baptisés; il pénètre dans les cabanes et remplit tout de son zèle. Enfin il se dirige vers l’église; il y trouve une multitude de chrétiens et de catéchumènes, attirés les uns par l’espérance des joies du ciel, les autres par la crainte des tourments de l'enfer. Jamais on ne pria avec plus de ferveur; jamais on ne donna plus de signes d’une foi vive et d’une pénitence sincère. Il baptise les uns, absout les autres de leurs péchés, les enflamme tous du feu de la charité. Il leur répétait sans cesse cette parole : « Mes frères, nous serons aujourd’hui en paradis; croyez-le, espérez-le; car Dieu vous aime de toute éternité. »

Mais déjà l'ennemi avait escaladé les retranchements et mis le feu aux cabanes ; tout le village était en flammes. Une proie riche et facile attendait les vainqueurs à l’église ; c’étaient des femmes, des vieillards et des enfants. Ils y courent aussitôt, en faisant entendre, selon leur coutume, de grandes vociférations. A ces hurlements, les chrétiens ont reconnu l'approche des ennemis. Le P. Antoine leur dit de prendre la fuite par l'issue qui est encore demeurée libre. Pour lui, comme un bon pasteur , il s’avance à la rencontre de l’ennemi pour arrêter sa marche. I est seul et sans armes, mais il est rempli d’une force toute divine; il est fort conime un lion, lui qui toute sa vie fut doux comme une colombe, On peut

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bien en effet lui appliquer ces paroles de Jérémie : Dereliquit ut leo umbraculum suum, quia facta est terra eorum in desolationem, a facie iræ columbæ, a facie iræ furoris Domini. Enfin, il est frappé d’un coup mortel et percé d’une multitude de flèches ; aussitôt, invoquant le nom de Jésus, il rend à Dieu son âme, qu'il venait, comme le Bon Pasteur, d'offrir pour ses brebis. Les barbares exercèrent leur basse fureur sur son corps privé de vie ; tous , jusqu’au dernier, vinrent le frapper à leur tour. Puis on mit le feu à l’église, et on y jeta le cadavre; tout fut brülé; on ne trouva pas même un ossement : pouvait-il avoir un plus noble bücher ?

Or, pendant qu'il retarde ainsi, même après sa mort , la course des ennemis, un grand nombre des siens putse mettre en lieu de sûreté. Les vainqueurs en atteignirent cependant quelques-uns, particuliérement les femmes , dont la course était retardée par le poids de leurs enfants qu’elles portaient entre leurs bras; d’autres furent trahies dans leurs retraites par les cris de ces innocentes créatures, incapables de comprendre leurs dangers.

Le P. Antoine Daniel était depuis quatre ans dans cette Mission de Saint-Joseph. Il y avait produit le plus grand bien; il semblait fait pour convertir ces peuples; mais il était mür pour le ciel,

C'est le premier de nos Pères que nous perdons ici, L. 16

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Sa mort fut inopinée, mais elle ne fut pas imprévue; car il avait toujours vécu de telle sorte, qu'il était toujours prêt à mourir. Du reste, dans sa mort ellemême apparut un trait remarquable de la divine bonté à son égard. 1l avait achevé au commencement du mois de juillet sa retraite de huit jours dans notre Résidence de Sainte-Marie; et dès le lendemain, sans vouloir prendre le moindre repos, il était retourné en toute hâte à sa Mission.

Le P. Daniel était né à Dieppe, de parents hon-

nètes et pieux ; entré dans la Compagnie, en 1621, à l’âge de vingt-et-un ans, il fut admis à la profes-

sion des quatre vœux en 1640. Il mourut le 4 juillet 1648. C'était un homme remarquable, un véritable enfant de la Compagnie; plein d’humilité, d’obéissance , d'union à Dieu; d’une patience invincible, et d’un courage à toute épreuve, au milieu même des circonstances les plus difficiles. C'était pour tous les Nôtres un modéle achevé de toutes les vertus ; il a été regretté de tous, même des infidèles, C’est maintenant, nous l’espérons, un protecteur trèspuissant de toutes ces contrées.

Un de nos Missionnaires , vénéré de tous pour sa grande vertu , et d’une humilité à toute épreuve, le P. Joseph-Marie Chaumonot , assure avoir vu deux fois le P. Daniel après sa mort. La pretniére fois, ce fut dans un moment où tous les Pères étaient réunis,

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selon l’usage, pour traiter entr’eux des affaires de la Mission. Le P. Chaumonot vit au milieu de l’assemblée le P. Daniel qui aidait les Pères de ses conseils, et les remplissait d’une force surnaturelle; son visage était plein de majesté et d'éclat. Le P. Chaumonot lui demanda pourquoila divine bonté avait permis que son corps füt si indignement traité par les barbares , et pourquoi les flammes l'avaient entièrement consumé , en sorte qu’on n’en püt retrouver aucune partie, pas même un peu de cendre. Le Seigneur est grard, répondit le P. Daniel, et digne de louanges. Pour me dédommager de cette mort ignominieuse , il m'a donné de délivrer grand nombre d'âmes du Purgatoire pour partager mon triomphe.

Je m’arrète ici, et pour ne pas dépasser les bornes d’une lettre, je n’ajoute plus qu’un mot, par lequel j'aurais dù commencer. L'état de notre maison et même de toute la Mission est tel,que je ne crois pas qu’on puisse rien ajouter à la piété, à l’obéissance, à l'humilité, à la patience, à la charité, à la parfaite régularité de tous les Nôtres. Nous n'avons tous véritablement qu'un même cœur, une même âme et un même esprit, qui est celui de la Compagnie. Nos domestiques eux-mêmes, les enfants et les soldats , tous travaillent avec le plus grand zèle au salut de leur âme. Ici, le vice est inconnu; ici

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règne la vertu; c'est vraiment la maison de la sainteté. C’est ce qui fait notre joie, notre tranquillité, notre assurance au milieu des périls de guerre qui nous menacent. En quelque manière que Dieu veuille disposer de nous, soit pour la vie, soit pour la mort, ce sera là notre consolation d’ppartenir au Seigneur et de lui appartenir pour toujours. Pour obtenir cette grâce, nous vous demandons tous votre bénédiction, et pour les Nôtres, et pour toute la mission. Plus que tous les autres j'en ai besoin, moi le plus indigne de nos serviteurs, mais

aussi de votre Paternité,

LE le très-humble et très-dévoué fils en Notre-

lé Seigneur, DE Un Pauz RAGUENEAU,

De la Résidence de Sainte-Marie, aux Hurons, en la Nouvelle-France, le 4° mars 1649.

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LETTRE DU P. JACQUES BUTEUX AU T. R. P. VINCENT CARAFA , GÉNÉRAL DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS, À ROME. \Traduile du latin sur l'original conservé à Rome.)

Des Trois-Rivières, le 21 septembre 1649.

Mon TRÈs-RÉVÉREND PÈRE ,

Pax Christi.

C'est le 30 septembre (1648) que nous avons reçu la lettre de Votre Paternité. Elle ne pouvait venir plus à propos; car nous étions au milieu des tribulations : au dehors, des Sauvages, ennemis des chrétiens, nous menaçant de la guerre ; au dedans, la crainte de nous voir séparer de nos nombreux néophytes. Mais celui qui console les humbles nous a consolés par la lettre de Votre Paternité ; elle nous faisait espérer de nouveaux ouvriers : ils sont déjà arrivés. De plus, elle promettait de faire dire des messes pour nous dans toute la Compagnie. Que si | jamais nous avons eu besoin de ces prières, c'est bien à présent; car nous sommes exposés, si Dieu | n'éloigne de nous ce malheur, à subir les mêmes | tourments et les mêmes cruautés que nos Pères ont déjà éprouvés chez les Hurons. En effet, dans cette

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Résidence des Trois-Rivières ,où nous donnons nos soins aux Français et aux Sauvages, nous n'avons point d’autres forts que des forts en bois, d’autres remparts que des marais desséchés, où l'on peut aisément mettre le feu , d'autre maison qu'une cabane. Si Dieu, dans sa bonté, veut m'exposer, tout pécheur que je suis, à la fureur de ces barbares, je livrerai volontiers ma vie pour la gloire de Dieu et le salut de mon troupeau !. Du reste, ces dispositions sont celles de tous les Nôtres qui habitent ici, des Pères, des Frères et même des domestiques. Nous sommes en tout cinq Jésuites; trois Prêtres et deux Frères; de plus, nous avons six domestiques dont les services nous sont grandement utiles pour cultiver la terre et aider les Sauvages dans leurs travaux. Je me prosterne avec tous mes néophytes aux pieds de Votre Paternité pour en recevoir sa bénédiction, et je suis

de Votre Paternité, le trés-humble serviteur en Jésus-Christ ,

JaAcQuEs BUTEUX.

Aux Trois-Rivières, le 21 septembre 1649.

* Moins de trois ans après, le 10 mai 1652, le vœu du P. Buteux était exaucé : il tombait sous les coups des Iroquois.

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du P. Bu-

LETTRE DU P. PAUL RAGUENEAU AU T. R. P. VINCENT CARAFA, GÉNÉRAL DE LA COMPAGNIE DE JÉSU3, A ROME. (Traduite du latin sur l'original conservé à Rome.)

De Sainte-Marie des Hurons , le 13 mars 1650.

Mon TR£ës-RÉVÉREND PÈRE,

Pax Christi.

L'année dernière, il ne nous est venu aucune

lettre d'Europe; nous n'avons pas même reçu de |

Québec une réponse aux nôtres, où nous donnions

cependant d'amples détails sur l’état de notre mis-

sion. La main du Seigneur continue à s'appesantir

sur nous. Nous ne nous en plaignons pas, et nous

ne disons point : Ayez pitié de nous, vous du moins

qui êtes nos amis. Au contraire, nous nous réJouis-

sons dans nos souffrances, parce que c'est pour notre bien et pour celui de tout notre troupeau que Dieu permet ces afflictions. Dans mes dernières

lettres, j'ai fait part à Votre Paternité de la précieuse

mort ou plutôt du martyre des Pères Antoine Daniel, Jean de Brébeuf, et Gabriel Lallemant, que les barbares Iroquois ont arrachés à cette Eglise

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naissante, et cruellement massacrés avec un grand nombre de chrétiens.

Vers la fin de cette même année 1640, deux autres Pères ont été tués de la même manière, au milieu de leurs Missions : le P. Charles Garnier, homme vraiment apostolique et doué de toutes les qualités les plus heureuses pour évangéliser ces peuplades , et le P. Noël Chahanel, son compagnon, venu de la province de Toulouse. Le premier fut massacré le 7 dé-

cembre, au milieu d'un village que les Iroquois vainqueurs venaient d’envahir et de livrer aux flammes. Le second périt le lendemain, jour de l’Immaculée Conception : on ignora l'auteur de sa mort. Est-ce un ennemi, ou ne serait-ce point plutôt un fl traître apostat qui aurait frappé le Père au milieu des + Hits bois où il était obligé de s'enfuir, pour s'emparer de | ses misérables vêtements ? Une autre fois je vous donnerai plus de détails sur ces différents meurtres.

La famine et la contagion ont ajouté leurs ravages à ceux de la guerre; un grand nombre de sauvages périssent misérablement, On déterre les cadavres, et les frères se nourrissent de la chair de leurs frères, LU les mères de la chair de leur fils, et les enfants de {1 celle de leurs pères et mères. Cet affreux spectacle s’est vu plus d’une fois; nos sauvages n’ont pas moins de répulsion pour ces horribles mets que les Européens; mais la faim ne réfléchit pas. Le dirai-

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je? comine il est marqué dansl'Ecriture: 4mplexati sunt stercora. Heureux qui pouvait se repaitre d’une poignée de glands, que l'excès du besoin faisait trouver supportables.

Ce fléau, si funeste aux corps, est avantageux au bien des âmes. Jamais nous n'avons recueilli de si grands fruits de nos travaux ; jamais la foi n’a poussé de si profondes racines dans les cœurs ; jamais le nom chrétien n’a été si glorieux. L'année derniére, nous avons baptisé plus de trois mille Sauvages. Nous touchons du doigt la vérité de cette parole de l’apôtre : Flagellat Deus omnem filium quem recipit.

Nous restons encore treize Pères dans cette Mission , avec quatre Frères coadjuteurs , vingt-deux domestiques qui ne nous quittent jamais , et onze autres, gagés pour un temps plus ou moins considérable, six soldats et quatre enfants : en tout soixante personnes. Tous sont pleins d'estime pour les choses du ciel et méprisent celles de la terre; je puis affirmer à Votre Paternité qu'il n’en est pas un qui n’adore Dieu en esprit et en vérité. C’est bien là la maison de Dieu, la porte du ciel.

Nous éprouvons la bonté paternelle de Dieu à notre égard ; car, entourés de tant de calamités, nous n’en sommes jamais atteints, rien ne nous manque ni pour l’âme, ni pour le corps; je ne dis

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