‹ Première mission des jésuites au Canada [microforme]Chapitre 40 sur 46 · EC · texte numérisé non relu

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pas que nous ayions l'abondance ; mais nous avons de quoi nous sustenter en menant une vie frugale. Bien plus, la libéralité du Seigneur nous a donné les moyens de subvenir charitablement aux besoins de nos pauvres chrétiens : il n’y en a guère dans les bourgs qui ne vivent de nos aumônes, et plus d’un, en mourant, confessait qu’il nous était plus redevable qu’à qui ce füt. Si bien, que l’on nous appelle publiquement les Pères de la patrie, et ce n'est pas sans raison ; tout cela tourne au profit de la religion chrétienne. Pour l'avenir, nous comptons sur la Providence; à chaque jour suffit son mal. Cependant nous avons deux grands sujets de craindre la ruine de cette Mission : d’un côté les Iroquois , nos ennemis; de l’autre, le manque pro-

chain de vivres. Nous ne voyons pas trop comment nous pourrons obvier à ce dernier inconvénient. Nos Hurons ont été contraints, l’année dernière,

d'abandonner non-seulement leurs cabanes et leurs villages , mais aussi leurs champs, par suite de continuelles défaites. Il nous a fallu, nous, pasteurs, accompagner notre troupeau dans sa fuite , et quitter notre résidence de Sainte-Marie et les terres cultivées par nos soins , qui promettaient une riche moisson. Que dis-je ? Nous-mêmes avons mis le feu à ce qui nous avait coûté tant de sueurs , de peur qu’un ennemi barbare ne se logeàt dans la maison de

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Dieu. Ainsi, en un moment, ont été consumés les fruits de dix ans de travaux, qui nous donnaient une espérance fondée de pouvoir désormais nous passer des secours de France. Dieu en a décidé autrement : présentement, notre maison est brülée. Il a fallu chercher un asile ailleurs, et dans cette contrée étrangère , où nous sommes comme exilés, subir un exil nouveau.

En face du continent , à vingt milles environ de cette première Résidence de Sainte-Marie, est une ile située au milieu d’un lac immense, qui mériterait plutôt le nom de mer. C’est là que s'arrètèrent les Hurons fugitifs, au moins pour la plupart. Nous nous y arrêtàmes avec eux. Il fallut bâtir des cabanes dans ces lieux qui avaient jusque-là servi de repaire aux bêtes fauves, abattre des forêts vierges, construire enfin des forts pour protéger nos Sauvages aussi bien que nous. Non-seulement l'été, mais tout l'hiver furent consacrés à ces pénibles travaux. Aussi, sommes-nous de ce côté parfaitement à couvert et prêts à recevoir l'ennemi Nous ne nous sommes pas contentés, comme autrefois, d’une simple palissade; nous avons bâti un mur de pierres fort épais, aussi facile à défendre que difficile à escalader, à l'épreuve du feu et des machines de guerre, en usage chez les [roquois.

Mais le plus rude de notre tâche n'est pas fait :

il va falloir arracher les arbres et prépare: !: terre à recevoir la culture.

En attendant , pour toute nourriture, nous avons un peu de blé, des racines et des herbages, et notre boisson, c'est l’eau du lac. Nous n'avons plus guères pour vêtements que des peaux de bêtes. Nous n'avons gardé que dix poules, une paire de cochons , deux bœufs et deux vaches pour la reproduction , et du blé d'Inde pour un an. Tout le reste a été dépensé pour remplir le devoir de la charité chrétienne. Si nous avons conservé ce peu que je viens de dire, c'est que la charité n'agit pas à l’aveugle : il eût été imprudent de donner avec une sorte de prodigalité, sans rien réserver pour sustenter vaille que vaille des ouvriers qui se consument pour établir la foi et procurer le salut des âmes. Cependant, quand tout viendrait à nous manquer, nous espérons qu'avec l’aide de Dieu , le courage, la confiance en lui et la patience ne nous manqueront jamais : car la charité peut tout et souffre tout. Je puis le promettre , au nom de tous les Pères qui sont ici. Ils sont prêts à tout : croix, dangers, tortures auxquelles ils sont à chaque instant exposés, rien ne les effraie ; la mort même, ils la désirent; l'état de cette mission leur semble d'autant plus heureux que chacun voit de plus près sa croix, croix à laquelle il n’est au pouvoir d'aucun homme

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de l'arracher : Dieu, parlant par la voix de l'obéissance, le pourrait seul. |

Que Votre Paternité aime donc et bénisse ses enfauts en Notre-Seigneur, puisque nous sommes |

les enfants de la Croix. Puissions-nous mourir sur | cette bienheureuse Croix ! C'est le plus ardent de nos | désirs, tout notre espoir, toute notre joie que personne ne saurait nous arracher !

Je suis (1

de Votre Paternité, Le très-humble et très-obéissant fl fils et serviteur, |

Pauz RAGUENEAU.

De la Résidence Sainte-Marie, dans l’île de Saint- (1 Joseph aux Hurons, dans la Nouvelle-France , (ll 13 mars 1650. |

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