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XX VIIT.
LETTRE DU P. GABRIEL MAREST, DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS, À UN PÈRE DE LA MÊME COMPAGNIE. (Provenant de notre ancien Collége de Louis-le-Grand.)
Du pays des Illinois en la Nouvelle-France, le 29 avril 1699.
Mon RÉVÉREND PÈRE,
Pax Christi,
Il y a près d'un an que je suis dans cette mission ; le pays y est fort différent de celuy du costé de Québec. Le climat y est chaud, les terres fertiles, le peuple d'un esprit facile et doux. Voicy en
quel estat y est la religion : parmy les hommes il y
en a peu qui embrassent le christianisme ; surtout
les jeunes gens, qui vivent dans de monstrueux
désordres, qui les éloignent entièrement de la vertu
et qui les rendent incapables d’écouster leurs mis-
sionnaires. Priez Dieu, mon Révérend Père, qu'il
jette les yeux de si miséricorde sur eux, et qu'il
les tire d’un estat si déplorable. Au contraire, les
femmes et les filles se trouvent entièrement dispo-
sées à recevoir le baptême, pleines de constance et
de fermeté quand elles l'ont une fois reçu; ferventes à la prière, ne demandant qu'à estre instruites, fréquentant souvent les sacrements, enfin capables de la plus haute sainteté. Le nombre de celles qui embrassent notre sainte religion augmente de jour en jour d’une manière considérable, jusques à ce que, depuis peu, nous avons esté obligés de faire une nouvelle église , la première se trouvant trop petite ; et, à voir comme celle-cy se remplit tous les jours, je crois qu’il nous en faudra faire une troisième. Gloire en soit à Dieu, qui
veut bien répandre icy ses graces avec tant de profusion.
Comme le village est grand , y ayant près d’une demie lieue de long, nos fervents chrestiens ont dressé depuis peu une chapelle aux deux bouts pour la commodité de l'instruction; ils s’y assemblent, et je vais leur y faire régulièrement le catcchisme.
Les enfants nous donnent de très-belles espérances pour l'avenir, on ne sauroit croire l'ardeur qu'ils ont pour se faire instruire; quand ils sont de retour dans la cabane, ils disent à leurs pères, souvent encore infidèles, ce qu’ils ont appris; surtout ils savent se moquer des ridicules cérémonies de nos jongleurs, et nous voyons que, par là, la jonglerie s’esteint peu à peu.
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Il y a près de dix ans que le P. Gravier jetta les fondements de cette nouvelle chrestienté, qu'il a cultivée avec des soins et des peines incroyables, Le R. P. Binneteau a succédé à ses fatigues et à ses fruicts, Enfin, on peut dire que c’est icy une de nos plus belles missions : en vérité, on ne conçoit pas en France le bien qu'on peut faire parmi ces nombreuses nations; il faut avouer aussi qu’on y a de l'occupation pour l'ordinaire au-dessus de ses forces, et il faut que Dieu nous soutienne d'en haut pour ne pas succomber au tra’. Voicy un plan de notre vie.
Tous les jours, avant le soleil levé, nous disons la messe pour la commodité de nos chrestiens, qui s'en vont de là à leur travail. Les sauvages y chantent des prières, ou en récitent ensemble; au sortir de la messe, nous allons dans divers quartiers faire le catéchisme aux enfants; ensuite il faut aller voir les malades. Au retour, on trouve toujours plusieurs sauvages qui viennent nous consulter sur différentes choses. Après midy, trois fois la semaine, se fait un grand catéchisme pour tout le monde; de là on va par les cabanes confirmer les chrétiens et tâcher de gagner quelque idolätre. Ces visites sont d’une très-grande utilité, et je remarque que le missionnaire ne manque jamais d'y faire
quelque nouvelle conquête, ou d’y ramener quel-
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que brebis égarée. Les visites se font aujourd'hui dans uv quartier et demain dans un autre, estant absolument impossible de parcourir toutes les cabanes en un jour. Quand nous revenons à la maison, nous la retrouvons toute pleine de nos fervents
chrestiens , qui viennent pour recevoir quelque instruction ou pour se confesser; c’est ordinairement en cé temps là que j'explique des images de l’ancien et du nouveau testament ; ces sortes d’images frappent l’esprit du sauvage et luy aident beaucoup à retenir ce qu'on luy apprend; se fait ensuite la prière publique, où tout le monde se trouve, et une demie heure d'instruction; au sortir de là, plusieurs veulent nous parler en particulier, et souvent la nuit est déjà bien avancée, avant qu’on ait pu contenter tout le monde. Voila ce qui se fait tous les jours. Les samedys et les dimanches sont entièrement occupés pour les confessions ; ainsi, un missionnaire n'a ici que la nuit de libre, encore souvent prend-on ce temps là pour apprendre à quelques-uns à chanter des hymnes. Pendant l'hiver, nous nous partageons en différents endroits où les Sauvages vont passer cette saison. J'avois pour moi l'hiver passé un assez gros village à trois lieues d’icy, où après avoir dit la messe les dimanches, je venois encore la dire icy au fort, à nos François.
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Il a passé par icy trois Messieurs du Seminaire de Québec que Mgr l'Evesque envoyoit establir des Missions sur le Mississipi. Nous les avons reçus le mieux que nous avons pu, les logeant chez nous et leur faisant part de ce que nous pouvions avoir dans une disette aussi grande que celle où nous avons esté toute l’année dans le village. En partant, nous les avons aussi engagés à prendre sept sacs de bled qui nous restoient, leur cachant nostre pauvreté, afin qu’ils eussent moins de peine à recevoir ce que nous leur offrions. Dans une autre de nos Missions, nous avons encore nourri deux de leurs gens pendant tout cet hyver. Comme ces Messieurs ne savoient pas l'Illinois, nous leur avons donné un recueil de prières et un catéchisme traduict, avec les remarques que nous avons pu faire sur cette langue , afin de les aider à l’apprendre; enfin, nous leur avons fait toutes les honnèétetés et toutes les amitiés possibles. Demandez à Dieu, mon R. Père, qu'il me fasse la grâce de lui étre fidèle et de remplir icy les desseins qu’il a sur moi pour l'avancement de sa gloire et l'entière conversion des peuples qu'il a bien voulu confier à ses soins.
Je suis, Mon Révérend Père, Votre très-humble et obéissant serviteur,