‹ Première mission des jésuites au Canada [microforme]Chapitre 9 sur 46 · PIERRE BIARD, S. J · texte numérisé non relu

PIERRE BIARD, S. J

A Port-Royal , dans la Nouvelle-France, ou Canada, le 11 de juin 1611.

LE

LETTRE DU P. PIERRE BIARD AU R. P. PROVINCIAL À PARIS. (Copiée sur l'autographe conservé dans les archives du Jésus, à Rome.)

Port-Royal, 31 janvier 1612.

Mon REVEREND PERE, Pax Christi.

S'il nous failloit entrer en compte devant Dieu

et Vostre Reverence du geré et negocié par nous en ceste nouvelle acquisition du Fils de Dieu, ceste

nouvelle France et Chrestienté, depuis nostre arri-

vée jusques à ce commencement de nouvel an, je

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ne doubte point certes, qu’en la sommation et cal-

cul final , la perte ne sumontast les profits ; le despensé follement en offençant, le bien et sagement

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ménagé en obeyssant , et le receu des talents, graces et tolerances divines, le mis et employé au royal et amiable service de nostre grand et autant bening Createur. Neantmoins , d'autant que (comme je croy) nos ruines n'édifiroyent personne, et nos rentes n’establiroyent aucun, il vaudroit mieux que pour le malacquitté, nous le plorions à part;

Christi.

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us Ne pour le receu, nous imitions le metayer d'iniquité loué par Nostre Seigneur en l'Evangile, sçavoir est que , faisant part à autruy des biens de nostre Maistre, nous nous en faisions des amis, et que communiquant à plusieurs ce qui est d’édification en ces premiers fondemens de Chrestienté , nous obtenions plusieurs intercesseurs envers Dieu, et fauteurs de cet œuvre. Mesme que ce faisant, nous ne defrauderons en rien la debte , ainsy que fit le Censier inique, baillant à plusieurs le bien de Nostre Maiitre avec profit, et peut-estre acquitterons par ceste œconomie une partie des redevances et de leur surcroy. Ainsy soit-il.

Aujourd'huy , 22 Ianvier, 1612, neuf mois sont passez dés notre arrivée en ceste nouvelle France. Peu aprés nostre arrivée, j'escrivy l’estat auquel nous avons retrouvé ceste Eglise et Colonie naissante. Voicy ce qui s’en est ensuivy.

Monsieur de Potrincourt s’en allant en France le mois de luin dernier, laissa icy son fils Monsieur de Biencourt, ieune seigneur de grande vertu et fort recommandable , avec environ 18 siens domestiques, et nous deux prestres de la Compagnie. Or la tasche et travail de nous deux prestres, selon nostre vocation, a esté, et icy dans la maison et habitation en residant , et dehors en voyageant. Commençons, comme l’on dict, de chez nous, de

la maison et habitation ; puis nous sortirons dehors.

Icy donc nos exercices sont : dire messe tous les jours, la chanter solemnellement les dimanches et festes, avec les Vespres , et souvent la procession ; faire prieres publiques matin et soir; exhorter, consoler, donner les sacremens, ensevelir les morts ; enfin faire les offices de Curé, puisque autres prestres n’y a en ces quartiers que nous. Et de vray, bon besoing seroit que fussions meilleurs ouvriers de Nostre Seigneur ; d'autant que gens de marine, tels que sont quasi nos paroissiens , sont assez d’ordinaire totalement insensibles au sentiment de leur ame , n’ayans marque de religion sinon leurs juremens et reniemens , ny cognoissance de Dieu sinon autant qu’en apporte la pratique connue de France, offusquée du libertinage et des objections et bouffonneries mesdisantes des heretiques. D'où l’on peut aussy veoir, quelle esperance il y a de planter une belle chrestienté par tels evangelistes. La première chose que ces pauvres Sauvages apprennent, ce sont les juremens , parolles sales et injures; et orriés souvent les Sauvagesses (lesquelles autrement

sont fort craintives et pudiques), mais vous les orriés souvent charger nos gens de grosses pourries et eshontées opprobres, en langage françois; non

qu’elles en sachent la signification, ains seulement parce qu’elles voyent qu’en telles parolles est leur

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SEAT commun rire et ordinaire passetemps. Et quel moyen de remedier à cecy en des hommes qui mesprennent (malparient) avec (d'autant) plus d’abandon qu'ils mesprisent avec audace.

A ces exercices chrestiens que nous faisons icyÿ à l'habitation, assistent aucune fois les Sauvages , quand aucuns y en à dans le port. Le dis, aucune fois, d'autant qu'ils n'y sont gueres stylés, non plus les baptisés que les payens, ne sçachant gueres davantage les uns que les autres faute d'instruction. Telle fut la cause pourquoy nous resolusmes dés nostre arrivée de ne point baptiser aucun adulte, sans que prealablement il ne fust bien catechisé Or catechiser ne pouvons-nous avant que scavoir le langage.

De vray, Monsieur de Biancourt, qui entenu le sauvage le mieux de tous ceux qui sont icy, a pris d'un grand zele, et prend chaque jour beaucoup de peine à nous servir de truchement. Mais, ne sçay comment , aussi tost qu’on vient à traitter de Dieu, il se sent le mesme que Moyse, l'esprit estonné , le gosier tary, et la langue nouée. La cause en est d’autant que ces sauvages n’ont point de religion formée, point de ‘magistrature ou police, point d’arts ou libéraux où mechaniques, point de commerce où vie civile; et par consequent les mots leur défaillent

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