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ALTÉRATIONS MORBIDES DES LIQUIDES

Je conçois des modifications matérielles dans les t fluides animaux comme dans les solides. J'en conçois d'innocentesqui ne causent ni gêne dans les fonctions, ni douleurs, ni péril pour la santé et pour la vie. Ce sont des anomalies de l'état sain qui ne doivent pas nous arrêter ici, parce qu'elles ne rentrent pas dans les faits de ce chapitre.

J'y conçois aussi des altérations qui causent de la gêne, de la douleur et des dangers pour l'économie. Celles-ci sont des modifications morbides, des altérations dont nous avons à nous occuper maintenant.

Il y a même des altérations gazeuses, qui peuvent se développer au sein de nos organes, et qu'on voit quelquefois, en effet, s'y développer, soit sous l'influence d'une contusion, soit sous l'influence d'une inflammation. J'ai vu de pareils phénomènes, de semblables productions dans des phlegmons en suppuration, dès le principe de la suppuration. Quelle était la nature de ces gaz ? Je l'ignore ; je n'en ai jamais fait analyser, quoiqu'il puisse y avoir de l'intérêt à le faire et que je l'aie désiré plusieurs fois ; mais la difficulté de plonger les malades dans l'eau pour recueillir les gaz, en opérant sous l'eau, et d'autres obstacles, m'ont toujours empêché, jusqu'à présent, de satisfaire ma curiosité à ce sujet.

Les altérations des liquides animaux, quelle qu'en soit la nature, ne peuvent pas être considérées comme des maladies, ainsi qu'elles l'ont été et le sont encore par quelques pathologistes, qui les mettent sur la même ligne que les affections des solides.

Pour être malade , il faut d'abord exister comme corps particulier, circonscrit, comme individu ; enfin il faut vivre d'une vie manifeste, éclatante. À enten-

dre les pathologistes dont je parle, on dirait, il est vrai, que nos humeurs, et le sang en particulier, jouissent évidemment de la vie, tandis qu'il n'a réellement d'abord que la propriété de s'organiser et de vivre ensuite avec l'individu où il se sera organisé.

Le sang exisle-t-il plus certainement, comme individu ou comme corps particulier, qu'il ne vit évidemment ? Mais n'est-ce pas un composé de parties indépendantes les unes des aulres et sans cohésion, qui roulent perpétuellement les unes sur les antres; qui viennent d'une multitude de sources différentes, comme les eaux des rivières; qui se rassemblent un moment dans le tronc des vaisseaux et dans le cœur, comme les eaux dans les fleuves et dans l'Océan, pour se diviser de nouveau, se réunir encore et continuer ainsi pendant toute la vie?

Or, un être semblable, un être collectif, une foule dont les parties mobiles comme les flots, changeantes comme l'air, qui se rapprochent pendant un instant, pour rester ensuite toujours séparées, peut-il être regardé comme un être physique réel, comme un individu, comme un corps stable, susceptible de maladies? Donnons-en plutôt aux pierres qui se fendent et s'altèrent par les alternatives de froid et de chaleur, de sécheresse et d'humidité, ou plutôt revenons au sens commun, et ne parlons jamais des maladies des fluides, de l'inflammation du sang, mais seulement de leurs altérations: c'est tout ce qui peut affecter une foule de particules qui ne font pas corps les unes avec les autres. Et, qu'on ne dise pas que c'est une querelle de mots seulement! Le mot maladie représente, ici, une idée fausse; or, il doit être effacé pour ne pas représenter une erreur.

Pour nous, il y a des maladies pures des solides, des solides malades, même sans altération des flui-

des. Les lésions physiques ou chirurgicales proprement dites, les plaies, les fractures, les luxations, et tant d'autres, sont d'abord, et souvent pendant toute leur durée, des maladies des solides seuls. Quant à des altérations des liquides, sans maladies des solides, je n'en connais pas; mais les plus simples altérations morbides des liquides sont des causes réelles de maladie, parce qu'elles agissent sur les solides. Tels sont les virus et les poisons, absorbés et portés par la circulation au sein des organes qu'ils affectent. La gêne, les souffrances et les dangers qui en résultent, et qui sont la maladie même, appartiennent exclusivement aux solides. En effet ce ne sont pas les fluides qui souffrent, qui sont gênés dans leur action moléculaire ou dans leur action systématique de masse moléculaire. Us n'agissent dans le sein des vaisseaux, dans l'intimité des tissus nerveux et de ceux où ils portent le trouble et le désordre, que comme les poisons irritants dans les voies digestives. En un mot, ils sont la cause primitive ou première du mal, sans être le mal même, qui est leur effet.

Si les auteurs que je combats persistent à dire que les liquides sont malades, ils doivent, pour être conséquents, dire aussi que les aliments empoisonnés qui irritent l'estomac et les voies digestives sont malades. Or, ils ne le diront pas parce que l'absurdité de la conséquence frappera les plus opiniâtres dans leur aveuglement même ; mais, comme les hommes systématiques qui veulent élever les altérations humorales au même niveau que les maladies des solides , tiendront à leur opinion, ils chercheront quelques sophismes bien spécieux pour la soutenir.

Dans d'autres cas, dans des maladies graves, par exemple dans le charbon, causé par excès d'activité musculaire chez les animaux surmenés, dans les ûè-

vres graves produites par des excès de veilles, par des chagrins, par des excès de femme, par l'influence morbide grave des grandes plaies , etc., les fluides, et particulièrement le sang, sont profondément altérés, et alors ce n'est point par un virus introduit dans l'économie , c'est par l'excès d'action de certains organes, par des organes fatigués, malades , que le sang qui vient en partie des solides est primitivement altéré. Dans ces cas, les solides, malades d'abord par l'excès de leur action, le deviennent davantage par la funeste influence des altérations du sang qu'ils ont produites d'abord, et qui, à leur tour, les empoisonne ; mais, encore une fois, ce n'est pas le sang qui souffre, et il n'est toujours qn'une des causes du mal.

Alors, me dira-t-on peut-être, où en voulez-vous venir par ces distinctions qui peuvent être fondées et réelles? Où j'en veux venir! je l'ai déjà dit et je le répète , les modifications morbides du sang et des autres humeurs ne sont que des altérations qui peuvent rendre les solides malades; ces altérations ne sont point par elles-mêmes des maladies, mais des causes, et quelquefois, en même temps, des effets des maladies; on ne peut les combattre qu'à ce titre; le mal qui constitue essentiellement les maladies existe toujours dans les solides; et penser autrement c'est confondre l'effet avec la cause. Or, les erreurs petites ou grandes doivent toujours être rectifiées, lors même qu'elles n'auraient pas une grande importance, et que surtout elles n'entraîneraient pas de graves conséquences pratiques. La science doit toujours être l'expression de la vérité ;c'en doit être, autant que possible, la parfaite image, et nous devons toujours chercher à l'épurer et à la perfectionner. D'ailleurs, cette distinction n'est pas inutile à la pratique. Elle signale d'avance une double indication

thérapeutique accueillie déjà par l'art, et que je formule ainsi : dans les maladies produites par une cause qui subsiste avec le mal, il faut détruire la cause et combattre les effets, s'ils persistent. Aussi, pour reprendre un exemple déjà cité, lorsqu'on a chassé des voies digestives le poison qu'elles renfermaient, il faut combattre ses effets par des moyens appropriés.

L'humorisme antique, qui expliquait les maladies par les altérations, le plus ordinairement supposées de nos humeurs, le solidisme, qui regarde les maladies comme des affections des solides, ne sont eu opposition ni avec les idées que je viens d'exposer, ni l'un avec l'autre, comme on le croit. L'un est une doctrine d'étiologie fausse, l'autre une doctrine sur la nature et le siège des maladies qui est loin d'être toujours vraie et toujours connue. Leur défaut, à l'une et à l'autre, est de s'occuper exclusivement à chercher : l'humorisme, les causes des maladies dans les altérations des humeurs, le solidisme, la nature et le siège des maladies, sans tenir compte de l'altération des liquides. Nous souhaitons vivement que la distinction que nous établissons ici concoure à mieux faire apprécier les deux éléments morbides généraux que la pathologie générale doit surtout signaler à l'attention des praticiens.

Laissons donc de côté cette question pour nous occuper exclusivement des altérations matérielles.

Les auteurs de l'antiquité admettaient dans l'organisme quatre humeurs élémentaires, le sang, la pi-* tuite, la bile etl'atrabile, qu'ils opposaient, par esprit de méthode et de symétrie, aux quatre éléments constitutifs de l'univers, l'air, le feu, la terre et l'eau ; ils attribuaient aux différences de proportion entre ces divers fluides, et à leurs altérations supposées, la cause d'un certain nombre de maladies. Tel fut

l'humorisme ancien. Plus tard, vers le XVIe siècle, lorsque la chimie, ou plutôt l'alchimie, y découvrit des produits nouveaux, l'humorisme tel qu'il avait été développé par Galien se trouva fortement ébranlé. Aux expressions vagues d'altération des humeurs, on substitua les expressions d'acidité, d'alcalinité du sang, on invoqua la présence de sels, de ferments, de matières acres, etc. Paracelse et Vanhelmont commencèrent cette réaction, mais c'est réellement Sylvius Deleboe qui fut le chef de ces chémiâtres. Cependant, comme l'a parfaitement établi M. Andral dans son Essai d'hématologie, les doctrines chémiatriques ne reposant pas sur des expériences positives et remplaçant seulement des hypothèses anciennes par des hypothèses et des mots nouveaux, celles-ci ne purent subsister et, dans ces derniers temps, elles disparurent presqu'entièrement sous les efforts des solidistes.

Aujourd'hui un nouvel humorisme , moins exclusif et plus positif que l'ancien, tend à se constituer sur les bases plus larges et mieux assurées que lui offrent les connaissances chimiques modernes et les progrès de la microscopie. Les altérations des divers fluides de l'économie, mais surtout du fluide vivifiant général, du sang, en un mot, ont été étudiées avec soin dans l'état de santé et de maladie, et déjà l'on est arrivé à des résultats assez intéressants, que nous devons faire connaître avec quelques détails.

Ces modifications, constatées par l'analyse chimique et par l'inspection microscopique, sont-elles causes ou seulement effet des maladies dans lesquelles on les rencontre?... Quelques personnes tranchent dès à présent la question et leur font jouer un grand rôle étiologique, mais nous ne pensons pas qu'il soit actuellement permis de se prononcer aussi

hardiment, du moins dans un grand nombre de cas, et nous nous bornerons à les rapporter comme devant figurer nécessairement dans les généralités de l'anatomie pathologique. Nous y reviendrons d'ailleurs, avec plus de détails, dans l'histoire des maladies en particulier.

Dans ce qui va suivre nous emploierons , pour nous conformer au langage de la plupart des observateurs modernes, le mot altération, en l'appliquant à de simples modifications de quantité des divers fluides de l'économie, bien que ce ne soient pas là des altérations, dans le sens propre du mot. Nous devons aussi faire observer que nous serons forcé de mêler des remarques de séméiotique et de diagnostic aux détails sur les changements éprouvés par les liquides dans les maladies, afin d'établir les rapports constatés ou entrevus entre différents symptômes, différents états morbides, et certaines altérations humorales.

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