III. — ALTÉRATIONS DE LA BILE
Il ne s'agit point ici des altérations que la vieille école galénique invoquait si souvent, mais des modifications constatées par l'inspection directe, la chimie ou le microscope. Les recherches modernes relatives à la bile ne sont pas encore bien nombreuses. Plus spécialement occupés du sang, dont le rôle est, en effet, bien plus important dans la physiologie et la pathogénie, les observateurs ont un peu négligé les autres fluides, qui ne sont que des produits de sécrétion. Cependant nous devons mentionner à part l'ouvrage déjà cité de M. Lhéritier et le travail que M. Bouisson a publié en 184 3 (De la Bile, de ses variétés physiologiques, de ses altérations morbides), dans lequel on trouvera un grand nombre de faits curieux.
La bile, produit de la sécrétion hépatique, se présente sous la forme d'un liquide opaque, d'un jaune verdâtre ou même presque vert; elle est visqueuse, onctueuse au toucher, surtout si elle a été recueillie dans la vésicule; celle des conduits hépatiques est plus ténue, plus jaune; la saveur en est amère, l'odeur fade. Sa pesanteur spécifique est de 1022 ou J02(>. Sa réaction est alcaline; agitée, elle mousse comme de l'eau de savon. M. Bouisson (ouv. cit., p. 19) ayant examiné avec soin la bile au microscope, a vu dans un liquide jaunâtre des corpuscules d'une coloration plus foncée, réguliers ou irréguliers, le plus souvent agglomérés en petites masses; il s'y joint assez souvent des gouttelettes d'huile d'un jaune verdâtre et des cellules d'épithalium.
Exposée à l'air, la bile ne tarde pas à s'altérer; elle brunit et prend une odeur fétide. — Son analyse
a fourni aux chimistes des résultats très-variables, qui ont été expliqués dans ces derniers temps par ce fait, que les procédés d'analyse avaient créé des produits qui n'existent réellement pas dans ce liquide. Au total elle paraît composée d'albumine, de matière jaune, de matière verte (chotéchroï'ne), d'acide choléique, de cholestérine, et, de plus, de soude, de potasse, de chaux, etc. En résumé, d'après M. Demarçay, la bile serait tout simplement un savon à base de soude, un choléatede soude (Lassaigne).
La bile est généralement fluide et comme aqueuse dans les hydropisies; elle est, au contraire, épaisse, yisqueuse, dans plusieurs affections du foie, et notamment dans celles où son mode habituel d'excrétion se trouve gêné ou même empêché. Burdach (Traité de physioL, t. VIIÏ, p. 187) rapporte quelques cas dans lesquels la bile était dense, sèche, solide, et semblable à du jus de réglisse. La nuance foncée de la bile est ordinairement en rapport avec la densité de ce liquide, et aussi avec diverses modifications dans les proportions de son principe colorant; ainsi, elle est brune et presque noire dans la fièvre jaune. La saveur normale de la bile est amère; mais, dans certainescirconstances, cette amertume semblediminuer ou même disparaît tout à fait; c'est ainsi que, suivant Dehaen, elle était très-fluide et non amère chez un hydropique, et qu'au rapport de Glisson elle était douceâtre chez une femme cachectique (Anat. hepatis1 cap. 39). Dans d'autres cas, au contraire, l'amertume est exagérée et changée en une véritable âcreté, témoin le sujet mort d'une fièvre grave dont parle M. Orfila, et chez lequel la matière résineuse de la bile était tellement acre, qu'une parcelle déposée sur les lèvres y faisait naître des vésicules très-douloureuses.
Si maintenant nous examinons les altérations chimiques de la bile dans les maladies, nous trouvons plusieurs faits curieux à enregistrer.
M. Thénard a le premier fait connaître que chez les individus dont le foie est atteint de la dégénérescence connue sous le nom d'état gras, la bile présente tous les caractères de l'albumine, et que cette transformation est presque complète quand le foie renferme les cinq sixièmes de son poids de graisse (Traité de chimie, t. V, p. 153). Cette particularité peut être rapprochée de ce quise passe pour les urines dans la dégénérescence granuleuse du rein (maladie de Bright); et, comme l'observe M. Bouisson, ce rapprochement est d'autant plus légitime que la bile examinée par M. Bérard, dans un cas de maladie de Bright, était précisément albumineuse.
On a parlé de bile acide, mais les faits manquent de certitude, en ce que le liquide examiné n'avait pas été pris directement dans la vésicule biliaire, mais rendu par le vomissement, et que, dès lors, il pouvait se trouver mêlé à des acides sécrétés dans l'estomac. La matière résineuse (picromel) de la bile peut être altérée dans les maladies; nous avons déjà parlé du fait cité par M. Orfila. Nous ajouterons que M. Hermann, de Moscou, a trouvé ses propriétés chimiques notablement modifiées chez les cholériques , que M. Chevallier y a reconnu également des altérations dans différentes maladies. Mais ici les faits sont trop peu nombreux pour que l'on puisse en rien conclure ; et d'ailleurs l'existence du picromel est aujourd'hui très-contestée. La cholestérine paraît augmenter dans le cas de calculs biliaires; c'est du moins ce qui ressort des analyses de M. Chevreul (Joum. de chim. méd., 1 8 2 o ) . La prédominance des sels et des autres matériaux solides de la bile donne lieu à ces
produits particuliers connus sous le nom de calculs biliaires; c'est ce que démontrent et l'analyse chimique et l'examen microscopique.
Si l'on s'en rapporte à un certain nombre d'expériences, qui sont loin d'offrir toutes le degré d'authenticité que l'on est en droit d'exiger, il paraîtrait que la bile peut offrir des propriétés délétères qui rendraient son inoculation promptement mortelle. C'est ainsi que, pendant la fameuse peste de Marseille, Deidier (de Montpellier) assure avoir fait périr en trois ou quatre jours, avec des bubons et des charbons, des chiens auxquels il avait inoculé de la bile provenant de pestiférés; que Morgagni rapporte avoir vu périr dans les convulsions des pigeons auxquels on avait également inoculé une bile érugineuse provenant d'un individu mort dans les convulsions, et un coq qui avait mangé du pain imprégné de cette même bile; que Vicq d'Azyr, pendant l'épizootie de 1778, reconnut la possibilité de communiquer la maladie des animaux malades aux animaux sains par le même procédé; enfin, que dans ces derniers temps, M. Balocchi, de Florence, a affirmé que la rage est susceptible de se transmettre par la même voie. (Bouisson, ouv. cit., p. 169 etsuiv.).
Du sang et du pus peuvent se trouver mélangés à la bile dans plusieurs circonstances qu'il est facile de prévoir. Ainsi on trouvera du sang avec la bile dans les plaies du foie, dans certaines lésions ulcéreuses ou hémorragiques des voies biliaires. Il y aura du pus dans des cas d'abcès hépatiques, d'inflammation des conduits ou de la vésicule du fiel. Quant au mucus, il suffit d'une irritation de ces mêmes parties pour que la proportion en soit augmentée.
î/fO CHAPITRE VI.