HISTORIQUE DE L'ANATOMIE MORBIDE
Je ne puis refuser toute connaissance d'anatomie morbide à la médecine grecque. Sans doute, au temps d'Hippocrate où l'exercice de cet art était devenu public, les dissections défendues ne permettaient pas d'étudier l'anatomie pathologique; mais qui pourrait prouver qu'au temps où la médecine était renfermée dans le mystère des temples, les prêtres, protégés par un superstitieux respect, n'ont pas eu la curiosité de faire, de temps en temps, des autopsies pour connaître les maladies qui avaient le plus excité leur attention ? Puisqu'ils notaient sur les tablettes votives de leurs temples les faits de pratique qui les avaient frappés, pourquoi n'auraient-ils pas conservé ainsi les connaissances d'anatomie morbide dont on trouve les traces dans la collection hippocratique?
Le livre des eaux et des lieux ne dit-il pas, en parlant de ceux qui boivent des eaux troubles de l'hiver : « Ceux qui en font usage ont toujours la rate volumineuse et dure. » (Trad. Littré, t. II, n° 7.)
Le livre des plaies de tête n'entre-t-il pas, du n° 4 au n° 8, dans des détails d'anatomie pathologique plus minutieux, sous certains rapports, que ceux où nous entrons nous-même, actuellement, sur ce sujet? N'y parle-t-il pas des fractures qui arrivent dans les os qui ne sont pas dénudés par des plaies et que le chirurgien n'a pu connaître que par l'autopsie? (Trad. Littré, 1. 111.)
Les notions d'anatomie morbide sont moins évidentes dans le traité des fractures des os longs, mais elles le sont davantage dans celui des articles, et j'ose affirmer que ce que l'auteur a dit de celles de l'épaule (n° 5), de celles du fémur, surtout où il décrit quatre espèces de luxations traumatiques, les luxations spontanées et les luxations congéniales (nos 51- 60) prouve évidemment des connaissances d'anatomie pathologique. C'est, au reste, ce que je démontrerai dans la pathologie spéciale des luxations. (Ed. Littré, t. IV.)
Il est dit au livre Ier des maladies (t. VI de l'édit. Littré, n° 13) que le malade succombe avec le poumon purulent et pourri; ce qui est dit aussi plus loin, au n° 15, du pus de l'empyème; au n° 16, du pus dans le ventre, a tout à fait le caractère des choses vues, quoiqu'imparfaitement observées, et non le caractère des choses imaginées. Dans le deuxième traité intitulé Des affections (t. VI, éd. Littré), il est encore question de rate dure sans variété de volume, au n° 20; des maladies concomitantes de la rate et du foie dans les hydropisies, au n° 22. Les détails que l'on trouve au livre II des maladies (t. III, éd. Gardeil), du n° 29 au 33, sur les polypes, au livre des affections internes, du n° H au 16, sur celles des reins, prouvent également des notions d'anatomie morbide.
Et cet autre passage du livre des affections internes (éd. de Gardeil, n° 23) sur l'hydropisie de poitrine : « Cette hydiopisie se forme aussi lorsqu'il y a au poumon des tubercules... que les tubercules engendrent l'hydropisie, l'on en a la preuve dans les bœufs, les chiens, les brebis. Ces animaux sont trèssujets à des tubercules du poumon, qui contiennent de l'eau. » Ce passage ne prouve-t-il pas la thèse que je soutiens?
Je crois donc pouvoir l'affirmer : la culture de l'analomie pathologique remonte au-delà d'Hippocrate; les notions de ce genre que renferment les livres h i ppocratiques, quels qu'en soient les auteurs, ne peuvent qu'être le fruit de dissections, quelque grossières qu'aient été ces dissections et quelqu'inexacles que soieut ces connaissances. Files sont, il est vrai, confuses, et nullement systématisées, mais n'est-ce pas le caractère de toutes les sciences au berceau? Leur enfance est pour toutes une période confuse ; la période systématique n'arrive que plus tard, quand les faits connus sont assez nombreux, pour qu'on puisse y distinguer des analogies, comme on y a distingué d'abord des différences, et pour qu'on puisse, par suite, les classer d'une manière naturelle. Or, ce travail pour l'anatomie pathologique ne s'est accompli qu'à la fin du XVIIIe siècle.
Quoi qu'il en soit, Hérophile et Erasistrate, sous la protection éclairée des Ptolémées, ont ajouté par leurs dissections beaucoup de connaissances aux notions si vagues que l'on possédait alors. Celse et Galien, Arétée et Cœlius Aurelianus en ont profité dans leurs ouvrages.
Il faut ensuite venir jusqu'à Vésale et Eustache pour retrouver de nouveaux anatomo-palhologistes ; encore ne possède-t-on rien de leurs travaux! Mais les observateurs du XVIe siècle, profitant de l'essor donné à Panatomie, avaient en même temps dirigé leurs recherches vers les altérations pathologiques des organes; un grand nombre de faits, plus ou moins intéressants, recueillis par eux , restaient enfouis dans des recueils souvent fort indigestes et noyés au milieu d'une foule d'autres faits sans importance. Il fallait donc qu'une main patiente, et dévouée aux intérêts de la science, s'imposât la tache ingrate de fouiller dans
tout ce fumier pour y rechercher les parcelles d'or qu'il pouvait renfermer. Schenck, un Allemand, serésigna à ce labeur etpublia, de 1584 à 1597, son recueil intitulé : Observationum medicarum rararum^ novarum, admirabilium et monstruosarum libri} en sept volumes. Dans cette collection se trouvent beaucoup de faits d'anatomie pathologique, empruntés à des auteurs anciens ou modernes, et des observations inédites recueillies par lui ou communiquées.
Plus tard Thomas Bartholin fait paraître le premier traité spécial d'anatomie pathologique (Histor. anat. rarior., art. VI, Copenhague, 1654-61, in-8°, 3 vol.).
Mais c'est à Th. Bonet, de Genève, qu'appartient l'honneur d'avoir rassemblé et coordonné l'immense multitude de faits, dignes d'attention, qui avaient été observés depuis la renaissance de l'anatomie, et son fameux SepulchretUm en deux volumes in-fol., livré au public en 1679, doit être regardé comme le véritable point de départ de l'anatomie pathologique. Jusqu'à lui les observateurs se bornent, en quelque sorte, au métier de manœuvres; les uns recueillent les faits; d'autres, comme Schenck, en forment des amas plus ou moins considérables; mais personne n'a encore songé à en construire un édifice. Bonet le premier se propose de rechercher la nature ou la cause des maladies par l'investigation anatomique; une science nouvelle est créée. Les travaux de Bonet furent dignement continués et enrichis par les recherches du compilateur Manget, jusqu'à ce qu'enfinMorgagni fût venu s'emparer en quelque sorte de l'œuvre de ses devanciers pour en faire la sienne. Mais, quelle que soit la grande supériorité des lettres De sedib. et caus. morb.^ etc. , trad. en franc, par Désormeaux et Destonet (Paris, 1820-24), il ne faudrait pas, pour cela, oublier la grande influence exercée sur cet ordre de recherches
par Th. Bonet, si d'ailleurs Morgagni n'eût pris soin de nous la rappeler, en quelque sorte à chaque page, en citant, avec les éloges qu'il mérite, l'auteur dnSepulchretum. Nous avons indiqué ailleurs les articles de Morgagni qui regardaient plus spécialement la chirurgie (v. YHistoriq.^p. 51).
Lieutaud, dans son Historia analomico-mcdica (2 vol. in-i°. Paris, 1767); Sandifort, dans une série d'ouvrages nourris de faits bien observés-, Portai, dans son Anatomie médicale, et Baillie, dans son Anatomie morbide (1 vol., 1793, trad. fr. par M. Ferrall, 1803), marchent sur les traces de Morgagni.
Esprit hardi et novateur, J. Hunter entreprend ses recherches d'analoinie pathologique dans une direction toute nouvelle; ce qui le préoccupe surtout c'est l'explication, par les lois de la physiologie, des altérations matérielles survenues dans les organes, et l'étude des désordres fonctionnels qui doivent en résulter.
Jusqu'ici l'ordre anatomique adopté par Bonet a été suivi par Morgagni et par ses successeurs-, mais les idées émises par Bicliat sur l'anatomie générale donnent une direction nouvelle aux recherches anatomico pathologiques. Dupuytren, dans ses cours vers l'année 1803, faisant, comme le dit M. Cruveilhier, abstraction de l'ordre topographique adopté jusque-là, et n'ayant égard qu'à la nature même des altérations et qu'aux symptômes dont elles sont accompagnées, établit les espèces, les genres, les ordres et les classes des lésious organiques (Cruveilh., Essai sur fanât, palh. en général, t. 1, p. 19. Paris, 1816). Laennec et Bayle, ont dans le même temps, promulgué les mêmes principes, qui ont été particulièrement adoptés par l'école de Paris, et le premier en a donné des exemples dans ses belles re-
cherches sur la mélanose, le squirrhe, l'encephaloïde, le tubercule.
Parmi les ouvrages contemporains publiés sous cette inspiration, nous devons citer d'abord VEssai sur l 'analomie pathologique, de M. Cruveilhier; l'ouvrage si pratique de M. Andral (Précis d'anat. pathol., 2 tomes en 3 vol.); le traité de Lobstein et celui deRibes, qui ne sont achevés, ni l'un, ni l'autre; mais surtout le grand ouvrage iconographique de M. Cruveilhier, qui a paru par livraisons et qui est aujourd'hui terminé (2 vol. in-fol. avec 233 planches coloriées), et enfin V Anatomie pathologique générale, du même auteur, dont le premier volume vient d'être livré à la publicité.
Parmi les ouvrages étrangers, celui de Meckel jouit, en Allemagne, d'une grande réputation; mais comme il n'a point été traduit en français, nous ne pouvons pas juger de son mérite. Celui de Vogel a été traduit et forme l'un des volumes de la grande collection connue sous le nom d'Encyclopédie anatomique, publiée en Allemagne et traduite par Jourdan.
Dans les différents travaux dont nous venons de donner une rapide analyse, on s'est surtout attaché à décrire les altérations morbides dans l'aspect qu'elles présentent à l'œil nu ou au microscope, sans se préoccuper des modifications que peuvent éprouver chacun des différents tissus qui entrent dans leur composition. M. Bérard paraît être le seul qui ait senti cette importance, dans les intéressantes recherches auxquelles il s'est livré sur l'anatomie du cancer (Dict., en 30 vol.). Telle est aussi l'intention qui nous a dirigé dans nos travaux sur l'anatomie morbide des os et des tissus blancs.
Les altérations chimiques des liquides sont étudiées depuis si peu de temps, que nous nous bornerons aux
indications historiques que nous avons données dans l'exposition de ces altérations.
13e la syEBB|»t©saïat©S©gie.
C'est la science des symptômes et de leurs caractères; mais nous devons les considérer ici d'une manière générale, il ne faut pas l'oublier. Nous serons, par suite, obligés d'y introduire des distinctions nouvelles et nécessaires.
Les symptômes sont des phénomènes qui coïncident avec les maladies, de o-bv, avec, et de ir/nraj, je tombe.
Les caractères des symptômes sont des manières d'être qui les distinguent les uns des antres. Ce sont les caractères des phénomènes en général, savoir : ceux d'antériorité, de simultanéité, de postériorité, relativement à un ou plusieurs phénomènes qui les précèdent, les accompagnent ou les suivent; ceux de condilionalité, de causalité, qui sont relatifs aux conditions de leur apparition et à leurs causes. Les symptômes ont aussi des caractères relatifs aux influences qui les modifient, aux effets qu'ils produisent; des caractères d'utilité, parce qu'il y en a de véritablement utiles, comme la suppuration, qui chasse des organes les corps étrangers, et la cicatrisation, qui ferme les plaies; des caractères de signification , par lesquels ils deviennent souvent les signes d'une maladie ; de siège, qu'ils tirent des parties où ils se passent; d'appréciabi-
DE LA SYMPTOMATOLOGIE. 165
iité sensible, par lesquels ils tombent sous les sens; de durée, de rareté ou de fréquence; des caractères relatifs à leur marche, en raison des modifications qu'ils présentent pendant leurs cours, et aux lois qui les régissent ou aux règles, mathématiques ou non, mais appréciables, qui président à leur évolution. Les symptômes ont encore des caractères de simplicité ou de complexité, suivant qu'ils se montrent simples ou composés d'éléments phénoménaux distincts pour l'esprit^ des caractères de nature ou d'essence par lesquels ils ressemblent à d'autres symptômes et en diffèrent en même temps, de manière à constituer des individualités symptomatiques distinctes, ou des modes et des espèces; enfin des caractères relatifs aux conséquences on aux inductions particulières auxquelles ils conduisent.
Mais comme quelques-uns de ces caractères, ceux de conditions, de causes, d'influences, d'effets, seront indiqués h l'article de YEtiologie; ceux de la nature, de la simplicité et de la complexité le sont à l'article de la Nature des maladies; ceux de la marche et de la durée à l'article de leur Marche; ceux de la signification et des conséquences aux articles Diagnostic, Pronostic et Thérapeutique, c'est à ces articles, et non à celui de la Symptomatologie, qu'il doit en être question, ainsi qu'on le comprendra mieux encore lorsqu'on aura lu la pathologie générale entière.
Je n'ai ni expliqué, ni motivé en détail les dénominations que je viens d'employer pour désigner les divers caractères des symptômes, parce qu'elles me paraissent suffisamment intelligibles par elles-mêmes, et qu'il m'aurait fallu reproduire des idées développées très en détail dans ma Physiologie philosophique des sens et de l'intelligence, \). 371 et suivantes.
On a essayé des distinctions entre ces symptômes.
Ce devrait être même un des éléments fondamentaux delà symplomatologie, comme de toutes les sciences. Que serait-ce, en effet, qu'une science qui confondrait les uns avec les autres les objets dont elle s'occupe et ne serait point encore parvenue à y introduire des distinctions, des divisions générales importantes par les caractères généraux quelles signaleraient? Ce serait, il faut en convenir, une science bien peu parfaite, et tel est cependant le cas de la symptomatologie générale. Ce que l'on a fait à cet égard est si insuffisant que j'en citerai peu de choses, et seulement pour prouver la nécessité de reprendre le travail par sa base. On n'en sera pas étonné si l'on réfléchit que les observations générales, les généralisations, les hautes et grandes divisions scientifiques, les sciences systématiques enfin, ne viennent qu'après les observations particulières et l'insystématisation ou la période de confusion.
Bien que les médecins de la Grèce antique se soient beaucoup occupés de la signification diagnostique et surtout de la signification pronostique des symptômes, comme le démontrent les ouvrages hippocratiques, et notamment les prédictions, les aphorismes, ils ne sauraient nous intéresser eu rien pour la symptomatologie générale.
Galien définissait le symptôme une affection contre nature qui dépend de la maladie ou qui la suit comme l'ombre suit le corps. Mais il confondait souvent, comme ses prédécesseurs, le symptôme avec la maladie. Cette erreur s'est propagée jusqu'à nos jours. Pinel a contribué beaucoup à la détruire.
Le médecin de Pergame reconnaissait trois sortes de symptômes. Les premiers et les plus considérables consistent en Y action lésée ou empêchée des parties, les seconds en ce que les parties changent seulement