I. — Des influences et des causes individuelles
Elles dépendent soit des conditions matérielles ou anatomiques des organes, soit des fonctions que ceuxci sont appelés à remplir-, de là une distinction nécessaire entre les causes individuelles matérielles, et les causes individuelles phénoménales ou fonctionnelles; mais il est des causes individuelles qui agissent à la fois, par la disposition matérielle de l'économie, et par les phénomènes qui s'y passent. Tels sont les âges, le sexe, le tempérament ou la constitution, les idiosyncrasies,les dispositions individuelles particulières et les diathèses.
Tout le monde sait ce que c'est que l'âge, le sexe, le tempérament ou la constitution; chacun comprend, sans qu'il soit nécessaire d'y insister, que ces états de l'économie dépendent bien réellement et de l'organisation et des propriétés ou facultés vitales qui en résultent. Je n'ai donc pas à m'arrêter à les définir; je dois pourtant faire observer que l'on a des idées très-vagues et très-inexactes de ce que l'on appelle tempérament ou constitution. Pour ne pas reproduire ce que j'en ai dit dans ma Physiologie médicale, je me bornerai à y renvoyer. (T. I, p. 278.)
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L'âge prédispose k quelques affections : l'enfance à celles du cuir chevelu, aux méningites, aux ophlhainiites, aux inflammations pelliculaires des muqueuses, à laphthisie pulmonaire, au carreau, aux scrofules, au rakitis,aux fièvres éruptives; la jeunesse et la virilité, aux maladies des organes génitaux; la vieillesse, à l'apoplexie et aux maladies des voies urinaires : la virilité surtout et la vieillesse, aux maladies du cœur. Le sexe prédispose aux maladies nerveuses. Ce que l'on a dit des tempéraments est incertain et souvent faux.
L'idiosyncrasie est une disposition particulière k un individu, qu'on ne retrouve presque chez personne, k présenter quelques phénomènes insolites et extraordinaires, morbides ou non morbides, par exemple d'éprouver des sensations bizarres, de vomir certaines substances istnocentes , d'en être purgé, etc.
Les diathèses sont, comme nous l'avons dit plus haut, des prédispositions morbides k certaines affections, qui sont générales et favorisent le développement, des lésions et des symptômes qui les caractérisent; ce sont, par exemple, les diathèses rhumatismale, tuberculeuse, scrofuleuse, dai treuse, la syphilis, le scorbut, les fièvres essentielles, etc. On voit par là que les maladies constitutionnelles ne sont pas les seules diathèses générales de l'économie.
Causes individuelles matérielles.
Celles-ci consistent essentiellement et uniquement dans la disposition anatomique de nos parties, ainsi qu'on va le voir par quelques exemples.
1° La consistance des os n'esl.-ellc pas une conséquence de leur structure qui les expose aux fractures? Qui pourrait douter que si les os étaient flexibles
^t tenaces, ils seraient pins difficiles à briser? La situation superficielle de quelques-uns n'est-elle pas une circonstance déplus, pour rendre leurs fractures plus faciles et plus fréquentes? Par suite du mode de jonction et de la mobilité des os les uns sur les autres, au niveau des articulations, si un effort violent vient à briser leurs moyens d'union, les os se séparent, se disjoignent, se luxent, comme on le dit. C'est donc encore là une prédisposition morbide évidente.
2° Enveloppés de toutes parts d'un appareil osseux spécial (le crâne et le rachis), les centres nerveux sont efficacement défendus contre les influences extérieures, auxquelles leur mollesse et la délicatesse de leur organisation leur permettraient difficilement de résister. Cependant ils ne sont pas invulnérables.
3° Il n'en est pas de même des organes respiratoires et digestifs, qui, par la nature même de leur fonction, sont continuellement en relation avec les agents extérieurs, les premiers avec l'air et les gaz ou vapeurs qui s'y trouvent mêlés, les seconds avec les corps solides ou liquides qui servent ou doivent servir à l'alimentation. De làune prédisposition très-grande à souffrir des irritations et des inflammations qui en sont la conséquence. En outre les intestins, à cause de leur extrême mobilité, sont exposés à des déplacements, à des hernies, quand ils se trouvent comprimés dans les efforts. Alors ils tendent à s'échapper par les ouvertures naturelles, ou les points affaiblis des parois du ventre, et particulièrement dans les points occupés par le tissu fibreux, parce qu'il cède plutôt que le tissu charnu.
L'ouverture de l'anus et du vagin expose le rectum et l'utérus à des déplacements analogues.
4° La forme de tous les organes creux ne les pré-
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dispose-t-elle pas aussi à des rétrécissements et à des dilatations? Ceux qui s'ouvrent au dehors ne sont-ils pas exposés, par là même, à l'introduction dans leur sein d'une foule de corps étrangers?
Les tissus fibreux, les ligaments et les tendons ne sont-ils pas plus exposés à se rompre, par le fait même de leur résistance, que s'ils étaient extensibles comme la peau? Les tissus blancs ne sont-ils pas favorables, par leur tendance à s'indurer et à se rétracter dans l'inflammation, à produire les rétrécissements des organes creux dont je parlais il n'y a qu'un instant, à infléchir et borner les mouvements des membres, comme on le voit dans la plupart des rétractions?
Toutes ces maladies ne trouvent-elles pas une cause prédisposante clans l'organisation et les propriétés qui en dérivent?
Enfin, chaque partie a, dans l'économie animale, une situation relative, qui a une influence considérable et générale; c'est une situation basse ou élevée. La première que j'appelle déclivité est la cause de beaucoup de maladies. Je dois donc m'y arrêter d'une manière spéciale.
De l'influence de la situation basse ou de la déclivité dans r économie animale (1).
Il y a déjà longtemps que l'on a remarqué quelquesuns des effets de la pesanteur des liquides et de la situation basse ou déclive des organes sur l'économie animale, et sur les maladies qu'elle produit ou aggrave (2). Mais le nombre de cesfaits ignorés ou mal observés était, je crois, beaucoup plus considérable que
(1) Mém. lu à l'Acad. de méd. le 25 mai 1847.
(2) MM. Bourdon et Piorry en ont même particulièrement parlé parmi nous.
le nombre des faits connus. D'ailleurs, on n'en a presque déduit aucune conséquence pratique. Or, c'est pour remplir cette vaste et importante lacune que j'ai écrit ce Mémoire. Atteindrai-je mon but? Je n'ose le croire, mais j'espère pouvoir y concourir; car, sous un petit volume, ce travail contient beaucoup de principes très-généraux, qui sont la déduction rigoureuse d'une foule de faits particuliers que j'ai observés un grand nombre de fois, quoique je n'en cite pas d'exemple dans ce travail tout général.
La pesanteur des fluides qui circulent dans l'économie animale les arrête, les retient, les accumule dans les parties inférieures du corps, et surtout des membres, même pendant la santé la plus parfaite. C'est un phénomène d'bypostase. Ainsi, les mains et les pieds s'engorgent, se gonflent et rougissent dans le repos, lorsqu'ils conservent une position basse.
Au contraire, les membres pâlissent, se refroidissent et diminuent de volume aussitôt qu'on les tient élevés. On connaît quelques-unes des conséquences de ces faits; mais ce qui est surtout ignoré, c'est la grande influence de la pesanteur des fluides, ou, ce qui revient au même, l'influence de la situation basse des parties sur la production et l'aggravation d'un grand nombre de maladies. Ces effets, que produit et que modifie l'influence de la pesanteur, sont : 1° de simples névralgies, des céphalalgies et des migraines; 2° des infiltrations séreuses; 3° des congestions sanguines ; 4° des migrations dans les ecchymoses qui gagnent les parties basses de notre corps; 5° des hémorragies; 6° des dilatations variqueuses des veines; 7° des inflammations chroniques, fongueuses, ulcéreuses, superficielles ou profondes; 8° des ulcères aux jambes ; 9° des inflammations aiguës, extrêmement graves, connues sous les noms de
panaris, de phlegmons diffus, d'érysipèle phlegmoneux. La pesanieur souvent agit seulement comme cause prédisposante. Néanmoins , elle agit aussi comme cause déterminante, ainsi qu'on va le voir par les détails dans lesquels nous allons entrer.
Céphalalgies. — L'inclinaison de la tête, quand elle est penchée pendant un temps un peu long, suffit fréquemment pour déterminer une céphalalgie considérable , ou pour l'augmenter lorsqu'elle existe déjà. Le coucher horizontal trop prolongé suffit aussi pour la déterminer, ainsi que chacun le sait. Cet effet est toujours alors le résultat de l'engorgement sanguin qui se fait à la tête, sous l'influence de la pesanteur qui retient le sang dans cette partie. Cette influence agit, dans ces cas, comme cause déterminante.
Hydropisies. — La pesanteur seule ne peut produire de l'œdème dans les parties basses; mais des obstacles au retour du sang vers le cœur, des lésions organiques de la poitrine et du ventre, prédisposent les parties les plus basses des membres inférieurs, et même des supérieurs, à une infiltration séreuse connue sous le nom d'œdème. L'attitude debout ne manque pas de la déterminer, et elle s'élève graduellement à mesure que la maladie augmente, ou que la situation verticale des membres se prolonge davantage.
L'influence de la situation est si grande, que si alors on place le malade dans une situation horizontale, en le couchant, par exemple, les membres tuméfiés par l'œdème se dégorgent au point que l'infiltration œdémateuse disparaît très-promptement. L'effet est bien plus prononcé encore lorsque , le malade étant couché , on lui place les membres, les mains et les pieds en l'air, sur un plan obliquement ascendant. Les pieds, les mains dimi-
nuent rapidement de volume; la peau, devenue trop lâche pour le volume des membres, se ride, et l'œdème disparaît dans toutes les parties élevées. Mais alors, dans l'élévation des membres inférieurs, l'œdème se transporte à l'origine des cuisses, aux hanches, à l'extérieur du bassin; dans l'élévation des membres supérieurs, aux bras, à l'aisselle, aux épaules; puis d'autres phénomènes, qui méritent la plus grande attention, apparaissent fréquemment à la tête, à la poitrine, aux organes digestifs et au ventre. La tête s'embarrasse, devient lourde, quelquefois douloureuse. Souvent le malade éprouve des étourdissements, des éblouissements aux yeux, des bourdonnements dans les oreilles, des bouffées de chaleur au visage qui annoncent une congestion sanguine de la tête, et menacent le malade d'une hémorragie cérébrale.
Du côté de la poitrine, la respiration devient plus courte, pénible, difficile, et, si on percute la poitrine ou qu'on l'ausculte, on y trouve des épanchements. Du côté des organes digestifs et du ventre, on voit l'appétit se perdre, quelquefois la bouche devenir mauvaise, le ventre se gonfler, et des phénomènes dépanchement s'y manifester.
Si, alors que ces phénomènes commencent à poindre, on se hâte de replacer les membres dans une situation horizontale, ou même plus ou moins inclinée en bas, il arrive quelquefois que les symptômes qui commençaient à se manifester à la tête, à la poitrine et au ventre, disparaissent comme ils étaient venus; mais je dois dire que souvent il faut s'aider des purgatifs, des saignées, et même d'autres moyens pour les combattre. Dans tous ces cas, au reste, on est obligé de reconnaître que les accidents sont dus au transport du sang et de la sérosité du côté des parties
du corps qui occupent une situation abaissée. Ces observations sont grosses de conséquences pratiques très-importantes que nous n'avons pas besoin de déduire ici, mais dont nous devons nécessairement profiter, et que nous appliquons fréquemment avec le plus grand succès dans la pratique.
Ce n'est pas seulement dans les cas d'obstacles à la circulation, de maladies organiques de la poitrine et du ventre, qu'on voit apparaître de l'œdème aux membres inférieurs sous l'influence de leur situation abaissée -, on observe le même phénomène chez les convalescents affaiblis par une longue maladie, chez des personnes qui sont restées couchées horizontalement, pendant quarante jours pour une entorse ou une fracture. Quelquefois même on l'observe au bout de huit ou dix jours de repos, au lit, pour une maladie quelconque, lorsque les malades commencent à se lever et à marcher. Mais cet œdème se dissipe ordinairement très-promptement, au bout de quelques jours, par exemple. Il semble qu'alors les capillaires des pieds et des jambes aient, par l'usage du repos au lit, perdu l'habitude de résister au poids du sang des colonnes veineuses, et qu'ils la recouvrent peu à peu par l'exercice. Quoi qu'il en soit, la pesanteur du sang ou des liquides, et la position abaissée des pieds ou des jambes, sont la cause déterminante de l'œdème.
Enfin, la pesanteur de nos liquides influe même sur les hydropisies proprement dites. Ainsi, j'ai vu l'épanchement consécutif à l'opération de l'hydrocèle par injection, résister à la guérison jusqu'à ce que, ayant appris que les opérés se levaient, j'aie obtenu le repos au lit le plus absolu. J'ai vu de même des hydropisies du genou, qui résistaient au traitement chez des malades qui se levaient, guérir par un repos au lit également absolu. Qui ne pressent les consé-
quences pratiques importantes qui découlent de ces faits ?
Hypérémies. — Par la raison que la situation abaissée d'une région y détermine, par le concours d'une cause prédisposante, des congestions séreuses, elle produit aussi des congestions sanguines. Nous avons déjà dit que des céphalalgies et des migraines se développent ainsi par des congestions sanguines de la tête. Il se développe ordinairement encore des congestions sanguines aux mains et aux pieds; mais comme elles ne causent, guère de la douleur et de la gêne que lorsqu'elles s'accompagnent de phlegmasie, on ne les Remarque pas.
Abaissement des ecchymoses. — Sous l'influence d'un coup qui a rompu des capillaires, ou sous l'influence du scorbut, le sang s'échappe des vaisseaux capillaires, se répand dans le tissu cellulaire, et il se produit des ecchymoses, des taches qui, vues au travers de la peau, paraissent noires ou violacées. Si l'épanchement s'est fait dans un lieu élevé, le sang peut se répandre dans les parties les plus basses par imbibition et de proche en proche, plus ou moins loin, suivant la laxitédu tissu cellulaire; alors l'ecchymose se montre partout où le sang s'arrête. Ainsi, dans les contusions de la tête, le sang se répand jusqu'aux paupières, jusque derrière les oreilles et le cou, et là où il s'arrête Ses ecchymoses se montrent à peu près exclusivement-, dans les contusions du haut du tronc , les ecchymoses s'étendent jusqu'au bassin ; dans celles du devant de la poitrine, elles se portent sur les côtés et en arrière, si le malade est couché sur le dos ; dans celles des épaules et du haut des bras, elles se prolongent jusqu'au coude ; dans celles du coude et du pli de l'avant-bras, jusqu'au poignet; dans celles des hanches et du haut de la cuisse, le
long de la cuisse, souvent jusqu'au genou; dans celles du genou et de la partie supérieure de la jambe, les ecchymoses se prolongent jusqu'au coude-pied," et parfois jusqu'au pied.
Ainsi, j'ai eu cette année à traiter à la Charité une femme qui avait été mordue par un chien, en dehors de !a jambe, au tiers supérieur du membre; eh bien ! il y avait en même temps une ecchymose qui s'étendait en dehors du membre jusqu'à la base du cinquième orteil, quoique la morsure fût médiocre et médiocrement contuse. Lorsque les malades se couchent immédiatement après avoir élé frappés d'une contusion, l'ecchymose alors change de direction et gagne la partie supérieure du membre coutus, si le blessé reste couché horizontalement et sur le dos. Les ecchymoses sont alors plus foncées dans les lieux les plus bas, que dans les autres, et qu'à la source même qui leur a donné naissance, parce que c'est là que la matière colorante du sang se dépose avec le plus d'abondance. C'est aussi là que les traces en disparaissent les dernières.
Hémorragies. — Dans les engorgements chroniques de l'utérus, dans les polypes, dans les carcinomes de cet organe, dans ses ulcérations, dans les hémorroïdes, dans les ulcères des jambes, et même dans les plaies qui lesaffectent, l'attitude debout, la marche, en plaçant toutes ces parties dans une situation basse et inférieure, y détermine des hémorragies réitérées qui affaiblissent et peuvent finir par causer des dangers. Par le même principe, le coucher horizontal, et surtout l'élévation des parties malades, quand elle est possible, suffit parfois pour tarir les hémorragies et guérir au bout d'un certain temps la prédisposition qui les favorisait, et que la situation abaissée et inférieure des organes avait fini par déterminer.
26k CHAPITRE X. — CAUSES DES MALADIES.
Dilatations veineuses. — La même cause produit les dilatations des veines et des capillaires du fondement dans les hémorroïdes, des veines des membres inférieurs, et surtout des jambes. On se demandera peutêtre alors pourquoi les veines des pieds, qui occupent une position plus basse encore, ne se dilatent pas et ne s'hypertrophient pas au même degré que les veines des jambes. Cela tient à deux circonstances anatomiques : 1° à ce que les veines des pieds étant beaucoup plus nombreuses que celles des jambes, le poids des colonnes sanguines de la jambe y est soutenu par un plus grand nombre de vaisseaux, en sorte que la résistance qu'elles opposent est très-disséminée et très-partagée; 2° à ce que chaque veine résiste proportionnellement d'autant plus à la pesanteur du sang quelle est plus petite, parce que ses parois sont proportionnellement d'autant plus considérables et plus épaisses que sa cavité est plus étroite.
L'influence delà pesanteur du sang sur les varices est plus évidente encore, si l'on place les membres malades dans l'ascension. Alors les varices disparaissent parfois à tel point qu'on est obligé de faire lever les malades pour les reconnaître. Et il n'est pas douteux que, si l'on pouvait prolonger assez longtemps l'attitude des membres élevés, on finirait par guérir ces incurables affections.
7° Nous avons vu que la situation abaissée, la situation basse suffit pour déterminer des congestions sanguines ; à la longue la même cause, et ces congestions mécaniques et passives, finissent par produire de véritables inflammations qui donnent lieu, dans certaines parties, sans coups ni violences extérieures, mais plus sûrement encore sous l'influence de ces violences, au col de l'utérus, à des sécrétions puriformes, au même col de l'utérus et à la peau des
jambes, à des ulcérations souvent fongueuses, avec sécrétions sanieuses, sanguinolentes. Telle est l'origine de la plupart des écoulements utérins puriformes, blanchâtres, sanguinolents, des ulcérations, des fongosités du col de l'utérus et des ulères fongueux des jambes. Aussi ces affections sont-elles singulièrement soulagées et souvent guéries, par le seul coucher horizontal suffisamment prolongé.
Inflammations chroniques. — Quoique presque tous les ulcères des jambes dépendent de la situation abaissée de ces membres, cette cause n'est que prédisposante. Les varices mêmes, qui compliquent si souvent les ulcères, n'agissent pas autrement clans la plupart des cas. La cause déterminante la plus commune des ulcères est un coup qui produit une contusion suivie de suppuration et d'ulcération, ou une plaie quelque petite qu'elle soit. Mais ces lésions seules seraient insuffisantes pour déterminer un ulcère, une solution de continuité sans tendance à la guérison, et le malade en serait bientôt guéri si on le tenait couché horizontalement, surtout les jambes élevées. 11 faut toujours l'influence d'une situation abaissée, ou de l'action de la pesanteur du sang qui engorge la partie blessée, pour que la lésion devienne un ulcère, et souvent alors l'inflammation ulcéreuse est subaiguë ou chronique.
Inflammations aiguës graves. — Mais souvent l'inflammation est aiguë, grave, terrible même, puisqu'elle mutile les malades, les expose aux plus grands dangers, et les précipite même au tombeau. Et, chose singulière! la cause principale de ces terribles affections, et par suite les véritables principes de leur traitement, sont encore méconnus.
La situation déclive d'une partie aggrave tellement les lésions physiques les plus légères, les contusions,
les écorchnres, les piqûres d'aiguilles, d'épingles, de lancette au pli du bras, aux doigts, aux veines des malléoles, les coupures des cors aux pieds, en les compliquantd'inflammations érysipélateuses ouphlegmoneuses, de lympliite, de phlébite, qu'elle aggrave elle-même, lorsque les malades continuent à marcher et à se tenir debout, que nous croyons rendre un immense service à la science et à l'humanité en mettant cetle importante vérité clans tout son jour.
Nous voyons à chaque instant des malades réclamer l'entrée dans nos hôpitaux pour des tuméfactions inflammatoires énormes, rouges, chaudes, luisantes, des mains et des pieds, assez peu douloureuses pour leur permettre encore de travailler et de marcher. Ces tuméfactions sont des érysipèles phlegmoneux commençants, ou des panaris qui sont survenus quelquefois à la suite de marches forcées , et le plus souvent à la suite d'une blessure légère, comme celles que nous avons indiquées. Dans les cas où ces tuméfactions ne sont pas accompagnées de blessures, si le malade, faute de lits vacants, par suite d'encombrement ou par toute autre cause, est refusé et ne peut entrer à l'hôpital, il est possible que le phlegmon diffus, continuant à marcher, fasse de tels progrès en quelques jours que le malade se trouve dans un état fort grave. Vainement alors on le soumettra aux méthodes antiphlogistiques les plus actives, et parfois les plus cruelles, comme les incisions multipliées qu'on a recommandées contre ces terribles maladies, pour opposer un remède d'une activité proportionnée au mal; on n'arrachera que difficilement le patient aux dangers qu'il court, et on ne le sauvera souvent qu'après bien des souffrances et aux dépens de mutilations qui le laisseront infirme pour tout le reste de la vie.
Si l'on cherche à pénétrer la cause d'affections
aussi graves et aussi fréquentes, on remarquera d'abord que , bien qu'il se présente aux hôpitaux au moins un aussi grand nombre de contusions à la tête et au tronc, avec ou sans fractures du crâne et des côtes, qu'aux pieds et aux mains et aux avant-bras, le phlegmon diffus, les inflammations cutanéo-cellulaires graves se montrent rarement à la tête, au tronc, et même à la partie supérieure des membres, tandis qu'ils sont très-communs dans les deux tiers inférieurs de ces derniers. Cependant le tissu cellulaire, dont les inflammations se terminent si souvent par suppuration, est moins abondant aux parties inférieures des membres qu'au tronc; mais les membres sont dans une direction qui est presque toujours verticale, ou très-déclive, dans une situation basse ; le sang tend toujours à les engorger par sa pesanteur, et s'y accumule très- rapidement sous l'influence de la moindre blessure.
On nous objectera probablement que les panaris, ou inflammations des doigts, dont nous attribuons la fréquence et la gravité à la déclivité, à la situation basse des doigts, sont dus à la texture serrée de ces organes. Il est possible que cette circonstance ait quelque influence sur l'intensité de leurs douleurs et sur leur gravité, mais rien ne prouve que l'adhérence intime de la peau avec des tissus fibreux sous-jacents y rende l'inflammation plus fréquente. Tout, au contraire, tend à prouver qu'il en est autrement. Le tissu fibreux, partout ailleurs qu'aux mains et aux pieds, s'enflamme difficilement-, souvent même ses gaines conservent, aux mains et aux pieds, leur résistance au milieu du pus qui les baigne et les remplit. Au cuir chevelu, où la peau est très-vasculaire et offre une structure très -serrée, analogue à celle des doigts, on ne voit rien d'analogue au panaris. Les
mêmes observations prouvent qu'il est même douteux que la texture serrée du tissu cellulo-fibreux sous-cutané des doigts soit la véritable cause de la gravité du panaris. La gaine des tendons, en favorisant le passage du pus dans la paume de la main, explique bien la propagation de l'inflammation et de la suppuration dans la paume, la mutilation des doigts; les mêmes dispositions aux pieds expliquent bien les mêmes phénomènes, quoiqu'ils y soient plus rares, mais elles n'expliquent pas également et entièrement la propagation de l'inflammation et de la suppuration à l'avant-bras et à la jambe, où pourtant elles s'étendent fréquemment, sans passer par les gaines fibreuses.
Les gaines fibreuses des muscles en particulier expliquent d'autant moins la fréquence et même la gravité des inflammations cutanées et cellulaires des deux tiers inférieurs des membres, que la cuisse, les épaules, le tronc présentent des gaines très-fortes, et que les phlegmons y sont beaucoup moins communs. Enfin, la gravité des inflammations érysipélalo-phlegmoneuses ou des phlegmons diffus du dos, des pieds et de la main, de la jambe et de l'avant-bras, à la suite d'une saignée ou d'une blessure très-légère, ne sauraient s'expliquer par la structure résistante et serrée de la peau de ces régions, puisqn'au contraire la peau y est fine et lâche, et que le tissu cellulaire sous-jacent l'est également. Il n'y a qu'une cause qui soit commune à toutes ces parties, et qui puisse donner la théorie de la gravité de leurs inflammations, c'est leur situation basse qui, jointe à l'action de la pesanteur du sang, y favorise d'un manière si évidente l'hypostase sanguine.
On nous objectera sans doute encore les idées émises par Dupuytren sur le phlegmon diffus, sur les
causes des larges destructions qui surviennent à la peau dans cette maladie. Examinons donc la doctrine de ce grand chirurgien.
Une remarque nous frappe d'abord, c'est que sa doctrine ne porte point sur la découverte d'une cause commune à la plupart des phlegmons diffus, et surtout des inflammations qui se développent dans des parties qui occupent une situation basse. Elle porte sur le mécanisme de la destruction de la peau et sur la gravité du mal. Ainsi, loin de voir dans ces inflammations une cause générale, il ne voit que des causes diverses; il en cite un grand nombre de particulières très-réelles, mais il n'y voit rien de commun et de général pour les phlegmons diffus de la partie inférieure des membres. Ces causes qu'il cite sont : les piqûres de la saignée, la ligature de la veine, les piqûres de dissection, les marches forcées, les fractures coraminutives, surtout par coup de feu, les grandes opérations, les plaies et les brûlures considérables, les topiques irritants sur des piqûres de sangsues, des blessures légères irritées 5 et il ajoute que le phlegmon diffus peut être spontané. Il rapporte, en outre, comme exemples de phlegmons diffus, un premier cas où il survint à la jambe gauche, sans plaie, par suite d'une contusion à ce membre; un deuxième, où il suivit une saignée du pied et envahit ce membre et la jambe ; un troisième, où il eut pour cause unn morsure au petit doigt, et s'étendit à l'avant-bras au moins; un quatrième, où la cause fut une piqûre d'épine au doigt médian, laquelle fut suivie d'un phlegmon qui s'étendit à l'avant-bras et même au bras, mais la suppuration se bornait à l'avant-bras. La même malade fut prise en même temps de la même affection à l'un des membres inférieurs.
Ces quatre observations montrent quatre exemples de phlegmons diffus par les causes que nous avons indiquées, et dans les parties que nous avons signalées comme le théâtre habituel de cette affection. Et comme Dupuytren (t. II de sa Clinique, lrc édit., p. 295 et 296) reconnaît et enseigne que les érysipèles phlegmoneux de la tête ne sontpas suivis de la destruction delà peau; que ceux qui se montrent clans d'autres régions qu'aux membres inférieurs se terminent fréquemment par résolution, tandis qu'aux membres inférieurs la suppuration s'établit constamment, et que le tissu cellulaire de ces parties tombe aussi rapidement en suppuration que celui des paupières et des bourses, les observations de Dupuytren confirment, loin de l'infirmer, l'influence de la déclivité sur le développement de l'inflammation, sur sa terminaison presque construite par suppuration et par ulcération dans les deux tiers inférieurs des membres.
Quant à sa théorie de la destruction de la peau des membres inférieurs par la destruction du tissu cellulaire sous-culané et de ses vaisseaux, qui entraîne alors la mort de la peau par gangrène, faute de vaisseaux suffisants pour l'alimenter, c'est une théorie ingénieuse, séduisante, mais entièrement fausse. Nous le démontrerons très-facilement, plus bas, en faisant voir : 1° que la peau se détruit ordinairement alors par ulcération intéro-extérieure, et non par gangrène et par escarre visible ; 2° que, si le tissu cellulaire gangrené se détache en masses plus ou moins volumineuses, la peau n'en fait point partie ; 3° que la peau se gangrène si dfficilement, en général, qu'on la voit vivre amincie, décollée, et sans se recoller pendant des mois entiers; 4° que, si elle ne se détruit pas égalementau cuir chevelu, ce phénomène est dû à ce qu'à la tête, comme au tronc et dans toutes les
parties élevées, les inflammations érysipélateuses ne sont point aggravées par l'hypostase des fluides. Quant à la gravité du phlegmon diffus, Dnpuytren ne l'a mieux fait connaître qu'en décrivant mieux sa marche, ses symptômes, mais non en éclairant sa causalité.
Enfin, la plus puissante et la plus évidente preuve que je puisse donner de l'influence de la déclivité et de la position basse sur les inflammations des deux tiers inférieurs des membres, se trouve dans l'heureux emploi d'influences thérapeutiques directement opposées par leur action à la pesanteur, qui fait terminer ces inflammations par suppuration, par ulcération, et même par la mort.
Si la pesanteur des fluides circulants et l'abaissement des parties ont sur l'inflammation l'influence que nous croyons y découvrir par l'observation, nous sommes-nous dit, l'élévation des parties, faisant agir la pesanteur des parties en sens inverse, devra produire autant de bien que la cause opposée produit de mal, quand toutefois le mal ne sera pas encore accompli. Ce que nous avions supposé est précisément et heureusement ce qui arrive et se réalise chaque jour ; car, dans les grands hôpitaux, les occasions de répéter ces expériences se présentent fréquemment.
Lors donc qu'il nous arrive des malades avec le pied ou la jambe, la main ou l'avant-bras tuméfiés, rouges, chauds, médiocrement douloureux, tendus, il nous suffit souvent de les faire coucher pour que la maladie semble aussitôt entièrement guérie, au bout de douze ou quinze heures. Il n'en est rien cependant, il faut bien le savoir; car si on renvoie les malades de l'hôpital comme n'ayant pas une affection assez sérieuse pour en occuper plus longtemps un lit, ils se représentent huit jours plus tard avec un
phlegmon diffus trop grave pour être arrêté dans sa marche.
Lorsque la maladie est un peu plus avancée que dans le premier cas, la situation horizontale du membre malade est insuffisante ; mais souvent alors on obtient la guérison en sept ou huit jours, en plaçant le membre sur un plan obliquement ascendant d'autant plus élevé que les symptômes inflammatoires sont plus prononcés. Dans les phlegmons diffus de la main, je suspens même le membre verticalement par les doigts, et dans ceux de l'avant-bras par la main et le poignet, au ciel du lit, au moyen de bandes, après avoir garni de coton les parties qui en supportent l'action. Sous l'influence de ce puissant moyen, l'érysipèle phlegmoneux pâlit, se refroidit-, le membre diminue de 2, 4, 6 centimètres en circonférence, et même davantage, en quelques heures; alors la peau se ride comme le tégument d'un fruit aqueux et mou qui se dessèche. La douleur diminue aussi, et parfois l'inflammation s'éteint et expire en quelques jours, faute de l'aliment qui l'entretient. J'ai, par le seul moyen de l'élévation, guéri ainsi d'une manière durable et définitive des phlegmons diffus commençants en huit, dix, douze jours. Mais pour s'assurer que la guérison en est solide, il est bon de faire marcher les malades à plusieurs reprises et plusieurs heures de suite dans la même journée. Si la rougeur, la sensibilité, la tuméfaction ne reparaissent pas, il est permis de regarder la guérison comme définitive. On fait bien, néanmoins, de conseiller au malade de ne revenir que graduellement à ses occupations ordinaires, ou même de tenir encore le membre comprimé pendant quelques jours avec un bandage spiral. Nous avons arrêté de même des panaris qui depuis plusieurs jours ne laissaient
pas de repos aux malades, et le premier bienfait qu'ils retiraient du traitement était de recouvrer immédiatement le sommeil.
Enfin, j'ai guéri plusieurs fois par le même moyen, par l'élévation seule, des ulcères des jambes, et j'en ai vu de larges comme la paume de la main se cicatriser en huit jours parla formation d'une membrane nouvelle sur tous les points de la surface de l'ulcère à la fois, et non par la formation graduelle de la cicatrice de la circonférence au centre.
Si l'élévation est un moyen curatif dans la première période des panaris, des érysipèles phlegmoneux, des phlegmons diffus des membres, elle n'a plus la même influence quand le tissu cellulaire est ramolli, que la suppuration a commencé, et surtout plus tard encore, quand le tissu cellulaire est gangrené; ce n'est plus alors qu'un adjuvant utile-, mais un chirurgien habile, appelé au commencement du mal, ne devra point le laisser arriver à ces graves et fatales périodes.
En résumé, la situation basse des parties inférieures du corps et des membres, aidée du concours de l'influence de la pesanteur sur le sang, produit des céphalalgies et les aggrave ; elle cause des œdèmes aux membres inférieurs, et quelquefois aux supérieurs; elle fait obstacle à la guérison des hydrocèles opérées, des hydropisies du genou et du cou-de-pied; elle permet à des ecchymoses de se déplacer et de se rendre d'une source plus élevée dans une région plus basse; elle favorise les hémorragies de l'utérus, du fondement, des ulcères, et même des plaies des jambes ; elle concourt à la production des hémorroïdes et des varices des membres inférieurs; à la production des inflammations chroniques, des ulcérations fongueuses, des écoulements de l'utérus; k
la production des ulcères des jambes; et, enfin, à la production de ces inflammations connues sous le nom de panaris, d'érysipèlesphiegmoneux, de phlegmons œdémateux, de phlegmons diffus, et de toutes les inflammations qui affectent si souvent et d'une manière si grave et si spéciale les deux tiers inférieurs des membres supérieurs et inférieurs, et cela tient à ce que la situation abaissée des parties inférieures des membres y favorise singulièrement la suppuration et l'ulcération lorsqu'elles sont enflammées.
Par le même principe, les parties qu'une situation inférieure et basse rend sujettes à tant d'affections doivent, autant que possible, être placées dans une situation élevée, ou au moins horizontale, lorsqu'elles sont atteintes de ces affections. C'est un principe de thérapeutique générale, de haute thérapeutique, que les praticiens doivent toujours avoir présent à l'esprit, parce qu'il n'est point le résultat de suppositions plus ou moins probables, mais la déduction la plus rigoureuse d'une multitude d'observations particulières, et peut s'appliquer journellement avec succès à une foule d'affections différentes, comme nous l'avons cent fois démontré à notre clinique de l'hôpital de la Charité. (Extrait de la Revue méd. chir., juin I8i7.)
Je suis persuadé que dans tous les temps, les médecins, les chirurgiens et même les gens du rm nde ont remarqué les effets les plus manifestes de l'influence de la déclivité. À tout instant, n'entendezvous pas dire dans la société : Je ne puis baisser la tête que le sang ne s'y porte aussitôt et ne m'étourdisse? Qui ne sait que les petites maîtresses, qui tiennent à la blancheur de leurs mains, les élèvent souvent en l'air parce qu'elles ont remarqué que le sang les engorge dans une situation déclive. Il serait donc
ridicule de se présenter comme le premier observateur de ce fait, en médecine ou en chirurgie. On en trouve la preuve dans une foule d'auteurs. Haller, en examinant, livre VI, section I, les causes du mouvement du sang artériel, cite entre autres la force de la pesanteur, au § 33, et en donne l'explication. Saucerotte et Didelot, dans leur Mémoire sur l'influence des choses non naturelles dans les maladies chirurgicales (Prix de l'Académie de chirurgie, t. V, 1819, Paris, p. 77), disent textuellement : « En général, une partie malade doit être située de manière que le cours des liqueurs s'y fasse librement, et comme le sang a plus de peine à circuler par les veines que par les artères, surtout dans la tête et les extrémités, la première doit être toujours plus élevée que le tronc, et la partie inférieure de chaque extrémité doit être dans une situation plus haute que la partie supérieure qui lui répond, » et page suivante : «Dans l'angine inflammatoire, la tête doit être fort élevée, afin que la circulation par les veines jugulaires et la respiration se fassent plus librement. »
Spallanzani n'est pas moins explicite : «La gravité, exerçant une action favorable au cours naturel du sang, augmente sa vitesse mais si cette puissauce agit dans un sens contraire, la circulation se ralentit, rétrograde, ou s'arrête, suivant la force de la gravité. (Expér. sur la cire, du sang, trad. par Tourdes). Boyer (t. I de la Chir., p. 36, Paris, 1822) reproduit le précepte de Saucerotte et Didelot. Plus tard, en 1819, M. Is. Bourdon, en écrivant sur l'influence de la pesanteur, a signalé plus particulièrement l'influence du décubitus pour la production des épanchements sanguins dans le cerveau, des ophthalmies, des engorgements de la membrane nasale, de la pneuinonite à la base du poumon, de certaines hé-
morragies et de certaines positions vicieuses de l'utérus, des varices, des hémorroïdes. M. Piorry dit, dans sa Pathologie iatriqùe, qu'il vient de terminer (Path. génér., art. Hémitarthrite, § 4), avoir publié dès 1826 et prouvé «que beaucoup d'hémorragies par des artères de médiocre volume s'arrêtaient par
la simple élévation des membres; que la femme
atteinte d'une perte utérine ne périssait pas si la
tête était tenue plus basse que l'utérus; que beaucoup de phlegmasies, l'orchite entre autres, étaient
calmées ou même guéries par la position élevée
des parties affectées, et que, dès 1830, il appliqua ces faits au traitement du rhumatisme aigu. » 11 cile en outre, dans un volume de mémoires publiés en 1835, p. 232, avant sa Pathologie, comme produites par la pesanteur, les varices, la pneumonie hypostatique. il ajoute que dans l'érysipèledes membres inférieurs, dans la curation des ulcères des jambes, dans les inflammations qui suivent les plaies et notamment celles d'armes à feu, on tire le plus grand parti d'une position qui favorise le retour des liquides vers le tronc, comme l'ont dit Saueerotte, Boyeret d'autres encore. Enfin, M. Piorry invoque à l'appui de ses idées six cas d'érysipèles des membres inférieurs, trois d'engorgements inflammatoires des supérieurs, un d'hémorragie de l'arcade palmaire profonde, un cas de métrorragie. Après bien des recherches, voilà, je crois, tout ce que M. Piorry a publié sur ce sujet. Or, cela ne me paraît pas l'autoriser à m'accuser de l'avoir dépouillé. Mes travaux sont simultanés aux siens. Si la première publication qui en a été faite par mon frère, d'après mes leçons de clinique chirurgicale, dans les Archives générales de médecine (p. 553, 2e série, t. III), date de décembre 1833 seulement, j'en enseignais depuis plusieurs années les résultats , comme le
prouve l'article des Archives lui-même. Je crois pouvoir dire, en outre, que j'ai étudié l'influence de la pesanteur dans un plus grand nombre de cas et surtout de cas chirurgicaux que M. Piorry. Je crois aussi avoir découvert la véritable cause ou la cause la plus active de la terrible gravité des inflammations déclives des membres supérieurs et inférieurs indiquées sous les noms de phlegmons diffus, de panaris, quelquefois de phlébite de lymphife; je crois avoir par là éclairé, perfectionné leur thérapeutique et avoir rendu un véritable service à l'humanité; enfin, je crois avoir le premier généralisé, sans interruption, la pratique de l'élévation dans une foule d'affections chirurgicales, depuis 1830. On en trouve la preuve dans l'article des Archives cité plus haut, dans mon Traité de bandage et de pansemant, t. II, p. 378, dans les publications de plusieurs jeunes médecins, de M. Dupuy, dans les Archives, en 1846 ou 47, de M. Guérin de Vannes (Thèse de concours pour l'agrég., en 1847, sur l'influence delà pesanteur); de M. Darbon (Thèse de la Fac. de méd. de Paris, 1850, n° 105) ; etc.
Influences et causes fonctionnelles ou phénoménales.
Nous avons à examiner sur ce sujet, comment chaque fonction exagérée, diminuée, pervertie, suspendue ou anéantie, peut faire naître des maladies. On remarquera que les influences fonctionnelles agissent généralement, comme causes prédisposantes quand elles agissent faiblement, mais fréquemment et Iontemps; comme causes déterminantes lorsqu'elles le font avec violence et brusquement.
Influence de la douleur physique. — Quoique ces sensa-
tions puissent être très- vives et paraissent bien capables de causer la mort quand elles ont une certaine durée, nous avons déjà été obligé de reconnaître combien nous manquons de preuves positives à ce sujet (v. p. 231).
Cependant on pourrait croire, en lisant les pitoyables récits de la mort des hommes qui expirent sous le knout et sous le bâton dans les pays encore barbares, qu'ils succombent à la douleur. Il est permis d'en douter. On peut surtout se demander si ce n'est pas à des épanchements intérieurs, causés par les contusions dont on assomme ces malheureux.
Le c/iatoui//eme»£produitimmédiatementdesi grands troubles nerveux que je le crois bien capable de déterminer des effets morbides et même la mort par apoplexie, par suffocation, etc., comme on l'en a accusé, mais j'avoue que je n'ai pu en trouver d'observations positives.
Les sensations voluptueuses de l'onanisme, on n'en saurait clouter, produisent de graves affections. On en a la preuve chez les enfants, chez les femmes, où la perte de la semence ne concourt pas à l'altération de la santé comme chez les hommes. Ces faits sont bien connus depuis l'ouvrage populaire de Tissot sur l'onanisme. Nous en citerons des exemples plus bas, en étudiant l'influence des plaisirs de la génération.
Certains bruits aigus, insupportables pour les personnes nerveuses, leur causent des convulsions, des accès d'hystérie ; certaines odeurs, des migraines, des syncopes et d'autres accidents nerveux ; les substances nauséabondes, des envies de vomir et. des vomissements qui ne sont pas de véritables maladies.
Les sensations lumineuses par trop intenses, non-seule-
ment sont douloureuses et insupportables pour la rétine, elles en compromettent même la fonction et peuvent causer sa paralysie et la cécité. C'est encore ce qui arrive lorsque la vision s'exerce d'une manière trop soutenue sur de petits objets, qui exigent toujours une grande lumière ou des lentilles grossissantes pour être bien distingués. Aussi beaucoup d'observateurs au microscope sont obligés d'interrompre leurs laborieuses et patientes recherches, pour conserver leurs yeux. J'en connais plusieurs dans ce cas.
Les sensations tactiles spéciales que j'ai été obligé de distinguer des autres, dans ma Physiologie philosophique des sensations et de l'intelligence, sont aussi des causes de phénomènes morbides. Ainsi la sensation des vapeurs ammoniacales, de la fumée sur les yeux, n'est pas seulement une cause de souffrances ; il en résulte encore des opthalmites. Celle du tabac sur la muqueuse nasale cause, outre des irritations, des inflammations locales, des vésicules, des pustules, des ulcérations à l'ouverture des narines, des engorgements inflammatoires du nez, et une foule d'affections de voisinage, telles que l'irritation de la conjonctive, le larmoiement, de la douleur dans le globe oculaire, de l'affaiblissement de la vue, des bourdonnements d'oreille, de la difficulté dans l'audition, des congestions sanguines et des douleurs dans toute la tête, dans les gencives, qui deviennent saignantes, dans le crâne, dans les nerfs qui se ramifient à sa voûte, dans le cerveau, dont il affaiblit les facultés et surtout la mémoire, etc., etc. Et lorsque ces accidents sont portés trop loin, ils forcent les priseurs à suspendre ou diminuer l'usage de tabac, si séduisant par les sensations qu'il procure à l'homme qui s'en est fait un besoin.
Les sensations que j'ai indiquées plutôt que décri-
tes, dans la Phijsiologie philosophique, sous le titre de sens interstitiels, parce que ces sensations se passent dans l'intimité des tissus, et y sont produites par des substances absorbées, et portées dans toute l'économie par la circulation, sont, par exemple, celles que causent les boissons alcooliques, l'opium, Péther, le chloroforme, et toutes les substances enivrantes et stupéfiantes 5 les sensations opposées que procurent le café et même le vin à doses légères-, les sensations de malaise, bien différentes, que déterminent les émétiques, etc., etc. 5 toutes ces sensations physiques que Ton éprouve dans l'intimité des tissus et de toute l'économie produisent des accidents morbides. La mort même peut être la suite de l'action de quelques-unes. Elles méritent donc bien d'être mentionnées et distinguées.
On peut dire, il est vrai, qu'alors ce sont moins ces sensations même qui produisent ces effets morbides, que les substances par lesquelles ils sont engendrés. Qu'importe! ces effets proviennent bien de l'impression perçue ou non perçue, et toute spéciale, des substances indiquées, sur le système nerveux.
Les routiniers opiniâtres, qui ne connaissent que les cinq espèces de sensations, mentionnées depuis trois mille ans sans variantes, quand toutes les doctrines physiologiques ont changé et progressé depuis, ne disent rien des sensations différentes de celles des cinq sens. Elles sont, pour eux, non avenues 5 ce ne sont pas des membres de la science : c'est une tourbe de parias, une multitude méprisable de sensations spéciales qui ne méritent pas d'attention. Ainsi les sensations du chatouillement, de la volupté, qui ont des sièges, des parties, des organes, en un mot, aussi bien déterminés que les cinq sensations aristocratiques admises 5 qui ont des usages particuliers évidents -, qui
produisent sur l'économie des effets morbides nombreux, considérables, et même la mort, etc., ne méritent pas qu'on les étudie, qu'on leur assigne un rang dans la famille des sensations. Les sensations tactiles spéciales, les sensations interstitielles, et bien d'autres encore mentionnées dans la Physiologie philosophique, dont quelques-unes, celles que causent le tabac, le café, les spiritueux, l'opium, exercent sur la vie et sur la santé un empire immense par toute la terre, ne méritent pas plus d'intérêt. C'est une vile multitude que tout cela! Les routiniers n'ont pas foi en elles; ils n'ont pas été élevés dans leur croyance. Ils l'ont été dans la foi de leurs pères; ils veulent s'y momifier : soit !
Défaut des sensations physiques habituelles surtout. — Les sensations sont aussi nécessaires à l'homme que les aliments dont il se nourrit, et lui donnent des besoins quelquefois plus impérieux.
Les sensations artificielles du tabac, des liqueurs spiritueuses, du café, dont nous venons de parler, sont dans ce cas. M. Rostan {Cours élém. d'hyg., t. I, p. 494) raconte qu'un élève distingué de la Salpètrière, sentant combien l'usage du tabac entraîne d'inconvénients, tenta de s'en défaire. Les premiers jours, gaieté singulière, inspirations poétiques, contraires à son état ordinaire, puis taciturnité, colère même, quoique cet élève fût d'un caractère fort doux ; espèce de délire pendant la nuit-, idées bizarres et incohérentes. Cet état persista pendant plusieurs jours. Il est à regretter que M. Rostan ne nous dise point si ce jeune homme put persister dans sa résolution, ou s'il lui fallut céder à une habitude invétérée. Les fumeurs ne peuvent y renoncer non plus sans en éprouver un très-grand malaise et des accidents fort variés. Il en est de même de ceux qui mâchent le ta-
bac; ce sont là de ces habitudes qu'on ne peut perdre sans inconvénient. M. Forget en cite des exemples dans son hygiène navale.
On sait combien l'usage du café, et surtout du café au lait, est profondément entré dans nos habitudes. C'est en quelque sorte !a seule nourriture d'une foule de femmes âgées. Il n'est pas de médecin qui n'ait eu à lutter contre cette coutume, quand il en réclamait la suppression, même temporaire, et qui n'ait entendu dérouler la longue liste des malaises qu'en éprouvent les personnes habituées à son usage.
Les personnes qui prennent habituellement une grande quantité de vin, et cette quantité peut s'élever à plusieurs litres par jour, ne sauraient impunément renoncer brusquement à cette stimulation. M. Chomel a beaucoup insisté sur ce fait (Nouv.joum. deméd., t. Vil, p. 181), et il respecte cette habitude même dans le cours des maladies aiguës. « Et je ne crois pas, dit-il, avoir eu à m'en repentir, tandis que j'ai toujours vu succomber les individus qui avaient été sevrés de vin au début de la maladie (Elém. de path. gén., p. 636, 2e édit.). » Nous avons vérifié nous-même dans notre pratique la nécessité d'en tenir compte dans le régime des buveurs de profession. Les médecins comme les chirurgiens doivent donc bien se tenir pour avertis; autrement ils s'exposeraient à de fâcheuses complications, qu'ils traiteraient vainement par les moyens ordinaires de la thérapeutique.
Je ne connais pas de bon travail sur l'influence, et surtout sur l'influence morbide, des sensations.
Influence de L'intelligence. — Le travail de la pensée cause, dans l'état normal, un afflux plus considérable
du sang vers le cerveau, et entraîne, quand il est trop prolongé, un sentiment de fatigue et même de la céphalalgie. Il peut donc être nuisible chez les individus disposés aux congestions cérébrales ; enfin par son excès il peut causer des phlegmasies du cerveau ou de ses enveloppes. MM. Parent-Duchâtelet et Martinet, dans leur excellent Traité sur L'arachnitis, rapportent qu'un jeune littérateur , à la suite de veilles consacrées au travail, fut pris d'un inflammation des membranes du cerveau. M. Andral cite le cas d'un jeune homme de vingt-sept ans qui, après un excès du même genre prolongé pendant un mois, éprouva tous les accidents d'une congestion cérébrale. Il dit également avoir connu un jeune homme qui, chaque fois qu'il se livrait un peu assidûment à l'élude, était attaqué de céphalalgie, de vertige, et en même temps d'un mouvement fébrile trèsprononcé, avec battement des tempes, injection de la face et des yeux, etc. {Clin, rriéâ., t. V. p. 270 et suiv.) Zimmermann, enfin, rapporte aussi un exemple d'accidents graves ressentis par lui-même, après une forte contention d'esprit.
La berlue, les hallucinations en ont également été la conséquence, mais leshallucinations particulièrement. C'est ce qui explique ces visions bizarres dont certains esprits contemplatifs ont été tourmentés après de longues méditations, et ce qui est arrivé souvent chez des moines. Luther présenta ce phénomène lorsqu'il crut avoir des visites du diable, pendant sa retraite forcée à Wurtzbourg. La remarque en a déjà été faite depuis longtemps; bon nombre de personnes livrées aux travaux de l'esprit succombent à des attaques d'apoplexie. C'était la mort des philosophes, et c'est encore ainsi que succombèrent dans ces derniers temps Daubenton, Cabanis. Portai, Corvisart et tant d'autres
savants. Dans d'autres circonstances, le désordre porte plutôt sur les fonctions que sur l'organe, et des cas nombreux de folie sont là pour attester combien les excès dans le travail de l'intelligence sont dangereux pour cette noble faculté. Pinel en cite plusieurs exemples (Traité philos, de L'aliénât, ment., p. 21 et suiv-, 2e édit.). Sur un relevé de cent soixante-sept malades, traités à son établissement, Esquirol a rencontré cette cause treize fois (Des mal. ment., t. 1, p. (>2. Paris, 1838).
Dans un Aperçu statistique publié tout récemment par M. le docteur Revolat, ancien médecin de l'hospice des aliénés de Bordeaux, se trouve cette même cause notée six fois sur cent vingt-quatre cas appartenant au sexe masculin. Voici l'un de ces faits : un jeune homme de vingt-quatre ans, timide et très-sensible, après avoir terminé ses humanités et ses études de droit avec distinction, adonné par un penchant spécial aux mathématiques, fut amené, par une circonstance particulière, à s'occuper simultanément de musique et de langue italienne. En concevant dans sa pensée le projet d'un mariage dont il s'exagère la possibilité, il se promet de le réaliser en paraissant dans la société avec des talents propres à se faire remarquer; cette nouvelle étude exige de la persévérance et des efforts inouis. Il passe les jours et les nuits au travail pendant la saison des chaleurs, et s'isole à cet effet. Il ne tarde pas à devenir mélancolique, triste, silencieux, sa mémoire se perd, ses facultés s'affaiblissent , il tombe en démence [Oiw. cit., p. 42, in-4°. Bordeaux, 1846).
Dans d'autres cas, l'action répétée du cerveau réagit sur tout l'organisme ; les autres fonctions, mais surtout celle de la digestion, deviennent languissantes, et le sujet peut ainsi arriver à un état de faiblesse et
de marasme qui le conduit au tombeau. Ces graves et fâcheuses conséquences se rencontrent surtout quand l'esprit développé de bonne heure a été trop fortement exercé. C'est ainsi que l'on voit si souvent périr dans la fleur de l'âge ces talents prématurés, ces génies précoces qui semblent une anomalie dans l'ordre régulier de la nature. Baratier, mort à dix-neuf ans, et laissant des travaux empreints d'une immense érudition; Pic de La Mirandole, succombant à trente ans, écrasé en quelque sorte sous le poids de ses connaissances, en sont de terribles et authentiques exmples. Ces faits sont bien connus et ils ont assurément donné naissance au fameux dicton populaire, si heureusement rappelé par un de nos poètes :
Quand ils ont trop d'esprit, les enfants vivent peu.
Influence des passions ou de l'affectivité. — Les passions qui nous jettent, au moral, dans de si grands désordres, ont également une influence profonde sur notre état physique. Des émotions de joie extrême peuvent amener une grande perturbation du côté de l'innervation. Une femme revoit son amant qu'elle croyait mort, elle est prise aussitôt de symptômes d'histérie. J'ai vu en 1814, à l'hôpital de la Charité, une pauvre amputée chez laquelle une émotion du même genre produisit un effet encore plus terrible; elle mourut en revoyant son amant qu'elle croyait perdu, et qui était venu la voir en rentrant à Paris avec les débris de notre armée. Baudin (des Ardennes), membre du Conseil des Anciens, homme de mœurs graves et d'une probité sévère . à la nouvelle de l'arrivée de Bonaparte en France, en ressentit, dit-on, une joie si vive, qu'il se livra a des actes étrangers à son caractère, et fut le soir attaqué d'une goutte remontée
dont il mourut. (Hht. des deux Restaurai., par Vaulabeîle, t. I,p. 37.)
Les auteurs sont remplis de faits de ce genre. Cependant, il ne faut pas accepter sans contrôle toutes les anecdotes que l'on raconte. Ainsi l'histoire de Sophocle mort de joie, à quatre-vingt cinq ans, au moment où on lui décernait une couronne aux jeux olympiques, n'est rien moins que certaine. On trouve dans l'AntoIogie grecque une épigramme qui attribue sa mort à une cause toute physique : il se serait étranglé avec un grain de raisin. On dit aussi que Léon X mourut du plaisir que lui causèrent les revers des Français en Italie. 11 paraît que la cause réelle de sa mort fut une fièvre continue.
On a aussi accusé les excès de joie d'occasionner la folie, et on a cité des faits à l'appui. Toutefois, suivant Esquirol, qui a si bien étudié les causes de l'aliénation mentale, on serait tombé dans l'exagération à cet égard. Une joie subite, extrême, peut tuer, ditil, mais n'ôte point la raison, tandis que la peine et le chagrin en provoquent très-souvent la perle. « En recherchant avec soin la cause de quelques folies que Ton attribuait à la joie, je me suis assuré que l'on s'était trompé. Un ministre apprend à son parent sa nomination à une place importante. Celui-ci, frappé comme d'un coup de massue à l'épigastre, tombe tout à coup dans une lypémanie hypocondriaque. La joie n'était pour rien dans cette maladie, comme tout le monde le croyait, mais bien le désespoir de quitter une maîtresse. Un jeune homme gagne à la loterie 5 quelques jours après, il est frappé de folie : on répand que la joie lui a tourné la tête. Ce n'était pas la joie, mais la crainte d'être volé et de perdre son trésor.» Des Maladies mentales, t. I, p. 59. Paris, 1838.)
Nous avons cité ces faits à dessein, car on ne sau-
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rait apporter trop de sévérité dans l'étude des causes, et il est bon que les élèves apprennent de bonne heure à ne point s'en rapporter aux seules apparences. Esquirol, d'ailleurs, exagère peut-être sou opinion. Voici un fait qui tend à le prouver.
Un pauvre bijoutier, qui avait peine à vivre et à nourrir son vieux père, hérite à sa mort d'un trésor considérable dont celui-ci lui avait caché l'existence par avarice. Dans son bonheur, il perdit la raison pendant plusieurs jours, et, aussitôt qu'il l'eut recouvrée, il sut très bien employer sa fortune.
Que les secousses violentes qui accompagnent une joie très-vive puissent tuer ou amener un trouble considérable dans la santé, cela se conçoit-, mais qu'une félicité tranquille , qu'un bonheur, arrivé progressivement, puisse produire la perte de la raison, c'est ce que l'on comprend plus difficilement. Cependant on cite des observations de gens qui, progressivement enrichis et jouissant de la plus brillante fortune, sont devenus fous. Cette observation superficielle a suffi à bien des auteurs pour établir la réalité du fait dont nous parlons. Mais si on l'examine de plus près, on voit que la plupart de ces gens heureux viennent d'éprouver un brusque changement dans leurs habitudes. D'une vie laborieuse, pleine d'agitation et de mouvement, ils sont tombés dans un repos absolu, dans une oisiveté complète. Quels sont, en effet, ces hommes dont la tête se perd au sein du bonheur? Ce sont de nouveaux enrichis, de ces nababs cités par Mead, qui, simples marchands, venaient d'acquérir aux Grandes-Indes des fortunes priucières. Ce sont des militaires, comme Pinel et Esquirol en ont vus après 1815, qui changeaient la vie tourmentée et si pleine d'émotions des grandes campagnes de l'Empire pour le calme plat de la retraite à demi -solde, ou
pour les fastueux loisirs de l'opulence. Enfin notons que si tant de marchands retirés des affaires, tant de commis retraités, sont pris en peu de temps de tristesse, de mélancolie et d'hypocondrie , ils le doivent précisément à la cause que nous signalons, au changement d'habitude et à Vennui qui en résulte. C'est donc encore ici une passion triste, et non le bonheur, qui cause leur folie. On parle beaucoup du spleen des riches Anglais; c'est là un fruit de l'oisiveté que guérissent les voyages et le mouvement. Polycrate pouvait s'inquiéter de ce que tout lui réussissait, mais il n'en est pas devenu fou.
La joie vive se traduit souvent par un phénomène musculaire convulsif, le rire, dont la prolongation, quand il est très-violent, n'est pas sans de graves conséquences. La succession rapide des inspirations et des expirations, qui le caractérise, s'accompagne d'un trouble notable dans la circulation de la tête ; le visage s'injecte, les yeux se remplissent de larmes, les veines du front se gonflent, tout annonce une congestion cérébrale. Quand les éclats derire sont violents, très-rapprochés, la respiration est par moment suspendue, et la stase du sang dans les parties supérieures peut amener une véritable apoplexie. C'est ainsi que s'explique la mort d'individus qui ont succombé à cette cause; c'est ainsi que Zeuxis a pu expirer au milieu des convulsions d'un rire inextinguible, en contemplant un tableau comique qu'il venait d'achever. Je ne garantis pourtant pas l'exactitude du fait: néanmoins, il est tellement possible qu'on fait bien de défendre ces accès de joie aux personnes menacées d'apoplexie.
On doit le prévoir par ce que nous venons de dire à l'occasion des émotions de joie, les émotions pénibles sont encore plus fécondes en conséquences fâcheuses
pour la santé et même pour la vie. Tantôt ce sont des affections cutanées, comme il arriva chez ce vieux serviteur dont Alibert cite l'observation. Il fut saisi d'une telle douleur en voyant passer son maître sur la fatale charrette, pendant le règne de la Terreur, que tout son corps se couvrit d'une éruption furfuracée. (Alibert, Monogr. des dermat., t. II, p. 29.) Un jeune homme très-studieux éprouve une forte commotion de l'âme ; il ressent presque aussitôt une douleur au côté droit; ie troisième jour, un zoster se déclare. (Ibid, t. II, p. 100). Le même auteur rapporte qu'une femme eut tout le corps couvert d'une éruption herpétique, aussitôt qu'elle eut perdu un enfant qu'elle nourrissait. (Précis théor. et prat. des mai de la peau, t. I, p. 333. Paris, 1810.) Qui ne connaît ces histoires, encore assez nombreuses, de personnes dont les cheveux ont blanchi , en une seule nuit, a lasuife d'une émotion violente? et, sans rappeler les curieuses observations réunies par Schenck (iib. I, de Morb. capit., obs. I), qui n'a présent à l'esprit ce triste épisode de la condamnation à mort de la reine Marie-Antoinette?
Dans certains cas, les effets ont lieu du côté des voies digestives ; on sait que l'ictère est souvent la conséquence presque immédiate d'un chagrin violent. Ségur, dans son histoire de la campagne de Russie, raconte que Murât, ayant reçu de son royaume des nouvelles qui le contrarièrent vivement, fut atteint presque immédiatement de la jaunisse. Souvent des vomissements sont la suite d'une cause pareille. Ailleurs, c'est l'intestin qui est affecté, et la diarrhée de conscrits qui vont au feu pour la première fois est devenue d'une vulgarité proverbiale. J'ai guéri un habitant de Chaumont d'une diarrhée chronique que Ton ne pouvait arrêter. Le malade avait été con-
damné à mort par les alliés des Bourbons et des légi^ timistes, en 1814, et la terreur qu'il en avait éprouvée lui avaiUcausé cette diarrhée qui se prolongeait depuis une dixaine d'années.
Le plus souvent, et il est facile de comprendre la cause de ces désordres, ils ont pour point de départ le système nerveux. De là ces observations si nombreuses de convulsions, de catalepsie, de délire, d'aliénation mentale, rapportées par les auteurs, et dont la cause bien manifeste était l'annonce subite d'une mauvaise nouvelle, la vue d'un spectacle effrayant ou douloureux, la mort d'un parent ou d'un ami, etc. Ces accidents s'observent surtout dans les grandes commotions politiques, alors que les passions les plus effrénées, se donnant librement carrière, engendrent ces affreux massacres qui ont ensanglanté la Révolution française.
Enfin, la mort subite peut survenir ici, comme dans le cas de joie trop violente. Montaigne en cite plusieurs exemples historiques (livre ier, ch. 2, Essais). Yoici à cet égard un fait qui fait de tout point la contre-partie de celui de Bauclin, des Àrdennes(V. plus haut, p. 285). Un vieillard, ayant appris pendant qu'il était à table le débarquement de Bonaparte sur le territoire français, en 1 S 1 5, s'écria en se levant avec vivacité :
Le voilà donc connu ce secret plein d'horreur!...
Puis il retomba dans un état apoplectiforme et mourut en quelques heures (Andral, Cliniq. méd. , t. V, p. 272). Un père, au rapport de Montaigne, tomba mort sur le cadavre de son fils. On cite encore, parmi tant d'autres, l'histoire de Fernel, qui ne put survivre à la perte de sa femme et qui la suivit littéralement au tombeau.
INFLUENCE DE i/ENTENDEMENT. 201
On voit encore, en chirurgie, les sujets très-craintifs, très pusillanimes, succomber à la suite d'opérations peu graves, par le seul effet des terribles appréhensions dans lesquelles l'attente de l'opération les avait jetés. On a encore remarqué que dans les temps d'épidémies, beaucoup de personnes, par le seul effet de la crainte, éprouvaient des accidents excessivement graves. C'est ce qui arrive souvent dans les pays où régnent la peste et la fièvre jaune, c'est ce que nous avons tous vu dans le choléra.
Les passions violentes, telles que la colère portée jusqu'à la fureur, déterminent, dans beaucoup de cas, des symptômes très-graves, parliculièrement du côté de l'intelligence. Les convulsions ne sont pas rares non plus, surtout chez les femmes et les enfants. D'après quelques cas exceptionnels très-douteux, il paraîtrait que la salive, non pas seulement des animaux, mais même des personnes vivement irritées, peut devenir nuisible quand elle est inoculée par une morsure. On rapporte que la mère du célèbre anatomiste Malpighi mourut avec des symptômes d'hydrophobie pour avoir été mordue par sa fille en colère. Ne prétend-on même pas qu'un joueur, désespéré de ses perles, se mordit le poignet et devint enragé?. ..Enfin les mouvements que déterminent en nous les passions poussées à leur degré le plus élevé, peuvent entraîner des ruptures du cœur, particulièrement s'il était déjà anévrysmatique, des apoplexies, etc., etc.
Lorsque les passions tristes se manifestent avec moins de violence, mais persistent pendant longtemps, elles peuvent occasionner des maladies chroniques : folie, démence. Les auteurs font entrer les chagrins prolongés parmi les causes du cancer de l'estomac, et ne manquent pas de citer à l'appui l'exemple si célèbre deNapoléon, mourant d'un cancer de l'esto-
mac sur le rocher de Sainte-Hélène. Les passions auxquelles on peut rapporter le plus grand nombre de maladies sont assurément l'amour et l'ambition. Les traités de pathologie, mais surtout ceux qui ont trait à l'aliénation mentale, sont la pour le prouver.
Quoiqu'on n'ait rien écrit de bien remarquable sur l'influence morbide des passions, ce sujet a été plusieurs fois traité (V. Alibert, Physiol. des passions. Paris, 1837. — Descuret, la Med. despassions, 1841, etc.).
L'ambition, l'amour sont aussi la source de bien des affections , mais les exemples cités suffisent pour prouver la grande influence des passions sur la santé.
Le mouvement est aussi indispensable à la santé de l'homme qu'à celle des animaux. C'est pour cela que la nature en a confié l'exécution à un besoin de mouvement irrésistible, comme toutes les sensations de besoin.
Le défaut de mouvement ou son insuffisance, et l'oisiveté du corps, sont des péchés que la nature punit par un état valétudinaire, par toutes sortes d'indispositions, de douleurs, de névralgies, de névroses, qui font le tourment des femmes sédentaires, des femmes de la société. Voilà une source de maux féconde quoiqu'elle soit négative. Mais c'est surtout Yexcès d'action qui produit des lésions graves et multipliées.
Les désordres et les maladies auxquels il donne lieu portent plus spécialement sur la disposition matérielle des organes. Ces désordres sont nombreux; j'en fais cinq groupes : 1° les ruptures directes des muscles contractés, des tendons, des os, qui en reçoivent directement l'action; 2° les déplacements des os et
la hernie des viscères; 3° le refoulement du sang dans une partie des organes circulatoires qu'il distend douloureusement, enflamme ou déchire; 4° la rupture des organes creux par compression 5 ô° la suffocation.
1° Ruptures musculaires, tendineuses et osseuses. — Les effets les plus directs, les plus immédiats d'un effort musculaire violent sont la douleur et la rupture des muscles contractés, de leurs tendons, ou même de l'un des os auquel le tendon est attaché. On s'est demandé comment peut se rompre une fibre charnue qui se contracte, puisque ses molécules se rapprochent loin de tendre à s'écarter. Supposez une chaîne d'hommes qui se tiennent par les mains et dont les deux extrémités sont fixées à des appuis inébranlables; supposez qu'à un signal donné ces hommes cherchent à rapprocher leurs bras de leur corps en tirant l'un sur l'autre; n'estil pas évident qu'il s'établira une égale tension dans toute la chaîne? Supposez que cette force égale cent quarante kilogrammes; n'est-il pas évident que si la force de traction de l'un des hommes est inférieure, la plus faible de ses mains cédera et que la chaîne se rompra? Voilà comment se rompent les fibres charnues; elles sont formées de molécules qui se resserrent sur elles-mêmes, et dont la cohésion est inégale.
La fatigue musculaire devient si douloureuse au bout de quelques minutes, dans les contractions continues , qu'elle ne peut se soutenir : tout le monde peut s'en assurer sur soi-même. Qu'on essaie de tenir le bras tendu pendant quelques minutes, on éprouvera d'abord une sensation d'activité vitale, qui n'est pas une sensation tactile, quoi qu'en disent les physiologistes tardigrades, puis une sensation de fatigue, et, enfin, une douleur croissante qui vous forcera d'interrompre l'expérience. Cette douleur musculaire se montre souvent à la suite d'un exercice violent ou
inaccoutumé, chez les nageurs, les patineurs ou ceux qui font des armes et reprennent leurs exercices après les avoir cessés depuis longtemps. Quand on soulève un fardeau pesant, il est très-ordinaire de ressentir dans la région des reins une douleur assez forte et qui persiste souvent pendant plusieurs jours. Quand les souffrances sont très-vives on en accuse la rupture de quelques fibres musculaires; mais quand on n'y sent pas de pression, qu'on n'y voit pas d'ecchymoses du premier au douzième jour, la rupture n'est qu'une supposition, et c'est le cas ordinaire. La douleur est souvent le seul effet de l'effort, même lorsqu'elle se prolonge pendant plusieurs jours.
Néanmoins, dans un assez bon nombre de cas, on ne saurait nier la rupture, et les auteurs en rapportent plusieurs exemples très-intéressants. On a vu le droit antérieur de l'abdomen se rompre pendant les efforts du vomissement. Boyer qui rapporte le fait avait constaté l'accident pendant la vie, et il put l'apprécier mieux encore par l'autopsie, car l'individu suc omba à la fièvre bilieuse dont il était affecté. Un homme de cinquante ans, qui montait en voiture, se sentant tomber en arrière, fit un effort violent pour se retenir, et le droit antérieur de la cuisse fut rompu transversalement. Pareil accident se montra sur le muscle psoas d'un jeune homme de dix-sept ans qui voulait soulever un baquet plein d'eau -, ici le phénomène s'explique moins facilement, car le psoas n'agit point dans le redressement du tronc; mais il s'est peut-être contracté par un de ces efforts modérateurs que j'ai décrits dans ma Physiologie (t. I, p. 47 1). On trouvera, du reste, plusieurs faits de ce genre dans l'excellent mémoire inséré par J. Sédillot dans les Mémoires de la Société de médecine de Paris (1817).
Gomme nous le verrons ailleurs, les tendons se
rompent bien plus facilement, et par conséquent bien plus souvent que les muscles, sous l'influence cle la contraction de ceux-ci : c'est le tendon d'Achille, qui, dans des sauts violents, se trouve le plus souvent rompu. Cela se voit assez fréquemment chez les sauteurs et les danseurs de profession. J.-L. Petit rapporte qu'un bateleur, sautant à pieds joints sur le bord d'une table élevée de trois pieds et demi, se rompit les deux tendons d'Achille. Tout le monde connaît l'observation rapportée par Boyer, d'un homme de trente-cinq à quarante ans, fort vigoureux, qui avait parié battre cinquante entrechats de suite et qui se rompit le tendon d'Achille au quaranteneuvième. Ce qui a lieu pour le tendon d'Achille peut également se présenter pour les tendons des muscles obligés à de fortes contractions. Un homme, en patinant, se sent menacé de tomber en arrière ; instinctivement il fait un effort violent pour se renverser en avant et le tendon du droit antérieur de la cuisse se rompt au-dessus de la rotule. Cet accident est survenu quelquefois dans le ligament sousrotulien. Un homme marchant dans l'obscurité tombe, la jambe gauche fléchie sous lui, de sorte que le talon touchait à la fesse, la jambe droite restant étendue : il y avait une solution de continuité complète du ligament sousrotulien gauche.
Les os eux-mêmes peuvent se briser dans des mouvements très-brusques et violents. Et notez bien qu'il ne s'agit pas ici de sujets cancéreux ou scrofuleux, chez lesquels les os ont été altérés et ont perdu leur rérésistance, mais d'individus sains et robustes. C'est ce qui arrive très-fréquemment pour la rotule dans les mêmes conditions que pour le ligament rotulien. Lamotte raconte qu'un domestique se rompit, la* rotule en travers en sautant un fossé (Obs. 365). Un
coffretier se l'est brisée au bal, à la suite de plusieurs efforts, et ce ne fut que quelques minutes après avoir éprouvé en dansant de la douleur dans le genou qu'il tomba en se promenant dans la salle (Boyer, Chir., t. HT, p. 352). Un cocher assis sur son siège, et faisant un violent effort en se renversant en arrière, pour retenir ses chevaux emportés, éprouva le même accident (Boyer, ibid.). J'ai vu des faits du même genre; aussi j'admets volontiers avec J.-L. Petit que le plus grand nombre des fractures de la rotule ont lieu, non par une contusion directe, mais par un effort du triceps fémoral.
La plupart des fractures transversales de l'extrémité postérieure du calcanéum, dontonn'a d'ailleurs que de rares exemples, ont été produites par l'action musculaire. J.-L. Petit en rapporte un premier cas qui lui fut communiqué par Poncelet et un second qu'il observa sur la présidente de Boissise. Elle avait été atteinte de cet accident en faisant un faux pas, alors qu'elle se promenait doucement dans la cour de l'hôtei de Soubise (Malad. des os, rupt. des tendons). Depuis, Richerand et Boyer ont rapporté des faits analogues.
On a vu les efforts briser des os moins favorablement disposés pour céder à leur action. David, dans son mémoire sur les fractures par contre-coup {Mém. ie l'Acad. de cliir. , fract. par contre-coup), a rapporté l'histoire d'un maçon, qui se rompit le sternum, par l'action simultanée des muscles droits du ventre et des sterno-mastoïdiens. Ghaussier a vu un accident semblable survenir chez une femme, pendant les efforts de l'accouchement. Botentuit parle d'une fracture de l'humérus survenue par l'effort déployé pour frapper un volant avec une raquette. Au rapport de Léveillé, le docteur Chamseru se rappelle avoir vu
panser chez son père un enfant qui s'était fracturé l'humérus en lançant une pierre (Ac. de Ghir., fract. par contre-coup). Curet cite le cas curieux d'un matelot anglais qui, dans un effort qu'il fit, étant debout, pour éviter d'être jeté à la mer par le roulis du vaisseau, se cassa le fémur. On trouve dans Pompée Desportes (MéL des curieux de la nat.) plusieurs observations d'enfants qui se brisèrent plusieurs os dans des mouvements convulsifs. J'ai eu à donner des soins à un homme qui s'était brisé le cartilage de la seconde côte, et qui mourut à la Charité avec un abcès dans le médiastin antérieur, comme le démontra l'autopsie.
2" Déplacement des os et hernies des viscères. — Puisque les muscles fracturent les os, il n'est pas difficile de croire qu'ils puissent les luxer. Cependant il n'est qu'un petit nombre d'os qu'ils puissent déplacer de leurs jointures par leur seul effort. Au premier rang se trouve la mâchoire, qui se luxe quelquefois quand on ouvre trop largement la bouche, dans l'acte du bâillement. 11 est des personnes tellement disposées à cet accident, quand elles l'ont éprouvé une fois, que la même cause le produit plusieurs fois dans une même journée. (J.-L. Petit, t. I.) Une des six premières vertèbres cervicales peut se luxer sur l'inférieure par un effort musculaire, comme on en trouve un exemple dans Fobservatiou si connue de cet homme de loi, qui, tournant brusquement la tête pour voir qui entrait derrière lui, dans son cabinet, resta le cou tors et incliné. (Richerand, Nos. chir., compr. de la moel.) Martin (de Bordeaux) (Journ. de médecine) et Boyer (Malad. chir., t. IV, lux. des côtes) ont vu les ligaments qui unissent les cartilages de plusieurs côtes inférieures se rompre, et la luxation d'un cartilage se produire par
un violent eflbrt desliné à ramener en avant le tronc renversé en arrière. J'ai réduit en 1832, chez un ouvrier, une luxation de l'humérus produite dans un effort pour tarauder un écrou, et en imprimant à deux mains des mouvements de tournoiement sur son axe à l'inslrument dont il se servait. J'ai vu la luxation se reproduire par un effort semblable.
La physiologie nous enseigne que dans les efforts énergiques du tronc, la glotte se ferme, l'air reste emprisonné dans les poumons, tandis que les muscles abdominaux se contractent avec force. Les poumons dans le thorax, les intestins dans le ventre sont alors violemment comprimés , et tendent à s'échapper a travers les parois des cavités qui les renferment: de là des hernies du poumon. (Voy. le Mémoire de M. Morelle-Lavallée sur ce sujet); de là une foule de hernies du ventre. Si l'effort est brusque , instantané, la hernie peut avoir lieu sur-le-champ ; si, au contraire, il est moins énergique, et souvent répété ou continu, le déplacement se fera peu à peu, et avec d'autant plus de facilité et de certitude que les anneaux seront moins fermes, moins résistants, comme il arrive chez les vieillards, chez les personnes qui, ayant eu beaucoup d'embonpoint, ont subi un amaigrissement considérable, chez les femmes après l'accouchement, etc., etc. Nous faut-il maintenant en citer des exemples? Le fait est si commun, si évident, qu'il nous suffira de quelques-uns; les détails dans lesquels nous entrerions ici seront d'ailleurs mieux placés à l'article hernies. J'ai toujours présente à l'esprit l'histoire d'un porteur d'eau qui, chargé de ses deux seaux, et criant. en même temps pour appeler les pratiques, a, par cette double cause d'efforts continuels, fini par présenter cinq hernies ventrales. Garengeot parle d'un jeune homme apprenant à danser, qui, dans un mou-
vement brusque d'extension et de renversement du corps pour effacer ses épaules, se fit une hernie épigastrique. On a vu un homme qui, s'étant mis à cheval sur un ruisseau pour le faire franchir à un enfant, gagna une hernie du périnée.
Mais parmi les faits analogues, les plus curieux sont les ruptures du diaphragme. Cet accident a été plusieurs fois observé sur des chevaux qui avaient à traîner des fardeaux trop lourds pour eux, et il s'est manifesté chez l'homme dans des conditions analogues. On sait à quelles violentes secousses le vomissement donne lieu chez certaines personnes; on ne sera donc pas surpris d'apprendre que des auteurs dignes de fui, Budœus, Saint-André, Lieutaud, etc., rapportent des cas dans lesquels le vomissement a occasionné une déchirure du diaphragme, et le passage des intestins dans la poitrine. (Percy, Dict. des Se. méd. , art. Diaphragme.^
D'autres fois, la contraction violente des muscles du ventre, dans un effort comprimant les viscères de cette cavité, refoule la matrice et en détermine la précipitation. En voici un exemple bien connu, des plus rares et des plus instructifs par ses suites. 11 est cité dans tous les traités de chirurgie. Une jeune fille de quatorze ans jette pardessus uu mur un paquet assez lourd, et l'utérus est précipité du lieu qu'il occupe jusqu'à l'ouverture de la vulve. Il n'est pas rare non plus de voir des chutes, comme on le dit, des prolapsus du rectum, qui vient faire saillie à travers l'anus, à la suite d'efforts pour aller à la garde-robe.
3° Refoulement du sang dans les organes circulatoires. — Les grands efforts musculaires dont nous parlons peuvent encore donner lieu à des accidents du côté de l'appareil circulatoire. On lit dans Corvisart l'histoire d'un charron qui mourut, d'un anévrisme du cœur,
produit par un effort, et celle d'un tourneur qui se donna la même maladie et se rompit en outre deux colonnes charnues en déplaçant un tonneau d'eau-devie. M. Burdin jeune m'a communiqué le fait suivant: Un homme lève un fardeau très pesant, il est pris d'une douleur très-vive dans la région du cœur, et un anévrisme se déclare.
Ailleurs, c'est une rupture du cœur soit sain, soit anévrismatique, avec amincissement de ses parois, ou d'une artère dilatée. Que de gens morts subitement par cette cause dans les efforts d'une selle laborieuse, au milieu d'un accouchement difficile, dans le coït, en soulevant un poids considérable, etc ! (V. Morgagni, let. 26, 27 et passim). Ce ne sont pas seulement les grands mouvements musculaires brusques et instantanés, mais ceux qui s'exercent d'une manière répétée, qui peuvent donner lieu à de graves lésions. « Au nombre des causes capables de donner lieu aux «anévrysmes du cœur, dit M. Bouillaud, se placent « naturellement les efforts, les exercices violents, les pro- « fessions qui exigent habituellement le déploiement de «forces musculaires très-considérables. Aussi les charre- « tiers, les portefaix, les charrons, les paveurs, etc., a sont-ils souvent affectés de la maladie qui nous oc- « cupe. » (Cliniq. des mal. du cœur, t. Il, p. 631.) Le cœur se rompt par le mécanisme des muscles qui se déchirent, ou par celui des organes creux comprimés. (V. p. 304.)
Des apoplexies, des épanchements brusques de sang surviennent dans les conditions que nous venons de mentionner. Un domestique suit en courant la voiture de son maître, il tombe le lendemain trois fois sans connaissance, se plaint d'une douleur vive à la tète, et meurt le dixième jonr avec un épancbement de sang à la base du crâne, provenant d'une déchirure de l'ar-
INFLUENCE Dïï LA LOCOMOTION. 301
tère carotide interne (Morgagni, Recherches sur le siège et les causes, etc., livre n , n° 20, p. 135, trad. Destonet). On lit dans la Clinique médicale de M. Andral l'observation d'un étudiant en droit, doué d'une excellente santé, qui, valsant avec ardeur à la suite d'un repas copieux, tomba fappé d'une congestion cérébrale mortelle (t. V, p. 214).
Portai dit avoir vu plusieurs fois des femmes plèthriques mourir d'apoplexie pendant l'accouchement ; on sait aussi que les effets de la parturition amènent assez souvent une dilatation des vaisseaux de la thiroïde qui constitue le goitre. Enfin, dans d'autres circonstances, l'effort déchire les petits vaisseaux ; de là des hémorragies, soit par les bronches, soit par les fosses nasales, soit par l'utérus.
Un effort violent peut agir encore d'une autre manière sur le système vasculaire, en distendant violemment une artère de manière à l'érailler et à la rendre anévrismatique. C'est ce qui a été observé par Pelletau chez un homme qui, étendant brusquement la jambe pour faire entrer son pied dans une botte trop étroite, éprouva dans le creux poplité une douleur assez vive à la suite de laquelle on vit se développer un anévrisme (voy. aussi Boyer, t. II, p. 2i8, obs. de La vigne. Malgaigne, Journal de chh\y 1846, p. 2 et 8).
Les efforts produisent encore d'autres effets par un mécanisme semblable, comme je l'expliquerai brièvement à la fin de cet article. Ils causent des varices (voy. Landouzy, Journal des connaiss. médicochir., 1838, page 91), des alourdissements, des éblouissements, des amauroses (obs. de Richter, Schmucker dans S. Cooper, traduction française, p. 15, t. I, de Wardrop dans Rognetta, Traité d'ophthal., p. 619, etc.), de la céphalalgie, et surtout ils l'augmentent au.
point que dans cet état la douleur qu'ils causent nous oblige à les cesser. Ils produisent aussi souvent des douleurs à l'aine, dans le tissu cellulaire, dans les ganglions inguinaux, dans le cordon testiculaire, dans le testicule, et quelquefois des engorgements inflammatoires dans ces parties. Il ne se passe pas d'année que je n'observe plusieurs cas de ce genre à l'hôpital de la Charité, en sorte que j'en ai déjà vu et montré à ma clinique un très-grand nombre d'exemples. Et lorsque ces douleurs s'accompagnent d'engorgements inflammatoires, on les voit quelquefois suppurer. Tantôt c'est un carrier, tantôt un maçon, tantôt un porte-faix, tantôt un homme employé dans les déménagements, un employé de bureau qui a failli tomber, et qui tous ont fait un violent effort pour soulever des pierres énormes, pour charger un lourd fardeau, pour échapper à la chute , et qui ont en même temps éprouvé une vive douleur dans les parties signalées plus haut, l'aine et les bourses. Souvent alors ils se présentent en annonçant qu'ils ont un effort à l'aine. Lorsque j'ai observé ces faits pour la première fois à l'hôpital Saint-Louis, il y a plus de douze ans, je croyais d'abord, à la manière dont les malades en parlaient, qu'il s'agissait d'une hernie. Mais, tantôt je ne trouvais rien à l'aine, malgré la douleur qu'y accusait le malade, tantôt je trouvais un engorgement des ganglions, quelquefois un phlegmon circonscrit, et très-souvent une testiculite, une orchite, en d'autres termes. Alors, supposant une urétrite, j'en cherchais inutilement la trace dans la verge et dans les antécédents du malade. Après un certain nombre d'observations semblables , je fus obligé de reconnaître que ces divers accidents sont, dans certains cas, la suite d'un effort brusque et violent. Et non-seulement je l'ai fait constater par les
INFLUF.NCK DE LA LOCOMOTION. 303
élèves, mais encore par des chirurgiens distingués, tels que MM. Rognetta, Marchai de Galvi, Jarjavay et plusieurs autres. On en trouve, d'ailleurs, quelques exemples dans la science. Ainsi Ledran a vu survenir une vive douleur au-dessus de l'aine dans des efforts de vomissements. Cette douleur fut suivie d'un phlegmon du cordon et d'un abcès de la fosse iliaque du même côté.
Comment se produisent tous ces effets morbides sous l'influence d'un effort musculaire? Par l'intermédiaire de l'appareil circulatoire. Alors l'action musculaire exprime le sang des muscles et le chasse plus vivement dans les veines, comme on le voit dans une simple saignée du bras, lorsque le malade serre son poing avec force. S'il est jeune, vigoureux et sanguin, il peut lancer le sang brusquement, un mètre plus loin que lorsqu'il ne fait pas d'effort. Si l'effort est général, comme pour lever un lourd fardeau, aller à la selle, accoucher, le sang est en même temps repoussé du cœur et ries vaisseaux intérieurs de la poitrine dans les vaisseaux extra-musculaires, qui ne sont point soutenus, comme les vaisseaux intra-musculaires, par la contraction des muscles. Comme l'effort excentrique du sang se fait également partout, dans l'appareil circulatoire, en vertu de la loi de l'équilib.e statique des liquides qui communiquent les uns avec les autres, il est évident que les points les moins résistants doivent céder. L'action excentrique du sang constatée par Haies, d'après son élévation dans un tube inerte, -a été parfaitement prouvée depuis, à l'aide d'un tube analogue , par M. Poisenille (voy. l'art. Circulât, du Dici. de mêd.^ en 30 vol.). D'un autre côté, le cœur dans les efforts généraux étant lui-même comprimé dans la poitrine, le sang veineux y pénètre difficilement et amène une
30Zl CHAPITRE X. — CAUSES DES MALADIES.
distension dans les veines qui s'étend jusqu'aux capillaires des tissus qui ne sont pas contractés, comme Je tissu charnu des muscles, et ils se laissent aussi distendre et congestionner par cette seconde cause qui concourt avec la première à amener les douleurs, les inflammations inguinales et scrotales dont j'ai parlé et les hémorragies capillaires qui se font à la surface des muqueuses ou dans l'intérieur des tissus, et en particulier dans celui de l'encéphale par l'apoplexie.
Depuis que nous avons fixé l'attention sur les testiculites consécutives à un effort, on a cru que l'on pourrait les expliquer par le resserrement de l'anneau. Gomment soutenir une pareille opinion en face des ruptures artérielles, capillaires, des dilatations variqueuses des veines, des adénites et des phlegmons de l'aine, de la fosse iliaque interne, consécutives à des efforts brusques et violents? La plupart de ces efforts ne causent-ils pas immédiatement de vives douleurs locales, comme celles qui deviennent immédiatement insupportables dans les céphalalgies, de modérées qu'elles étaient avant l'effort, et où l'on voit le sang gonfler les veines et les capillaires de la face, qui, là, ne sont pas enfermés dans des muscles contractés et resserrés par leur action?
4° Rupture des organes creux par compression. — Les grands efforts occasionnent encore, par compression, des ruptures d'organes creux, du poumon, de Y estomac, des intestins, de la vessie, de Yurètre, de Y aorte anévrismatique, de Yulérus et du cœur, plus ou moins distendus par de l'air ou des liquides. De là des emphysèmes, des épanchements ou des infiltrations de liquides et de matières qui peuvent amener la mort. Les organes creux, incapables de se rompre par leur contraction, se déchirent probablement, parce qu'ils sont inégalement comprimés à leur surface ou inégalement ré-
sistanls dans certains points. Les organes qui, comme l'utérus et le cœur, peuvent se déchirer par leur contraction, se rompent, comme les muscles, par l'inégale résistance des points qui cèdent.
5° Suffocations. — Je ferai cependant une dernière remarque sur un des plus intéressants effets de l'effort. Je veux parler de l'accélération de la respiration, de l'essoufflement et de la suffocation qui se produisent dans les grands efforts, et surtout dans ceux de la danse, de la valse, de la course. On voit les hommes, les chevaux et le gibier vivement pressés tomber suffoqués lorsque la puissance de leur respiration ne répond pas à celle de leurs muscles et ne peut suffire à l'oxygénation du sang. L'asphyxie n'en est pourtant pas la suite parce qu'alors l'action musculaire se suspend et que la respiration continue. Il en résulte que les asthmatiques, comme les chevaux atteints de la pousse, ont peine à courir ou même ne le peuvent pas du tout.
En résumé, voilà cinq ordres bien tranchés de maladies considérables et nombreuses, causées par la seule action de l'effort II faut convenir qu'il y a peu de causes plus fécondes et plus clairement fécondes que celle-ci.
Je ne connaissais rien sur l'influence morbide des efforts, lorsque j'ai traité ce sujet dans mon analyse détaillée de la Santé et des influences morbides, en 1827 ; lorsque j'ai développé ce travail dans ma physiologie médicale, à l'article de la musculation, en 1831 ; mais, en 184 7, mon honorable confrère, M. Jarjavay, a traité ce sujet avec plus d'étendue encore, dans une thèse de concours. Je dois le remercier de m'avoirfait l'honneur d'imitermon travail et d'en avoir ainsi augmenté la valeur à mes propres yeux.