INFLUENCE DES CORPS ÉTRANGERS SOLIDES
plomb, M. Tanquerel des Planches (t. I, p. 56) a fait voir que l'absorption des composés plombifères n'était à craindre que quand la peau se trouvait largement dépouillée de son épidémie. Les documents que j'ai recueillis par le docteur Beaugrand, auprès des médecins de théâtre, corroborent ces données.
Les dentifrices peuvent être nuisibles, quand ils renferment des corps durs qui n'ont pas été suffisamment porphyrisés, le corail, par exemple ; l'action des poudres dures qui en résultent use l'émail des dents et les expose à la carie.
Les mauvaises conditions des vêlements peuvent être la source de maladies ou d'accidents sur lesquels il n'est pas nécessaire d'insister, parce que tout le monde les connaît par expérience. Nous avons déjà parlé des inconvénients d'une constriction trop forte sur une partie du corps, nous n'y reviendrons pas (voy. p. 466, etc.). Reste leur action préservatrice contre la température ambiante. En se fondant sur des lois de physique fort exactes d'ailleurs, les auteurs d'hygiène sont tombés dans de grandes exagérations relativement à l'influence de la couleur. Toute cette science est plus ridicule qu'elle n'est utile pour le choix des vêtements.
INFLUENCE DES CORPS ÉTRANGERS SOLIDES ET NON VÉNÉ- NEUX INTRODUITS DANS NOS ORGANES.
Introduits par les ouvertures naturelles, les accidents auxquels ils donnent lieu diffèrent nécessairement suivant l'organe dans lequel ils sont engagés. Entre les paupières, ce sont ordinairement des corps très-petits, des grains de sable, de petits fragments de bois, de pierre ou de fer, de la poussière, etc. Ils causent de la rougeur, une douleur vive, parfois in-
supportable, mais surtout une sécrétion abondante de larmes et de sérosité qui les entraîne au dehors. S'ils sont fixés à la surface du tissu de l'œil, la suppuration les détache et ils sont expulsés de la même manière.
Dans le conduit auditif externe, l'irritation est aussi trèsvive. Si la suppuration ne fait pas tomber en dehors le corps étranger, si des manœuvres maladroites l'ont enfoncé profondément, il peut amener la perforation de la membrane du tympan, la carie du rocher et les accidents graves qui en sont la suite. (Voy. Lallemand, Lettres sur l'encéphale, lettre IV.) Ainsi Sabatier rapporte qu'une boule de papier, ayant pénétré profondément dans le conduit auditif externe, donna lieu aux accidents que je viens de mentionner et à un abcès du cerveau qui fit périr le sujet dans l'espace de dix-sept à dix-huit jours. La boule de papier fut retrouvée dans le foyer purulent du cerveau où elle avait pénétré à travers le rocher carié.
Corps étrangers dans les voies digestives. — Nous avons déjà cité des exemples de corps étrangers dans l'œsophage, à propos des accidents dus à la digestion ; mais des corps étrangers de natures diverses peuvent pénétrer par la bouche, l'œsophage, dans l'estomac et les intestins, parcourir le canal alimentaire dans le sens des fèces, l'irriter et être rejetés par l'anus dans l'acte de la défécation. Ils peuvent aussi s'arrêter dans un point du canal digestif, s'y amasser s'ils sont nombreux, des noyaux par exemple, et là enflammer l'intestin, le rendre adhérent aux parties voisines, amener des abcès, des perforations du ventre et s'échapper par l'ouverture de l'abcès. Nous ne saurions, sans empiéter sur le chapitre relatif aux corps étrangers dans les voies digestives, insister davantage sur ce point. Nous avons parlé des objets variés que des érotomanes se sont enfoncés dans lerec-
tum et dans les organes génitaux. Nous aurons occasion d'en citer d'autres exemples non moins curieux. Introduits violemment dans le sein de nos tissus, les corps étrangers provoquent une irritation plus ou moins vive suivant leur forme, leur volume, l'état poli ou rugueux de leur surface, etc. Cette irritation passe promptement à l'état de phlegmasie, et il s'en suit une sécrétion plus ou moins épaisse, séreuse ou purulente : alors plusieurs cas peuvent se présenter : ï° Tantôt l'orifice qui a servi à l'entrée du corps étranger se referme, et une fausse membrane ou kyste s' organisant autour, il reste emprisonné, là, où il s'est arrêté. 2° Tantôt par l'inflammation qu'il provoque, ou même sans inflammation évidente, s'il est grêle et aigu, comme une épingle ou Une aiguille avalées ou introduites à travers la peau, il amène une perforation dans laquelle il pénètre, tandis que les tissus ouverts se ferment derrière lui au fur et à mesure qu'il avance. Le corps chemine ainsi plus ou moins loin; s'il rencontre un organe creux il y tombe 5 s'il arrive à la peau, il la perfore et finit par s'échapper. 3° Enfin la suppuration peut l'entraîner au dehors.
Les aliments sont toutes les substances qui, introduites dans l'estomac, sont digérées et servent à la réparation des solides de l'économie. Ils agissent par leur quantité et leurs qualités. Uexcès habituel ou momentané de nourriture prédispose à une foule d'affections et détermine même immédiatement des irritations ou des inflammations de l'estomac et des intestins. G' est certainement une des sources les plus fécondes du grand nombre de maladies dont l'homme
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est si souvent atteint, comparativement aux animaux sauvages surtout, qui ne sont point soumis à son régime et à ses caprices.
L'insuffisance des aiiments condamne les hommes k une maigreur et à une faiblesse réellement maladives, ainsi que MM. Quoy, Gaimard et Lesson l'ont observé chez les Australiens dans les voyages de l'Astrolabe, de la Coquille, dirigés par M. Dumont-d'Urville, par M. Duperrey, et qu'on l'observe chez toutes les populations qui manquent d'une nourriture suffisante. (Voy. d'ailleurs Malthus, Essai sur le princ. de popul., 1809, et ma i%s., 1. 1, p. 336.)
Le défaut absolu d'aliments entraîne les effets décrits plus haut en parlant de la faim, p. 307.
Les mauvaises qualités des aliments produisent des effets relatifs à ces qualités, à l'habitude d'en faire usage, aux prédispositions individuelles. Ainsi les aliments plus ou moins salés, épicés, frais, fermentes, ou pourris, comme le fromage, le gibier, la choucroûte, nourrissent et se digèrent assez bien chez les hommes qui fatiguent et gagnent leur pain à la sueur de leur front. C'est un privilège que Dieu accorde à ceux qui suivent les lois de la nature qui sont les siennes. Mais les oisifs, les paresseux, les sybarites, les femmes, et les gens de cabinet qui manquent à ces lois, ceux-ci digèrent difficilement les aliments excitants et grossiers, et la vanité humaine est si ridicule qu'elle se vante fièrement de son incapacité, de son infirmité.
Les aliments animaux et surtout les viandes des animaux adultes sont plus longues et plus difficiles à digérer que les viandes blanches des jeunes animaux ou du poisson et surtout que les aliments végétaux, ainsi qu'on s'en est assuré par des expériences directes. (V. Lallemand, Thèse inaug. ; Londe, Hygiène, t.
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II, 1827, p. 16.) Les viandes faites apaisent aussi la faim pour un temps plus long, et donnent des forées et une capacité de travail beaucoup plus considérable. Les Anglais, qui sont des économistes éclairés, se sont assurés, par l'expérience et le calcul, que les ouvriers nourris de viande rendent plus de travail et d'ouvrage que les ouvriers mal nourris et alimentés avec des végétaux, et qu'il y a avantage à appliquer cette règle à l'industrie. Les minéraux, comme le sel que nous employons pour assaisonnement et ceux qui font partie des aliments, ne sont pas regardés par les auteurs comme des aliments. Je ne puis adopter cette opinion. Les minéraux entrent dans la composition de nos organes et surtout des os auxquels ils donnent leur solidité; nous en perdons par les sécrétions et l'économie ne peut pas plus s'en passer que d'éléments végétaux et animaux; pour ces motifs, je regarde comme aliments tous ceux qui sont nécessaires à la santé et à la vie.
Je n'entrerai pas dans plus de développements sur ce sujet. Ce volume a déjà pris une telle étendue que je suis même obligé de me resserrer davantage, pour ne pas sortir des bornes où je veux me renfermer.
Les boissons jouent dans l'alimentation un rôle beaucouptropimportantpournepas exercer une grande influence sur la santé. Elles varient d'ailleurs beaucoup suivant les lieux, parce que, bien que l'homme boive l'eau pure avec un grand plaisir quand il est très-altéré, il préfère partout une boisson sapide, même fort désagréable d'abord. Ainsi, tandis que dans les contrées tropicales on le voit user du tuai, du saguwet, qu'il tire du sagoutier aux Moluques, ou des vins de
coco, aux Moluques et aux Maldives, qui sont des liqueurs acidulées et sucrées, un peu fades, dans le nord il boit des macérations de sapin, de pain moisi, et même avec volupté de l'huile de cétacé.
Dans l'acte de la déglutition, les boissons peuvent occasionner quelques accidents; ainsi elles peuvent , comme on le dit , être avalées de travers, passer dans le larynx, la trachée-artère, les bronches, et déterminer une toux plus ou moins prolongée, et même une irritation plus ou moins vive, suivant la nature plus ou moins excitante du liquide ingéré. Abstraction faite de leur nature, les boissons agissent aussi par leurs propriétés physiques de chaud ou de froid. Nous avons déjà parlé des effets des liquides froids sur l'économie (p. 387), nous n'y reviendrons pas. Les boissons chaudes peuvent donner lieu à des brûlures des lèvres, du palais, de la langue, du pharynx, et même de l'œsophage. A une température élevée, mais supportable, elles produisent une certaine excitation générale et de la sueur. L'eau tiède, quand elle est pure, détermine des nausées, et peut même provoquer des vomissements.
D'après leur nature, les boissons peuvent être partagées en trois groupes : l'eau pure, l'eau additionnée de différentes substances animales, végétales ou minérales, par mixtion, infusion ou décoction (bouillon , limonades, thé, café, etc.); et enfin les liqueurs alcooliques.
1° De l'eau pure. Prise en trop grande abondance pendant le repas, elle trouble la digestion chez quelques individus et la favorise chez d'autres. Certaines personnes, et Haller lui-même, prétendent que l'abus des boissons aqueuses peut déterminer l'hydropysie; il est probable qu'on aura pris l'effet pour la cause, car tout le monde sait que dans les hydropysies il y
a ordinairement soif vive et appétence de l'eau pure et fraîche.
Relativement aux effets de l'eau suivant sa composition chimique, l'eau aérée renfermant quelques sels de chaux, et de l'acide carbonique à très-faible dose, est la meilleure et la plus digestive. Non aérée, et surtout distillée, elle est lourde, pèse sur l'estomac et retarde la digestion. Certaines eaux desourcespeu aérées et chargées de sels produisent souvent les mêmes effets ou même des coliques, de la diarrhée. On a accusé les eaux séléniteuses de favoriser la formation du goitre. M. Boussingauit a, de son côté, attribué cette maladie à l'action des eaux privées de Toxigène de l'air par différentes circonstances; M. Grange, aux eaux qui contiennent de la magnésie, et M. Chatin, aux eaux qui ne renferment pas trace d'iode.
Les eaux de puits, très-chargées de sels calcaires, ne conviennent pas et pourraient déterminer des accidents.
Les eaux de mares, d'étangs, sont bien plus dangereuses encore ; leur usage est souvent suivi de vomissements, de flux dysentériques, et même, au dire de quelques auteurs, d'accès de fièvres intermittententes (Boudin). Il arrive assez souvent que dans les marches, et surtout pendant la nuit, des soldats, se désaltérant à même les mares que l'on rencontre sur la route, avaient de petites sangsues qui, mordant les parois de l'estomac, provoquent des hématémèses plus ou moins abondantes ; cet accident n'est pas rare en Algérie.
L'eau de mer n'est pas potable ; outre son goût repoussant, elle provoque des vomissements , de la diarrhée: on l'emploie même comme purgatif après Tavoir clarifiée.
2° Boissons formées d'eau et de substances sapides. Nous ne parlerons que des boissons acidulées, du thé et du café, dont certains peuples font un usage si répété ; nous y joindrons le kava des Océaniens. Les solutions acides ne font mal que par leur température trop froide ou leur trop grande abondance. Les personnes nerveuses les supportent difficilement 5 elles en éprouvent des douleurs d'estomac, des troubles dans la digestion, des renvois acides ou aigreurs.
Le café, très-favorable chez certaines personnes et dans certaines circonstances, mais particulièrement dans les pays chauds, cause de l'insomnie et un état d'excitation quelquefois accompagné d'agitation, d'inquiétude et de malaise. On prétend que les personnes qui font abus de café éprouvent d'abord des maux d'estomac, puis des frissons, de la dyspnée, une sorte d'ébriété habituelle, de l'amaigrissement; que plus tard le malaise devient plus profond ; que les extrémités sont habituellement froides; qu'il y a de la céphalalgie, des troubles divers de la vue, des spasmes, des vertiges, des palpitations, ou bien, au contraire, un ralentissement des battements du cœur; que la marche est titubante ; que parfois même il y a des mouvements convulsifs. Ces phénomènes, très rares chez nous, ont été décrits par un médecin anglais, le docteur Colet (Archiv. gén. de méd., 2e série, t. III, p. 433. Paris, 1833). Y a-t-il là de l'exagération? Nous sommes disposé à le croire.
Le thé, mais particulièrement le thé vert, produit une action très-marquée sur le système nerveux, et même, chez certaines personnes, il provoque l'insomnie avec plus d'intensité encore que le café : je suis de ce nombre.
Le kava ou l'ara est une liqueur préparée dans plusieurs îles de l'Océanie, et surtout aux îles Tonga et
Hawaï, au moyen d'une racine mâchée et que l'on fait ensuite macérer quelques instants avec de l'eau. Certains insulaires font grand usage de cette boisson, qui, à part le dégoût qu'inspire sa préparation, est acre et assez désagréable pour ceux qui n'y sont point habitués; souvent aussi on la boit dans certaines cérémonies religieuses. Les buveurs de kava tombent , dit- on, dans l'amaigrissement et une sorte d'abrutissement analogue à celui des buveurs d'eau-de-vie.
3° Boissons fennentées. Les unes sont le résultat immédiat de la fermentation alcoolique, comme le vin, le cidre, la bière 5 les autres ont subi en outre une distillation, comme l'eau-de-vie, le rhum, le kirsch, le genièvre, etc.
Ces différentes boissons, prises à doses modérées, sont fortifiantes, réparatrices, et très-utiles chez les personnes qui se livrent à des travaux pénibles, et surtout au grand air. Le besoin s'en fait beaucoup moins sentir chez les personnes qui se livrent à des travaux sédentaires, les horlogers, les graveurs, les hommes de cabinet, les femmes, etc.. On les supporte beaucoup mieux par les grands froids que par une température élevée. Aussi sont-elles beaucoup plus usitées dans les pays septentrionaux que dans les régions du Midi. Moi qui , dans les conditions ordinaires de notre climat, puis à peine digérer l'eau rougie, je me souviens avoir pris avec plaisir, et sans le moindre inconvénient, quelques verres de punch au rhum dans l'air vif et froid des glaciers des Alpes.
Quand on a fait un usage modéré des boissons stimulantes fennentées, on éprouve un sentiment de douce chaleur à la peau; la face est colorée, l'œil brillant, animé, les idées semblent plus libres, on éprouve un sentiment de force , de bien-être , de
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gaieté, d'expansion, et suivant une expression heureuse on se sent vivre. Mais au delà de ce premier degré commencent des phénomènes d'un autre ordre et qui constituent une véritable intoxication, c'est Yivresse. Nous en parlerons tout à l'heure à propos de l'action des différentes substances qui produisent le même phénomène.
Ajoutons seulement ici, pour compléter ce que nous avons à dire des boissons fermentées stimulantes, qu'elles prédisposent aux affections aiguës et inflammatoires les personnes qui en font abus; que la bière donne lieu, dit-on, à des écoulements leucorrhéiques chez les femmes, et urétraux chez les hommes ; que le cidre détermine très-souvent de h diarrhée chez ceux qui n'y sont point habitués.
INFLUENCE DE L'AIR ATMOSPHÉRIQUE PUR, ET ABSTRACTION FAITE DE SA TEMPÉRATURE DÉJÀ ÉTUDIÉE.
L'air agit sur l'économie par sa composition chitaique, par sa densité, par ses courants, par sa sécheresse, par ses variations physiques et les matières qu'il renferme. Nous ne l'envisageons ici que sous le premier point de vue.
L'air libre et éminemment respirable est partout composé de 79 d'azote, de 21 d'oxigène et de traces d'acide carbonique. Plus la proportion de ses éléments s" éloigne de ce type, plus l'air est nuisible; et c'est l'augmentation de l'azote et surtout celle de l'acide carbonique qui l'altèrent le plus gravement.
L'air éminemment respirable est l'aliment indispensable de la respiration. Privé de cet air, ou n'en recevant pas incessamment du nouveau en quantité suffisante, l'homme s'asphyxie ou s'empoisonne par
de l'air atmosphérique. 435
les miasmes putrescibles qu'il répand par la peau, par les poumons, etc., dans l'air qu'il respire. Il est d'ailleurs difficile de déterminer en mètres cubes la quantité d'air nécessaire, parce que, se renouvelant toujours plus ou moins dans nos habitations, il nous en faut d'autant moins qu'il se renouvelle mieux. Cependant on estime cette quantité à au moins quarante-huitmètres cubes. (Tenon, voy. son Rapport à l'Académie des sciences.) Mais même avec ce chiffre, l'air doit être renouvelé. Aujourd'hui, dans la prison Mazas, les détenus ont dix mètres cubes d'air par individu et par heure, et il se renouvelle incessamment.
On a beaucoup parlé dans ces derniers temps des dangers du contact de l'air avec les plaies ; depuis assez longtemps J. Hunter avait noté la rareté de l'inflammation et de la suppuration dans les plaies qui ne communiquent pas avec l'air extérieur. Mais ce fait de physiologie pathologique a été exagéré par quelques ténotomistes, comme nous le verrons à propos des plaies. Dans une lettre adressée à l'Académie de médecine (fév. 1843), M. Malgaigne relate quelques expériences sur cette question. Après avoir pratiqué sur des animaux des sections musculaires très-étendues par la méthode sous- cutanée, déterminé même des fractures, il y insuffla une grande quantité d'air, et la réunion n'eut pas moins lieu avec rapidité et sans phlegmasie. De son côté, M. Sédillot, dans un travail spécial (Ann. de la chir. fr. et étrang., juillet 1343), fit voir que la guérison des plaies souscutanées tient à des conditions qui rentrent dans tout ce que l'on sait depuis longtemps sur les circonstances qui favorisent la cicatrisation. Nous reviendrons avec détails sur cette question en temps utile.
Les poisons sont les corps ou les substances qui, introduits dans l'économie par absorption en petite quantité, y causent des accidents graves et même !a mort. On range parmi les poisons des substances chimiques et caustiques qui ont pour effet de produire une violente inflammation et même la gangrène des tissus avec lesquels ils sont en contact et qui occasionnent un trouble notable dans la santé et assez souvent la mort, par le seul effet de réactions engendrées par ces phlegmasies. Ce sont des pseudo- poisons. Tout corps qui tue en n'agissant que mécaniquement ou chimiquement n'est pas un vrai poison ; autrement un lavement bouillant, un fer rouge plongé brutalement dans le ventre, comme on l'a vu, une vaste cautérisation de la peau qui entraînerait la mort seraient des poisons. Néanmoins, après cette explication, comme la plupart des poisons irritants et caustiques agissent aussi par absorption, nous suivrons l'ordre adopté par M. Orfila dans sa Toxicologie, parce qu'il convient mieux qu'aucun autre, en étiologie, où il importe surtout de faire ressortir l'action des causes des maladies.
Les poisons exercent leur action sur plusieurs ordres de parties. Celui-ci n'agit que sur la partie avec laquelle il est en contact, par exemple, l'acide sulfurique sur l'estomac; celui-là agit de la même manière, mais comme il est absorbé et porté par la circulation à tous les organes , lorsqu'il rencontre des parties spécialement sensibles à son action, il les trouble, les tourmente, les enflamme même; ainsi l'émétique, les cantharides, des purgatifs drastiques déposés sur une plaie peuvent causer des vomissements, des purga-
tions, du priapisme, et même enflammer les voies urinaires. Un autre porte son action, après avoir été absorbé, sur des organes moins circonscrits, sur le système nerveux, et par son intermédiaire trouble toute l'économie 5 enfin un autre altère le sang et empoisonne ainsi tous les organes.
Appliqués sur la peau, les poisons sont souvent impuissants ; s'ils le sont sur la peau dénudée de son épiderme, presque tous l'irritent, et surtout les irritants qui causent souvent les plus vives douleurs. Introduits dans l'estomac, ils causent, en outre, des vomissements et fréquemment de la diarrhée 5 dans les voies aériennes ils provoquent souventde la toux, de la suffocation ; en un mot, presque tous déterminent des effets locaux divers, suivant les parties sur lesquelles ils agissent immédiatement.
I. Poisons irritants. — Les poisons de cette classe mis en contact avec nos tissus y déterminent une souffrance très-vive, fréquemment d'atroces douleurs, une inflammation plus ou moins intense, souvent la cautérisation, Fescarrification des tissus d'où peut résulter la perforation des organes creux où ils ont été introduits , enfin des convulsions et de la fièvre. Les conséquences varient selon que les escarres sont molles ou sèches; ces particularités sont surtout importantes à noter pour l'estomac. Si les escarres sont molles elles se détachent promptement, et la solution de continuité qui en résulte livrant passage aux liquides renfermés dans l'estomac, il survient une péritonite promptement mortelle. Si, au contraire, l'escarre est sèche, l'irritation qui a lieu à la circonférence détermine parfoisdes adhérences entre lepoint mortifié et les parties voisines, de sorte que lorsque cette portion morte vient à se détacher, l'ouverture se trouve fermée par le fait de l'adhérence. Quand le toxique ir-
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ritant a été administré à haute dose, la violente inflammation qu'il détermine peut, par cela même, causer très-promptement la mort; du reste plusieurs substances, outre l'action locale qui est simplement irritante ou caustique, ont une action générale qui est fort différente de la première et qui constitue véritablement l'empoisonnement, dans le sens rigoureux du mot. Nous aurons soin de signaler ce double effet d'un même agent.
Quand une substance nuisible a été introduite dans l'économie, la nature peut se débarrasser par les vomissements et les selles de la portion non absorbée, et de l'autre par les sueurs, les urines et autres sécrétions; aussi beaucoup de personnes empoisonnées échappent- elles à la mort par les seuls efforts éliminateurs de la nature.
1° Poisons irritants minéraux. — Le phosphore détermine une violente inflammation de l'estomac, brûle, escarrifie les tissus, amène souvent des perforations ; les douleurs sont horribles, intolérables, accompagnées de convulsions violentes; la portion absorbée va exciter le système nerveux et les voies génito-urinaires ; de là les convulsions violentes et un priapisme très-douloureux. Assez souvent l'inflammation produite par la présence du phosphore dans l'estomac s'accompagne d'une sécrétion très-abondante de fluides albumineux qui se coagulent, enveloppent le poison et s'opposent aux progrès ultérieurs du mal. L'iode enflamme aussi très-violemment la muqueuse stomacale et l'ulcère ou la ramollit sans la gangrener; les symptômes sont ceux d'une violente gastrite, et de plus, comme dans le cas précédent, de fortes érections chez l'homme et des pertes utérines chez la femme. Dans un cas d'empoisonnement par l'iodure de potassium, M. Devergie {M éd. lég., t. III, p. 182; 2e édit.) a trouvé la mu-
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quense gastrique, ecchymosée, ulcérée, et le tissu sous-muqueux infiltré de gaz. — L'iode se retrouve dans le sang et les sécrétions, les organes en exhalent l'odeur. Enfin l'usage prolongé de cette substance peut occasionner un ensemble de phénomènes désignés sous le nom de phénomènes iodiques ou de saturation d'iode, caractérisés par l'accélération du pouls, des palpitations, une toux sèche et fréquente, de l'insomnie, la perte des forces, de l'amaigrissement, l'enflure des jambes, etc. Dans certains cas il y a une sorte d'hébétude avec marche chancelante que l'on appelle ivresse iodique. Le phthore corrode et détruit promptement les tissus et occasionne des douleurs atroces. Le chlore, beaucoup moins actif, détermine plutôt des ulcérations que des escarres.
Acides concentrés. — Corps très-irritants. Ils cautérisent, la bouche, la gorge, l'œsophage, y causent une constriction douloureuse, d'horribles douleurs d'estomac et d'entrailles qui donnent lieu à des convulsions, des vomissements violents, à l'aspect grippé de la face et à quelques autres symptômes, comme des selles sanguinolentes j L'acide suffurique enflamme et charbonne les tissus, macule les lèvres et la muqueuse buccale de taches noires. L'acide nitrique donne lieu à des vomissements de matières jaunes puis noirâtres, d'une odeur particulière ; la bouche est marquée de taches jaunes, la muqueuse stomacale, mais surtout celle de l'œsophage, est transformée par places en un enduit gélatineux et savonneux. L'acide chlorhydrique produit des effets chimiques analogues; des vapeurs blanches, épaisses et piquantes sont exhalées par la bouche et les narines. Il paraît agir sur le cerveau ; on trouve des injections sanguines et un épanchement de sérosité dans les ventricules de cet organe. L'empoisonnement par l'acide oxalique, très-commun
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en Angleterre, offre des caractères spéciaux qui ont été surtout très-bien étudiés par Christison. Le contact avec la muqueuse gastrique ne produit ni ulcérations, ni escarres, mais des injections sanguines très-marquées, des ecchymoses, des boursoufflements, un ramollissement gélatiniforme. Cet acide agit aussi, après absorption, sur le système nerveux d'une manière très-marquée, et l'on voit survenir du fourmillement dans les membres, une sorte d'engourdis^ sèment et de paralysie, ou bien au contraire des soubresauts, des secousses tétaniques. L'acide tartrique, quoique l'on ait dit le contraire, peut occasionner la mort; un fait rapporté il y a quelques années par le Journal de pharmacie d'Edimbourg l'a démontré. Il en est de même de l'acide acétique. Je n'ajouterai rien sur les acides phthorique et hydrophtlwrique. Us agissent à peu près comme les substances dont nous avons déjà parlé, mais on n'a que très-rarement lieu d'en observer les funestes effets sur l'homme.
A l'état gazeux, certains acides, le sulfureux et le nitreux, peuvent produire encore une action irritante très-considérable; mais alors c'est le poumon qui reçoit le poison et en supporte surtout les effets ; il s'enflamme, et, chose très-digne de remarque! quel que soit le mode d'introduction de ces gaz dans l'économie , les intestins participent à l'inflammation, comme les voies urinaires lorsqu'on introduit des cantharides dans l'estomac. Ainsi un épicier étant resté avec son chien, pendant quelque temps, dans un magasin où. se trouvait du gaz nitreux en grande quantité, le chien mourut, et à l'examen de son corps on trouva, non-seulement une pneumonie bien caractérisée, mais encore une véritable gastroentérite. Ce fait tend à prouver que les poisons absorbés, entraînés partout par la circulation, agissent
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alors plus particulièrement ou mèrpe exclusivement sur les organes spécialement sensibles à leur action»
Alcalis concentrés. — Ils produisent des effets analogues à ceux des acides forts dont nous venons de rappeler les ravages sur nos tissus. Ainsi la potasse produit des escarres molles et très-souvent la perforation de l'estomac : le sang est fluidifié dans ses vaisseaux. Outre les accidents déjà tant de fois décrits, on observe encore une notable altération des facultés intellectuelles qui démontre que cet alcali a été absorbé et qu'il attaque le cerveau d'une certaine manière. La soude, la chaux et les composés suivants produisent des ulcérations, des ramollissements des muqueuses avec les symptômes ordinaires des irritants; mais certaines substances produisent quelques phénomènes spéciaux que nous allons rapidement énumérer. Par' le sulfure de fotasse le malade exhale par la bouche une forte odeur d'oeufs pourris ; les matières vomies sont jaunes ou verdâtres. 11 y a pouls irrégulier, convulsions, raideur des membres ; souvent la mort est précédée de tétanos, de coma et d'une coloration violette de la face et des extrémités. — Le nitrate de potasse, outre l'effet local, cause des syncopes, des convulsions fixes. — Le chlorure de potasse et Veau de javelle déterminent une rigidité générale du corps, comme M. Devergie en cite un exemple (Méd. lég.y t. III, p. 231). — La blanjte entraîne des paralysies partielles ou générales du corps, une suspension de la respiration.— V ammoniaque et ses principaux composés enflamment et ulcèrent les parties qu'ils touchent.
Les mercuriaux sont des poisons très-actifs et dont on a souvent l'occasion de constater les funestes effets. C'est le deuto-chlorure de mercure (sublimé corrosif) qui est le plus actif de ces composés et le
plus fréquemment employé comme toxique. Son ingestion produit les mêmes effets que celle des acides forts : rougeur ou ulcération de la muqueuse gastrique, mais sans escarres, et de plus, saveur acre et styptique avec resserrement a la gorge, de la salivation, un ralentissement notable du pouls et de la respiration, un refroidissement général et même une insensibilité de la peau, quelquefois des érections, etc. Le mercure en vapeur ou à doses fractionnées, dans le traitement de la syphilis, produit la stomatite, la salivation, l'hydrargirie, le tremblement et une diathèse particulière.
Amimoniaux. — Ici l'effet général dû à l'absorption esi des plus évidents. Nous ne parlerons que du îartrate antimonié de potasse (émélique). Il produit sur les intestins de la rougeur, de l'inflammation, des ecchymoses et parfois une inflammation pustuleuse, comme une emplâtre d'émétique appliqué sur la peau. Les poumons sont souvent trouvés dans un état d'hépatisation. Les symptômes locaux sont ceux dont nous avons déjà parlé, auxquels se joignent, par l'effet de l'absorption, un état d'affaiblissement et de prostration extrêmes, des vertiges, une tendance aux lipothymies, des syncopes, le ralentissement du pouls et de la respiration, le refroidissement des extrémités et même de la surface du corps. C'est à cet ensemble de symptômes où prédomine l'affaissement des forces que l'école italienne de Rasori a donné le nom dhyposthénisation, assez bien justifié, il faut en convenir, par la nature des accidents observés.
Les arsem'cawa; sontles poisons dont on observe le plus souvent les ravages. L'acide arsénieux est l'arme de prédilection des empoisonneurs. Aussi cette substance a-t-elle été l'objet de recherches incessantes et de discussions animées de la part des toxicologistes. Du
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reste, les phénomènes déterminés par l'ingestion de l'acide arsénieux ne diffèrent pas sensiblement de ceux que produisent les divers corps vénéneux que nous venons de passer en revue. Il agit localement comme irritant, mais c'est surtout par l'absorption qu'il entraîne la mort.
Le plomb et ses composés, à une dose un peu élevée, plusieurs grammes, par exemple, produisent, assuret-on, le gonflement du cerveau et des plilegmasies sans escarres de la muqueuse gastrique; le malade éprouve une saveur styplique et sucrée à la gorge, avec douleurs épigastriqùes, nausées, hoquets et autres symptômes de gastrite suraiguë; plus tard, il y a resserrement des intestins. À petites doses fractionnées, il cause les affections connues sous les noms de colique, douleurs, encéphalopathie, délire, épilepsie, coma, paralysie saturnine.
Cuiure et ses préparations. — De tous les sels cuivreux celui qui produit le plus souventl'empoisonnement est le vert de gris (acétate ou carbonate de cuivre). Les viscères sont enflammés et parfois corrodés par ces substan%es-, le malade éprouve une saveur cuivreuse et styptique à la gorge, et parfois même une clysphagie convulsive, des vomissements abondants, une douleur intolérable d'entrailles, des déjections sanguinolentes. La bouche est sèche et la soif ardente, etc.
Le nitrate d'argent et quelques sels d'or sont encore des poisons irritants et caustiques.
2° Poisons irritants végétaux. — On peut en former deux groupes : 1° le premier comprend la racine de bryone, la renoncule acre, l'élaterium, le garou, l'euphorbe, la staphysaigre, la rue, la sabine, la chélidoine, le rîius radicans, la créosote, etc. Ces substances sont éminemment irritantes, elles enflamment violemment les organes avec lesquels elles sont en con-
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tact, mais bienpeusontsusceptiblesdedonnerlieuàde la gangrène. La mort survient par gastrite suraiguë. 2° Dans le second groupe nous rangeons le jalap, la scammonée, l'aloes, la coloquinte, la gratiole, la gomme gutte et autres drastiques, qui, à très-fortes doses, enflamment moins l'estomac que les intestins et déterminent une entérite avec superpurgation des plus violentes.
3° Poisons irritants animaux. — Les cantkarides en poudre, introduites dans l'estomac, déterminent tous les symptômes d'une violente inflammation, et de plus, après absorption, une action spéciale vers les organes génito-urinaires ; de là une strangurie très-douloureuse, avec émission de quelques gouttes d'urine rouge et parfois sanguinolente, souvent priapisme opiniâtre et très-douloureux, ardeur extrême vers la vessie et le long de 1 urètre. Souvent il se forme dans la vessie des pseudo-membranes, comme j'en ai cité un exemple dans mon Traité de pansement et sur lesquelles M. Morel-Lavallée a surtout attiré l'attention clans ces derniers temps. A ces symptômes se joint tantôt un affaissement profond, avec syncopes et état comateux, ou bien, au contraire, de l'exaltation, parfois une sorte d'hydrophobie, le délire, etc. La mort vient le plus ordinairement mettre un terme à tant de souffrances. A l'autopsie on trouve la muqueuse gastrique, rouge, ecchymosée, mais sans ulcération, sans perforatiou. Les organes génito-urinaires offrent aussi très-souvent des traces évidentes de phlogose et même, comme l'a vu Cabrol, le pénis peut être gangrené.
Certains animaux, les moules, par exemple, produisent sur l'économie certains effets spéciaux, mais qui ne ressemblent pas à ceux que nous venons de décrire. L'action des moules, par exemple, est de donner
lieu à une véritable indigestion avec éruption d'urticaire à la surface du corps.
Dans les cas d'intoxication mentionnés jusqu'à présent nous n'avons parlé que des effets aigus, primitifs. Mais bien souvent, quand le malade ne succombe pas dans les premières périodes, quand il guérit des phénomènes de l'empoisonnement proprement dit, les désordres occasionnés par la substance toxique sur les viscères et notamment sur l'estomac, laissent ceux-ci dans un tel état d'altération que le jeu de leurs fonctions est pour jamais entravé. Les digestions ne peuvent s'accomplir, le sujet reste dans un état de langueur et de faiblesse extrêmes ; il maigrit, le visage prend une teinte pâle ou plombée ; il y a une constipation opiniâtre, souvent des vomissements de lambeaux membraneux provenant de la muqueuse digestive, qui se détachent par plaques, d'une horrible fétidité ; enfin, le malade finit par s'éteindre dans le plus affreux marasme, au bout d'un temps plus ou moins long.
II. Poisons narcotiques. — On appelle poisons narcotiques ceux qui affaiblissent les fonctions du système nerveux au point de les anéantir, et de plonger l'individu empoisonné dans un état de torpeur, d'engourdissement (vapxry) profond. Parfois ces symptômes sont précédés ou accompagnés de phénomènes d'excitation et même d'irritation. Les substances que produisent ces effets sont exclusivement tirées du règne végétal, et elles sont beaucoup moins nombreuses que celles de la classe précédente. On cite surtout l'opium et l'acide cyanhydrique.
Opium. — On le donne comme le type des substances narcotiques; son action, néanmoins, n'est pas toujours stupéfiante. Opium me lierclè non sedat, disait Browja, je crois. Aussi beaucoup d'auteurs, exami-
llkb CHAPITRE X. — CAUSES DES MALADIES.
nant la manière dont les choses se passent dans l'empoisonnement par les opiacés, admettent-ils une stimulation primitive avec afflux de sang vers le cerveau, et alors ils attribuent à uoe sorte d'ivresse analogue à celle des liqueurs alcooliques, l'état de narcoîisme qui succède. Quoi qu'il en soit de ces opinions, voici en peu de mots ce qui se passe quand on a pris une dose d'opium assez élevée pour être nuisible (de 10 à 15 centigrammes), mais non encore suffisante pour donner la mort. Le sujet éprouve de la pesanteur de tête, ou même de la céphalalgie, des vertiges 5 les facultés intellectuelles sont troublées, parfois exaltées jusqu'au délire; les organes génitaux participent assez souvent à cet état d'exaltation; le pouls est large, plein et fréquent; la peau est chaude et prurigineuse, la démangeaison estquelquefois poussée à un point extrême; il peut même y avoir des éruptions papuleuses ou vésiculeuses à la surface du tégument. A ces phénomènes d'excitation bien manifeste succède un engourdissement, puis un sommeil lourd et profond dans lequel les sujets restent plongés pendant six, huit, dix ou même quinze heures, puis, au réveil, malaise, accablement, soif vive, et souvent céphalalgie.
Il est des personnes, et ce vice est très-répandu dans tout l'Orient, qui recherchent comme une volupté suprême l'engourdissement que l'opium procure. Cette sensation n'est pas sans charmes, comme je m'en suis assuré par moi même, bien que l'opium cause des nausées désagréables. Mais l'habitude pourrait bien émousser chez les Orientaux ce dernier effet, comme elle le fait pour tant d'autres substances. Rien de plus funeste que cette habitude, à ce qu'il paraît. On assure que les fonctions, et surtout celles de l'intelligence, s'affaiblissent, que l'on tombe, dans
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une sorte de stupidité et d'idiotisme; que le visage est pâle, boursoufflé, tout le corps dans un état de marasme profond; que la démarche devient chancelante, et que l'individu meurt dans un état de décrépitude anticipée.
A haute dose, l'opium produit des vomissements. La bouche est sèche; il y a une soif très-vive, de la constipation; la sécrétion urinaire est quelquefois suspendue. La face est pâle ou violacée, les yeux injectés de sang, ouverts, immobiles, avec une pupille tantôt resserrée, tantôt, au contraire, largement dilatée. Le corps et les membres sont dans la résolution ; la respiration est ordinairement pénible, stertoreuse; le pouls, le plus souvent, est dur, petit et serré. Les facultés intellectuelles sont comme abolies ; de temps en temps on observe des secousses convnlsives, la respiration s'embarrasse déplus en plus, et le sujet succombe fréquemment par une véritable asphyxie avec lésion de l'innervation.
Les effets produits par les composés et les préparations d'opium, tels que la morphine et ses sels, sont tellement semblables à ceux que nous venons d'indiquer pour l'opium entier, qu'il n'est pas besoin d'y insister d'une manière spéciale. Cependant ces corps sont moins nauséeux.
La belladone produit des vertiges, une faiblesse extrême avec engourdissement, des défaillances, des nausées, des vomissements, dilatation constante et immobilité de la pupille, avec exaltation toute spéciale du cerveau, avec visions bizarres, fantastiques, hallucinations, parfois même gesticulation ; aphonie ou du moins difficulté d'articuler les sons, pouls petit, faible, et enfin un état comateux, souvent mortel, termine la scène.
La jusquiame cause des symptômes qui ne diffèrent
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pas sensiblement de ceux que nous venons de décrire pour la belladone. La dilatation elle-même de la pupille et les hallucinations se rencontrent dans les deux cas. La morelle, la laitue viveuse produisent des effets analogues.
L'acide cyanhydrique est sans contredit le plus violent de tous les poisons connus; pur et à la dose de quelques gouttes, il donne instantanément la mort à un chien robuste 5 étendu d'eau, la mort est moins prompte. On voit alors survenir d'abord un tremblement général, un état comme tétanique de tout le corps, puis un affaissement profond avec dilatation de la pupille, refroidissement généra), respiration labo* rieuse, stertoreuse, souvent écume à la bouche et odeur d'amandes amères, quelques alternatives de spasmes et de résolution des membres, et enfin la suspension complète de la respiration, et la mort par asphyxie et par lésion profonde de l'innervation. L 'eau de laurier-cerise et les amandes amères peuvent occasionner des accidents semblables.
Dans ces différences sortes d'empoisonnement par les narcotiques, les lésions cadavériques offrent les plus grandes analogies; ce sont quelquefois des traces de phlegmasie intestinale, mais surtout un engouement plus ou moins marqué du poumon, une congestion sanguine très-prononcée de l'encéphale, et la coloration noire avec fluidité du sang. Il y a donc là manifestement une affection générale de l'innervation, de la respiration et de la circulation des plus graves, due à l'absorption de la substance vénéneuse.
On pourrait encore rapporter aux narcotiques le vin pris en excès, les alcooliques à haute dose, l'éther, le chloroforme, et même le haschish d'Egypte.
III . Narcotico-acres. — Cette expression est assez vague; elle est destinée à faire entendre que les poi-
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sons compris dans cette classe exercent la double action des deux classes précédentes, qu'ils sont à la fois irritants et stupéfiants du système nerveux, double propriété que nous avons déjà constatée dans les narcotiques. Cette troisième division des poisons doit par conséquent, autant que l'ensemble des affinités naturelles le permet, recevoir les narcotiques les plus irritants. On conçoit d'ailleurs que certains auteurs rangent parmi les narcotico acres des substances que d'autres placent au rang des narcotiques proprement dits, la belladone, par exemple. La confusion de la science tient alors à la confusion des choses.
Les principaux poisons regardés comme réellement narcotico acres sont les suivants, et ils déterminent les effets que nous allons indiquer pour chacun.
Aconit-napel. Céphalalgie, vertiges, nausées et vomissements, constriction tétanique des mâchoires, dilatation des pupilles, boursouflement de la face, délire très-marqué, sueurs froides, affaiblissement profond qui se termine ordinairement par la mort. — Ellébore noir. Douleurs abdominales très-violentes, irrégularité du pouls et de la respiration, perturbation profonde, mouvements convuîsifs. — Colchique. Dysphagie avec resserrement spasmodique à la gorge, roideur tétanique, selles abondantes, etc. Les champignons, la digitale, le tabac, la ciguë, la cévadille, Vœnanthe, la scille produisent des accidents analogues.
Dans ces différents cas, les lésions trouvées dans l'appareil digestif sont en rapport avec la marche de la maladie. Si la mort est survenue promptement, on ne trouve que des traces à peine appréciables de phlegmasies, tandis qu'elles sont plus apparentes si la matière toxique a séjourné quelque temps dans les voies gastriques ; il peut même y avoir des points gangrenés. Du reste, on rencontre fréquemment une
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fluidité très-remarquable du sang, qui est noir et accumulé dans le système veineux, un engouement du poumon et des signes de congestion encéphalique, qui décèlent et l'action du poison sur toute l'économie et la mort par lésion de l'innervation de la circulation, et par asphyxie.
La noix vomique et ses principes actifs, la strychnine et la brucine, peuvent être comptés parmi les substances vénéneuses les plus actives ; le genre de mort est ici très-caractéristique. Ce sont des accès de tétanos d'abord alternatifs, puis la contracture devient permanente, le thorax est immobile, et la mort survient par lésion de l'innervation de la circulation et par asphyxie, comme dans le tétanos ordinaire. Ici l'absorption est tout, car ce poison placé dans le tissu cellulaire agit avec la même promptitude et de la même manière. A l'autopsie, on trouve les poumons et le cœur gorgés de sang noir; la substance cérébrale est aussi très-fortement injectée : plusieurs auteurs disent avoir trouvé des traces de myélite. La. fève de saint Ignace, Vupastienté, la fausse angusture, renfermant de la brucine ou de la strychniue, tuent de la même manière que la noix vomique.
Le seigle ergoté a également des effets qui lui sont propres et qui se manifestent sous deux formes différentes. 1° L'empoisonnement débute par des fourmillements, des sensations, des douleurs parfois atroces dans les membres., bientôt suivies de contractions des doigts et des orteils 5 puis surviennent des vertiges, de la stupidité, enfin, des convulsions avec roideur des membres : c'est Vergotisme convulsif. 2° Dans le second cas, il y a d'abord de la douleur et de la chaleur aux extrémités inférieures, auxquelles succèdent le refroidissement, la lividité de ces mêmes parties, qui deviennent insensibles et enfin se sphacèlent. Cette
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forme constitue Yergotisme gangreneux. Ces deux formes sont vraies, mais elles sont insuffisantes. 3° Dans certains cas, il y a impuissance profonde de l'intelligence, paralysie des sens et même des muscles. 4° Enfin, on voit se développer des inflammations viscérales, souvent gangreneuses, et des altérations profondes. (V. Ergot, Dict. des se. mèd., par Renauldin.)
Acide carbonique, vapeur du charbon, émanation des cuves en fermentation, gaz de l'éclairage, s-*- Le gaz acide carbonique et l'oxide de carbone qui se dégagent dans ces différentes conditions, sont rangés parmi les narcolico-âcres à cause de l'analogie deleurs effets sur l'économie. Ils donnent lieu à de la céphalalgie, avec bourdonnements d'oreilles ; à des troubles de la vue et des autres sens, à de la tendance au sommeil, à des affaiblissements des forces musculaires, à des ralentissements de la circulation et enfin à la mort par asphyxie. Quand le sujet a succombé rapidement, on trouve le sang rouge vermeil; autrement, les lésions sont celles qui caractérisent ordinairement l'asphyxie.
Influence des substances enivrantes et anesthésiques. -— Nous réunissons sous le même titre les différentes substances qui produisent sur l'économie un ensemble de phénomènes caractérisés par une première période d'excitation et une seconde d'abattemeni, de prostration, d'engourdissement, d'insensibilité, de perte de l'intelligence et de sommeil profond. Ces substances agissent après avoir été ingérées dans l'économie sous forme de liquide (les boissons alcooliques), ou par les voies respiratoires, sous forme de vapeurs (les anesthésiques tels que l'éther et le chloroforme) ; elles produiraient d'ailleurs des effets analogues., si on les introduisait par d'autres voies. Comme les effets causés par ces deux ordres de
substances ne sont pas identiquement les mêmes, nous les étudierons séparément.
Effets des boissons fermentées alcooliques. — Nous avons déjà parlé plus haut des phénomènes d'excitation qu'elles déterminent à doses modérées; nous allons parler ici des effets qui résultent de l'abus que l'on en peut faire. Ils sont de deux sortes, primitifs et consécutifs, ou, si vous voulez, immédiats et médiats. Accidents primitifs : ils constituent l'ivresse. — lre Période. — La face est rouge, les yeux sont injectés, brillants; les idées riantes et sous le charme des illusions du bonheur ; par suite l'homme se livre à un bavardage incohérent, ridiculement passionné; il peut y avoir aussi exaltation jusqu'à la fureur, jusqu'au délire; d'autres fois, au contraire, l'ivrogne tombe dans une sorte de tristesse morose et fait avec un grand sérieux et un air de conviction profonde les raisonnements les plus absurdes et les plus extravagants ; il moralise et prêche la sobriété en demandant encore à boire. A ce moment la vue et les autres sens se troublent, la sensibilité à la douleur est très-obtuse, la marche de l'ivrogne est chancelante; il ondule d'une muraille à l'autre des rues. Cet état dure environ un jour, et ne se dissipe guère qu'après un sommeil de plusieurs heures.
2e Période. — Si, arrivé à cet état, on continue de "boire, la langue s'épaissit et balbutie à peine quelques paroles sans suite; l'œil s'éteint, l'engourdissement général augmente, et bientôt une prostration et une insensibilité profondes s'emparent de l'ivrogne qui tombe sans connaissance et sans mouvement, dans un véritable coma, avec respiration ronflante et comme stertoreuse; il est ivre-mort. Cet état dure de quinze à vingt heures ou même plus, avec un sommeil carotique. Dans quelques cas, la respiration s'embar-
rasse, le corps se refroidit, les poumons se congestionnent et le sujet meurt par asphyxie.
Les différentes boissons fermentées ne produisent pas une ivresse tout à fait identique. Ainsi celle du vin, mais surtout des vins mousseux est, à sa première période, gaie, vive, sémillante, animée. Celle des vins très-généreux, plus violente, plus fougueuse; celle de la bière est lourde, pesante, très-pénible, souvent accompagnée d'indigestion. Les liqueurs alcooliques distillées donnent lieu à une ivresse trèsprompte, accompagnée d'une exaltation extrême et suivie d'un malaise beaucoup plus grand.
Accidents consécutifs. — Lorsque les excès alcooliques se répètent souvent, il en résuite, dans le caractère et la santé de l'individu, des phénomènes très-remarquables. Quelquefois il tombe dans un état de tristesse, de morosité habituelle ; d'autres fois, il est gai, jovial, mais avec une nuance d'imbécilité, ou bien, enfin, taquin, querelleur, méchant. Il éprouve une fatigue continue, de la pesanteur et de la difficulté dans les idées; plus tard, c'est un véritable abrutissement exprimé par l'état de la physionomie : les yeux sont rouges, mais éteints, le regard est vague, les joues sont flasques, le teint est livide, plombé, souvent couperosé, la lèvre inférieure pendante; il y a du dégoût pour les aliments, des coliques, de la diarrhée habituelle, parfois avec des alternatives de constipation ; les forces sont abattues, la démarche est alourdie, il peut même y avoir une sorte de fièvre permanente. Ces accidents se montrent surtout chez les buveurs d'eau-de-vie, qui sont pâles, amaigris, et présentent à la longue les traits d'une vieillesse prématurée.
Les hallucinations, la folie, sont causées très-fréquemment par l'abus des boissons alcooliques. Eu
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réunissant aux relevés déjà recueillis par M. Parchappe (Recherc. siat. sur les causes de la folie, Rouen, 1839), le travail plus récent de M. Hévolat (ouv. cit.), nous trouvons que sur onze mille six cent soixanteun cas d'aliénation, l'ivrognerie habituelle se trouve huit cent quarante-trois fois comme cause. En rangeant, comme l'a fait M. Parchappe, les causes de la folie par ordre de fréquence, elle est en tête chez l'homme, et occupe le sixième rang chez la femme. Cette folie est quelquefois furieuse, d'autres fois c'est une monomanie, homicide ou suicide, ou bien, enfin, c'est l'idiotisme, la démence et la paralysie générale. Dans des cas plus heureux, on observe un état particulier et passager, caractérisé par un tremblement, des mouvements convulsifs, avec hallucination et trouble des facultés intellectuelles, c'est la chorée des ivrognes ou delirium tremens. La répétition des accès de delirium tremens amène souvent la folie chronique, la démence et la paralysie.
Enfin, il peut survenir chez les ivrognes, mais plus particulièrement chez les buveurs d'eau-de-vie, un phénomène fort singulier et que plusieurs auteurs ont révoqué en doute ; je veux parler des combustions spontanées. Le corps tout entier, à l'exception de quelques pièces osseuses, se réduit en charbon, par l'effet d'une combustion dite spontanée et dont le mécanisme est inconnu. Cette combustion peut-elle réellement être spontanée? Un fait, publié par un chirurgien militaire, M. Bubbe-Liévin, tendrait a le faire croire, mais, dans les autres cas, on a pu constater que le corps humain avait été en contact avec un corps en ignition : flamme d'un foyer, lampe, bougie, etc. De cette étrange combustion, il ne reste qu'une matière grasse," fétide, une suie puante et pénétrante, et un charbon onctueux et léger. Le phé-
nomène de la combustion spontanée a été surtout étudié par M. Devergie, dans sa Médecine légale (t. II). Influence de l'éiher. — A plusieurs époques des chirurgiens ont cherché des moyens d'émousser la douleur des opérations. C'est dans ce but qu'ils ont conseillé l'emploi d'une ligature fortement serrée audessus, du point où un membre doit être amputé, afin d'engourdir les nerfs au-dessous, par la compression qu'on leur fait subir. On a quelquefois essayé les narcotiques. Ainsi, j'ai pratiqué, en 1833, et presque sans douleur, l'extirpation d'une tumeur encéphaloïde du sinus maxillaire, chez un enfant que j'avais engourdi avec du sirop diacode pour me mettre en garde contre ses mouvements, et l'enfant n'a ni bougé, ni crié. (Gerdy, Traité des polypes, obs. 33e, p. 32.) Au total, ces divers procédés étaient généralement abandonnés ou très-peu en usage lorsque, tout à coup, on vint annoncer qu'on avait trouvé le moyen de paralyser la douleur.
Voici, en peu de mots, l'historique de cette découverte : on savait depuis longtemps que la vapeur d'éther sulfurique produit, quand elle est inspirée en assez grande quantité, une sorte d'engourdissement ou de stupeur ; mais personne n'avait eu l'idée de mettre à profit cette propriété pour endormir la sensibilité chez les opérés. G' est au docteur Jackson, chimiste à Boston, qu'appartient tout entier l'honneur de cette application, honneur qui serait plus pur encore si, malheureusement, l'auteur n'y avait joint un moment une pensée de spéculation et de monopole. M. Jackson communiqua sa découverte à M. Morton, dentiste ; celui-ci pratiqua l'avulsion de dents malades sur quelques personnes auxquelles il avait fait respirer de l'éther à l'aide d'un appareil particulier, et il put ainsi réaliser la fameuse promesse des arra-
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cheurs de dents, sans douleur!... MM. Jackson et Morton s'empressèrent de prendre des brevets d'invention, et ils firent quelques expériences en présence des chirurgiens les plus distingués de Boston. Mais il est difficile de dissimuler la présence de l'éther; ce liquide se trahit bientôt par son odeur, et le secret se trouva ainsi très-promptement éventé. Dès le mois d'octobre 1846, MM. Bigelow, Warren, Heyward, et quelques autres chirurgiens d'hôpitaux, pratiquèrent diverses opérations graves sur des sujets engourdis par les vapeurs d'éiher, et avec un succès complet. Le bruit en vint à Londres, où les mêmes tentatives furent répétées avec le même résultat; puis à Paris ; et ici quelques journaux se disputèrent la gloire d'avoir les premiers répété ce qu'avaient déjà fait nos confrères de Boston, de Massachusetts et de Londres, comme ce sonneur d'un sermon de Bourdaloue qui était tout fier d'avoir sonné pour ce sermon.
Alors, sur une réclamation de M. Ducros, à l'Académie des sciences, M. Elie de Beaumont rappela les droits de M. Jackson, et MM. Velpeau, Serres, Roux, prirent part à la discussion sans pouvoir encore rien dire de précis sur l'action de l'éther, ni rien affirmer. (V. compte-rendu du 18 janvier 1847.) A la séance suivante, le 25 janvier, MM. Roux et Velpeau annoncèrent qu'ils s'étaient assurés sur plusieurs opérés de l'action anesthésique de l'éther. M. Laugier fit connaître des faits semblables. De mon côté, je communiquai à la même séance le résultat de recherches faites d'abord sur moi-même, et enfin sur des malades que je venais d'opérer. Voici cette communication :
«Mes premières expériences furent exécutées avec un appareil imparfait, et je n'obtins aucun résultat remarquable. Mais M. Charrière m'ayant apporté, le
21 janvier (1847) au matin, un appareil plus parfait, j'ai pu reprendre ces expériences avec plus de succès. Voici leurs résultats :
« Je me suis soumis à des inspirations d'air chargé d'éther, au moyen d'épongés baignant dans une couche de quatre à cinq millimètres de ce fluide. Je respirais par un tube de douze millimètres de diamètre, dans un flacon à deux tubulures, d'un litre et demi de capacité. Le picotement que j'éprouvai dans la gorge et la~trachée-artère me causa d'abord de la toux et de la suffocation ; mais étant bien résolu à y résister, je triomphai promptement de ce petit obstacle. Les picotements et la toux me parurent s'apaiser sous l'influence assoupissante des aspirations éthérées.
« Dès ce moment, je ressentais déjà de l'engourdissement à la tête, un engourdissement avec chaleur, comme si des vapeurs alcooliques et enivrantes me montaient au cerveau. Cet engourdissement se répandit promptement partout , et d'abord aux pieds et jusqu'aux orteils, puis aux jambes et en même temps aux bras, ensuite aux reins et aux organes de la génération. Il croissait rapidement a chaque inspiration ; il était accompagné, dans les organes sensibles, d'une sensation de fourmillement, de tremblottement ou de vibration semblable à celle qu'on éprouve en touchant un corps vibrant, une grosse cloche qui résonne. L'ensemble de ces deux sensations, parvenues à leur apogée, est une impression obtuse, très-agréable et remplie de volupté, une impression analogue à celle de l'ivresse, autant que j'en puisse juger pour m'être quelquefois trouvé sous l'influence d'une ivresse commençante, produite par la bière et le vin nouveau. L'engourdissement causé par l'éther est encore analogue à celui que donne l'hydrochlorate de morphine ; celui de l'opium, si délicieux pour les voluptueux de
l'Orient, doit être analogue aussi, quoi qu'il soit pour moi peu agréable par les nausées qu'il provoque. C'est cet engourdissement qui, en émoussant la sensibilité tactile générale, diminue la douleur pendant les opérations.
« La vue n'a pas été sensiblement modifiée par cet engourdissement, car j'ai lu des caractères philosophie à une faible lumière, dans un moment où j'étais fort engourdi.
« L'ouïe a été plus altérée. L'audition devient de moins en moins distincte à mesure que l'ivresse augmente 5 elle devient de plus en plus claire et plus nette à mesure qu'elle se dissipe, en sorte qu'on croirait entendre des bruits qui s'obscurcissent parce qu'ils s'éloignent, et qui s'éclaircissent ensuite parce qu'ils se rapprochent. Cependant les sons semblent d'autant plus retentissants dans les oreilles que l'engourdissement est plus profond (sans être complet) ; mais cette intensité ne les rend pas plus clairs.
« Je me suis assuré que les sensations de l'odorat, du goût, du tact proprement dit, du chatouillement, n'étaient point paralysées par l'engourdissement général que j'éprouvais 5 mais je me sentais les paupières pesantes, l'envie de dormir et surtout de m'abandonner aux charmes dont j'étais enivré.
«Cependant, soit parceque ces phénomènes avaient acquis le maximum de leur développement, ce que j'ai peine à croire, soit parce que je voulais absolument m'observer jusqu'au dernier moment , je ne me laissai point aller à la tentation de m'abandonner aux séductions qui me charmaient, et je ne m'endormis pas. Je continuai donc à m'observer, et comme je venais d'examiner mes sensations, je portai mon attention sur mon intelligence. Je remarquai de suite qu'à l'exception des sensations vibratoires d'engourdisse-
ment qui rendaient mes sensations tactiles générales et la douleur obtuses; qu'à l'exception des bourdonnements d'oreilles qui m'empêchaient de distinguer nettement ce que j'entendais, mes perceptions, mes pensées étaient très-nettes, et mon intelligence parfaitement libre. Mon attention était aussi très-active, ma volonté toujours ferme, si ferme que je voulus marcher et que je marchai, en effet, pour observer l'état de ma locomotion. Je reconnus alors que la musculation est un peu moins sûre et moins précise dans ses mouvements, à peu près comme chez une personne légèrement enivrée ou au moins étourdie par des boissons alcooliques. A l'exception de la prononciation, qui est un peu embarrassée et plus lente, les autres fonctions de l'économie animale ne m'ont pas semblé sensiblement altérées. Mon frère, professeur agrégé à la Faculté de médecine, qui a exploré mon pouls, au moment de mon plus profond engourdissement, n'a pas trouvé de différence dans le nombre et la force des battements artériels. Je me suis fait traverser la peau de la main de dehors en dedans, puis de dedans en dehors, avec une aiguille, après m'être engourdi, je n'en ai senti qu'une faible douleur.
« La même expérience, répétée sur huit ou dix personnes, hommes etfemmes, a donné des résultats analogues, mais non absolument semblables, surtout sous ce rapport que quelques-iiues ont perdu, comme dans le sommeil, la conscience d'elles-mêmes; que quelques autres ont offert des phénomènes de gaieté , d'obscurcissement de vision qui manquent chez beaucoup. » (Séance de l'Acad. des Sciences du 24 janvier.)
A cette note, j'ajoutais quelques observations que j'avais faites la veille et le matin même sur des malades de l'hôpital de la Charité, et je disais:
« 1° Ayant engourdi, je puis même dire endormi, un malade que je voulais opérer de la cataracte par extraction, je lui ai percé la cornée; mais quand j'ai voulu aller plus loin, l'œil du malade a tellement fui devant l'instrument que, pour ne pas compromettre l'opération, je l'ai abandonnée — Je piquai alors le malade au nez et à la lèvre, on lui pinça la main, et quand il fut réveillé, il se rappela très-bien avoir été pincé; mais il ne parla point des piqûres faites au nez et à la lèvre. 2° J'ai excisé sur un autre, également engourdi, un lambeau de peau décollée par un clapier compliquant une fistule à l'anus, déjà opérée-, le malade le sentit, mais il en témoigna bien moins de douleur qu'il n'en témoignait les jours précédents pour de simples pansements. 3° Un malade opéré depuis dix ou douze jours d'une hernie étranglée à l'aine, ayant chassé sa hernie jusqu'au fond du scrotum, pardessous la cicatrice de la plaie de l'opération presque achevée, j'ai dû tâcher de réduire sa hernie; mais il a vivement souffert malgré les inspirations d'éther. 4° Une jeune fille engourdie a porté la main à sa nuque sans se plaindre, pendant que j'y pratiquais une incision profonde; elle s'est plus tard réveillée, en riant beaucoup, et sans parler de l'incision qu'elle avait soufferte à la nuque : elle chancela en marchant. 5° Une autre put supporter une opération de dilatation du vagin, qu'elle n'avait jamais pu souffrir auparavant. Elle se réveilla aussi dans un accès de gaieté, et fut incapable de se soutenir et de marcher pour aller à son lit.
«En général, les fonctions de relation m'ont jusqu'ici paru seules troublées; mais il est probable que les aspirations d'éther prolongées causeraient des accidents et pourraient, comme l'ivresse excessive, amener la mort. C'est à étudier, par l'expérience, sur
les animaux vivants, et c'est un projet que j'espère mettre à exécution. »
Nous allons compléter cet exposé à l'aide des faits recueillis par d'autres observateurs, par nous-mème,^ en grand nombre, depuis cette époque, au point que nos expériences sur nous et nos malades s'élèven t àplusieurs centaines. De tous les organes, c'est le système nerveux qui se trouve plus particulièrement affecté, mais il l'est d'une manière variable, suivant les individus. Au premier degré de l'éthérisation, Youïe est ordinairement obtuse par suite de l'éclat des sons et des bourdonnements d'oreilles.
La vue persiste plus habituellement que l'ouïe; la sensibilité à la douleur, et c'est là le fait principal, est tellement émoussée, que les sujets sentent à peine la douleur des piqûres, des incisions, etc., qu'on peut leur faire subir; mais la tactilité générale, la tactilité proprement dite, le chatouillement, etc., ne le sont pas, car ils en distinguent les diverses impressions. Quelques-uns ressentent des sensations voluptueuses aux organes de la génération, etc.
L'intelligence reste parfaitement éveillée au milieu de ce sommeil des sens; on peut alors s'étudier, s'observer soi-même. Cette situation fort remarquable, dans laquelle se trouvent les sujets, pourrait jusqu'à un certain point être comparée à cette extase dans laquelle tombent les fanatiques, quand leur âme et leur attention sont entièrement absorbées par la foi; leur corps devientinsensibleaux coups, aux blessures, aux tortures même les plus cruelles. C'est là l'état dans lequel se trouvent les bonzes, les faquirs, les brames, quand ils se pratiquent d'affreuses mutilations : c'est dans cet état qu'étaient assurément les convulsionnâmes de Saint-Médard. Peut-être sont-ils aussi en partie dans un véritable état de manie compliquée
d'insensibilité à la douleur, comme paraissent le croire M. Beau et des médecins mentalistes.
A un second degré d'éthérisation, l'homme s'endort et perd généralement toute sensibilité, quoiqu'elle puisse encore être en partie réveillée par une excitation violente.
Parmi ceux qui perdent la conscience de leur être, il en est beaucoup chez lesquels on observe des rêves agréables ou pénibles. Une jeune fille fort pieuse, observée par M. Laugier, et a laquelle on coupa la cuisse, se plaignait, en recouvrant la raison, de revenir parmi les hommes; elle s'était cru transportée par les anges près du trône de Dieu. Un homme s'était vu au milieu d'un parterre émailié de fleurs. Un jeune homme, auquel M. Yelpeau enlevait une tumeur située dans la région parotidienne, rêvait qu'il se querellait au billard et qu'on lui avait volé son cheval. Plusieurs ont dit avoir fait de mauvais rêves.
Pendant les inhalations de l'éther, la physionomie prend chez quelques sujets une expression d'abattement et comme de stupeur; les pupilles se dilatent, etc. Ailleurs, on observe de la gaieté, des éclats de rire. J'ai vu plusieurs fois un délire loquace et trèsgai, qui persistait pendant quelques instants après les inhalations; d'autres étaient plongés dans un véritable accès de manie furieuse; mais ces divers accidents ne tardent pas à se dissiper et ne durent guère que quelques minutes.
L'état du pouls est aussi variable que les effets produits sur le système nerveux. Chez les uns, il est accéléré, porté à 120, 125; quelques individus conservent leurs pulsations au rhythme normal, tandis que M. Guersant fils et quelques autres ont vu le pouls devenir très-petit et très-lent.
Même différence dans l'état du svstème muscu-
laire : il peut y avoir des contractions spasmodiques et comme tétaniques; ainsi deux individus parfaitement engourdis quanta la sensibilité, à la douleur, et auxquels M. Malgaigne incisa une fistule à l'anus, avaient les membres fortement roidis, et le sphincter de l'anus tellement contracté que le chirurgien eut beaucoup de peine à introduire les instruments pour pratiquer l'opération. On voit, au contraire, des individus qui sont plongés dans un état de résolution plus ou moins profond. Enfin ces deux états peuvent se succéder dans un ordre variable; car tantôt les mouvements spasmodiques précèdent, et d'autres fois ils suivent la résolution. M. Jobert, se disposant à pratiquer l'amputation du bras chez une jeune femme, l'avait soumise aux inhalations éthérées ; au bout de douze minutes environ, elle s'affaissa sur elle-même, et M. Jobert voulut en profiter pour opérer ; mais à peine le couteau fut-il plongé clans les chairs que la malade se redressa subitement. Tout le temps que dura l'opération elle fut en proie à une agitation nerveuse très-prononcée, et pourtant, au réveil, cette femme nous assura n'avoir point souffert. (Beaugrand.) Ce phénomène est dû à ce que la mémoire est momentanément affaiblie et altérée, par l'éthérisation, comme la volonté. Souvent, en effet, les malades veulent faire un mouvement ou crier sans pouvoir y parvenir, comme dans une foule de rêves.
On ne peut déterminer précisément la durée du temps nécessaire pour que les effets seproduisent. Gela varie de deux à vingt minutes; encore est-il des individus qu'on ne peut endormir. Si les inspirations sont trop longtemps prolongées, on observe de véritables phénomènes d'intoxication , insensibilité complète , refroidissementdes extrémités, petitesse du pouls, etc.
lidk CHAPITRE X. — CAUSES DES MALADIES.
Enfin, quand à la durée même des phénomènes produits par l'inhalation, elle est ordinairement de trois à cinq minutes au plus. Dans un cas, exceptionnel assurément, M. Bouvier a vu l'insensibilité durer pendant une demi-heure. On peut d'ailleurs prolonger l'assoupissement en reprenant l'inhalation aussitôt que le malade reprend connaissance. Au réveil, il y a quelquefois du malaise, des nausées, des vomissements même. Les inhalations répétées laissent souvent à leur suite des pesanteurs de tête, de la céphalalgie pendant plusieurs jours, comme je l'ai éprouvé sur moi-même, et un dégoût profond pour l'éther.
Tandis que je m'occupais des expériences sur les animaux que j'avais annoncées , plusieurs physiologistes les exécutaient, une foule de chirurgiens s'en occupaient, et tous les esprits s'en montraient émus jusque dans le peuple, tant la crainte de la douleur exerce d'empire chez les hommes !
M. Serres fit voir que les nerfs immergés dans l'éther, pendant une ou deux minutes, ou même arrosés d'éther, deviennent insensibles à la constriction, au pincement le plus fort, depuis le point immergé jusque dans leurs divisions terminales, et que la motricité y est paralysée peut- être pour toujours. (Compte-rendu de CAcad. des Se, 8 février 1847.) M. le docteur Amussat, s'appuyant sur MM. Lallemand, Pillore et Praissier, avait avancé, d'après des expériences sur les animaux, que dans l'éthérisation le sang artériel offre tous les caractères du sang veineux, qu'il est plus fluide, moins coagulable. Pour lui, ia perte de la sensibilité devrait donc être regardée comme un véritable phénomène d'asphyxie. M. Renaud (d'Alfort) ne partage pas cette opinion, et, de plus, nous chirurgiens, dans les opérations si nombreuses
que nous avons pratiquées dans les conditions de l'éthérisme, n'avons rien vu de semblable. MM. Flourens et Longet sont arrivés, chacun de leur côté, par les vivisections, à des résultats à peu près semblables. Le premier établit que l'éther porte son action sur le système nerveux, et qu'il en éteint les forces d'abord dans les lobes cérébraux, d'où perte d'intelligence, puis dans le cervelet, d'où perte du principe de coordination des mouvements, puis dans la moelle épinière, avec perte de la sensibilité et de la motricité. La moelle allongée survit seule dans son action; c'est pourquoi l'animal survit aussi; mais si l'action de cette dernière partie vient a s'éteindre par la section de la moelle allongée vers le pneumo-gastrique, l'animai succombe sur-le-champ. (Compte-rendu de l'Ac. des Se, 22 février 1847.) Si, au contraire, on prolonge l'inhalation, la moelle allongée devient insensible à son tour, et l'animal meurt (ibid., 8 mars). M. Longet a tiré de ses expériences des conclusions analogues qui ne diffèrent que peu des précédentes quant à l'ordre d'envahissements des différentes portions du système nerveux.
Les observations et les expériences faites sur l'éther sont si nombreuses que je ne puis les citer toutes 5 je me borne à renvoyer aux journaux de médecine de 1847.
Du chloroforme. — Les effets du chloroforme ressemblent tellement à ceux de l'éther que nous pourrons être très-court dans ce que nous avons à en dire. Dès que l'on eut annoncé la découverte de ce nouvel agent anesthésique, je résolus d'en étudier les effets sur moi-même d'abord , comme je l'avais fait pour l'éther, et ensuite sur les élèves malades qui y consentiraient , puis j'en communiquai les résultats à l'Institut. (Compte-rendu du 29 novembre 1847.) Voici
Zl66 CHAPITRE X. CAUSES DES MALADIES.
l'extrait de cette communication : « 1° Le chloroforme provoque la toux comme l'éther, mais il est sous ce rapport beaucoup plus supportable. 2° La saveur sucrée qu'il cause est très-vive vers l'isthme du gosier, à la base de la langue, sur tout le voile du palais et sur ses piliers antérieurs, sur l'isthme lui-même, enfin sur le pharynx, comme on s'en assure en respirant spécialement par le nez. Ce fait intéresse la physiologie, parce qu'il montre clairement la faculté gustative du pharynx pour la saveur sucrée du chloroforme en particulier, lorsqu'il est réduit en vapeurs. Il est d'autant plus remarquable qu'à l'état liquide le chloroforme cause une irritation si vive sur la langue qu'on ne peut pas en apprécier la saveur. 3° Le chloroforme fait saliver, mais moins que ne le fait l'éther. 4° La saveur sucrée du chloroforme provoque plus facilement que l'éther des envies de vomir et des vomissements, de manière que certaines personnes préfèrent l'emploi de l'éther. 5° L'engourdissement causé par le chloroforme est souvent plus prompt que celui produit par l'éther; cependant, deux opérés soumis au chloroforme n'ont pu parvenir à s'endormir en consommant jusqu'à 10 grammes de chloroforme. L'un de ces malades était une jeune fille, l'autre un jeune homme. Il fut tellement agité qu'il me fut impossible de l'opérer, quoiqu'il fût d'ailleurs assez profondément enivré, et en proie au délire ou aux rêves de l'ivresse. 6° Le chloroforme que j'ai employé d'abord sur moi, et qui venait de M, Soubeiran, ne m'a ni cautérisé les lèvres, ni irrité aux bronches ; mais une autre préparation m'a cautérisé assez vivement au nez et aux lèvres, et m'a vivement irrité les bronches après deux inhalations successives (poussées jusqu'au sommeil). Je dois dire que dans Fessai que j'avais fait sur moi d'abord,
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mardi, 23 novembre, avec le chloroforme de M. Soubeiran, je n'ai pu, faute de temps et de liberté pour le faire, m'éthériser entièrement, tandis que le lendemain, 24, j'ai pu, avec l'autre chloroforme, pousser l'éthérisation jusqu'au sommeil. Enfin je dois ajouter que dans cette expérience du 24, j'ai vomi, tandis que cela ne m'était jamais arrivé en me servant d'éther, lors même qu'il m'est arrivé de m'éthériser jusqu'à dix fois de suite.
Sous tous les autres rapports, les effets du chloroforme sont tellement analogues que je ne crois pas devoir m'y arrêter davantage. Cependant, aujourd'hui que j'ai tant employé l'un et l'autre, je persiste à regarder le chloroforme comme plus dangereux que l'éther. Aussi a-t-il plus souvent causé la mort.
Les cas de mort par l'action du chloroforme sont aujourd'hui assez nombreux ; on en compte plus de quinze ou seize. Cela peut tenir, en partie, à ce que cette substance est employée par des gens inexpérimentés ou imprudents. Un rapport communiqué à l'Académie de médecine, en novembre 1848, par M. Malgaigne, et relatif à quelques cas de mort par le chloroforme, a donné lieu à une discussion dans laquelle les causes de ces accidents ont été longuement débattues, sans quepour cela on ait pu éclaircir le mystère de ces morts terribles. Pour les uns, la mort était déterminée alors par une asphyxie-, pour d'autres, souvent par une syncope rendue mortelle par le chloroforme 5 enfin le plus grand nombre regardait le chloroforme comme un agent toxique, ce qui pour moi n'est pas douteux.
Si on examine les cas déjà connus, on trouve que dans plusieurs il s'agissait d'individus débilités par de grandes souffrances , ou par une suppuration abondante, ou bien enfin par des maladies antérieu-
res, chlorose, affections organiques du cœur, etc.. Chez une femme, la chloroformisation avait eu lieu après le repas et pendant le travail de la digestion. Mais d'un autre côté, la mort est survenue chez des sujets pleins de vigueur et de santé, notamment chez le docteur Adam, qui expérimentait sur lui-même, chez la dame dont le docteur Confevron (de Langres) a publié l'observation (Acad. de méd., 16 août 1849) 5 chez cet artiste d'Asnières, qui s'était mis sur son lit, un mouchoir imprégné de chloroforme sur la bouche, pour calmer une douleur de dents, et qui fut trouvé mort au bout de quelques instants.
Mais la fréquence de ces accidents funestes depuis l'emploi du chloroforme et leur rareté dans les circonstances ordinaires, l'action si énergique et si prompte de cette substance d'ailleurs, ne permettent pas de méconnaître sa puissance toxique, et la gravité du rôle qu'elle a joué dans ces accidents. Il n'y a pas d'explication capable d'obscurcir cette vérité.
Quand le malade succombe par le fait de la chloroformisation, sa face pâlit tout à coup, les lèvres se décolorent, les traits s'altèrent, les yeux se eonvulsent, les pupilles se dilatent, le corps se refroidit et se couvre de sueur, le pouls cesse de se faire sentir, la mort arrive d'une manière subite.
Le liaschish des Orientaux est encore une substance enivrante qui donne des rêves et des illusions merveilleuses ; je ne l'ai pas encore étudié sur moi-même, quoique depuis longtemps je me propose de le faire. De toutes les manières d'étudier les influences, c'est une des meilleures.
4° Poisons septiques. — Les poisons septiques sont ceux qui déterminent par leur absorption une altération profonde des solides et des liquides de l'économie
caractérisée surtout par un état d'affaiblissement de toutes les facultés, par des hémorragies, des gangrènes, et une prompte décomposition des corps, après la mort. C'est précisément là, l'ensemble de symptômes qui, pour les auteurs anciens , constituaient les maladies putrides.
Acide sulfhydrique, hydrogène sulfuré, gaz des fosses d'aisances, des égouts, etc. Ces émanations renferment, outre les deux gaz que nous venons de nommer, de l'hydrosulfate d'ammoniaque, du carbonate d'ammoniaque et même aussi de l'hydrogène phosphore. Nous réunissons ici les premiers, comme il le sont dans les fosses d'aisances, parce que leur action est à peu près la même que celle de l'acide sulfhydrique, le plus vénéneux des gaz et auquel les émanations fétides doivent en grande partie leurs propriétés délétères -, ces émanations sont connues des vidangeurs sous le nom de plomb. Les effets s'en font sentir avec promptitude. C'est une perte subite des forces avec mouvements, comme convulsifs des membres, perte de connaissance, refroidissement de tout le corps, irrégularité de la respiration , battements du cœur tumultueux. Le visage est livide, bleuâtre, les pupilles sont dilatées, une écume sanguinolente s'échappe de la bouche. Le malade fait entendre des cris inarticulés, ou une sorte de chant cadencé (chant du plomb). Enfin la respiration se ralentit, s'arrête et le sujet expire. Dans certains cas, la mort est instantanée : on a vu des vidangeurs, entrant dans une fosse, tomber comme foudroyés.
Emanations putrides. Quoique, dans son optimisme, le savant et respectable Parent-Duchatelet ait pu dire de l'innocuité des émanations provenant des matières végétales et animales en putréfaction, il n'en est pas moins certain que beaucoup de personnes ne peuvent
y être exposées sans en ressentir la fatale influence : des dyssenteries, des affections typhoïdes, la fièvre jaune en sont très-fréquemment la suite. Suivant beaucoup d'auteurs, la peste d'Orient n'aurait pas d'autre origine que l'horrible malpropreté des villes occupées par les musulmans. Et, si nous sommes aujourd'hui débarrassés de ce fléau, si commun chez nous dans le moyen âge, il faudrait en rendre grâce à l'assainissement de nos cités plutôt qu'aux barrières posées par les Lazarets.
Les fièvres intermittentes et rémittentes diverses, pernicieuses ou non, sont également préparées et déterminées par des émanations paludéennes qui produisent d'ailleurs d'autres effets morbides sur l'économie animale.
Viandes putréfiées. Il n'est pas d'année que nos journaux n'empruntent aux recueils scientifiques de l'Allemagne, des cas d'empoisonnement causés par des viandes fumées ou salées, celle du porc surtout, et qui ont été avariées. Cette forme d'empoisonnement est caractérisée par des douleurs épigastriques, des nausées, des vomissements, des selles horriblement fétides-, il y a des faiblesses, des syncopes, des vertiges, des sueurs froides, et la mort survient au milieu d'une prostration profonde. Suivant les médecins allemands on trouverait souvent à l'autopsie des traces d'une vive irritation gastro-intestinale et même des plaques gangreneuses dans les intestins.
Le poisson pourri, dont tant de populations du nord de l'Europe font usage comme aliment habituel, est, disent les voyageurs, la cause réelle de la radesyge, sorte d'éléphantiasis ou lèpre tuberculeuse fort commune dans ces contrées. M. Finch, médecin à Tromsen (Norwége), racontait à M. Martins que la radesyge était inconnue dans son district quand une baleine
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vint à y échouer pendant une tempête. Les malheureux habitants en firent leur nourriture pendant plusieurs mois. Peu de temps après, la lèpre éclata parmi eux. (Martins, Lettres sur le voyage aux terres arctiques, Revue Méd., décembre 1838.)
Enfin nous devons mentionner ici, l'introduction dans l'économie des matières putrides par voie d'inoculation, comme il arrive par suite de piqûres chez les anatomistes, les vétérinaires, etc. Nous y reviendrons plus bas.
Les hommes réunis en grand nombre dans une même localité, surtout s'ils sont mal nourris et dans de fâcheuses conditions hygiéniques, émettent par la transpiration cutanée, par la respiration ou la transpiration pulmonaires, des matières animales, putrescibles, qui, en se corrompant, empoisonnent l'air que nous respirons. Si des hommes, même bien portants, sont enfermés en grand nombre, il peut en mourir beaucoup dans l'espace d'une nui t; on en a vu un terrible exemple sur des incarcérés anglais aux Indes orientales. Si les hommes sont moins nombreux, comme dans les prisons et les hôpitaux, mais trop nombreux encore, une maladie très-grave ne tarde pas alors à se déclarer, c'est le typhus, maladie meurtrière , qui ravage souvent, en temps de guerre, les hôpitaux des armées.
Le venin de certains animaux est aussi rangé dans les poisons septiques. Parmi les animaux venimeux se trouve Yornithorinque qui porte un ergot à venin et fait partie des mammifères de Guvier et des animaux que j'ai désignés sous le nom de sous-mammifères dans ma Physiologie médicale (t. I, p. 387) ; viennent ensuite les serpents les plus venimeux , d'abord le genre crotale, et surtout les espèces horridus et durissus; puis le genre vipère, dont les trigonocéphales, le serpent
à lunettes ou Naia, ne sont guère moins redoutables que les crotales. La vipère commune est le seul serpent dangereux de notre pays, et encore est-elle rarement capable de tuer un homme, tandis qu'un crotale le peut tuer en quelques minutes par une seule morsure. Tous déterminent d'abord une vive douleur, un gonflement local qui s'étend des membres au tronc, puis des nausées, des vomissements , une dyspnée excessive, des syncopes, un refroidissement général, une prostration extrême 5 et la mort, qui a commencé par l'empoisonnement, s'accomplit par les troubles de l'innervation, de la respiration, de la circulation et de la calorification.
Parmi les arachnides, le scorpion est réellement venimeux, mais la piqûre du scorpion d'Europe n'est pas ordinairement mortelle, et le docteur Macarry, qui s'est fait piquer exprès par le scorpion roussâtre, qui est plus gros et plus dangereux, n'a pas succombé. Parmi les araignées, la tarentule même ne cause pas la mort non plus. Les guêpes, les bourdons, les abeilles, qui sont des insectes venimeux, sont moins dangereux encore. Seulement, comme ils vivent en société, il y aurait péril à les attaquer réunis. C'est ainsi qu'on peut voir un homme mourir de piqûres multipliées de ces insectes irrités et surtout des abeilles, qui forment des sociétés bien plus nombreuses que celles des guêpes et des bourdons. Voyez, pour plus de renseignements sur cette matière, les Toxicologies de Guérin et de MM. Orûla, Christison, Devergie, Flandin, qui vous indiqueront d'autres sources, surtout le dernier.