I. — Arts sans produits matériels
A. Dans mon premier groupe, je réunis toutes les professions où prédomine l'action musculaire, avec exposilion à l'air pur ou impur. Diverses influences peuvent s'ajouter à ces premières causes de maladies.
Art militaire. — En campagne, les soldats ont à subir les intempéries de l'atmosphère dans toute la rigueur du mot : froid extrême, chaleur extrême, alternatives de chaud et de froid, nuits passées aux bivouacs, dans l'humidité, marches forcées, alimentation irrégnlière, tantôt abondante, tantôt insuffisante, combats plus ou moins répétés et périlleux, encombrement dans les villes assiégées, les hôpitaux, dyssenteries, typhus, etc.; de la, toutes les maladies répondant à ces influences et déjà indiquées. En temps de paix, les changements intempestifs de garnison, souvent, pour passer d'un climat, froid dans un climat chaud, les fatigues inaccoutumées de l'exercice pour le conscrit, les veilles du corps-de-garde, trop souvent rapprochées (deux nuits sur cinq), une réparation alimentaire qui n'est pas en rapport avec la dépense
des forces, occasionnent des affections de poitrine ou des intestins, des fièvres typhoïdes, etc. Le chagrin d'être éloigné de son pays, de ses affections, de ses habitudes, cause, chez les jeunes soldats, la maladie connue sous le nom de mal du pays ou nostalgie. Elle est caractérisée par la tristesse, l'abattement, l'indifférence à toutes les excitations, des troubles profonds de la nutrition , de l'amaigrissement, quelquefois même par la fièvre et un délire mélancolique.
Quant aux différentes armes en particulier, le fantassin est exposé aux marches forcées ; le cavalier aux effets de l'équitation, déjà indiqués (p. 421) 5 le canonnier éprouve souvent dans les premiers temps, par le fait des détonations de l'artillerie, des céphalalgies, même des vomissements, des saignements d'oreilles, parfois des ruptures du tympan avec obtusion de l'ouïe.
La statistique nous apprend que, même en temps de paix, et par les raisons énoncées plus haut, la mortalité est un peu plus grande parmi les militaires que parmi les citoyens du même âge , c'est-à-dire de 20 à 30 ans. Chez les premiers, elle est de 2,25 à 2,72 pour 100, tandis que pour les seconds elle est seulement de 1,25, et même, dans les bons pays, de 1 pour 100. (Lévy, onv. cit., p. 788.) Une circonstance digne de remarque, c'est que la mortalité est beaucoup plus forte pour le soldat (22,3 pour 1000) que pour les officiers (10,8 sur 1,000). La transplantation dans des climats différents enfle de beaucoup le chiffre de la mortalité ; il s'élève à 75 sur 1,000 aux Antilles, et à 70 sur 1,000 en Algérie (id., ibid.)
Les marins étaient autrefois si souvent privés d'eau fraîche, de vivres frais, que le scorbut en était la maladie professionnelle. — Dans les climats froids ils sont soumis à toutes les vicissitudes atmosphéri-
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ques; dans les régions tropicales, à l'action d'un soleil ardent qui leur donne la calenture, des méningites, des dyssenteries, etc. — Certaines fonctions spéciales à bord des vaisseaux entraînent des accidents spéciaux. Dans la cale, où croupissent des matières animales et végétales en putréfaction : étiolement, fièvres de mauvais caractères 5 pour les gabiers qui vivent dans la mâture, soumis aux intempéries : chutes, étourdissements , congestions cérébrales. Depuis près d'un siècle, l'hygiène maritime a fait tant de progrès que le scorbut devient de plus en plus rare, même dans les voyages de long cours.
Ainsi, tandis que de Wert, en 1698, compte, dans la mer du Sud, une mortalité annuelle de près de 50 pour 100 5 que celle des équipages de lord Lancaster (1610) s'élève à 33 sur cent; enfin, que lord Ànson (1740-1744) perd annuellement le chiffre énorme de 96 sur 100, Gook ne perd pas 2 malades sur 100. Au total, vers 1779, la marine anglaise perdait annuellement 1 marin sur 8 ; elle n'en perdait plus que 1 sur 32 en 1811, et seulement 1 sur 72 vers 1835.
M. le capitaine Duperrey m'a plusieurs fois assuré que ces avantages tiennent surtout à l'usage abondautde l'eau conservée actuellement dans des caisses de tôle. L'eau qu'on en tire est légèrement ferrugineuse, saine et même tonique, suivant M. Duperrey, tandis qu'autrefois elle était souvent corrompue, désagréable et toujours malsaine.
Les danseurs sont exposés aux entorses, aux déchirures des veines, aux ruptures tendineuses ou musculaires (voy. page 293 et suiv.), aux hernies. Fortement échauffés et tout en sueur, ils peuvent se refroidir, d'où, bronchites, pneumonies, rhumatismes: c'est surtout ce qui arrive dans les théâtres et chez les femmes qui sont à peine vêtues. Les bateleurs sont
en outre exposés aux chutes, aux fractures, aux luxar tions.
Parmi les professions où prédominent la fatigue corporelle et les dangers des intempéries atmosphériques, nous citerons les terrassiers, les paveurs, les por~ tefaix, les porteurs d'eau, les maçons, les balayeurs. Les terrassiers, quand ils ouvrent des terrains d'alluvion ou des terres vierges, peuvent contracter des fièvres intermittentes; ils sont souvent surpris par des éboulements; les paveurs éprouvent quelquefois des symptômes d'asphyxie en levant des pavés, là où ont séjourné longtemps des eaux croupies, des détritus d'animaux, de végétaux; au niveau de tuyaux de gaz crevés, etc. Les portefaix sont exposés aux hémorragies, aux maladies du cœur, à l'asthme, à des cougestions cérébrales, à l'apoplexie; les maçons le sont à des chutes fréquentes du haut d'échafaudages mal assurés, à des éboulements dans lesquels ils se trouvent pris, à l'asphyxie quand ils réparent des fosses d'aisance en mauvais état, etc. Quant aux balayeurs, les émanations fétides qui s'élèvent des ruisseaux, surtout pendant l'été, leur causent des sortes d'attaques convulsives épileptiformes, avec vertige, perte de connaissance et même rigidité des membres, qu'ils nomment mal de nerfs. Pendant les froids de l'hiver, surtout à l'époque où ils cassent des glaces, ils contractent très-souvent des maux d'yeux, des catarrhes, des engelures et des ampoules aux mains, et des ulcères aux jambes.
Dans certaines professions de ce groupe, ce ne sont pas seulement les fatigues corporelles, mais les attitudes ou la situation prise par les ouvriers dans leur travail qui peuvent causer des accidents. Pott a parlé d'une espèce de cancer du scrotum qui serait particulière aux ramoneurs, mais ce fait n'a pas été
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confirmé chez nous. — Les couvreurs sont sujets aux chutes, et souvent leur position sur des toit-:, à un soleil ardent, les expose à des ophlhalmies, a des vertiges, à des congestions cérébrales. Les dêchireurs de bateaux ou débardeurs, qui travaillent les jambes dans l'eau, exposésà toutes les rigueursdu temps, sont souvent alleints decoliques,derhumatismes, de diverses affeclions de poitrine. Par le fait de leur station debout dans l'eau, sont-ils, comme on l'avait assuré, très-souvent affectés de varices, d'ulcères aux jambes? Parent-Dueliatelet,qui ne voyaitd'inconvénients dans aucune profession, l'a nié formellement, et il paraît, au tolal, que le fait, bien que réel, avait été très-exagéré. Ils présenlent de plus, comme affection spéciale, une sorte de macération des mains et des pieds , caractérisée par le ramollissement du derme, des fissures, des crevasses entre les doigts, entre les orteils et aux talons; quelquefois la peau s'en va par lambeaux, laissant à découvert des surfaces molles, rouges, pulpeuses, très - douloureuses-, ordinairement, la peau est là comme mâchée ou usée à la lime; c'est ce qu'ils nomment la grenouille. (P. Duchalelet, Annales d'hijg., t. III, p. 281.) Enfin, on observe souvent chez eux des hernies et des blessures aux mains, gagnées en déchirant les bateaux ou les trains de bois.
Le travail des égouttiers est assurément rendu plus facile aujourd'hui qu'il ne l'était avant l'établissement des fontaines qui versent de l'eau en abondance dans les égoùts. Ils sont cependant encore quelquefois asphyxiés dans les conduits souterrains, par les émanations fétides qui s'y exhalent; les gaz provenant de matières en putréfaction leur causent aussi de fréquentes ophlhalmies. lien est de même pour les vidangeurs; les nouveaux procédés ont rendu les ac-
cidents de la profession moins communs, et cependant les gaz fétides ( sulfhydrate d'ammoniaque, hydrogène sulfuré), qui s'échappent des fosses, occasionnent encore quelquefois les phénomènes de cette asphyxie qu'ils appellent le plomb. (Voy. plus haut.) Les gaz ammoniacaux déterminent aussi une espèce particulière d'ophthalmie, vulgairement nommée la mitte. Elle débute par un sentiment de fraîcheur ou de picotement dans les yeux, avec enchifrenement , puis bientôt survient une douleur orbifaire très vive , de la photophobie. Au bout de quelques heures et même de quelques jours de souffrances fort vives, une abondante émission de larmes et de mucus nasal amène la guérison, qui est trèsprompte : on a vu quelquefois une cécité passagère.
Les prostituées, qui tous les soirs vont, suivant l'énergique expression de Gilbert, dans les lieux fréquentés colporter leur amour, sont, par suite de leurs excès de tous genres, exposées aux affections aiguës et chroniques du larynx, des bronches et des poumons, mais surtout à la phthisie qui les décime. Quant aux organes les plus exposés dans leur métier, outre la syphilis qui y trouve en quelque sorte son domicile naturel, on y observe très -fréquemment des affections catarrhales du vagin et de la muqueuse utérine, des engorgements du col et du corps de l'utérus. Du reste, il n'est pas prouvé qu'elles soient plus souvent atteintes de cancer que les autres femmes. (Voy. le remarquable ouvrage de Parent-Duchatelet sur la Prostitution.)
B. Arts vocaux. — Chant, déclamation : ici se placent les professions de chanteur, d'acteur. Elles agissent par la voix, les efforts (voy. p. 297, 306). Il faut en rapprocher l'art déjouer des instruments à vent, qui produit des emphysèmes, de l'asthme, etc.
C. Arts intellectuels. — Commerce, politique, législation, philosophie, morale, théologie, grammaire, sciences. Ils agissent par le travail de l'intelligence , le défaut d'exercice musculaire en plein air (voy. p. 282). Ajoutons cependant que l'inaction, la station assise, trop longtemps continuée, troublent les digestions, causent de l'anorexie, de la constipation, prédisposent aux engorgements viscéraux, aux hémorroïdes, aux affections de la vessie : catarrhe, calcul, etc. Les yeux longtemps fixés sur des caractères très fins, difficiles à déchiffrer, comme ceux des vieux manuscrits, se fatiguent, s'irritent; de là, des accidents de photophobie, de berlue, de myodepsie, d'ophtalmie et même d'amaurose, comme notre savant historien, Augustin Thierry, en offre le douloureux exemple, comme on l'observe assez souvent chez les micrographes, les astronomes, etc. (v. p. 278). On voit quelquefois , chez les écrivains de profession , certains désordres dans la locomotion de la main droite, consistant, soit dans un tremblement des trois premiers doigts, soit dans une rigidité ou une paralysie de ces doigts ; affection décrite par M. Cazenave de Bordeaux. (De quelq. infirm.de la main droite. 1 v. in-8°. 1846.)
D. Art de diriger les puissances mécaniques. — Les cochers conducteurs de voitures sont continuellement soumis à l'intempérie des saisons, et de plus, exposés à des chutes, des coups de pied de cheval, etc. Les mécaniciens qui dirigent les locomotives courent en même temps les plus grands dangers.
II. — Arts reproducteurs et modificateurs des produits vivants : médecine, agriculture.
A. Profession des médecins, infirmiers, garde-malade. — Le séjour dans les hôpitaux, au milieu des émanations de tant de corps malades, ou dans dans lesamphithéâ-
très, est une cause très-fréquente de fièvres typhoïde'.; c'est ce qui se voit sur les jeunes étudiants. Le danger esl plus grand encore quand d s'agit de maladies contagieuses, comme le typhus, la variole, la morve, ainsi que nous en avons un récent etdouloureux. exemple; demaladies virulentes et inoculables par de simples écorchures, comme la syphilisqui, accidentellement acquise, a déjà fait périr plusieurs accoucheurs ou chirurgiens, et entre autres, notre regrettable confrère Hourmann. Et, alors même que le contact de ces produits virulents ne serait pas mortel, il peut occasionner des accidents plus ou moins graves ; ainsi Cullerier perdit un œil dans h quel avait jailli le pus d'un abcès vénérien qu'il ouvrait. Les piqûres, les déchirures que se font les anatomistes ou les chirurgiens, dans les dissections ou les autopsies, sont souvent sui\ ies de phlegmons diffus, de phlébites, parfois mortels, parle concours delà déclivité dont l'influence est généralement méconnue dans ces cas.
B. Profession des vétérinaires. — Ils courent les mêmes risques que les chirurgiens, dans leurs rapports avec les animaux atteints de maladies contagieuses. Ainsi, ils peuvent contracter des anthrax, des charbons, mais surtout la morve, comme M. Rayer l'a démontré le premier en France. Enfin, ils peuvent recevoir deschevaux, des contusions ou des blessures. A côté des vétérinaires, et ex posésaux mêmes accidents, nous placerons les bergers, lesnourrisscurs, même les bouchers.
G. Profession des agricult<urs. — Employés au dessèchement des marais, à l'exploitation de terrains vierges, à la culture des rizières, ils Contractent dès fièvres intermittentes, parfois pernicieuse- et mortelles; ils sont en outre soumis à toutes les vicissitudes atmosphériques, et, pendant la moisson, aux ardeurs de la canicule (voir p. 364). Certains travaux particuliers produisent des
accidents spéciaux : la récolle de la canne de Provence, quand elle est couverte d'un détritus noirâtre parlicu^ lier, détermine une sorte d'érysipèle à la face avec turgescence des organes génitaux (M chel de Barhentan, bulltt. de thérap, t. XXIII, p. 4 14). L'arrachement du chanvre cause quelquefois de la céphalalgie; le duvet qui couvre les feuilles du platane occasionne, dit-on, chez les jardiniers, an moment de la taille, des bronchites et mêmes des hémoptysies (Morren dans Lon de, Nonv. élém. d'hyg. t. Il, p. 547). L'altitude habituellement courbée de certains cultivateurs, des vignerons, par exemple, produit une incurvalioo antérieure dont on a exagéré la fréquence; la main, serrée pendant toute la journée sur 1rs instruments de leur travail, finit par rester rétractée dans le sens de la flexion. Les habitations des agriculteurs sont en général malsaines, basses, fétides, obscures; leur nourriture est mauvaise, peu réparatrice; mais telle est la favorable influence exercée par l'air qu'ils respirent que la mortalité est moindre parmi eux que dans les villes, suivant des documents recueillis en Angleterre, dans la proportion de 100 à 144, et que la vie moyenne dans les districts ruraux est k celle des villes :: 55 : 38; différence de près d'un tiers!
III. — Arts à produits chimiques animaux, végétaux ou minéraux.
A. Arts modificateurs des produits animaux. — Parmi les ouvriers de ce groupe de professions , les corroyeurs, les tanneurs sont exposés, en travaillant les peaux d'ar nimaux morts du charbon, aux affections charbonneuses, à la pustule maligne, etc.
Les usines dans lesquelles on extrait la gélatine, les boyauderies, etc., n'ont p.is, malgré la mauvaise odeur qui s'en exhale, les inconvénients que l'on
pourrait supposer, et que l'on avait admis à priori. Les ouvriers employés dans ces fabriques sont forts et bien portants. Suivant M. Lombard, les individus qui vivent dans une atmosphère d'émanations animales, même putréfiées, sont moins exposés à la phthisie que ceux des autres professions.
B. Arts modificateurs des produits végétaux. — Tels sont les professions des boulangers, amidonniers, charbonniers, distillateurs, brasseurs, etc.
Boulangers. La poussière de la farine leur cause de la toux, de la dyspnée, des blépharites; ils sont exposés aux efforts et à leurs conséquences. Les veilles répétées, les sueurs abondantes provoquées par la chaleur du four, et aussi leur manière de vivre trèsirrégulière, expliquent leur pâleur et leur mauvaise santé habituelle. La profession d'amidonnier est trèsnuisible, non à cause de l'odeur fétide qui se dégage des matières en fermentation, mais par l'effet de la poudre d'amidon, qui cause non-seulement des maux d'yeux, mais encore des affections de poitrine avec asthme sec ou humide; presque tous sont aphones. Suivant M. Chevalier (Dict. demêd. us., art. Amidonniers), la durée moyenne de la vie dans cette profession est de 45 à 50 ans.
Les artisans qui fabriquent le charbon ne sont guère exposés qu'aux alternatives de chaud et de froid. Les mesureurs de charbon sont, dit-on, souvent affectés de blépharites et d'ophthalmies aiguës et chroniques, et, par l'inspiration de la poussière de charbon, fréquemment d'une toux sèche qui dégénère en phthisie.
Les professions qui ont pour objet la préparation des liqueurs fermentées ont beaucoup d'analogie, quant aux influences qu'elles exercent sur la santé. Ainsi les brasseurs, comme les fouleurs de raisin, peuvent être asphyxiés par l'acide carbonique qui se dégage
des cuves en fermentation. En outre, les brasseurs sont, pendant la cuisson, exposés à de graves brûlures. Les marchands de vin travaillant dans des caves y contractent des rhumatismes, des bronchites, etc.
Parent-Duchâtelet avait avancé que la fabrication du tabac, regardée généralement comme nuisible à la santé, était parfaitement innocente. M. Mêlier, dans un excellent rapport (Bullet. Acad. de méd., t. X, 1846), a rétabli la question sous son véritable jour. Il résulte de ses recherches que les émanations du tabac peuvent produire de la céphalalgie , des maux de cœur, des nausées, de l'anorexie, de l'insomnie, accidents qui obligent l'ouvrier de suspendre son travail. Au bout de quelques années il survient ordinairement une sorte de cachexie particulière, avec teinte grise ardoisée de la peau, amaigrissement, diminution des forces... Ces phénomènes se montrent surtout chez les ouvriers qui font torréfier le tabac à priser, et qui sont entourés de vapeurs acres et épaisses.
C. Arts modificateurs des produits minéraux. — Les professions comprises dans ce groupe ont à subir l'action de substances très-actives 5 aussi plusieurs d'entre elles sont-elles éminemment insalubres. Nous nous arrêterons aux principales. Ceux qui sont chargés d'arracher du sein de la terre les substances minérales, destinées à être mises en œuvre, sont soumis a des influences complexes. Enfoncés dans des excavations de profondeurs variables, privés de lumière, travaillant dans un air chaud et humide, ils sont sujets à une affection particulière, caractérisée par une pâleur de cire avec bouffissure, palpitations au moindre mouvement, céphalalgie, pouls fréquent, assez souvent diarrhée ; c'est l'anémie si bien étudiée par Halle dans les houillères d'Anzin. Ils sont surtout exposés à l'asphyxie par les émanations de gaz méphi-
tiques, à des explosions de feu grisou (hydrogène prolo-carboné) qui prend feu au contact de la flamme de leurs lampes Enfin des éboulements, des chutes de pierres, l'explosion des mines, les inondations, des chules dans la descente du puits sont encore autant de causes d'accidents qui menacent à chaque instant la vie des mineurs.
Ce n'est pas tout : suivant la nature du métal, mercure, plomb, cuivre, arsenic, ils éprouvent les phénomènes occasionnés par ces différents métaux et dont nous allons bientôt parler.
Un mot encore : dans l'extraction de la houille la poussière s'accumulant dans les poumons cause de la toux, de la dyspnée et une forme particulière de phthisie connue sous le nom d'anthrarose ou fausse mé- Lanose. Les houilleurs atteignent rarement leur quarante-cinquième année. Dans les mines du pays de Galles, sur onze cent soixante trois individus il y en a à peine sixqu\ peuvent arriver a soixante ans... Les chaufourniers sont quelquefois asphyxiés par l'acide carbonique qui se dégage en grande abondance pendant cette opération.
Les chimistes, les pharmaciens, qui mettent en œuvre les produits minéraux, subissent l'influence des substances actives sur lesquelles ils travaillent; ainsi Takenius, Laugier, Gehlers se sont empoisonnés avec l'arsenic 5 M. Thénard l'a été par le sublimé corrosif; Bulong, Vauquelin, Barruel ont été blessés par des substances fulminantes. Les pharmaciens qui font des préparations de cantharides sont pris parfois d'ophthalmies assez intenses. Un jeune chimiste fort distingué , Polydore Boulley, mourut des suites de brûlures atroces causées par l'explosion de vapeurs éthérées, etc.
Les vapeurs qui se dégagent dans la fabrication des
acides occasion neuf, surtout dans les premiers temps, une toux sèche, puis souvent une expectoration d'abord muqueuse et claire, enfin sanguinolente, avec douleurs dans les bronches et dans toute la poitrine, qui les oblige à s'arrêter. Les accidents offrent quelques différences suivant l'espèce d'acide : les acides sulfurique et sulfureux irritent vivement les fo«ses nasales et les bronches-, — les acides nitrique et nitreux causent surtout de l'oppression 5 — l'acide hydrochlorique un sentiment pénible d'astriction dans les fosses nasales, à la gorge et dans l'œsophage 5 le chlore produit des crachements de sang. Enfin, pendant la préparation , il peut survenir une émission trop abondante de vapeurs, d'où l'asphyxie; ou bien une rupture de l'appareil, d'où brûlures et blessures plus ou moins graves (Chevallier, Dirt. de méd. us., art. Acides). — Les affineurs continuellement exposés aux vapeurs d'acides sulfureux, outre les accidents susdits, éprouvent une altération particulière des dents qui sont comme dissoutes par l'acide, et de plus, des coliques avec ou sans diarrhées, si les métaux sur lesquels ils agissent contiennent du plomb, du cuivre, de l'élain, etc.
Les influences exercées par certaines substances, le plomb, le cuivre, l'arsenic, le mercure, sont tellement puissantes que nous devons abandonner ici l'ordre des professions pour grouper, sous le titre de chacun de ces métaux, toutes celles dans lesquelles ils sont employés.
Ouvriers qui travaillent le plomb (mineurs, plombiers, fondeurs, peintres, cérusiers, cirtiers, blanchisseurs au carbonate de plomb, vernisseurs de poterie, etc.). M. Tanquerel Desplanches en décrit cinq degrés successifs d'intoxication; suivant que l'osivrier est plus ou moins souvent en contact avec Je
plomb, qu'il prend moins ou plus de précautions pour s'en préserver, il peut arriver à un degré plus ou moins avancé d'intoxication saturnine. Les cérusiers parcourent souvent toutes ces phases.
Les symptômes qui annoncent l'intoxication saturnine sont un liseré bleuâtre des gencives autour des dents , un goût sucré avec fétidité de l'haleine , teinte jaune terreuse de la face (ictère saturnin), avec petitesse et quelquefois ralentissement du pouls, enfin avec amaigrissement et perte des forces. A la suite, se déclarent : 1° les coliques de plomb, 2° les artralgies, 3° la paralysie, avec perte du mouvement, surtout des muscles extenseurs ; 4° des paralysies de sensibilité, l'amaurose; 5° enfin Y encéplialopathie saturnine, qui peut amener la mort.
Ouvriers qui travaillent le cuivre, fabricants d'instruments de cuivre, chaudronniers, mais surtout, fondeurs. On avait dans ces derniers temps nié l'existence de la colique cuivreuse; mais les recherches récentes de M. Blandet l'ont rétablie dans la science. Son peu de durée fait que les sujets qui en sont atteints ne vont pas à l'hôpital et se traitent euxmêmes : elle atteint surtout les apprentis. Cette colique, que M. Blandet appelle une entérite cuivreuse, mais qui paraît être plutôt une entéralgie, est caractérisée par des douleurs abdominales avec rémissions, etc.
Ouvriers qui travaillent le zinc. L'action de l'oxide de zinc volatilisé par la chaleur, se manifeste, suivant M. Blandet (Acad. des se, 10 févr. 1845), chez les fondeurs en cuivre; il y a un malaise général, de la courbature, de l'oppression, de la céphalalgie avec resserrement aux tempes et bourdonnement d'oreilles, anorexie, envies de vomir, frissons, et même, dans certains cas, raideur tétanique des membres,
sueur froide, précédées de bouffées de chaleur, tremblement, etc. Cet état ne dure pas plus de vingt-quatre heures. Au reste, on sait que, par le fait des émanations métalliques auxquelles ils sont soumis, les fondeurs deviennent asthmatiques de très-bonne heure. On avait dit dans ces derniers temps que le blanc de zinc pouvait être substitué à la céruse très-avantageusement pour la santé des ouvriers, et des expériences de M. Flandin (Acad. des se, 6 mai 1850) semblaient avoir confirmé cette promesse. Mais un fait très-remarquable signalé par M. Bouvier, sur un tonnelier qui avait embarillé du blanc de zinc, et qui fut atteint d'une colique, en toutsemblable à la colique de plomb, et un mémoire de M. Landouzy, sur les ouvriers tordeurs de fils galvanisés, où il rapporte des faits analogues (Acad. des se, 27 mai 1850), ont prouvé que le zinc n'avait pas l'innocuité qu'on lui avait attribuée.
Ouvriers qui travaillent le mercure, doreurs, étameurs de glaces, feutreurs de chapeaux, etc. Les accidents de l'intoxication mercurielle sont : la tuméfaction douloureuse des gencives, la salivation, l'altération, l'ébranlement et, par suite, la chute des dents, la fétidité extrême de l'haleine, des douleurs articulaires, des céphalalgies, des vertiges, le tremblement mercuriel, et parfois la paralysie, la consomption et la mort (Burdin jeune, Dict. des se. méd., t. LIV, p. 276). Aujourd'hui, les procédés de Darcet (cheminées à fourneau d'appel), mais surtout les nouvelles méthodes de dorure par le galvanisme, ont rendu ces accidents beaucoup plus rares. — Les vapeurs résultant de l'oxidation du cuivre et du zinc dans la recuite des pièces métalliques à dorer, causent des maux de gorge et des coliques très-violentes. Dans le dérochage ou décapage, les vapeurs d'acide
nitreux irritent les bronches, comme il a été dit plus haut pour les acides.
Ouvriers qui travaillent l'arsenic. C'est encore à M. Blandet que l'on doit des recherches sur l'action exercée par l'arsenic, sur les ouvriers qui emploient le vert arsenical dans la préparation des papiers peints. Dans un premier degré, on observe des coryzas, des crachottements, l'œdème de la face, une éruption pupulo-vésiculeuse sur les parties découvertes, et, parfois, un engorgement douloureux des bourses. Les accidents peuvent s'arrêter là ; à un degré plus avancé : coliques, vomissements, en un mot, accidents d'intoxication arsenicale, mais faibles.
Ouvriers qui travaillent le phosphore. C'est dans la fabrication de la pâte des alumettes diles chimiques allemandes que les effets du phosphore se sont manifestés, lntroduitesavec la salive dans les voies digesiives, les vapeurs phosphorées causent de l'anorexie, de l'amaigrissement, des diarrhées; la face est pâle, blafarde. Respirées, elles causent des bronchites, quelquefois avec émanations lumineuses, en toussant, pendant la nuit. Mais les plus graves désordres ont lieu du côté de la face : carie, ébranlement et chute des dents, abcès des gencives, douleurs très-violentes dans les os maxillaires, nécrose du maxillaire inférieur, quelquefois du supérieur et des os de la face. La mort peut en être la conséquence dans un temps plus ou moins rapproché. (Théophile Roussel, Recherches sur les maladies, etc., br. in- 8°, 1846; Beaugrand. Journ. des connaiss. méd. prat.^ juillet 18Ô0.)