CLASSE IV. — DES LÉSIONS CONSTITUTIONNELLES OU DIATHÈSES
Ces affections ne consistent plus seulement dans une lésion de fonction, compliquée ou non d'inflammation ; elles s'étendent à beaucoup de fonctions et souvent à beaucoup de points de la constitution qui en paraît plus ou moins entachée. Elles présentent ordinairement diverses inflammations et altérations locales, de suppuration, d'ulcération, de dégénérations, et de productions morbides; ces altérations ne sont pas sympathiques, mais constitutionnelles. Enfin ces altérations ne sont proportionnées à aucune affection locale particulière, et sont presque toujours, en définitive, des altérations matérielles.
Ces maladies sont la scrofule, la syphilis, le scorbut, et elles intéressent beaucoup la chirurgie.
La scrofule, développée souvent par un principe héréditaire, souvent aussi par le froid humide, une habitation obscure et une mauvaise nourriture , est une maladie caractérisée par le développement d'engorgements indolents, ordinairement avec tuméfaction sans rougeur, ni chaleur dans le principe, mais qui, plus tard, peuvent s'enflammer d'une manière aigûe avec fièvre sympathique, suppurer, s'abcéder, s'ulcérer en donnant issue à un pus séreux, quelquefois crémeux, et contenant presque toujours des grumeaux d'un blanc mat ou jaunâtre. Ces abcès et les ulcérations scrofuleuses se guérissent ordinairement avec lenteur et difficulté. Ces symptômes se développent habituellement dans les ganglions lymphatiques du cou, surtout sous la mâchoire inférieure, dans la peau et le tissu cellulaire, autour des jointures des membres. Elle s'étend fréquemment aux ganglions bronchiques et mésentériques.
La scrofule atteint fréquemment aussi les os spongieux, les extrémités des os longs, les os courts qu'elle raréfie singulièrement. En un mot, elle ne respecte à peu près aucun tissu, et ne se borne pas spécialement à attaquer le système lymphatique comme on l'a cru; c'est une maladie de toute l'économie.
La syphilis, développée quelquefois par un principe héréditaire et presque toujours par le contact, est toujours locale et circonscrite à son origine; puis elle devient une maladie constitutionnelle, avec le temps, et produit des altérations générales comme la scrofule, mais qui en diffèrent sensiblement et sont beaucoup plus variées.
Le scorbut, développé par le froid humide, par la mauvaise nourriture, le défaut de soleil, est surtout caractérisé dans son extrême développement par des exsudations sanguines des gencives, de la peau sous l'épiderme, qui donnent lieu à des taches violacées ou brunes, à des ecchymoses superficielles ; par des engorgements du tissu cellulaire et des muscles, avec épanchements sanguins plus ou moins considérables, et par une altération profonde du sang, qui est diffluent, pauvre en globules.
CLASSE Ye. — LES FIÈVRES ESSENTIELLES
Sont, comme les fièvres sympathiques, des troubles des fonctions, des ensembles de symptômes consistant dans l'altération des sensations, de la musculation, du sommeil, delà digestion, de la circulation, des sécrétions, de la chaleur animale, de la génération. Elles se distinguent des fièvres sympathiques en ce qu'elles existent par elles-mêmes, sont indépendantes d'affection locale et sont diathèses.
Les altérations des sensations consistent elles-
mêmes dans un malaise général plus ou moins pénible, caractérisé le plus ordinairement par des frissons à faire trembler le malade et les couvertures dont il se charge instinctivement pour échapper au froid; par un sentiment de faiblesse et de prostration extrêmes. Les troubles de la musculation ne sont autre chose qu'une faiblesse réelle, quoique moins profonde que celle qui est indiquée par la sensation. Les autres symptômes consistent, ceux du sommeil, en ce qu'il est agité, ne répare point les forces et laisse persister l'affaiblissement et la sensation de faiblesse; ceux de la digestion, en ce que le malade est sans appétit et a la bouche mauvaise, amère ou pâteuse, quelquefois avec envie de vomir , même vomissements, et souvent soif plus ou moins vive, quelquefois dévoiement ou constipation 5 ceux de la circulation, en ce que les battements du cœur et du pouls sont plus fréquents de 10, 20, 40 pulsations par minute et même davantage; ceux des sécrétions, en ce que la peau, sèche pendant le frisson, devient humide après, et finit souvent par ruisseler de sueur ; que les vomissements et les selles sont parfois chargés de bile; que les urines sontrouges, épaisses, souventtroubles; ceux de la calorification, en ce qu'après avoir essuyé du frisson, le malade éprouve une vive chaleur ; ceux de la génération, en ce que le malade est sans désirs et sans puissance.
Nous distinguons les fièvres en plusieurs ordres, suivant qu'elles sont 1° bénignes ou médiocrement graves, 2° accompagnées d'éruptions cutanées, 3° graves, 4° rémittentes, 5° intermittentes. Les quatre premiers ordres sont des fièvres continues.
Ier Ordre. — Fièvres légères ou bénignes. Nous y rapportons, comme autant de genres, la fièvre simple qui ne présente que les symptômes généraux indiqués
plus haut, sans lésion prédominante d'aucune fonction. Telle est la fièvre angioténique ou inflammatoire de Pineî, mauvaise dénomination puisqu'il n'y a pas d'inflammation dans cet état, et que, s'il y en avait, la maladie serait probablement sympathique et appartiendrait aux phlegmasies.
Nous y rapportons encore la fièvre d'invasion, qui précède immédiatement une foule de fièvres éruptives, et une multitude de maladies inflammatoires, ou s'éteint au bout d'un jour et constitue la fièvre éphémère, sorte de maladie avortée.
Enfin, nousyrapportonsles fièvres gastriques et muqueuses, bénignes, où les troubles digestifs prédominent un peu sur les autres. Nous ne pouvons nous décider à les confondre avec les fièvres graves, lors même qu'elles seraient aussi constamment accompagnées d'inflammation des follicules intestinaux, qu'elles le sont de la fréquence du pouls, de la perte d'appétit, de malaise général, de faiblesse, et de troubles dans la calorification. Tous ces phénomènes sont également des symptômes de l'état morbide général essentiel qui constitue la fièvre et non l'effet de l'inflammation ou des ulcérations intestinales, ainsi que je l'ai, je crois, prouvé dans ma thèse inaugurale, en 1823, dans le fort de l'épidémie gastro-entéritique jetée par Broussais dans les esprits.
2e Ordre. — Fièvres graves. Ces fièvres se distinguent tellement des précédentes que, dans tous les temps, les praticiens en ont été frappés et les ont désignées sous des expressions particulières qui indiquent leur gravité et les distinguent entre toutes les autres. D'où viennent en effet les noms de putride, maligne, adynamique, ataxique, typhus, etc, qui leur ont été imposés généralement à diverses époques ?
Ces fièvres sont caractérisées par les troubles gé-
NATUr.E ET CLASSIFICATION DES MALADIES. 97
néraux de la fièvre, de plus par ceux de l'intelligence et de l'affectivité, par de la stupeur, par une prostration profonde, par du gargouillement intestinal, surtout a la fosse iliaque droite, dn dévoiement, par des inflammations, des ulcérations intestinales et des follicules intestinaux, des inflammations, des engorgements des bronches, du poumon, de la rate, par des phlegmons, des abcès, des ulcérations de la gangrène, des éruptions à la peau, etc., etc. Et ces altérations matérielles, pour le répéter encore, ne sont pas plus les unes que les autres la cause, mais les témoignages de la dialhèse qui caractérise l'essentialité de ces fièvres. Elles les caractérisent, absolument comme nous allons voir les éruptions et les inflammations de la peau et des muqueuses dans les fièvres éruptives manifester l'essentialité de ces autres fièvres. Aux maladies de cet ordre se rapportent, d'abord, la fièvre putride ou adynamique, la fièvre maligne ou aiaxique, que je ne puis me décider à confondre, non plus que les fièvres bilieuse et muqueuse graves, sous le nom identique de fièvre typhoïde. Les sciences n'avancent qu'en distinguant les choses réellement distinctes , elles rétrogradent en les confondant. Vous y avez découvert des analogies inobservées : soit; eh bien, signalez ces analogies en réunissant les choses analogues dans un même groupe , mais ne les confondez pas, car ce serait identifier des choses différentes !
Il faut encore rapporter aux fièvres graves le typhus, la fièvre jaune, la peste, quoique ces deux dernières diffèrent beaucoup des précédentes, l'affection puerpérale et la ■phlegmasia alba dolens qui sont toutes deux consécutives aux couches, et sont deux formes de la puerpèrie ou affection des couches. J'y rapporte enfin la fièvre sous-traumatique qui d'abord sympathique d'une plaie, d'un foyer de suppuration,
finit par les dominer, devient une diatbèse essentielle, et même entraîne des abcès multiples, la gangrène et d'autres symptômes qu'on a, je crois, mal appréciés jusqu'ici.
3e Ordre. — Fièvres éruptives. Ces affections sont encore caractérisées par les symptômes généraux de la fièvre, puis par des éruptions cutanées, quelquefois par des éruptions sur les membranes muqueuses et par des inflammations et des engorgements viscérauxqui leur donnent beaucoup de gravité.
Ces éruptions, quoique très-constantes, varient de nombre et d'étendue, et peuvent même manquer sans que les autres symptômes manquent eux-mêmes, ainsi qu'on le voit dans les varioles sine variolis. Ce fait remarquable prouve bien, alors, que l'éruption n'est qu'un symptôme de la maladie générale essentielle, qui constitue la variole, et qu'il n'en est point la cause. Il est remarquable encore parce qu'il concourt à prouver que, lorsque la lésion des follicules intestL naux manque dans les fièvres graves, l'absence de celte lésion est un phénomène analogue, et que cette lésion ne saurait, non plus, être la cause de ces fièvres. Enfin, il est remarquable parce qu'il montre, d'une manière éclatante, la nature universelle des fièvres essentielles.
Si la persévérance et la sincérité d'une opinion longtemps défendue contre des adversaires du plus grand mérite, qui ont été obligés d'abandonner la leur, est une garantie de vérité, je dois croire la théorie que je défends inébranlable, car je l'ai soutenue longtemps, avant d'en faire l'un des sujets de ma thèse inaugurale en 1823, et depuis je n'ai jamais rien vu ni rien appris qui m'oblige de l'abandonner.
4e et oe Ordres. — Fièvresrêmiilenles et intermittentes. Ces fièvres sont si distinctes des précédentes par les
rémissions de leurs symptômes, suivies d'exacerbations dans ces symptômes, ou par les intermittences de leur marche, qu'il n'est pas nécessaire d'entrer en discussion pour justifier leur distinction.
CLASSE VIe. — LÉSIONS PHYSIQUES OU CHIRURGICALES PROPREMENT DITES.
Ces maladies proviennent en général, les unes, d'une violence extérieure , comme les plaies , les fractures ; les autres, d'une violence intérieure, comme les ruptures causées par une vive action musculaire 5 d'autres, de la pesanteur d'une partie, comme le relâchement du scrotum, la dilatation des veines variqueuses par le poids du sang, etc.
Elles forment toujours un obstacle physique, un état matériel qui est une source de gêne , de peine ou de danger pour l'économie, et constituent différends ordres, savoir :
Ordre 1er. — Les étranglements, qui consistent dans la constriction d'une partie vivante par une ouverture naturelle, comme le pharaphymosis dans l'étranglement du gland par le prépuce, ou par une ouverture accidentelle du corps, ou par un lien étranger à notre corps.
Ordre 2. — Les contusions, ou blessures sans solution extérieure de continuité causées par un choc ou une pression violente.
Ordre 3. — Les plaies, ou divisions qui, produites par une violence mécanique, communiquent niédiatement ou immédiatement à l'extérieur et ont de la tendance à se cicatriser.
Ordre 4. — Les divisions à bords cicatrisés séparément.
Ordre 5. — Les ruptures, qui sont des divisions intérieures causées par l'action musculaire dans les
parties molles et ne communiquent pas avec l'extérieur.
Ordre 6. — Les fractures, qui sont des divisions des os produites par brisement et non par section.
Ordre 7. — Les entorses et les luxations, qui sont des distensions et des déplacements articulaires.
Ordre 8. — Les hernies ou déplacements des viscères hors de leur cavité, les procidences ou chutes de certains organes par les ouvertures naturelles de la surface du corps, comme cela arrive à l'œil, à la langue, au fondement, à l'utérus.
Ordre 9. — Les relâchements des parties extérieures, qui les rendent pendantes, comme on le voit aux paupières, aux lèvres, aux dents, aux seins, au scrotum, au ventre à la suite des grossesses répétées.
Ordre 10. — Les dilatations, qui s'observent aux veines dans les varices, les hémorroïdes, le varicocèle, aux artères et au cœur dans les anévrismes.
Ordre 11. — Les rétrécissements ou oblitérations des ouvertures et des conduits naturels.
Ordre 12. — Les rétentions de gaz, emphysème-, de liquides ou de solides, comme les rétentions des larmes, de la salive, du cérumen, de l'urine, d'excrément, de bile, etc., dans leurs réservoirs ou leurs conduits.
Ordre 13. — Les corps étrangers, qui apportent un obstacle physique à l'exercice des fonctions, comme le cristallin opaque, ou irritent par leur présence, comme certaines productions calculeuses, ou même les cors aux pieds et les productions cornées des ongles et de la peau; enfin, les corps étrangers venus du dehors qui gênent, empêchent mécaniquement, ou par l'irritation qu'ils causent, l'exercice des fonctions.
CLASSE VIIe. — EMPOISONNEMENTS.
Maladies complexes désignées par leurs causes communes, savoir : l'action dangereuse d'une petite quantité de substance agissant localement ou par absorption, ou des deux manières, mais non physiquement ou mécaniquement, et tuant promptement ou lentement.
Ces affections sont quelquefois caractérisées par des lésions locales, reconnaissables pendant la vie et surtout après la mort ; par des symptômes ; par la nature des vomissements, des déjections, des urines; par des restes de poison non employés, trouvés près de l'empoisonné, quelquefois par le fait connu de l'empoisonnement, etc.
On les divise en empoisonnements par les irritants, les narcotiques, les narcotico-âcres, les sepliques, bien que ces distinctions soient très-imparfaites et au-dessous de la science actuelle.
Historique des classifications. — Les auteurs anciens, à partir de Celse, décrivaient les maladies dans Pordr? dit anatomique, c'est-à-dire depuis la tête jusqu'aux pieds. Félix Plater, le premier, imagina de chercher dans la ressemblance ou l'analogie des phénomènes morbides un moyen de classification, qu'il exposa dans son Praxeos medicœ (Bâle, 1602). Les maladies sont rangées sous trois chefs seulement : 1° les lésions de fonctions (aliénations mentales, désordres du toucher, de la vue , de l'ouïe , paralysies, dyspnées, désordres dans les sécrétions, les excrétions, etc.); 2° les douleurs (fièvres, céphalalgies, ophthalmie, etc.); 3° les vices (différents vices de conformation, les tumeurs, les abcès, les hémorragies, etc.). Cette tentative, tout informe qu'elle était, n'en constituait pas moins un progrès réel; l'idée de réunir les affections
morbides par certaines analogies était lancée dans le monde médical. Ce ne fut cependant que plus d'un siècle après, en 1731, que Boissier de Sauvages, éclairé par les travaux des botanistes, et surtout ceux de Linné, son ami, entreprit d'introduire dans la médecine les classifications qui facilitaient si heureusement l'étude des sciences naturelles, et que Sydenham regrettait de ne pas voir appliquer à notre art. Sauvages, dans sa fameuse Nosologie, publiée en 1763, établit les dix classes suivantes : 1° les vices (taches, tumeurs, déplacements, plaies); 2° les fièvres; 3° les inflammations (exantématiques, membraneuses ou parenchymateuses); 4° les spasmes; 5° les dyspnées; 6° les faiblesses; 7° les douleurs; 8° les démences; 9° les flux (sanguins, séreux, gazeux); 10° les cachexies (hydropisies , tubercules, dartres, etc.). Plusieurs auteurs, le grand Linné, Vogel, Cullen, Macbride, Sagar, etc., etc. (voy. art. Nosographie, dans le Dict. des se. méd.), marchèrent sur les traces de Sauvages et modifièrent sa classification de diverses manières; mais le nosologiste qui a répandu le plus d'éclat et dont la méthode est encore adoptée avec quelques changements par les auteurs les plus récents (Grisolles, Requin, Hardy et Behier), c'est Philippe Pinel'. Pinel range toutes les maladies en cinq classes seulement : les fièvres, les phlegmasies (dont ii fait cinq ordres, suivant les tissus affectés), les hémorragies, les névroses et enfin les lésions organiques.
Les chirurgiens continuaient à décrire les maladies, à capite ad calcem, ou bien depuis la renaissance de l'art ils classaient les plus générales en cinq divisions : 1° apostèmes ou tumeurs; 2° plaies; 3° ulcères; 4° fractures; 5° dislocations ou luxations. Ensuite ils décrivaient les autres sans ordre ou à capite ad calcem,
et ils parlaient des opérations, des médicaments et des pansements, qu'ils n'avaient pas décrits dans la première partie. On a des exemples de cet ordre, qui est un commencement de classiûcation, dans Guy de Chauliac, Jean de Vigo, Tagault, Paré, et jusqu'à nos jours, dans la chirurgie de Boyer, qui décrit successivement les tumeurs, les plaies, les ulcères, les fractures, les luxations, puis les autres maladies de la tête aux pieds.
Cependant le succès obtenu par la classification de Pinel, malgré ses défauts réels, et l'esprit de méthode de plus en plus répandu en France, portèrent Rieherandà classer raisonnablement les maladies chirurgicales dans sa Nosograpkie. Il les divisa d'abord en trois classes : 1° lésions physiques; 2° lésions organiques; 3° lésions vitales, qu'il subdivisa et décrivit ensuite d'après l'ordre des appareils organiques et de leurs fonctions.
Un peu plus tard, Delpech se traça un autre plan. Les divisions adoptées par lui sont assurément moins simples; mais l'auteur a su racheter ce défaut par l'originalité des vues, la nouveauté des aperçus. L'ouvrage est partagé en huit sections : la Ire traite des inflammations; la IIe de la gangrène ; la IIIe des solutions de continuité; la IVe des difformités; la Ve des corps étrangers; la VIe des déplacements; la VIIe des lésions vitales; la VIIIe des lésions organiques.
Les auteurs les plus récents, MM. Vidal (de Cassis) et Nélaton, se sont rattachés à l'ordre anatomique. M. Vidal, qui est un esprit original et juste, voulant profiter des avantages qui échappent aux classifications de Boyer et de Richerand, expose d'abord, comme il le dit, la pathologie générale, puis la pathologie des tissus, enfin la pathologie des régions. Cette idée était juste; il n'est pas étonnant que
l'esprit exact de M. Nélaton l'ait adoptée. Aussi, je l'aurais suivie moi-même, si je n'étais arrivé déjà à des résultais analogues, dans les cours de pathologie que je fais à la Faculté de Médecine, depuis 1834, en un mot, si mon siège n'eût été fait à la suite de longues méditations.
Aiiatosraie Bcs«rlaMe.
C'est la science des altérations des solides et des fluides.
On doit entendre par ces altérations les caractères matériels des organes malades , les caractères matériels de certaines productions morbides nouvelles, enfin les altérations des fluides animaux. Mais nous rappellerons que toute modification matérielle qui n'entraîne ni gêne, ni empêchement, ni danger dans l'exercice d'une ou de plusieurs fonctions, n'est pas une maladie ; que c'est seulement une anomalie anatomique, une variété et rien de plus.
Quelque regret que nous ayons d'introduire des distinctions nouvelles dans la science, nous nous y croirons toujours obligés, lorsque nous verrons confondre, sous un nom commun, des choses aussi différentes que les variétés anatomiques non morbides avec des altérations matérielles réellement morbides.
Nous avons démontré, ailleurs, que les caractères matériels des organes sont au moins ceux du nombre, de la situation, de l'étendue, de la direction, delà forme, des propriétés sensibles, de la structure ou
des parties constituantes , ceux de la composition chimique et de la composition microscopique. Un mot sur chacun de ces caractères.
Sous le rapport du nombre, les lésions matérielles sont souvent uniques et n'occupent qu'une seule partie ; d'autres fois elle sont multiples et développées dans plusieurs organes. Et lorsqu'elles sont multiples, elles le sont tantôt accidentellement, comme lorsqu'elles sont produites par un ou divers accidents, tantôt constitutionnellement, parce qu'elles proviennent d'une cause intérieure qui dépend de l'état général du sujet, de sa constitution, d'une diathèse.
Sous le rapport de la situation, les maladies sont les unes universelles et très -répandues dans l'économie, les autres locales. Les premières sont les maladies constitutionnelles, les fièvres essentielles, etc. Les maladies locales sont des affections circonscrites qui affectent accidentellement une ou plusieurs parties, mais non par l'influence de la constitution. Elles pourraient être nombreuses comme des brûlures sans être des affections constitutionnelles, mais ces affections peuvent causer une affection générale de la constitution et devenir secondairement symptômes constitutionnels.
On désigne encore sous le nom de maladies générales celles qui peuvent affecter, séparément, toutes les parties du corps, et par opposition, sous le nom de maladies spéciales, les affections propres aux diverses parties.
Toutes les parties, toutes les régions, tous les organes, tous les tissus simples ou composés peuvent être atteints de maladie. Aussi, sous ce rapport, on distingue les unes des autres les affections de la tête, du cou, de la poitrine, du ventre, du bassin, des membres et de leurs diverses fractions 5 les affections
des différentes régions, des divers systèmes d'organes et des divers tissus.
Les faits généraux communs aux parties de chaque région , de chaque système d'organes , trouveront leur place à chacune de ces divisions, et celles de chaque tissu trouveront la leur dans les maladies générales.
La situation des maladies a toujours besoin d'être déterminée avec précision, relativement aux parties qui sont au-dessus, au-dessous, à droite et à gauche, par devant et par derrière la partie malade. Il en résulte des conséquences souvent très-importantes pour le diagnostic, le pronostic et le traitement.
La situation des parties est d'ailleurs souvent modifiée dans les lésions chirurgicales ; ainsi elle l'est toujours dans les luxations, dans les hernies, trèssouvent dans les fractures, les plaies, les ruptures.
Sous le rapport de retendue, les maladies en occupent une plus ou moins considérable. Cette circonstance y apporte de très-grandes différences. Une maladie n'acquiert même souvent de la gravité que par son étendue, et celle-ci se mesure par les parties qu'elle embrasse en longueur, en largeur et en profondeur, et dans les points intermédiaires à ces trois principaux diamètres.
Lorsqu'une lésion matérielle est plus étendue dans un sens que dans les autres, elle a aussi une direction particulière ; car la direction est le rapport angulaire de la longueur d'un corps avec la longueur du système dont il fait partie. La direction est toujours changée dans les os luxés, et souvent dans ceux qui sont fracturés.
Lorsque les maladies sont nettement circonscrites en tous sens, ou seulement dans quelques sens, elles
ont une forme déterminée et déterminable qu'il peut être fort important d'étudier et de noter pour la faire reconnaître.
Ainsi les plaies ont des formes très- visibles, parce que la lésion des parties blessées offre souvent une circonscription fort apparente , au moins dans une partie de son étendue. La différence de ces formes n'a d'ailleurs d'importance que dans certains cas de maladie. Nous n'avons pas besoin de dire que nous prenons ici le mot forme dans son sens précis et rigoureux, et non dans un sens figuré, comme il arrive trop souvent, lorsqu'on dit que les maladies ont de» formes très-variées, pour dire qu'elles diffèrent beaucoup par leur nature, leur espèce ou leur mode. En général, les expressions vagues ne conviennent pas dans le langage des sciences.
Parmi les altérations de formes qui s'observent dans les maladies, il en est beaucoup qui sont extérieures, et par conséquent visibles à la surface du corps. Ces altérations offrent alors le plus grand intérêt pour le diagnostic, parce qu'elles permettent de reconnaître ou au moins de soupçonner, avec beaucoup de probabilités, la nature des maladies superficielles, même des maladies profondes qui les produisent. C'est ainsi que les fractures et les luxations des os, qui occupent le centre des membres, se reconnaissent quelquefois, à la vue seulement, par l'altération de certaines formes; mais pour bien apprécier ces altérations des formes extérieures, il faut les avoir bien étudiées dans l'état sain, et c'est en partie pour répandre ces connaissances que j'ai publié une anatomie spéciale des formes extérieures du corps humain, et que je l'ai appliquée à la chirurgie. Nous en profiterons dans le cours de cet ouvrage pour faire connaître avec précision les altérations particulières
des formes extérieures qu'on observe dans une foule de maladies chirurgicales. Nous y puiserons des lumières utiles au diagnostic 5 mais nous devons dès à présent présenter quelques considérations sur ce sujet, pourfaire pressentir l'importance et l'étendue de la science ou de la doctrine des formes morbides.
Dans l'état normal, les formes sont produites par des éléments déterminés, les os, les tissus charnus et ligamenteux des muscles, qui, dans une foule de régions, se dessinent d'une manière merveilleuse et avec une précision qu'on ne soupçonne point, parce que les anatomistes ont tous négligé ce sujet dans leurs études.
La graisse, les veines, quelques glandes sous-cutanées et la peau concourent aussi à la production des formes. Dans les maladies, ces éléments venant à se modifier, il en résulte des changements qui font reconnaître ces modifications à la simple vue et au toucher. Je n'en citerai ici que des exemples généraux, renvoyant les détails à la pathologie spéciale, où Ton appréciera mieux leur valeur pour le diagnostic.
Dans les inflammations aiguës de la peau, des tissus sous-cutanés, et même d'organes assez profonds, les formes s'arrondissent en général et présentent des tumeurs plus ou moins saillantes, elles effacent les dépressions ou an moins des saillies naturelles à la surface du corps. Ces altérations sont immédiatement et complètement comprises par ceux qui connaissent les formes normales, incomplètement par ceux qui les ignorent. Souvent les tissus enflammés se rétractent et produisent aussi des altérations de formes qui font reconnaître ces rétractions, et permettent de les combattreà leur naissance, ce qui est toujours avantageux.
On sait que les abcès se reconnaissent fréquemment, aussi, au gonflement qui les accompagne.
Il en est de même de presque toutes les hydropisies; mais tous ces gonflements offrent des particularités de forme dans chaque région.
Les fistules, les ulcères, les cicatrices, les tumeurs dégénérées, les formations nouvelles donnent encore lieu à des altérations de formes variables, suivant la nature de la maladie. Tels sont par exemple les cicatrices, les squirrhes, les cancers, les loupes, les monstruosités.
Parmi les maladies constitutionnelles , la scrofule, la syphilis donnent lieu à de nombreuses modifications des formes et à des formes quelquefois spéciales ; mais c'est, surtout dans les affections chirurgicales que les formes morbides se montrent dans toutes leurs variétés et dans tout leur luxe. Et comme elles masquent en outre, je le répète pour qu'on ne l'oublie pas, les formes normales, leur doctrine est souvent plus complexe qu'on ne l'imagine, et par cela même beaucoup plus riche en déductions diagnostiques, ainsi qu'on pourra s'en convaincre par les détails tout pratiques de la pathologie spéciale.
Reprenons et continuons maintenant l'exposition générale des modifications morbides, qui sont du ressort de l'anatomie pathologique.
Sous le rapport des propriétés sensibles ou particulièrement accessibles à certains sens, les maladies offrent dans les parties affectées des différences de consistance, de couleur et de sonorité souvent caractéristiques, et, par conséquent alors, très-importantes à connaître.
Les altérations des deux premières propriétés ont été étudiées par tous les observateurs-, mais la troisième l'a été spécialement par Avenbrugger, Laennec et M. Piorry.
Sous le point de vue des propriétés physiques, du
poids spécifique, de la ténacité des parties malades, on observe aussi dans quelques maladies des modifications fort intéressantes, quoique ces modifications soient peu communes dans l'ensemble de nos affections.
Sous le rapport de la structure des parties malades, c'est-à-dire des parties qui les constituent et de la manière dont celles-ci sont arrangées les unes relatitivement aux autres, il y a de très-grandes et de trèsimportantes différences, qui, lorsqu'elles sont permanentes, forment des maladies organiques très-variées que nous avons indiquées plus haut, sous le nom delésions organiques, par nutrition, par dégénération, ou denutritionies.
Enfin, sous le rapport des compositions chimique et microscopique des fluides organiques et des parties solides, il y a encore de notables différences dans les maladies; mais sous ce point de vue la science n'est encore ni très-avancée ni très-positive. Ce n'est pas une raison pour ne pas les étudier et les faire connaître-, c'est, au contraire, une raison pour leur accorder la plus grande attention.
Des différences des caractères matériels dont nous Tenons de parler résultent nécessairement , pour l'anatonio-pathologiste, divers modes ou espèces de lésions matérielles.
Comme ces altérations sont fréquemment le principe d'une foule d'autres phénomènes morbides, l'altération matérielle devient aux yeux du médecin la maladie même, et il la désigne alors par cette altération même. Telles sont les plaies, les fractures, les luxations et la plupart des lésions chirurgicales; alors la dénomination est très-rationnelle.
Mais il y a des cas, ainsi que nous l'avons dit, où l'altération matérielle n'est elle-même qu'un témoi-
gnage, un phénomène, un symptôme de la disposition morbide qui l'engendre. Tels sont les engorgements, les suppurations, les ulcères de la scrofule, de la syphilis, les éruptions des fièvres éruptives, les altérations intestinales des follicules, les inflammations viscérales des fièvres graves. Alors on ne peut plus les désigner par ces altérations mêmes, et l'on est obligé d'employer une dénomination qui s'applique à l'ensemble des symptômes du mal.
Les productions nouvelles qui sont des maladies se confondent parfois avec les lésions organiques qui paraissent être le résultat d'une altération de nutrition et une dégénération. 11 arrive alors qu'il est quelquefois difficile de savoir, lorsqu'on a une pareille lésion sous les yeux, si c'est une dégénération ou ui*3 formation nouvelle. C'est ce qui a lieu pour les dégénérations dites par infiltration tuberculeuse, pour beaucoup de squirrhes, etc., que les uns regardent comme une simple dégénérescence des tissus, les autres comme un produit nouveau développé au sein de nos tissus; mais cette divergence n'a pas d'influence sur la pratique.
Les altérations matérielles tiennent à des causes diverses qui permettent de les subdiviser d'une manière naturelle, et ces divisions se coordonnent trèsbien, comme cela devait être, avec la classification des maladies présentée plus haut, parce que j'ai dû, en tenir un grand compte dans cette classification.
Maintenant présentons le tableau des altérations anatomiques des solides.