‹ Première, quatrième et treizième lettres provincialesChapitre 13 sur 40 · Le P. Daniel, Eutrellens, I, p · texte numérisé non relu

Le P. Daniel, Eutrellens, I, p

REMARQUES SUR LA PREMIÈRE PROVINCIALE. 53 nouveauté ce dut ùtro dans une controverse théologique, que les Lettres Provinciales. Jusque-là, il n'avait paru que des dissertations tripartites ou quadripartites d'Arnauld, les Réponses de ses ennemis, qui n'étaient pas plus légères, et ses Répliques à leurs Réponses. Le tout en latin, ou en un français si grave et si ennuyeux qu'il ne gagnait rien à n'être pas du latin. Les Provinciales changèrent tout cela. Peu de jours après la première Lettre, il en parut une seconde (elle est datée du 29 janvier, mais elle ne fut publiée que le 5 février) ; puis une troisième (datée du 9, pubHée le 12.) Il s'agissait toujours de la même question : la Grâce suffisante qui ne suffit pas (deuxième Lettre) et l'odieux d'une censure rendue dans des conditions tout à fait insohtes, en dehors de toutes les règles qui en pouvaient garantir l'impartialité. Pascal changea ensuite de sujet, (Cf. V Introduction et les Remarques sur la quatrième Provinciale) pour revenir plusieurs mois plus tard au débat théologique des trois premières Lettres. (Dix-septième et dix-huitième Provinciales, janvier-mars 1657.) Ces cinq Lettres, première, deuxième, troisième, dix-septième et dix-huitième forment donc un ensemble et doivent être étudiées à part.

La phrase d'Arnauld sur laquelle on discutait, était celle-ci : « Saint Pierre a donné dans sa chute l'exemple d'un Juste à qui la Grâce sans laquelle on ne peut rien, avait manqué. » Arnauld entendait par la Grâce, la Grâce efficace, comme il le dit et l'attesta lui-même avant la censure. Or, c'était là un sens rigoureusement orthodoxe : car si saint Pierre avait eu la Grâce eflicace, il n'eût point failli, la Grâce efficace étant toujours et nécessairement suivie d'un effet. (Cf. V Introduction, {^'^ partie). Mais il ne s'agissait pas de savoir si Arnauld avait véritablement tort. Il s'agissait de le perdre. Depuis longtemps déjà, on supportait impatiemment sa présence en Sorbonne, et il s'était formé contre lui une véritable coalition : celle de Cornet, du docteur le Moine, de M. Hallier, etc.. Restait à saisir une occasion favorable. On crut la trouver dans cette discussion qui portait sur la plus embrouillée de toutes les matières théologiques.

Les ennemis d'Arnauld étaient, ou bien des Molinistes avérés, ou bien des nouveaux Thomistes, qui prétendaient être demeurés fidèles à l'esprit de saint Thomas, bien qu'ils eussent introduit des distinctions nouvelles. Les deux partis, du reste, n'étaient pas d'accord entre eux. Les Molinistes entendaient par la Grâce suffisante « un pouvoir qui renferme tout ce qui

est nécessaire pour agir; » les Thomistes «une certaiDe vertu intérieure qui ne produit jamais l'action, si elle n'est aidée d'un secours efficace de Dieu*. » Mais ils étaient d'accord pour perdre Arnauld. Gomment trouver un moyen de s'entendre en apparence, sans transiger sur les principes ? On fit choix d'une expression, d'ailleurs vague, celle de pouvoir prochain, que l'on emploierait de concert et sans la définir. Le Pouvoir prochain avait précisément manqué à saint Pierre: il n'avait eu, suivant Arnauld, qu'un pouvoir éloigné de ne pas pécher.

Le tout est de savoir si le pouvoir prochain résulte de la Grâce suffisante, ou seulement de la Grâce efficace. D'après ce qui précède, on comprend que les Molinistes tenaient pour le premier sens, et les Thomistes pour le second. Il fallait, d'après eux, que quelque chose s'ajoutât à la Grâce purement suffisante, pour que le pouvoir devînt véritablement 'prochain. Ils étaient donc d'accord, au fond, avec Arnauld. G'est ce que Pascal traduit en langage vulgaire, dans la conversation de son personnage avec le disciple du P. le Moine (Moliniste) et les Jacobins (Thomistes). Pour le disciple du P. le Moine, avoir le pouvoir prochain de passer une rivière, « c'est avoir un bateau, des bateliers, des rames et le reste, en sorte que rien ne

manque Avoir le pouvoir prochain de voir, c'est avoir bonne

vue et être en plein jour. » En d'autres termes, qui dit pouvoir prochain, dit « pouvoir à quoi rien ne manque. ))Pour le Jacobin, au contraire, un homme a le pouvoir prochain de voir, la nuit, et sans aucune lumière, s'il n'est pas aveugle. Ne semble-t-il pas que le Jacobin dise une absurdité? Car enfin, il n'est pas possible de voir clair la nuit et sans lumière, même quand on n'est pas aveugle. Aussi bien, croit-il qu'on n'y saurait voir. Ge pouvoir qu'il se résout à appeler p?^oc/mi/i, n'est pas celui qu'il considère comme effectivement proc/^am, c'est un pouvoir auquel II manque quelque chose, (dans l'exemple cité, la lumière). — Prenons l'autre exemple de Pascal, qui est plus simple. Pour un Moliniste, le juste a toujours le pouvoir prochain de prier Dieu. Pour un Jacobin, le Juste n'a, d'ordinaire, qu'un pouvoir éloigné de le faire, et pour que ce pouvoir se transforme en pouvoir prochain, il faut au Juste un secours particulier « qui lui permette de prier, sans quoi il ne priera jamais. » Ge secours particulier, c'est précisément une Grâce efficace.

On voit maintenant qu'au fond Arnauld était d'accord avec les

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