Etli. Nicom., ni, I
2. M. l'abbé Muynard relève ici une sorte de falsification par omission, qui fait dire au P. Bauny beaucoup plus qu'il ne dit en efl'ut. Apres le mol volontaire la phrase ne s'arrête pas. 11 y a une virgule, non un point, et on lit : « Comme elle est lorsqu'aprcs que reutendement a vu, pesé, et considéré avec réflexion les qualités dudit objet, la volonté s'y porte, s'y attache, et le veut. Ce qu'elle peut faire, formellement, virtuellement, ou bien tacitement, etc. »
Pascal avait-il déjà vu par lui-même le passage du P. Bauny, comme il afûrma plus tard qu'il l'avait fait pour toutes ces citations des Casuistes? [Récit fait par il/"« Marguerite l'érier d'un entretien de Pascal, Faugèro, Pensées, tome I, p. 3G8.) Il est plus probable que ces scrupules ne lui sont venus que du moment où il a commencé la guerre contre la morale même des Jésuites.
Ici Pascal se sert encore des Mémoires que lui fournissaient ses amis.
VOUS en éclaircir, me dit mon Janséniste. Et ayant demandé an Père la Morale d'Aristote, il l'ouvrit an commencement du 3° livre, d'oi^i le P. Bauny a pris les paroles qu'il en rapporte, et dit K ce bon Père : Je vous pardonne d'avoir cru, sur la foi du P. Bauny, qu'Aristote ait été de ce sentiment. Vous auriez changé d'avis si vous l'aviez lu vous-même. Il est Lien vrai qu'il enseigne qu'afui qu'une action soit volontaire, il faut connaître les particularités de cette action, singula in quibus est actio. Mais qu'entend-il par là, sinon les circonstances particulières de l'action, ainsi que les exemples qu'il en donne le justifient clairement, n'en rapportant point d'autres que de ceux oii l'on ignore quelqu'une de ces circonstances; ç^ommQ d'une personne qui^ voulant montrer une machine, en décoche un dard qui blesse quelqu'un; et de Mérope, qui tua son fils en pensant tuer son ennemi ', et autres semblables ?
Vous voyez donc par là quelle est l'ignorance qui rend les actions involontaires; et que ce n'est que celle des circonstances particulières, qui est appelée par les Théologiens, comme vous le savez fort bien, mon Père, l'ignorance du fait. Mais quant à celle du droit, c'est-à-dire quant à l'ignorance du bien et du mal qui est en l'action, de laquelle seule il s'agit ici, voyons si Aristote est de l'avis du P. Bauny. Voici les paroles de ce Philosophe : Tous les méchants ignorent ce qu'ils doivent faire et ce qu'ils doivent fuir. Et c'est cela même qui les rend méchants et vicieux. C'est pourquoi on ne peut pas dire que, parce qu'un homme ignore ce qu'il est à propos qu'il fasse pour satisfaire à son devoir, son action soit involontaire. Car cette ignorance dans le choix du bien et du mal ne fait pas qu'une action soit involontaire, mais seulement quelle est vicieuse. L'on doit dire la même chose de celui qui ignore en général les règles de son devoir, puisque cette ignorance rend les hommes dignes de blâme, et non d'excuse. El ainsi l'ignorance qui rend les actions invo-
Elh. Nic.UI, I, 17.
PASCAL LES PllOVlNC.
loniaires et excusables est seulement celle qui regarde le fait en particulier et ses circonstances singulières. Car alors on pardonne à un homme, et on l'excuse, et on le considère comme ayant agi contre son gré ^ .
Apres cela, mon Père, direz-vous encore qu'Aristote soit y ^ de votre opinion ? Et qui ne s'étonnera de voir qu'un Philosophe Païen ait été plus éclairé que vos Docteurs en une matière aussi importante à toute la Morale et à la ^^ conduite môme des âmes, qu'est la connaissance des conditions qui rendent les actions volontaires ou involon- / taires, et qui ensuite les excusent ou ne les excusent pas v'-'^ de péché? N'espérez donc plus rien, mon Père, de ce
^N Prince des Philosophes, et ne résistez plus au Prince des
■ ' Théologiens % qui décide ainsi ce point au liv. I de ses
Retr., c. 15 : Ceux qui pèchent par ignorance ne font leur j action que parce qu'ils la veulent faire, quoiqu'ils pèchent
^ sans qu'ils veuillent pécher. Et ainsi ce péché même d'igno-
rance ne peut être commis que par la volonté de celui qui le commet, mais par une volonté qui se porte à l'action, et non au péché : ce qui ti^ empêche pas néanmoins que l'action ne soit péché, parce qu'il suffit pour cela qu'on ait fait ce qu'on était obligé de ne point faire.
Le Père me parut surpris, et plus encore du passage
d'Aristote que de celui de saint Augustin. Mais, comme
il pensait à ce qu'il devait dire, on vint l'avertir que M'^^ la
Maréchale de... et M""" la Marquise de... le demandaient.
Et ainsi, en nous quittant à la hâte : J'en parlerai, dit-il,
à nos Pères. Ils y trouveront bien quelque réponse. Nous
en avons ici de bien suljtils. Nous l'entendîmes bien ^; et
quand je fus seul avec mon ami, je lui témoignai d'être
y' v?^ étonné du renversement que cette doctrine apportait dans
'^^ ^ i^ ^^ Morale. A quoi il me répondit : Qu'il était bien étonné
"^ Y^ de mon étonnement. Ne savez-vous donc pas encore que
i. Eth. Nie, ni, I, 14-lb. La traduction est très précise.
2. Le Janséniste jure par le Prince des Théologiens, et le Jésuite, par le Prince des Philosophes. Cf. infra :
• Le Père me parut surpris, et plus
encore du passage d"Aristote que do celui de saint Augustin » . Voir V Introduction.
0. G'est-à-dire... Nous ne fûmes pas surpris do l'entendre parler ainsi.
leurs excès sont beaucoup plus grands dans la Morale que dans la doctrine (fl)? il m'en donna d'étranges exemples, et remit le reste h une autre fois; j'espère que ce que j'en apprendrai sera le sujet de notre premier entretien. Je suis, etc.
(a) Ed. in-S» de 1659 : que dans les autres matières.