‹ Première, quatrième et treizième lettres provincialesChapitre 24 sur 40 · Navarre non plus · texte numérisé non relu

Navarre non plus

4. Henriquez (1536-1606) était bien de la Compagnie de Jésus, mais à la suite de démêlés avec ses supérieurs, survenus à propos d'une théologie morale dont la société n'approuvait pas toutes les doctrines, il passa dans l'ordre de Saint Dominique. Pourtant avant de mourir, il demanda et obtint de rentrer dans la compagnie de Jésus.

seulement question de savoir si Lessius est aussi {a) du sentiment de ces Auteurs, aussi Lien que son Confrère. Et c'est pourquoi vous ajoutez : Que Lessius ne rapporte cette opinion que pour la réfuter^ et qu ainsi j^ lui attribue un sentiment quil n allègue que pour le combattre^ qui est l'action du monde la plus lâche et la plus honteuse à un écrivain^. Et (b) je soutiens, mes Pères, qu'il ne la rapporte que pour la suivre. C'est une question de fait qu'il sera Lien facile de décider. Voyons donc comment vous prouvez ce que vous dites ; et vous verrez ensuite comment je prouve ce que je dis.

Pour montrer que Lessius n'est pas de ce sentiment, vous dites qu'il en condamne la pratique. Et pour prouver cela, vous rapportez un de ses passages, liv. 2, c. 9, n. 82, où il dit ces mots : J'en condamne la pratique. Je demeure d'accord que, si on clierclie ces paroles dans Lessius au nombre 82 où vous les citez, on les y trouvera. Mais que dira-t-on, mes Pères, quand on verra au même temps (c) qu'il traite en cet endroit d'une question toute différente de celle dont nous parlons, et que l'opinion dont il dit en ce lieu-là qu'il en condamne la pratique n'est en aucune sorte celle dont il s'agit ici, mais une autre toute séparée? Cependant il ne faut pour en être éclairci qu'ouvrir le livre au lieu même [d) où vous renvoyez. Car on y trouvera toute la suite de son discours en cette manière.

[a] Ed. in-8» de 1659 : supprime aussi.

\b) Ed. in-S" de 1659 : Or je soutiens.

(c) Ed. in-S" de 1659 : en même temps.

[d] Ed. in-8° de 1659 : le livre même où vous renvoyez.

1. Cf. IV^ Imposture (p. 17 du Recueil in-12). Pascal ne cite pas exactement le texte. Je transcris ici une note, d'ailleurs exacte, de M. l'abbé Maynard. « Lessius dit à cet endroit qu'il ne faut pas en permettre facilement la pratique, comme Pascal sera obligré de le reconnaître bientôt, et s'il ne parle pas plus expressément, c'est par respect pour Victoria: mais il combat ce sentiment par saint Augustin ; et, immédiatement après, traitant du meurtre pour la calomnie, il en condamne absolument la pra-

tique, n'étant gêné là par aucune autorité. Hxc quoque senteiitia non est sequenda. Remarquez la liaison Hiec quoque, qui montre bien que Lessius rejette également le droit de défense meurtrière en ces deux

circonstances » l\ semble dono

que Pascal ait lu trop rapidement le texte du n° 79. Cf. Réponse à la 13e Lettre des Jansénistes (Recueil cité, p. 240). L'auteur de cette Réponse insiste également sur la liaison « Hxc quoque. »

Il traite la question, savoir si on peut tuer pour un soufflet^ au nombre 79, et il la finit au nombre 80, sans qu'il y ait en tout cela un seul mot de condamnation. Cette question étant terminée, il en commence une nouvelle en l'article 81, savoir si on peut tuer pour des médisances. Et c'est sur celle-là qu'il dit au nombre 82 ces paroles que vous avez citées : fen condamne la pjratique.

N'est-ce donc pas une chose honteuse, mes Pères, que vous osiez produire ces paroles pour faire croire que Lessius condamne l'opinion qu'on peut tuer pour un soufflet? Et que n'en ayant rapporté en tout que cette seule preuve, vous triomphiez là-dessus en disant comme vous faites : Plusieurs personnes d'honneur dans Paris ont déjà reconnu cette insigne fausseté par la lecture de Lessius^ et ont appris par /« quelle créance on doit avoir à ce calomiiiateur *. Quoi, mes Pères? Est-ce ainsi que vous abusez de la créance que ces personnes d'honneur ont en vous ? Pour leur faire entendre que Lessius n'est pas d'un sentiment, vous leur ouvrez son livre en un endroit où il en condamne un autre. Et comme ces personnes n'entrent pas en défiance de votre bonne foi, et ne pensent pas à examiner s'il s'agit en ce lieu-là de la question contestée, vous trompez ainsi leur créduhté. Je m'assure, mes Pères, que pour vous garantir d'un si honteux mensonge, vous avez eu recours à votre doctrine des équivoques, et que lisant ce passage tout haut^ vous disiez tout bas qu'il s'y agissait d'une autre matière ^ ]Mais je ne sais si cette raison qui suffit bien pour satisfaire votre conscience, suffira pour satisfaire la juste plainte que vous feront ces gens d'honneur, quand ils verront que vous les avez joués de cette sorte.

Empeciiez-les donc bien, mes Pères, de voir mes lettres, puisque c'est le seul moyen qui vous reste pour conserver encore quelque temps votre crédit. Je n'en use pas ainsi

1. IV« Imposture, p. 17. Avec une petite inexactitude insignifiante « quelle créance mérite ce calomniateur. )) Assurément Pascnl ne citait pas de mémoire. On peut se domuu-

der comment il se fait que presque toujours il modifie légèrement le te.xte. 2. Voir sur la doctrine des EquivriQues, la 9« Lettre.

des vôtres. J'en envoie h tous mes amis, je souhcaite que tout le monde les voie. Et je crois que nous avons tous raison. Car enfin, après avoir pulDlié cette quatrième imposture avec tant d'éclat, vous voilcà décriés si on vient à savoir que vous y avez supposé un passage pour un autre. On jugera facilement que si vous eussiez trouvé ce que vous demandiez au lieu même où Lessius traitait {a) cette matière, vous ne l'eussiez pas été chercher ailleurs ; et que vous n'y avez eu recours que parce que vous n'y voyiez rien qui fût favorable à votre dessein. Vous vouliez faire trouver dans Lessius ce que vous dites dans votre imposture, p. iO, ligne 12 % qu il n accorde pas que cette opinion soit probable dans la spéculation : et Lessius dit expressément en sa conclusion, n. 80 : Cette opinion^ qu'on peut tuer pour un soufflet reçu^ est probable dans la spéculation. N'est-ce pas Ih mot à mot le contraire de votre discours? Et qui peut assez admirer avec quelle hardiesse vous produisez en propres termes le contraire d'une vérité de fait? De sorte qu'au heu que vous concluiez de votre passage supposé que Lessius n'était pas de ce sentiment, il se conclut fort bien de son véritable passage qu'il est de ce même sentiment.

Vous vouliez encore faire dire à Lessius quil cm condamne la pratique. Et comme je l'ai déjtà dit, il ne se trouve pas une seule parole de condamnation en ce lieu-là ; mais il parle ainsi : Il semble quon nen doit pas facilement permettre la pratique : In praxi non videtur facile PERMiTTENDA. Est-cc là le langage d'un homme qui condamne une maxime? Diriez-vous, mes Pères (/y), qu'il ne hwi^^'è permettre facilement dans la pratique les adultères ou les incestes ? Ne doit-on pas conclure au contraire, puisque Lessius ne dit autre chose, sinon que la pratique n'en doit pas être facilement permise, que la pratique même en peut être quelquefois permise, quoique rare-

(û) Ed. in-SodelGog: traite.

[b] Ed. in-S" de 1659 : supprime mes Pères,

1. De led. in-40. Dans le Recueil in-i2, cela se trouve p. 17.

ment {o) ? Et comme s'il eût voulii apprendre à tout le monde quand on la doit permettre, et ôter aux personnes offensées les scrupules qui les pourrait troiil3ler mal à propos, ne sachant en quelles occasions il leur est permis de tuer dans la pratique, il a eu soin de leur marquer ce qu'ils doivent éviter pour pratiquer cette doctrine en conscience. Ecoutez-le, mes Pères : Il semble, dit-il, quon ne doit pas le permettre facilement, a cause du danger qu'il y a quon agisse en cela par haine ou par vengeance, ou avec excès, ou que cela ne causât trop de meurtres. De sorte qu'il est clair que ce meurtre restera tout permis [b) dans la pratique selon Lessius, si on évite ces inconvénients, c'est-à-dire si l'on peut agir sans haine, sans vengeance, et dans des circonstances qui n'attirent pas beaucoup de meurtres. En voulez-vous un exemple, mes Pères? En voici un assez nouveau. C'est celui du soufflet de Compiègne ^ . Car vous avouerez que celui qui l'a reçu a témoigné par la manière dont il s'est conduit, qu'il était

[a] Ed. in-S» de 16b9 : Ne doit-on pas conclure au contraire que, puisque Lessius ne dit autre chose, sinon que la pratique n'en doit pas être facilement permise, son sentiment est que cette pratique peut être quelquefois permise, quoique rarement ?

[b) Ed. in-S°delG59: tout-à-fait permis.

i. Nicole dans la xiii« Provinciale nous raconte l'histoire du soufflet. Nostis ut Compendiinuper coquorum regiorumprxl'ecto numine GuHlio. Christinx Suecix reginx in coUegio vestro régis jussuprxdii'.m paronti Pater Boriniis, violurisedessuas ratas, gravem alapam iiifregerit.» J'ai cité le texte latin, parce qu'il est plus explicite que la traduction de M"' de Joncoux, qui ne donne que le nom de celui qui a reçu le soufflet, sans dire qu'il était « chef des cuisines du roi, « ou comme parle Pascal, « Oflicier de la maison du roi. »

Les Jésuites dans la « Réponse à la 13« Lettre des Jansénistes» (Réponses aux Provinciales, Recueil in-li, p.

234 et suivantes) ont nié l'histoire du soufflet. (( l\ est faux qu'un Jésuite ait blessé la charité en donnant un soufflet à Guille; mo-'s (qu') il est vrai qu'un Janséniste, en 1 écrivant.

a donné un soufflet à la vérité. « Pascal ne se tint pas pour battu, et

dans un appendice à sa 14« Lettre, il revint sur la question. « Je viens de voir la réponse de votre Apologiste à la IS" Lettre. Mais s'il ne répond pas mieux à celle-ci... il ne

méritera pas de réplique Pour

donner créance aux mémoires que vous lui fournissez, vous ne deviez pas lui faire désavouer publiquement une chose aussi publique qu'est le soufflet de Compiègne. 11 est constant, mes Pères, par l'aveu de l'offensé, qu'il a reçu sur sa joue un coup de la main d'uo jésuite ; et tout ce qu'ont pu faire vos amis a été de mettre en doute s'il l'a reçu de lavant main ou de l'arrière-main, et d'agiter la question si un coup du revers de la main sur la joue doit être appelé soufflet ou non. Je ne sais à qui il appartient d'en décider; mais je crois cependant que c'est au moins un soufflet probable. Gela me met en sûreté de conscience. »

assez maître des mouvements de haine et de vengeance, n ne lui restait donc qu'à éviter nn trop ,c:rand nombre de meurtres, et vous savez, mes Pères, qu'il est si rare que des Jésuites donnent des soufflets aux Officiers de la maison du Roi, qu'il n'y avait pas à craindre qu'un meurtre en cette occasion en eût tiré beaucoup d'autres en conséquence. Et ainsi vous ne sauriez nier que ce Jésuite ne fût tuable en sûreté de conscience, et que l'offensé ne pût en cette rencontre pratiquer en son endroit {a) la doctrine de Lessius. Et peut-être, mes Pérès, qu'il l'eût fait, s'il eût été instruit dans votre école, et s'il eût appris d'Escobar ^ qu\m homme qui a reçu un soufflet est réputé sans honneur jusqu'à ce qui! ait tué celui qui le lui a donné. Mais vous avez sujet de croire que les instructions fort contraires qu'il a reçues d'un Curé que vous n'aimez pas trop, n'ont pas peu contribué en cette occasion à sauver la vie à un Jésuite.

Ne nous parlez donc plus de ces inconvénients qu'on peut éviter en tant de rencontres, et hors lesquels le meurtre est permis, selon Lessius, dans la pratique même. C'est ce qu'ont bien reconnu vos Auteurs cités par Escol3ar dans la Pratique de l'homicide selon votre Société. Est-il permis^ dit- il, de tuer celui quia donné un soufflet? Lessius dit que cela est permis dans la spéculation, mais

[a] Ed. in-S" de 1659 : envers lui.

1. Escobar (Cf. 5= et 6« Provinciales], la plus célèbre des victimes de Pascal. Il naquit à Valladolid en 1589, et entra de très bonne heure dans la Compagnie de Jésus. Orateur très renommé, il prêcha dit-on pendant cinquante ans de suite le carême, parlant jusqu'à deux fois par jour, sans se permettre la moindre infraction an jeune, il écrivit jusqu'à vingt volumes in-S». Ses deux ouvrages les plus célèbres sont la Grande Théologie morale, en sept volumes in-f", et la Petite Tlieologie, d'après les vingtquatre jésuites (la même dont le titre et la préface, sont si agréablement raillés par Pascal dans la o« Provinciale.) l vol. in-8°. Il mourut à Madrid en 1609, vénéré de tout le peuple.

M. rabbé Maynard rapporte à ce propos l'anecdote que voici : « Les Provinciales s'étaient répandues en Espagne, Escobar les avait lues; étant affligé de la façon dont il s'y voyait traité, il alla trouver le duc d'Ossone, son ami et son pénitent. « 11 y a cinq ans, lui dit-il, qu'on voulut ici me déférer à l'Inquisition, parce qu'on trouvait ma doctrine trop sévère; et voilà qu'en France un libelle répandu partout, me fait passer pour un corrupteur de la morale de Jésus- Christ. » Le duc d'Ossone raconta lo trait au chevalier de Louville, qui, revenu en France, en fit part à son tour au P. Etienne Souciet, dans les papiers duquel on Ta trouvé. » [Provinciales, tome II, notices, p. 454.)

quon ne le doit pas conseiller dans la pratique^ non consulendum in praxi, à cause du danger de la haine ou des meurtres nuisibles à VEtat qui en pourraient arriver. Mais les autres o^^T jugé, qu'en évitant ces inconvénients,

CELA EST PERMIS ET SÛR DANS LA PRATIQUE : lu praxi proha-

hilem et tutam judicarunt Henriquez, etc. Voilà comment les opinions s'élèvent peu à peu jusqu'au comLle de la probabilité. Car vous y avez porté celle-ci en la permettant enfin, sans aucune distinction de spéculation ni de pratique, en ces termes : // est permis lorsquon a reçu unsoufflet de donner incontinent un coup d'épée, non pas pour se venger, mais pour conserver son honneur. C'est ce qu'ont enseigné vos Pères à Caen, en 4644, dans leurs écrits publics, que l'Université produisit au Parlement dans sa troisième requête contre votre doctrine de l'homicide, p. 339 [a] K

Remarquez donc, mes Pères, que vos propres Auteurs ruinent d'eux-mêmes cette vaine distinction de spéculation et de pratique que l'Université avait traitée de ridicule, et dont l'invention est un secret de votre politique qu'il est bon de faire entendre. Car, outre que l'intelligence en est nécessaire pour les 15, 16, 17 et 18° impostures, il est toujours à propos de découvrir peu à peu les principes de cette politique mystérieuse.

Quand vous avez entrepris de décider les cas de conscience d'une manière favorable et accommodante, vous en avez trouvé où la Religion seule était intéressée, comme les questions de la contrition, de la pénitence, de l'amour de Dieu, et toutes celles qui ne touchent que l'intérieur des consciences. Mais vous en avez rencontré [b) d'autres oii l'Etat a intérêt aussi bien que la Religion, comme sont celles de l'usure, des banqueroutes, de l'homicide, et autres semblables. Et c'est une chose bien sensible à

[a) Ed. in-S" de 1659 : « Que TUniversité produisit au Parlement lorsqu'elle y présenta sa troisième requête contre votre doctrine de l'homicide, comme il se voit en la page 339 du livre qu'elle en fit alors imprimer. »

[b) Ed. in-S" de 1659 : trouvé.

Page 1