Ibid. Proœmium, n
saurait faire défaut à personne. Mais elle appartient surtout au fidèle et au juste*. Il faut, pour être exact, ajouter que la coopéralion de la volonté humaine à la grâce a lieu sous deux formes très opposées : tantôt la volonté s'emploie à suivre rimpulsion divine; tantôt elle s'emploie à y résister 2. C'est ce qui explique les bonnes et les mauvaises actions des hommes. Mais dans les deux cas la volonté a coopéré ; c'est-à-dire qu'elle a agi avec la grâce — soit pour elle, soit contre elle — toujours avec elle.
Telle est, avant toute complication d'Ecole et de système, la pure doctrine de la grâce. L'homme est doué d'une volonté : mais cette volonté toute seule est impuissante. Il faut qu'il s'y ajoute un pouvoir surnaturel. Ce pouvoir meut la volonté humaine sans la supprimer et même sans la contraindre, puisque l'on voit souvent la volonté se retourner contre la grâce et se porter au mal. Maintenant, comment s'expUquer cette action commune de deux principes différents? Gomment le libre arbitre peut-il subsister dans le voisinage si compromettant do la grâce? Gomment enfin cette volonté humaine, impuissante sans la grâce, peut-elle résister à la grâce ?Lui résiste-t-elle en vertu de sa propre force ? Mais alors, il y a au moins un cas où la volonté, sans la grâce, peut quelque chose ; et on se demandera : pourquoi la grâce? Résiste-t-elle à la grâce en s'aidant de la grâce ? Mais alors qu'est-ce que cette grâce qui se combat ainsi et se détruit elle-même ? Autant de problèmes difficiles, peut-être impossibles à résoudre, mais qui se posèrent de bonne heure à l'esprit des théologiens et des philosophes chrétiens, et dont nous examinerons les différentes solutions.
L'histoire de l'Eglise atteste par le nombre des hérésies qui se sont produites sur la grâce, l'extrême difficulté de la question. Ces hérésies sont de deux sortes : les unes exagèrent le rôle de la volonté jusqu'à rendre la grâce superflue; les autres anéantissent la volonté devant la grâce. Ce sont là, pour ainsi dire, deux grands courants que l'on peut suivre depuis les premiers siècles jusqu'à nos jours, qui tantôt se séparent nottemont, tantôt se mêlent et s'entrecroisent.
Dès le cinquième siècle, un moine anglais, Pelage, soutint
i. Prxfect. T/teol.,'De Gratia, Proœ- 1 2. Ibid. Proœmiiim, n. 6, mium, n. G. I
que la tache du péché originel ne s'était pas étendue à tous les hommes. Adam a commis le mal pour lui seul : ses descendants n'en portent pas la peine. La conséquence naturelle de cette doctrine , c'est que la volonté humaine n'est ni amoindrie ni déchue. Elle n'a donc pas besoin, pour agir, d'un secours étranger. C'était nier en propres termes la nécessité de la grâce. C'était aussi ruiner l'un des fondements du Christianisme ; car si l'humanité n'est pas irrémédiablement tombée, que signifie la mission de Jésus-Christ ? L'hérésie Pélagienne fut vivement combattue par l'Eglise, et saint Augustin écrivit un certain nombre de Traités 0 il, tout en réfutant Pelage, il établissait ce qui était, selon lui, la pure doctrine chrétienne. C'est de là que lui vient l'autorité pariiculière dont il jouit en ces questions. Nous verrons, au dix-septième siècle, Jansénius, Saint-Cyran, tout Port-Royal opposer à tous les docteurs, à tous les Conciles, à tous les Papes, et élever, en quelque sorte, en face du Christianisme officiel, le Christianisme de saint Augustin ^
La doctrine de Pelage était trop évidemment en contradiction avec l'ensemble du dogme. Aussi ses partisans furent-ils amenés bientôt à la tempérer, Le Scmi-Pélaglanisme accepte la grâce : il restreint seulement la part qui lui appartient dans le phénomène mixte où elle se rencontre avec la volonté humaine. Pour les Semi-Pélagiens, la foi peut naître sans la grâce ; l'action peut commencer sans elle. Seul, l'achèvement de l'œuvre suppose l'intervention de la grâce. C'était concéder quelque chose à l'Eglise : mais c'était, en somme, persévérer dans ce qu'elle tenait pour une hérésie, et le Semi-Pélagiauisme fat condamné comme l'avait été le Pélagianisme proprement dit.
Les hérésies qui sacrifient la volonté humaine à la grâce sont plus nombreuses et en même temps plus redoutables que les hérésies opposées. Ne semble-t-il pas, eu effet, qu'elles soient plus conséquentes avec le reste du dogme, et, partant, plus spécieuses ? Là où Dieu est tout et fait tout, comment est-il possible d'exagérer son rôle ? Quelque grand qu'on le fasse , il
1. On a remarqué que si saint, Augustin fournit aux délcnseurâ de la Grâce le plus précieux appui, il est pourtant l'acile de trouver chez lui des textes qui embarrassent ses disciples. Cela est très vrai. Mais saint Augustin avait commencé par luîter contre les Manichéens, dont l'hérésie particulière portait sur la nature môme de Dieu, mais qui, exagérant
la puissance divine, arrivaient à diminuer le rôle de la volonté humaine.
11 avait défendu contre eux cette même volonté ; en sorte qu'il se trouve avoir combattu successivement les adversaires et les défenseurs trop ardents de la Grâce. Cela exiilique que les deux partis puissent, à la rigueur, trouver des armes dans saint Augustin.
ne dépassera jamais ce qu'en peut concevoir une âme vraiment touchée de la grandeur de Dieu. Pourtant l'Eglise n'a pas été moins sévère pour ces hérésies que pour les autres.
Dans le temps même où les Pélagiens et les Semi-Pélagiens revendiquaient les droits de la liberté humaine, les Prédestinatiens et les Semi-Prédestinatiens la sacrifiaient absolument. Ils soutenaient que le Christ était mort pour les seuls élus. Le reste des hommes se trouvait ainsi prédestiné à une damnation certaine. Mais , élu ou damné , l'homme ne peut rien sans la grâce, ni contre elle. Dieu est l'auteur de tous les mouvements qui se produisent dans une âme humaine. Cette dernière doctrine, vague encore chez les Prédestinatiens, était destinée à faire par la suite une singulière fortune.
Oq la retrouve au fond de trois grandes hérésies : celle de Wiclef, celle de Luther et celle de Calvin. Tous trois, ils soutiennent que Dieu opère tout en l'homme ; et chacun d'eux renchérit sur celui qui le précède. Enfin, Baïus, professeur à l'Université de Louvain, porte à ses dernières conséquences la doctrine commune de Luther et de Calvin, et anéantit absolument la créature humaine devant Dieu. Les opinions de Baïus furent condamnées à plusieurs reprises par l'Eglise ; la plus célèbre de ces condamnations est celle qui fut portée parle pape Urbain VIII en 1641.
C'est en 1640 que parut le livre de l'archevêque d'Ypres, Jansénius. Ce livre est intitulé Augustinus. Jansénius avait passé sa vie à le méditer, et, avant de l'écrire, il avait relu jusqu'à trente fois les traités de saint Augustin sur la grâce. De cette méditation intense et prolongée était sorti tout un système qu'il faut connaître pour comprendre les discussions des Provinciales.
Selon Jansénius, la volonté de l'homme a, par suite du péché originel, perdu sa vertu primitive. A l'attrait du bien , qui la remuait seul dans l'état d'innocence, a succédé ce qu'il appelle la délectation, sorte d'attrait d'un ordre inférieur, qui maintenant sollicite l'âme à l'action. Mais cette délectation est double : tantôt toute terrestre, tantôt purement divine. Dans le premier cas, elle porte l'âme vers le mal ; et, dans le second cas, elle la porte vers le bien. Les deux délectations sont dans un état de conflit perpétuel , et ce sont les vicissitudes de ce conflit qui remplissent la vie morale. Toute cette théologie , et les termes mômes dont se sert Jansénius viennent évidemment d'un texte célèbre de saint Augustin : « Il est nécessaire ([ue nous agissions selon ce qui nous délecte le plus : Sccundu))i id opcrcinur
necesse est quod ampUus nos delectat. » Est-ce à dire que l'action que nous accomplissons en ce moment n'eût pu être différente ? Non : car les choses auraient pu s'arranger autrement : la délectation victorieuse aurait pu être vaincue, et réciproquement. Mais les choses étant comme elles sont, la délectation mauvaise, par exemple, ayant triomphé de la bonne, nous ne pouvions pas ne pas commettre le mal.
On le voit : dans ce système nulle place pour la liberté. Notre âme est partagée entre deux puissances également fortes. Tantôt elle appartient à l'une, tantôt elle devient la proie de l'autre. Jamais elle n'intervient par un acte qui sorte, pour ainsi dire, de son fond intime. Elle n'est pas la force qui agit, elle est l'enjeu d'un combat où elle n'a point de part.
C'est du livre de Jansénius que Nicolas Cornet, syndic de la Faculté de théologie de Paris , tira d'abord sept propositions , réduites plus tard à cinq, qui furent déférées à la Gourde Rome, et condamnées, le 31 mars 1653, après une procédure où ne manquèrent pas les détails piquants. Jansénius était mort avant même que son livre ne fût publié. Mais il laissait derrière lui un ami fidèle, M. de Saint-Cyran. Tous deux étaient passionnés pour saint Augustin ; tous deux avaient passé leur jeunesse à méditer ensemble les plans d'une réforme que l'état des mœurs ecclésiastiques leur semblait exiger. Par Saint-Cyran, la doctrine de Jansénius s'introduisit à Port-Royal. Plus sévère, plus sombre, peut-être aussi plus nette et plus franche que la doctrine courante, elle trouvait là des coeurs admirablement préparés à l'embrasser et à la défendre. Tout Port-Royal prit fait et cause pour VAug asti nus, d'abord, ouvertement et sans réserves ; puis, après la condamnation du Saint-Siège, avec des restrictions qui parurent toujours trop fortes à ceux qui les faisaient, trop faibles à ceux pour qui on les faisait. Mais ce serait l'histoire même de Port-Royal qu'il faudrait exposer ici, et je ne puis que renvoyer aux livres où elle a été racontée.
En regard des hérésies , plaçons les systèmes. Les hérésies suppriment l'un des deux termes au profit de l'autre : la grùce au profit de la volonté, ou la volonté au profit de la grâce. Les systèmes essayent de concilier. Il y en a deux principaux : le Thomisme^ et le Molinisme^. L'un et l'autre prétendent
1. On appelle r/iOîîi/sme la doctrine I de leur maître, en proposant cette des disciples de saint Thomas, qui théorie de la Grâce, prétendent demeurer fidèles à l'esprit | 2. Le Molinisme est la doclrino de
répondre aux objections des Prédestinatiens et des Pélagiens, et y satisfaire dans la mesure du possible.
La principale difficulté qu'élèvent les Prédestinatiens est celle-ci : il faut qu'il y ait des élus et des réprouvés. De là cette conséquence excessive oii conduit leur système = Dieu prédestine à l'avance celui-ci au salut, et celui-là à la damnation. Selon les Thomistes et les Molinistes, la première proposition est vraie; la seconde, fausse. Voici comment ils expliquent la chose : il y a, suivant eux, deux sortes de grâces, la grâce qui donne le salut, et celle qui ne le donne pas ; la grâce qui achève son œuvre, et celle qui ne fait que l'ébaucher; ou, pour employer les termes de l'école : la grâce efficace ei la grâce suffisante. La grâce efficace est toujours suivie d'eifet, la grâce suffisante peut être suivie d'effet, mais ne l'est pas toujours. Ceux qui reçoivent des grâces efficaces sont sauvés ; ceux qui ne reçoivent que des grâces suffisantes composent la masse de perdition. On ne saurait dire pourtant que Dieu lui-même les y précipite, puisqu'il leur envoie une grâce qui, à la rigueur, aurait pu suffire à les sauver. Voilà le point sur lequel s'accordent les Thomistes et les Molinistes ; nous verrons tout à l'heure en quoi ils diffèrent.
L'objection des Pélagiens est celle-ci : il faut que la liberté subsiste. La conséquence inadmissible oii ils arrivent est que la grâce est inutile. Ici encore, selon les Thomistes et les Molinistes, la première proposition est vraie, et la seconde fausse. Pourquoi? Parce que, sans qu'il y ait lieu de supprimer la grâce, il y a lieu de maintenir la liberté. Les deux principes, loin de s'entre-détruire, s'accordent. Gomment a heu cette conciliation? C'est ce que Thomistes et Molinistes expliquent chacun à leur manière.
Voyons d'abord le premier point : la distinction entre une grâce efficace et une grâce suffisante. Pour les Thomistes, ce qui fait que certaines grâces sont efficaces, et certaines autres suffisantes, c'est qu'il y a entre elles une différence de nature. 11 est dans la nature de la grâce efficace de pousser la volonté à t'acte même : c'est pourquoi les Thomistes y reconnaissent ce qu'ils nomment muq prémotion ou prédétermination physique;
MoliiKi, professeur de théologie, qui publia on 1588, un livre célèlDie sur l'accord de la grâce et de la liberté. Ce livre fut vivement attaqué à Rome.
L'examen en dura 10 ans (lo9S-iGU7).
Le pape Gnit par déclarer que l'opi-
nion de Molina n'était ni hérétique ni orthodoxe, mais libre. Ce qu'on appelle le Congruisme n'est qu'un IMulinisme légèrement modilié, mais dont le fond subsiste.
il est dans la nature de la grâce suffisante de ne conférer à la volonté que le pouvoir d'agir : c'est pourquoi elle est destituée de prémotion physique^ . Selon les Molinistes, au contraire, ce n'est pas une différence de nature qui distingue les deux grâces : c'est une différence dans le concours que la volonté y apporte. Est efficace la grâce à laquelle la volonté se joint pour travailler dans le même sens ; est simplement suffisante la grâce à laquelle la volonté se joint, mais pour travailler en sens contraire ^ .
On voit sans peine que les deux systèmes présentent des difficultés considérables : les Thomistes, en réalité, n'expliquent rien ; ils ne font que reculer la difficulté. Les Prédestinatiens pourraient accepter leur langage, et n'en pas moins croire que Dieu distribue arbitrairement le salut et la damnation. Car pourquoi la grâce efficace à celui-ci, et à celui-là seulement la grâce suffisante? Les Molinistes, de leur côté, faisant dépendre l'effet de la grâce du concours qu'y apporte la volonté semblent renouveler sous une forme plus savante l'erreur même du Pélagianisme.
Mais passons à présent au second point : l'accord du libre arbitre et de la grâce. La volonté humaine coopère à la grâce, selon les Thomistes comme selon les Molinistes. Il est facile de comprendre comment la doctrine Moliniste, qui fait une si large part à la volonté, respecte le libre arbitre. Mais il est plus ditTicile de comprendre comment elle respecte les droits de la grâce. Voici son explication. Il y a entre le pur possible et le nécessaire une classe intermédiaire : celle des futurs conditionnels^ . On appelle futur conditionnel un événement qui se produira si certaines conditions sont réalisées. Dieu connaît le possible ; il connaît le nécessaire ; mais il connaît aussi à l'avance le futur conditionnel, grâce à ce que les Molinistes nomment la Science Moyenne. Par la Science Moyenne Dieu distribue ses grâces, tantôt efficaces, tantôt suffisantes. Mais là même 01.1 il envoie une grâce simplement suffisante, on ne peut pas dire qu'il veut damner, on peut seulement dire qu'il n'a pas la volonté arrêtée de sauver. « Veut-il convertir un pécheur ou maintenir un juste dans la voie du bien? Il