‹ Première, quatrième et treizième lettres provincialesChapitre 34 sur 40 · Cf. 8^ Proolnclale. | ±. Cf. G'-' Prouincialo · texte numérisé non relu

Cf. 8^ Proolnclale. | ±. Cf. G'-' Prouincialo

Car, mes Pores, puisque vous m'obligez d'entrer en ce discours, je vous prie déconsidérer que, comme les vérités chrétiennes sont dignes d'amour et de respect, les erreurs qui leur sont contraires sont dignes de mépris et de haine, parce qu'il y a deux choses dans les vérités de notre Religion : une beauté divine qui les rend aimables, et une sainte majesté qui les rend vénérables ; et qu'il y a aussi deux choses dans les erreurs : l'impiété qui les rend horribles, et l'impertinence qui les rend ridicules. Et {a) c'est pourquoi, comme les Saints ont toujours pour la vérité ces deux sentiments d'amour et de crainte, et que leur sagesse est toute comprise entre la crainte, qui en est le principe, et l'amour, qui en est la fui ; les Saints ont aussi pour l'erreur ces deux sentiments de haine et de mépris, et leur zèle s'emploie également à repousser avec force la malice des impies, et à confondre avec risée leur égarement et leur fohe.

Ne prétendez donc pas, mes Pères, de faire accroire au monde que ce soit une chose indigne d'un chrétien de traiter les erreurs avec moquerie, puisqu'il est aisé de faire connaître à ceux qui ne le sauraient pas que cette pratique est juste, qu'elle est commune aux Pères de l'Eglise, et qu'eUe est autorisée par l'Ecriture, et par l'exemple des plus grands Saints, et de Dieu môme {b).

Car ne voyons-nous pas que Dieu hait et méprise les pécheurs tout ensemble, jusque-là même qu'à l'heure de leur mort, qui est le temps où leur état est le plus déplorable et le plus triste, la sagesse divine joindra la moquerie et la risée à la vengeance et à la fureur qui les condamnera à des supplices éternels. In interitu veslro ridebo et subsannabo. Et les Saints, agissants parle môme esprit, en useront de môme, puisque selon David, quand ils verront la punition des méchtants, ils en trembleront et en riront en même temps : Videbunt justi^ et timebunt^ et super eum ridebunt. Et Job parle de môme : Innoc-ns subsannabit eos.

{a) Ed. in-S» de 1659 supprime et.

(6) Ed. iu-Snle 1G59 : Qu'elle est autorisée par rEcriture, par rexemple des plus grands saints, et par celui de Dieu même.

Mtais c'est une chose bien remarquable sur ce sujet, que dans les premières paroles que Dieu a dit à l'homme depuis sa chute, on trouve un discours de moquerie, et une ironie piquante^ selon les Pères. Car après qu'Adam eut désobéi dans l'espérance que le démon lui avait donnée d'être fait semblable à Dieu, il paraît par l'Ecriture que Dieu en punition le' rendit sujet à la mort, et qu'après l'avoir réduit à cette misérable condition, qui était due à son péché, il se moqua de lui en cet état par ces paroles de risée : Voilà l'homme qui est devenu comme run de nous : Ecce Adam quasi unus ex nobis. Ce qui est uneironie sanglante et sensible dont Dieu le piquait vivement, selon S. Chrysostome et les interprètes. Af/am, dit Rupert, méritait d'être raillé par cette ironie, et on lui faisait sentir sa folie bien plus vivement par cette expression ironique que par une expression sérieuse. Et Hugue de Saint- Victor, ayant dit la même chose, ajoute que cette ironie était due à sa sotte crédulité, et que cette espèce de raillerie est une action de justice, lorsque celui envers qui on en use l'a méritée.

Vous voyez donc, mes Pères, que la moquerie est quelquefois plus propre à faire revenir les hommes de leurs égarements, et qu'elle est alors une action de justice, parce que comme dit Jérémie, les actions de ceux qui errent sont dignes de risée à cause de leur vanité : Vana sunt et risu difjna. Et c'est si peu une impiété de s'en rire, que c'est l'effet d'une sagesse divine, selon cette parole de S. Augustin : Les sages rient des insensés parce qu'ils sont sages, non pas de leur propre sagesse, mais de cette sagesse divine qui rira de la mort des méchants.

Aussi les Prophètes remplis de l'esprit de Dieu ont usé de ces moqueries, comme nous voyons par les exemples de Daniel et d'Elie. Enfin les discours de Jésus-Christ môme n'en sont pas sans exemple (o), et S. Augustin remarque que, quand il voulut humiher Nicodème, qui se croyait habile dans l'intelligence de la loi : Comme il le

[a] Ed. in-S" de 1059. Il s'en trouve des exem^iles dans les discours de Jésus- Christ même.

106 EXTRAITS DES TROVINCIALES.

voyœt enflé d'orgueil par sa qualité de Docteur des Juifs, il exerce et étonne sa présomption par la hauteur de ses demandes, et l'ayant réduit à l'impuissance de répondre : Quoi, lui dit-il, vous êtes Maître en Israël, et vous ignorez ces choses ? Ce qui est le même que s'il eût dit : Prince superbe, reconnaissez que vous ne savez rien. Et S. Chrysostome et S. Cyrille disent sur cela qu'il méritait d'être joué de cette sorte.

A^ous voyez donc, mes Pères, que s'il arrivait aujourd'hui que des personnes qui feraient les maîtres envers les chrétiens, comme Nicodèmeet les Pharisiens envers les Juifs, ignoraientles principes delà Religion, et soutenaient, par exemple, qu'on peut être sauvé sans avoir jamais aimé Dieu en toute sa y /e, on suivrait en cela l'exemple de Jésus- Christ, en se jouant de leur vanité et de leur ignorance.

Je m'assure, mes Pères, que ces exemples sacrés suffisent pour vous faire entendre que ce n'est pas une conduite contraire à celle des Saints, de rire des erreurs et des égarements des hommes ; autrement il faudrait blâmer celle des plus grands Docteurs de l'Eglise, qui l'ont pratiquée, comme S. Hiérome dans ses lettres et dans ses écrits contre Jovinien, Vigilance et les Pélagiens ; TertuUien, dans son Apologétique contre les folies des idolâtres ; S. Augustin, contre les Religieux d'Afrique, qu'il appelle les Chevelus; S. Irénée, contre lesGnostiques; S. Bernard et les autres Pères de l'Eglise, qui ayant été les imitateurs des Apôtres, doivent être imités par les fidèles dans toute la suite du temps, puisqu'ils sont proposés, quoi qu'on en dise, comme le véritable modèle des chrétiens mêmes d'aujourd'hui.

Je n'ai donc pas cru faillir en les suivant. Et comme je pense l'avoir assez montré, je ne dirai plus sur ce sujet que ces excellentes paroles de TertuUien, qui rendent raison de tout mon procédé : C e que f ai fait n'est qu'un jeu avant un véritable combat. J'ai montré les blessures qu'on vous peut faire plutôt que je ne vous en ai fait {a). Que s'il

(a) Ed. in-S» de 1659. J'ai plutôt montré les blessures qu'on vous peut faire, que je ne vous en ai fait.

se trouve des endroits ou Von soit excité à rire^ c'est parce que les sujets mêmes y portaient. Il y a beaucoup de choses qui méritent d'être moquées et jouées de la sorte, de peur de leur donner du poids en les combattant sérieu^einent. Rien n est plus dû à la vanité que la risée, et & est jwoprement à la Vérité à qui il appartient de rire^ parce quelle est gaie, et de se jouer de ses ennemis, parce quelle est assurée de la victoire. Il est vrai qu'il faut prendre garde que les railleries ne soient pas basses et indignes de la vérité. Mais, à cela près, quand on pou7Ta s'en servir avec adresse, c'est un devoir que d'en user. Ne trouvez- vous pas, mes Pères, que ce passage est bien juste à notre sujet ? Cequej'ai fait nestquunjeu avantun véritable combat [a). Je n'ai fait encore que me jouer, et vous montrer plutôt les blessu)'es qu'on vous peut faille que je ne vous en ai fait. J'ai exposé simplement vos passages sans y faire presque de réflexion. Que si on y a été excité à rire, c'est parce que les sujets y portaient d'eux-mêmes. Car qu'y a-t-il de plus propre à exciter à rire que de voir une chose aussi grave que la Morale Chrétienne remplie d'imaginations aussi grotesques que les vôtres? On conçoit une si haute attente de ces maximes, qu'on dit que Jésus-Christ a lui-même révélées à des Peines de la Société, que quand on y trouve qu'un prêtre qui a reçu de l'argent pour dire une Messe peut outre cela en prendre d'autres personnes en leur cédant toute la part qu'il a au sacrifice; qu'un Religieux n'est pas excommunié pour quitter son habit, lors^ que c'est pour danser, pour filouter oupour aller incognito clans des lieux de débauche; et qu'on satisfait au précepte d'ouïr la Messe en entendant quatre quarts de Messe à la fois de différents prêtres, lors, dis-je, qu'on entend ces décisions et autres semblables, il est impossible que cette surprise ne fasse rire, parce que rien n'y porte davantage qu'une disproportion surprenante entre ce qu'on attend et ce qu'on voit. Et comment aurait-on pu traiter autrement la plupart de ces matières, puisque ce serait les autoriser

(fl) Ed. in-Sode 1659 : Les Lettres que j'ai faites jusqu'ici ne sont qu'un jeu avant un véritable combat.

que de les traiter sérieusement^ selon Tertullien? Quoi, faut-il employer la force de l'Ecriture et de la Tradition pour montrer que c'est tuer son ennemi en trahison que de lui donner des coups d'épées par derrière et dans une em- Lûclie ; et que c'est acheter un bénéfice que de donner de l'argent comme un motif pour se le faire résigner ? Il y a donc des matières qu'il faut mépriser, et gui méritent d'être jouées et moquées. Enfin ce que dit cet ancien auteur, que rien nest plus dû à la vanité que la risée^ et le reste de ces paroles, s'applique ici avec tant de justesse et avec une force si convaincante, qu'on ne saurait plus douter qu'on peut bien rire des erreurs sans blesser la bienséance. Et je vous dirai aussi, mes Pères, qu'on en peut rire sans blesser la charité, quoique ce soit une des choses que vous me reprochez encore dans vos écrits. Car la charité oblige quelquefois à rire des erreurs des hommes pour les porter eux-mêmes à en rire et à les fuir, selon cette parole de S. Augustin : Hœc tu miser icordi ter irride, ut eis ridenda ac fugienda commendcs. Et la même charité oblige aussi quelquefois à les repousser avec colère, selon cette autre parole de S. Grégoire de Nazianze : V esprit de charité et de douceur a ses émotions et ses colères. En effet, comme dit S. Augustin: Qui oserait dire que la vérité doit demeurer désarmée contre le mensonge, et qu'il sera permis aux ennemis de la foi d'effrayer les fidèles par des paroles fortes et de les réjouir par des rencontres d'esprit agréables^ mais que les catholiques ne doivent écrire ([u'avec une froideur de style qui endorme les lecteurs.

Ne voit-on pas que, selon cette conduite, on laisserait introduire dans l'Eglise les erreurs les plus extravagantes et les plus pernicieuses, sans qu'il fut permis de s'en moquer avec mépris, de peur d'être accusé de blesser la bienséance, ni de les confondre avec véhémence, depeurd'être accusé de manquer de charité.

Quoi, mes Pères, il vous sera permis de dire quon peut tuer pour éviter un soufflet et une injure, et il ne sera pas permis de réfuter publiquement une erreur publique d'une telle conséquence ? Vous aurez la liberté de dire qu'un

juge peut en conscience retenir ce quil a reçu pour faire une injustice^ sans qu'on ait la liberté de vous contredire? Vous imprimerez avec privilège et approlDation de vos DociQwa^^qu on peut être sauvé sans avoir Jamais aimé Dieu, et vous fermerez ]a bouche h ceux qui défendront la vérité de la foi, en leur disant qu'ils blesseraient la charité de frères en vous attaquant, et la modestie de chrétiens en riant de vos maximes ? Je doute, mes Pères, qu'il y ait des personnes h qui vous ayez pu le faire accroire. Mais néanmoins, s'il s'en trouvait qni en fussent persuadés, et qui crussent que j'aurais blessé la charité que je vous dois en décriant votre Morale, je voudrais bien qu'ils examinassent avec attention d'où naît en eux ce sentiment. Car encore qu'ils s'imaginent qu'il part de leur zèle, qui n'a pu souffrir sans scandale de voir accuser leur prochain, je les prierais de considérer qu'il n'est pas impossible qu'il vienne d'ailleurs, et qu'il est môme assez vraisemblal3le qu'il vient du déplaisir secret et souvent caché à nous-mêmes, que le malheureux fond qui est en nous ne manque jamais d'exciter contre ceux qui s'opposent au relâchement des mœurs. Et pour leur donner une règle qui leur en fasse reconnaître le véritable principe, je leur demanderai, si en môme temps qu'ils se plaignent de ce qu'on a traité de la sorte des Religieux, ils se plaignent encore davantage de ce que des Religieux ont traité la vérité de la sorte. Que s'ils sont irrités non seulement contre les Lettres, mais encore plus contre les maximes qui y sont rapportées, j'avonerai qu'il se peut faire que leur ressentiment part {a) de quelque zèle, n^iais peu éclairé; et alors les passages qui sont ici sufflront pour les éclaircir. Mais, s'ils s'emportent seulement contre les répréhensions, et non pas contre les choses qu'on a reprises, en vérité, mes Pères, je ne m'empocherai jamais de leur dire qu'ils sont grossièrement abusés, et que leur zèle est bien aveugle.

Etrange zèle, qui s'irrifo contre ceux qui accusent des

(fl) Quelques exemplaires iii-40 : paito.

fautes publiques, et non pas contre ceux qui les commettent! Quelle nouvelle charité, qui s'offense de voir confondre des erreurs manifestes par la seule exposition que l'on en fait(<2), et qui ne s'offense point de voir renverser la Morale par ces erreurs ! Si ces personnes étaient en danger d'être assassinées, s'offenseraient-elles de ce qu'on les avertirait de l'embûche qu'on leur dresse, et au lieu de se détourner de leur chemin pour l'éviter, s'amuseraient-elles à se plaindre du peu de charité qu'on aurait eu de découvrir le dessein criminel de ces assassins? S'irritent-ils lorsqu'on leur dit de ne pas manger d'une viande, parce qu'elle est empoisonnée, ou de n'aUer pas dans une ville, parce qu'il y a de la peste ?

D'où vient donc qu'ils trouvent qu'on manque de charité, qnand on découvre des maximes nuisibles à la Religion ; et qu'ils croient au contraire qu'on manquerait de charité de ne pas découvrir (Z') les choses nuisibles à leur santé et à leur vie, sinon parce que l'amour qu'ils ont pour la vie leur fait recevoir favorablement tout ce qui contribue à la conserver ; et que l'indifférence qu'ils ont pour la vérité fail que non seulement ils ne prennent aucune part à sa défense, mais qu'ils voient môme avec peine qu'on s'efforce de détruire le mensonge ?

Qu'ils considèrent donc devant Dieu combien la Morale que vos Casuistes répandent de toutes parts est honteuse et pernicieuse à l'Eghse ; combien la licence qu'ils introduisent dans les mœurs est scandaleuse et démesurée ; combien la hardiesse avec laquelle vous les soutenez est opiniâtre et violente, Et, s'ils ne jugent qu'il est temps de s'élever contre de tels désordres, leur aveuglement sera aussi à plaindre que le vôtre, mes Pères, puisque et vous et eux avez un pareil sujet de craindre cetteparole de S.Augustin sur celle de Jésus- Christ dans l'Evangile : Malheur aux aveugles qui conduisent^ malheur aux aveugles qui sont conduits : Vœ cœcis dacentibus ! Vœ cœcis sequeniibus! [Onzième Lettre.)

[(i) Ed. in-S» do 10o9 supprime : « par la seule exposition que Ton en fait. « Nicole ne traduit pas ces mots.

[b) Ed. in-8" IGîiO : Si on ne leur découvrait pas.

EXTRAITS DES PROVINCIALES. Hl

Je ne vous dirai rien cependant sur les Avertissements pleins de fanssetés scandaleuses par où vous finissez chaque Imposture : je repartirai à tout cela dans la Lettre où j'espère montrer la source de vos calomnies. Je vous plains, mes Pères, d'avoir recours dans de tels remèdes. Les injures que vous me dites n'éclairciront pas nos différends, et les menaces que vous me faites en tant de façons ne m'empêcheront pas de me défendre. Vous croyez avoir la force et l'impunité; mais je crois avoir la vérité et l'innocence. C'est une étrange et longue guerre que celle où la violence essaie d'opprimer la vérité. Tous les efforts de la violence ne peuvent affaiblir la vérité, et ne servent qu'à la relever davantage. Toutes les lumières de la vérité ne peuvent rien pour arrêter la violence, et ne font que l'irriter encore plus. Quand la force combat la force, la plus puissante détruit la moindre; quand l'on oppose les discours aux discours, ceux qui sont véritables et convaincants confondent et dissipent ceux qui n'ont que la vanité et le mensonge ; mais la violence et la vérité ne peuvent rien l'une sur l'autre. Qu'on ne prétende pas de là néanmoins que les choses soient égales : car il y a cette extrême différence, que la violence n'a qu'un cours borné par l'ordre de Dieu, qui en conduit les effets à la gloire de la vérité qu'elle attaque ; au lieu que la vérité subsiste éternellement, et triomphe enfin de ses ennemis, parce qu'elle est éternelle et puissante comme Dieu même.

[Douzième Lettre.)

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