PAR NICOLE
Ainsi Monlalle*, pour troiil)ler un peu lo triomphe
des Molinistes, qui venaient enfin de conclure l'affaire de la censure, fit presque avec la môme promptitude la seconde, la troisième et la quatrième Lettre, qui furent reçues avec encore plus d'applaudissement. Il avait dessein de continuer à expliquer la môme matière. Mais ayant mis, je ne sais par quel mouvement, h la fin de la quatrième Lettre, qu'il pourrait parler dans la suivante de la Morale des Jésuites, il se trouva engagé à le faire.
Lorsqu'il fit cette promesse ; il n'était point encore assuré, comme il l'a souvent dit lui-même, s'il écrirait effectivement sur ce sujet. Il considérait seulement que si après y avoir bien pensé, on jugeait que cela fut utile à l'Eglise, il n'y aurait rien de plus facile que de satisfaire à sa promesse par une ou deux lettres : et que cependant il n'y avait point de danger d'en menacer les Jésuites et de leur donner l'alarme ; afin que si la raison n'avait aucun pouvoir sur eux, la crainte les portât au moins à avoir plus de retenue.
En effet, il pensait si peu à exécuter cette promesse, qu'il avait faite plutôt par hasard que de dessein prémédité, qu'après môme avoir excité par là l'attente du public, qui souhaitait avec impatience de le voir expliquer la Morale des Jésuites, il délibéra longtemps s'il le ferait. Quelques personnes de ses amis lui représentaient qu'il quittait trop tôt la matière delà grâce; que tout le monde paraissait disposé à souffrir qu'on l'en instruisît, et que
1. On a vu en UHo de Y Introdnc- 1 où Nicole raconte ;ï (|nel propos tion, la p.-i-c qui précède celle-ci, et ( Pascal entreprit les Provinciales.
Sel dernière Lettre en était une preuve convaincante. Cette raison faisait beaucoup d'impression sur lui. Il croyait pouvoir traiter ces questions, qui faisaient alors tant de bruit, et les débarrasser des termes obscurs et équivoques des Scolastiques, des vaines chicanes de mots, et de tout ce qui ressent la chaleur de la dispute. Il espérait, dis-je, les expliquer d'une manière si aisée et si proportionnée à l'intelligence de tout le monde, qu'il pourrait forcer les Jésuites mêmes de se rendre à la vérité.
Mais il n'eut pas plutôt commencé à lire Escobar avec un peu d'attention, et à parcourir les autres Casuistes, qu'il ne put retenir son indignation contre ces opinions monstrueuses qui font tant de déshonneur au Christianisme. Il jugea qu'il n'y avait rien de plus pressé que d'exposer à la vue du public des relâchements si horribles et en même temps si ridicules et si détestables. Il crut devoir travailler à les rendre non seulement la fable, mais encore l'objet de la haine et de l'exécration de tout le monde. C'est à quoi il s'appliqua entièrement depuis, par le seul motif de servir l'Eglise. Il ne composa plus ses lettres avec la même vitesse qu'auparavant, mais avec une contention d'esprit, un soin, et un travail incroyable. Il était souvent vingt jours entiers sur une seule lettre, il en recommençait même quelques-unes jusqu'à sept ou huit fois afin de les mettre au degré de perfection où nous les voyons.
On ne doit point être surpris qu'un esprit aussi vif que Montalte ait eu cette patience. Autant qu'il a ^ de vivacité, autant a-t-il de pénétration pour découvrir les moindres défauts dans les ouvrages d'esprit ; souvent à peine trouve-t-il supportable ce qui fait presque l'admiration des autres.
De plus, la matière qu'il traitait avait ses difficultés particuhères. Il fallait réunir comme dans un seul corps un grand nombre de passages tirés de divers auteurs, et de din'érents endroits dans les mêmes auteurs, et les lier
1. Il n'cal mort que le 19 août 1662, et ceci est ea écrit 1600. (Note de MH'-'de Joncoux.)
HISTOIRE DES PROVINCIALES. Ho
d'une manière naturelle et qui n'eut rien de forcé. Tl fallait soutenir le caractère du Jésuite qu'il fait parler dans ses Lettres : ce qui demandait de grandes précautions. 11 fallait de môme conserver celui de l'autre personne du dialogue, c'est-à-dire de Montalte lui-même, qui ne devait pas approuver grossièrement les sentiments du Jésuite, ni aussi les condamner trop ouvertement, pour ne pas rendre le Jésuite plus réservé à découvrir le relâchement de ses Casuistes.
Montalte composa donc ainsi ses premières Lettres sur la Morale des Jésuites. Comme il y avait renfermé leurs principales maximes, et que ces Lettres avaient eu tout le succès qu'il désirait, il avait résolu de finir à la dixième, et de suivre le conseil de ses amis qui l'exhortaient à ne plus écrire. Mais l'importunité des Jésuites lui arracha encore comme malgré lui les huit Lettres suivantes. Elles ne sont pas moins élégantes ni moins châtiées que les précédentes, si on en excepte la sixième qu'il se hâta de publier, comme il le témoigne lui-même, à cause des recherches qu'on faisait chez les imprimeurs. Cette Lettre est donc plus longue qu'il ne souhaitait, mais je ne crois pas qu'elle le soit trop pour les Lecteurs. A l'égard des deux dernières, si elles ne sont pas non plus aussi concises que les autres, ce ne fut pas manque de temps : mais il ne put, quelque peine qu'il prît, expliquer en moins de paroles la matière qu'il y traite. Elles sont au reste très polies et fort travaillées, et surtout la dix-huitième, qu'on m'a dit lui avoir donné plus de peine que toutes les autres.