‹ Première, quatrième et treizième lettres provincialesChapitre 38 sur 40 · Lucièce · texte numérisé non relu

Lucièce

Je sais bon gré aux Jésuites de reconnaître enfin, dans cette accusation, que les opinions dont Montalte se raille sont de véritables erreurs. Mais de qui sont ces erreurs ? Ils reconnaissent encore ici qu'elles sont des Casuistes de la Société, dont selon eux, l'autorité est si grande, qu'elle est capable de donner du poids aux erreurs les plus intolérables. Je ne veux pas leur contester cette autorité, je les prie seulement de demeurer en repos sur les conséquences qu'ils apprébendent. S'il n'y a que Montalte qui donne de l'autorité à leurs pernicieuses maximes, je ne crains pas de les assurer que personne n'en sera jamais infecté.

Mais il n'était pas à propos, disent-ils, de ramasser dans un seul livre des erreurs qui étaient auparavant dispersées dans une infinité de volumes. Je réponds, premièrement, que cette objection est fondée sur un mensonge évident. Car qui est le Casuiste entre ceux que Montalte a repris, oi^i l'on ne trouve pas la plupart des opinions erronées et corrompues qui ont été enseignées par les autres ? Les livres des Casuistes sont-ils autre chose que des rapsodies de gens qui se copient les uns les autres ? Avec quelle fidélité par exemple Tambourin ne rapporte-t-il pas les opinions de ses confrères ? Les Curés de Paris qui ont fait de longs extraits des erreurs de ce Casuiste, ne témoignent-ils pas qu'ils n'ont pu encore les épuiser ? Ne peut-on pas dire la môme chose d'Escobar, de Sancius, de Filiutius, de Reginaldns? Il n'y en a aucun dont on ne puisse extraire un long catalogue de propositions dangereuses.

Mais, en second lieu, il est ridicule de se plaindre que Montalte ait ramassé toutes ces erreurs dans un seul livre ; comme si tout son dessein n'était pas d'en donner de l'horreur et de l'éloignement. Qu'on fasse donc aussi un crime aux apothicaires qui ont coutume de mettre les poisons dans des vases particuliers, et qui ne les mêlent pas indifféremment avec les autres drogues de leurs boutiques. C'est la comparaison dont se servit un jour un Bénédictin contre un particulier de Bordeaux, qui lui objec-

tait ce raisonnement des Jésuites : ce que je remarque exprès, afin de faire voir en passant le jugement que ies Bénédictins, et toutes les personnes sensées, portaient de cette accusation.

IV. Les raisons sur lesquelles ils appuyaient l'accusation de faction et de sédition^ sont encore plus ridicules. C'était néanmoins le point sur lequel ils faisaient plus de bruit. En voyant le titre de cette accusation, je tachai avant que d'en lire les preuves, de deviner ce qu'ils pouvaient avoir trouvé dans un livre purement théologique, qui y eût donné lieu. J'avoue que je pus jamais rien imaginer de semblable à ce que je lus ensuite de leur libelle. Je ne dirai rien de la remarque impertinente qu'ils y faisaient, sur les termes de Priucipum et de Magnatum^ par lesquels ils voulaient faussement que j'eusse désigné le Roi Très Chrétien. Toute leur accusation roulait sur ce que je dis du Cardinal de Richelieu, dans mes notes sur la sixième Lettre, en réfutant leur doctrine touchant l'assassinat. J'y remarque qu'ils l'avaient voulu confirmer par l'autorité de ce Cardinal, et que l'allégation de ce témoin leur avait attiré les railleries de toutes les personnes d'esprit. Je n'avais point dessein par là d'attaquer ce Cardinal, à la mémoire duquel je suis fort éloigné de vouloir insulter. Je voulais seulement faire connaître aux Jésuites leur imprudence, de s'être exposés par leur faute à ces railleries, qui souvent sont plutôt fondées sur un bruit, ou une erreur populaire, que sur la vérité. Mais quand même j'aurais voulu marquer par là quel était le caractère du Cardinal de Richelieu, il serait ridicule de m'accuser pour cela de faction et de sédition ; à moins qu'on ne veuille ôter aux auteurs la liberté de faire passer à la postérité le jugement qu'ils portent des Princes, ou de leurs Ministres après kur mort, lorsque la faveur et la haine n'ont plus de part à ce qu'ils en publient ; ou bien que les Jésuites aient résolu de traiter de séditieux et de criminels de lèse-majesté, tous ceux qui jusqu'ici ont écrit librement ce qu'ils pensaient de ce Cardinal, ou qui l'écriront à l'avenir. Il est vrai qu'on doit respecter les Rois, et les Ministres qui gou-

verneiil sous leur cautorité. On ne doit jamais parler d'eux qu'avec respect, soit en particulier soit en public; mais d'étendre ces ménagements jusqu'après leur mort, et de vouloir contraindre un auteur à prendre alors les mômes mesures pour cacher les vices de ces Ministres : ce serait une flatterie honteuse, et une servitude insupportable que les plus cruels tyrans n'ont jamais imposée aux historiens. ^

Je n'ai pas besoin de chercher d'autre réponse au dernier reproche qu'ils me faisaient sur ce que j'ai dit en passant que leur superbe Eglise de Saint-Louis, à Paris, a été bâtie aux dépens du peuple. Je l'ai dit, parce qu'en effet on leur accorda de lever un certain tribut pour la bâtir. Mais mon dessein n'était point de donner parla des bornes à la puissance et à la libéralité du Roi à leur égard. Je voulais seulement apprendre aux Jésuites que rien n'est phis éloigné de l'esprit de l'Eglise que de. bâtir à Dieu des temples extérieurs, par des moyens qui peuvent scandahser les fidèles qui sont ses temples vivants.

Yoilà à peu près ce que contenait leur libelle. Us ne l'eurent pas plus tôt présenté cà Messieurs du Parlement et répandu dans le public, qu'ils purent remarquer le peu de fruit qu'ils en devaient espérer. Us virent que tout le monde se moquait de leurs accusations, que les Bénédictins, les Dominicains, les Augustins, les Curés et les Chartreux même les tournaient en ridicules dans leurs entretiens particuliers ; qu'ils en parlaient à Messieurs du Parlement avec le même mépris : et enfin que chacun sollicitait à sa manière contre les Jésuites pour Wendrock, tout inconnu qu'il leur était.

Les Jésuites souffraient avec peine cet abandonncment général auquel ils ne s'étaient point attendus.Mais ils n'en poursuivirent pas avec moins d'ardeur leur premier dessein. En vain Messieurs du Parlement les conjurèrent plusieurs fois, pour ne pas dire qu'ils les supplièrent, d'épargner au Parlement la peine qu'il avait à prendre connaissance d'une affaire si odieuse. Leur entêtement ♦ fut si étrange, qu'ils aimèrent mieux tout risquer que de

rien relâcher de leur entreprise. Ainsi, M. de Pomiers, Doyen du Parlement, magistrat d'un grand mérite, fatigué de leurs importunités, rapporta l'affaire. On lut ensuite en plein Parlement la première, la seconde, et la troisième Lettre, avec tous les écrits des Jésuites. Les préjugés en faveur de ce livre furent tout publics. Et il est étonnant que les Jésuites fussent assez aveuglés pour ne pas employer le crédit qu'ils avaient dans le Parlement, à étouffer une affaire qui leur était si désavantageuse.

Mais au contraire, comme s'ils eussent été frappés d'un esprit de vertige, ils ne cessèrent point d'importuner Messieurs du Parlement. Ils employèrent les promesses, et les menaces ; ils sollicitèrent leurs femmes et leurs enfants ; ils promirent de grands bienfaits de la Cour à ceux qui condamneraient Wendrock, et menacèrent ouvertement ceux qui le refuseraient, de proscriptions et de Lettres de cachet, comme s'ils eussent eu l'autorité du Roi en main. Et pour faire voir qu'ils étaient capables de tout oser, un d'eux, nommé le P. Duchesne, fit courir parmi les dames un petit écrit, où il tâchait de prouver qu'on ne pouvait soutenir ni absoudre Wendrock sans commettre un péché mortel , . . . .

Pendant tous ces mouvements, les Jésuites furent contraints de souffrir beaucoup de semblables déboires. Ils murmuraient en secret d'un changement si subit. Ils le regardaient comme un renversement général du bon sens, dont ils ne pouvaient comprendre la cause. Il leur semblait que l'esprit d'erreur se fût emparé tout à coup de la ville de Bordeaux.

Ils commencèrent donc à se défier du succès de leur entreprise. Mais quel parti prendre? Il y avait du danger à la poursuivre, et de la légèreté à l'abandonner. Ils firent ce que des gens embarrassés, et qui ne peuvent se modérer, ont coutume de faire. Tantôt ils pressaient le juge-

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ment de l'affaire, par des ordres qu'ils obtenaient de la Cour : tantôt ils le différaient par des chicanes, et des incidents qu'ils faisaient naître. A une intrigue succédait une autre intrigue souvent contraire à la première. Enfin ils en vinrent aux: invectives contre Messieurs du Parlement, et jusqu'à les menacer publiquement de l'excommunication, et de la damnation éternelle, s'ils ne jugeaient en leur faveur. Ce qui donna lieu à cette plaisanterie de l'un de ces Messieurs. Il avait consulté d'autres ecclésiastiques pour savoir, si celui qui ne condamnerait pas Wendrok mériterait effectivement d'être excommunié, et ils lui avaient répondu qu'au contraire il mériterait de l'être, s'il le condamnait. Il faut avouer, dit-il, que Messieurs du Parlement de Bordeaux sont bien à plaindre. Car quoi qu'ils fassent, ils ne sauraient éviter d'être excommuniés, ou parles Jésuites, ou par les autres Prêtres, et les autres Religieux. A ces menaces les Jésuites en ajoutaient d'autres encore plus terribles. Ils publiaient que la Cour ferait bientôt éclater son ressentiment. Ils en parlaient avec tant d'insolence, et d'une manière si indigne, qu'ils ne menaçaient de rien moins que de la potence des personnes de la première distinction. Car j'ai su par des personnes très dignes de foi, et très bien informées, qu'un Jésuite qu'on m'a nommé, disait deux jours avant que l'affaire dût être jugée, que la chose n'en demeurerait pas là : qu'on porterait le livre à Rome, et l'arrêt même du Parlement : qu'on savait les noms de ceux des Juges qui étaient pour Wendrock, et ceux des Ecclésiastiques, et des Religieux qui avaient sollicité en sa fa,veur : que puisqu'on n'en voulait pas croire les Jésuites, ce ne serait pas leur faute si les uns étaient relégués en Normandie, et les autres dans une autre extrémité du Royaume : qu'il n'était pas extraordinaire qu'on trouvât dans les Parlements des gens qui favorisaient l'hérésie : que les premiers qui embrassèrent celle de Calvin étaient du Parlement de Paris : qu'on en fit pendre quelques-uns ; et que Messieurs du Parlement de Bordeaux devraient craindre qu'il ne leur en arrivât autant.

Tous ces discours revenaient aux oreilles de Messieurs du Parlement, mais ils ne firent que les mépriser. Enfin, le troisième mai, les Grand'Chamljre et Tournelle criminelle assemblées, on examina d'abord un nouveau mémoire qu'on avait présenté contre Wendrock, et qui contenait h peu près les mêmes accusations que celui dont je viens déparier. On y avait seulement ajouté de nouveanx mensonges, et des injures encore plus atroces. J'ai vu une copie manuscrite de ce mémoire entre les mains d'une personne de considération, et il me serait aisé d'exposer aux yeux du pnblic les impostures grossières qu'il contient. Mais le respect que j'ai pour le nom illustre du magistrat qui paraît à la tête, et de la trop grande facilité duquel les Jésuites abusent, m'empêche d'en rien dire davantage. J'ajouterai seulement qu'il fut lu avec beaucoup d'attention, et rejeté avec mépris.

Ensuite, le Doyen des Conseillers ouvrit les avis par un discours très éloquent, et plein d'érudition. Il expliqua avec beaucoup de capacité tout ce qui regardait la doctrine : il exposa les différents sentiments des Théologiens sur cette matière, et conclut à ce que le livre fût renvoyé pour ce chef à la Faculté de Théologie. U passa ensuite aux autres accusations de sédition et de scandale. Il en fit voir le ridicule, et l'absurdité. Il montra que le livre ne contenait rien d'injurieux contre la personne du Roi, ni de séditieux contre l'Etat, ni de contraire aux bonnes mœurs. Voiltà en abrégé quel fut son avis, qui fut suivi par la plus grande partie des Juges, et appuyé par de nouvehes raisons. Ainsi le Parlement, sans avoir égard à toutes les autres accusations, prononça ce qui suit :

a Ce jour, la Cour, les Grand'Chambre et Tournelle as- » semblées, délibérant sur la condamnation du livre )) intitulé Ludovicii Montaltii Litterx Provinciales, de )) morali et politica Jcsuitai'um disciplina^ poursuivie par )) le Procureur Général du Roi, après avoir vu et lu tous » les passages dudit livre, cotés par ledit Procureur Gé- » néral, et sur les Bulles des Papes Innocent X et Alexan- » dre YII, ensemble les productions et conclusions dudit

)) Procureur Général, signées De la Vie, a ordonné et or- » donne, qu'à la diligence dudit Procureur Général, ledit » livre sera remis devers les Professeurs de Théologie dans )) rUniversité de cette ville, pour examiner la bonne, ou )) mauvaise doctrine d'icelui, et donner leurs avis sur le » criTnc d'hérésie, prétendu par ledit Procureur Général, » pour leur décret vu, et à Cour rapporté, être ordonné ce )) que de raison. Signé : Monsieur de Pontac, Premier Pré- » sident. )>

Pour peu que l'on connaisse les Jésuites, il est facile de juger quels furent leurs sentiments, en voyant cet arrêt; combien ils en furent consternés; quelles plaintes ils en firent partout. Mais ce qiïïl y a de surprenant, c'est qu'ils ne perdirent point courage pour tout cela. La passion qui les aveuglait leur fît continuer à poursuivre l'affaire avec encore plus de fureur ; et ils travaillèrent ainsi eux-mêmes à augmenter la gloire de ce livre, et la confusion de la Société.

Quoique Wendrock eût été renvoyé à la Faculté de théologie pour y être examiné sur l'accusation d'hérésie, il y a bien de l'apparence néanmoins que le Parlement,'qui ne souhaitait que la paix, n'en aurait pas pressé l'examen. La Faculté, de son côté, était encore moins disposée à entrer d'elle-même dans cette affaire. Les Jésuites furent cause de l'un et de l'autre. Ils obtinrent des lettres de la Cour, qui se plaignait du retardement de cette décision. Et ils contraignirent, en quelque sorte, le Parlement d'envoyer le livre à la Faculté. Elle ne pût alors se dispenser d'en prendre connaissance, et se résolut de satisfaire h ce qu'elle devait à sa conscience, et cà la vérité.

La première chose que l'on fît, fut de délibérer si le P. Camain, jésuite et professeur en théologie dans le collège des Jésuites, devait être admis à cet examen. Il aurait dû, suivant toutes les règles de l'équité, et de la bienséance, s'en exclure lui-même. Car il n'y avait rien de plus injuste que de prétendre qu'un Jésuite pût être juge dans une cause où il s'agissait d'un livre fait contre les Jésuites, d'un livre qui les attaque dès le titre, et dont ils

poursuivaient la condamnation depuis six mois. C'est néanmoins le personnage que le P. Camain voulait faire absolument. Les autres Professeurs s'opposèrent à une prétention qui leur paraissait si injuste. Ils eussent pu l'exclure de leur propre autorité, mais ils ne le voulurent point faire que du consentement de toute l'Université. Elle s'assembla pour cet effet le 30 mai. Après que le Recteur eut exposé le fait, presque tous les Docteurs furent d'avis que le P. Camain devait être exclu : ce qui fut arrêté en présence du P. Camain, par l'acte suivant :

« L'an 1660, le 30 mai, dans l'assemblée générale de )) l'Université, a été présenté, et lecture a été faite d'un )) arrêt du Parlement de Bordeaux, qui ordonne que le )) livre intitulé Ludovici Montaltii litier% Provinciales de )) morali et politica Jesuitarum disciplina^ sera renvoyé » vers les Professeurs en Théologie de cette Université, )) pour en examiner la bonne ou mauvaise doctrine, et )) donner leurs avis sur le crime d'hérésie prétendu contre )) ledit livre. Sur quoi contestation s' étant mue, savoii^ si )) le R. P. Camain, docteur en théologie de la Société de » Jésus, peut assister à l'examen dudit livre, donner son )) suffrage, et en porter jugement, l'Université a ordonné )) que le susdit P. Camain sera exclu de l'examen de ce » livre. »

Les autres Professeurs s'appliquèrent ensuite à examiner avec encore plus de soin ce livre qui avait déjà été examiné avec tant de rigueur. Cependant les Jésuites ne demeurèrent pas en repos. Ils ne cessèrent point de faire tous leurs efforts pour ébranler la fermeté des examinateurs par toutes sortes de moyens, et surtout par les menaces les plus terribles. Ils déclarèrent à M. Lopez, l'un de ces Docteurs, homme d'un grand mérite, Chanoine et Théologal de l'Eglise de Bordeaux, qu'il ne devait plus compter sur son bénéfice, s'il renvoyait Wendrock absous. Pour les autres Professeurs comme ils étaient Religieux, et qu'ils avaient par conséquent moins à craindre pour leur fortune, ils tâchèrent de les intimider, en les menaçant du ressentiment de leurs Supérieurs. Mais ils avaient

affaire à des gens qui préféraient leur conscience à tout. Rien ne fut capable de les empêcher de rendre témoignage à la vérité.

Après donc qu'ils eurent arrêté entre eux que le livre no contenait aucune hérésie, et qu'ils en eurent dressé l'acte, ils crurent devoir le porter à l'assemblée générale de l'Université, afin de rendre leur déclaration plus authentique. Ainsi, il se tint le sixième juin, chez les Carmes, une seconde assemblée de l'Université sur cette affaire. Lorsque le Recteur en eut, selon la coutume, exposé le sujet en peu de mots, les Professeurs en Théologie requirent qu'il leur fût permis d'en rendre compte avec plus d'étendue à l'assemblée.

Alors M. le Théologal expliqua avec beaucoup de netteté l'état de la question. Il montra quel jugement on devait porter de la censure de Sorbonne. Tl fit voir que ce corps n'avait aucune autorité sur les autres Facultés, que la proposition de M. Arnauld, étant tirée de saint Augustin, elle ne devait pas être plus hérétique dans M. Arnauld que dans saint Augustin, puisqu'elle était la même dans l'un et dans l'autre : qu'aussi la Sorbonne ne s'attribuait pas le droit de former des articles de foi.

Il passa ensuite h la dispute du Jansénisme. Il distingua très savamment la question du fait, d'avec celle du droit. Il fit voir que jamais aucun théologien n'avait accordé au Pape l'infaillibilité dans les faits : que les faits par conséquent ne pouvaient être matière d'hérésie, et qu'ainsi le livre de Wendrock en était entièrement exempt, puisqu'on ne pouvait lui rien reprocher, sinon d'avoir douté d'un fait, et qu'il contenait d'ailleurs une doctrine très saine, et une morale très pure.

Les autres Professeurs approuvèrent ce qui venait d'être dit par M. le Théologal. Quelques-uns y ajoutèrent très judicieusement^ que leur déclaration n'était pas même contraire à la censure de Sorbonne, parce que cette censure n'avait pas condamné la proposition de M. Arnauld dans le sens de la grâce efficace, qui était le seul sens dans lequel le livre de Wendrock la soutenait, et dans lequel ils

déclaraient qu'elle ne méritait aucune censure. Cet avis fut approuvé de toute l'AssemLlée, et il fut arrêté d'un commun consentement que la déclaration des Docteurs serait insérée dans les actes de l'Université, et communiquée à M. l'Avocat Général. Voici les termes de cette déclaration.

(( Nous soussignés Docteurs et Professeurs royaux en )) Théologie dans l'Université de Bordeaux, déclarons que » suivant l'arrêt du Parlement, le livre intitulé : Ludo- )) vici Montaltii litterse Provinciales de morali et politica n Jesuitarum disciplina, nous ayant été mis entre les )) mains pour en examiner la bonne ou mauvaise doctrine )) et donner notre avis s'il contenait quelque hérésie, après )) avoir premièrement invoqué le secours du Père des lu- )) mières, nous avons lu avec soin ledit livre, et qu'après » avoir délibéré ensemble sur la doctrine y contenue, et » nous être communiqué nos avis, nous n'y avons trouvé )) aucune hérésie : fait dans le couvent des Carmes le 6 du )) mois de juin l'an 1660. Signé François Arnault de l Ordre )) de saint Augustin. F. Jean-Baptisti] Gonet f/e /'Orf/re » des Frères Prêcheurs. Lopez, Chanoine Théologal.))

Après ce jugement solennel des Docteurs il ne manquait rien à la justification de Wendrock. Son innocence était pleinement vengée. Le mépris que le Parlement avait fait des accusations de scandale et de sédition, et la déclaration de la Faculté de Théologie sur l'accusation d'hérésie avaient renversé tous les desseins des Jésuites. Mais il semble qu'il manquait encore une chose à l'instruction du public. 11 fallait que les Jésuites se fissent connaître euxmêmes tels qu'ils sont, qu'ils montrassent à toute la ville de Bordeaux quelle est leur fierté, leur obstination, leur impudence à inventer les calomnies les plus atroces; afin que tout le monde fût convaincu de la justice des reproches que leur faisait Montalte. C'est ce que ces Pères firent, avec tant d'éclat, qu'on peut dire que jusque-là, ils avaient été modérés en comparaison des scènes qu'ils donnèrent pour lors au public. Car ils ne gardèrent plus de mesure, ni dans leurs serm.ons, ni dans leurs entretiens

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particuliers. Il semblait qu'ils eussent oublié toutes les règles de la modestie, delà bienséance, et de la bonne foi, ou plutôt (ju'ils eussent entièrement perdu la raison et le bon sens. On eût dit en un mot que c'était des furieux et des gens à qui la tête avait tourné.

Le P. Duchesne avait en quelque sorte préparé le monde à ce spectacle par un sermon qu'il fit le dimanche de la fête du Saint Sacrement, quelque temps avant le jugement des Docteurs. Il entreprit d'y rabaisser l'autorité de saint Augustin. Et pour cela il dit, entre autres choses, que ce Saint avait enseigné que l'Eucharistie était nécessaire aux enfants, et que cette erreur avait été condamnée par le Concile de Trente. Ainsi, continua-t-il, on doit ajouter plus de foi à un seul décret du Pape qu'à une centaine d'Angustins. Mais ce bon Père me permettra de remarquer en passant qu'il ne pouvait mieux faire voir son ignorance, sa malice, et son peu de jugement que par ces paroles téméraires. Son ignorance, parce que voulant décrier saint Augustin pour relever le Pape, il décriait en même temps sans le savoir le Pape Innocent I" qui dans sa Lettre au' Concile de Milève enseigne la même chose que saint Augustin : sa malice, en ce qu'il aimait mieux rejeter absolument la doctrine de saint Augustin et d'Innocent P% et supposer faussement qu'elle avait été condamnée par le Concile de Trente, que de l'accorder avec ce Concile, comme ont fait plusieurs auteurs catholiques, et entre autres le Cardinal du Perron dans sa réponse* au Roi d'Angleterre: son peu de jugement, en ne s'apercevant pas qu'il donnait lieu de croire à tout le monde, par le mépris qu'il faisait paraître pour saint Augustin, que les Jésuites ne s'accordaient pas bien avec ce saint, et qu'ils ne travaillaient ainsi à le rabaisser, que parce qu'ils se sentaient accablés par son autorité.

Mais ce n'était là, comme je l'ai dit, qu'un prélude de ce qu'ils devaient faire dans la suite. Peu de temps après, le P. Gallicier qui prêchait à leur maison professe, monta

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