‹ Première, quatrième et treizième lettres provincialesChapitre 9 sur 40 · C'est le terme de la censure · texte numérisé non relu

C'est le terme de la censure

Cl TEMERARIA PROPOSITIO. » Le tCXtS

latin porte en outre les mots « scan-

DALOSA » et « INJURIOSA SUMMO PON- TIFICI ET EPISCOPIS GALLI.'E. »

3. Arnauld fut condamné le 14 janvier, sur la question de fait seulement par 124 voix contre 71. 11 y eut 15 indifférents.

4. Nous en jugerions autrement aujourd'hui. J'ai sous les yeux une réimpression de VAuguslinus (Paris, 1641, trois tomes reliés en 1 volume).

L'ouvrage comprend trois sections dont la première est intitulée « De hxresi Pelagiana, la deuxième, en deu X parties, « de statu Naturai Lupsse » et (i de statu Naturx purse; » la troisième (i degratia ChristiSaloatoris.»

Le premier tome contient 231 pages, le deuxième, 380 ; et le troisième, 436. C'est un in-folio, à deux colonnes.

5. Cet emploi du mot a vieilli. On dirait plutôt aujourd'hui « pour m'éclairer, » mais Pascal emploie toujours éclaircir. Cf. infra.

qui ayant cru jusqu'ici sur la foi publique que ces propositions sont clans Jansénius, commencent à se défier du contraire ^ par le refus bizarre qu'on fait de les montrer, qui est tel que je n'ai encore vu personne qui m'ait dit les y avoir vues. De sorte que je crains que cette censure ne fasse plus de mal que de bien, et qu'elle ne donne à ceux qui en sauront l'histoire une impression toute ^ opposée à la conclusion. Car en vérité le monde devient méfiant, et ne croit les choses que quand il les voit ^ Mais comme j'ai déjà dit, ce point-là est peu important, puisqu'il ne s'y agit point de la Foi.

Pour la question de Droit, elle semble bien plus considérable en ce qu'elle touche la foi. Aussi j'ai pris un soin particulier de m'en informer. Mais vous serez bien satisfait de voir que c'est une chose aussi peu importante que la première.

Il s'agit d'examiner ce que Monsieur Arnauld a dit dans la môme Leiire^que la grâce sans laquelle on ne peut rien^ a manqué à Saint Pierre dans sa chute. Sur quoi nous pensions vous et moi qu'il était question d'examiner les plus grands principes de la Grâce, comme si elle n'est pas donnée à tous les hommes, ou bien si elle est efficace * ; mais nous étions bien trompés. Je suis devenu grand Théologien en peu de temps, et vous en allez voir des marques.

Pour savoir la chose au vrai, je vis Monsieur N., Docteur de Navarre % qui demeure près de chez moi, qui est, comme

1. Se défier du contraire. Expression qui veut dire ici exactement « croire le contraire. «Cf. Prov. xvii : « G est sur quoi je commençai à me défier que vous agissiez avec passion. » Le Dictionnaire de l'Académie (1694) ne mentionne pas ce sens.

Littré l'indique et cite avec la phrase de Pascal, une phrase de La Bruyère.

2. J'imprime toute, avec le texte primitif et non pas tout avec les éditions modernes. Au XYiii^ siècle, on faisait très souvent de tout, ainsi placé, un adjectif qui s'accorde en genre et en nombre avec l'adjcclif suivant. Bossuet a conservé cette habitude.

3. Voilà une de ces phrases qui annoncent l'esprit nouveau, et qui en disent plus peut-être que Pasi-.al ne voulait dire. Le monde en effet, est devenu méfiant. 11 tient assez à voir les choses pour y croire.

5. C'est de la maison de Navarre qu'était parti le premier coup. M. Cornet qui avait extrait de VAugustinus ies cinq propositions condamnées à Home, était docteur de Navarre. Dom Clémencet disait de lui (m, p. 245) qu' « en sortant delà Société de Jésus, il n'en avait quitte que l'habit » .

VOUS le savez, des plus zélés contre les Jansénistes ; et comme ma curiosité me rendait presque aussi ardent que lui, je lui demandai {a) s'ils ne décideraient pas formellement que la grâce est donnée à tous les hommes^ afin qu'on n'agitât [b) plus ce doute. Mais il me rebuta rudement, et me dit que ce n'était pas \h le point ; qu'il y en avait de ceux de son côté qui tenaient que la grâce n'est pas donnée à tous : que les Examinateurs mêmes avaient dit en pleine Sorbonne que cette opinion est problématique, et qu'il était lui-même dans ce sentiment ; ce qu'il me confirma par ce passage qu'il dit être célèbre ^ de Saint Augustin : Nous savons que la grâce nest pas donnée à tous les hommes {c).

Je lui fis excuse d'avoir mal pris son sentiment, et le priai de me dire s'ils ne condamneraient donc pas au moins cette autre opinion des Jansénistes qui fait tant de bruit : que la grâce est efficace et cjiielle détermine notre volonté à faire le bien. Mais je ne fus pas plus heureux en cette seconde question. Vous n'y entendez rien, me dit-il; ce n'est pas là une hérésie, c'est une opinion orthodoxe; tous les Thomistes la tiennent, et moi-même [d) l'ai soutenue dans ma Sorbonique ^ .

Je n'osai plus lui proposer mes doutes, et même (e) je ne savais plus oii était la difficulté, quand pour m'en éclaircir, je le supphai de me dire en quoi consistait (/') l'hérésie de la proposition de Monsieur Arnauld : C'est, ce me dit-il [g] % en ce qu'il ne reconnaît pas que les justes

[a) Ed. in-S" de lGb9 : Je lui demandai d'abord.

[b) Des exemplaires in-4'' : Qu'on n'agît plus ce doute : faute d'impression évidente.

[c) Ed. in-S» de 16h9 : à tous.

[d) 2« éd. in-12de 1657 : moi-même je l'ai soutenue.

[e) Ed. in-S» de 1659 : et je ne savais plus.

(/) 2<= éd. in 12 de 1657 et suivantes : en quoi consistait donc. [cj] Ed. in-S» de 1659 et suivantes : c'est, me dit-il.

1. Qu'il dit être célèbre. Il semble qu'il y ait là une ironie. Les Jansénistes connaissaient leur saint Augustin aussi bien que personne, et ils en savaient les passages célèbres.

2. La Sorbonique était une des thèses de la licence tbéologique, qui

devait être soutenue en Sorbonne.

3. Ce me di7-i7. Sainte-Beuve relève cette exi)ression comme « le seul point Gaulois » de tout Pascal. Le P. Daniel en est fort choqué. « Pardonnez-vous à Pascal, reprit Eudoxe, un certain ce me dit-il qui vient un

aient le pouvoir d'accomplir les Commandements de Dieu en la manière que nous l'entendons.

Je le quittai après cette instruction, et bien glorieux de savoir le nœud de l'affaire, je fus trouver Monsieur N., qui se porte de mieux en mieux, et qui eut assez de santé pour me conduire chez son beau-frère, qui est Janséniste s'il y en eût jamais, et pourtant fort bon homme. Pour en être mieux reçu, je feignis d'être fort des siens, et lui dis : Serait-il bien possible que la Sorbonne introduisît dans^^ l'Eglise cette erreur, que tous les justes ont toujours le pouvoir d'accomplir les Commandements ? Gomment parlez-vous, me dit mon Docteur; appelez-vous erreur un sentiment si Cathohque, et que les seuls Luthériens et Calvinistes combattent ^ ? Et quoi, lui dis-je, n'est-ce pas votre opinion? Non, me dit-il ; nous l'anathématisons comme hérétique etimpie. Surprisde cette réponse, jeconnus bien que j'avais trop fait le Janséniste, comme j'avais l'autre fois été trop Moliniste. Mais ne pouvant m'assurer de sa réponse, je le priai de me dire confldemment s'il tenait que les justes eussent toujours un pouvoir véritable d'observer les préceptes. Mon homme s'échauffa là-dessus, mais d'un zèle dévot, et dit qu'il ne déguiserait jamais ses sentiments pour quoi que ce fût, que c'était sa créance, et que lui et tous les siens la défendraient jusqu'à la mort, comme étantla pure doctrine de saint Thomas et de saint Augustin leur Maître.

Il m'en parla si sérieusement que je n'en pus douter. Et sur cette assurance je retournai chez mon premier Docteur et lui dis, bien satisfait, que j'étais sûr («) que la paix serait l)ientôt en Sorbonne ; que les Jansénistes étaient " d'accord du pouvoir qu'ont les justes d'accomplir les préceptes: que j'en étais garant, que je [b) leur ferais signer de leur sang. Tout beau ^ me dit-il, il faut être théologien

[a] Ed. in-S" de 1659 : que j'étais certain.

(6) Certains exemplaires 111-4» et l'éd. Lesieur : que je le'icur ferais signer.

peu après Ce ce me dit-il, répondit

Gléandre, sent un peu les Halles on le Mathieu Garreau de Cyrano de Bergerac, dans sa comédie du Pédant joué. » (6« entretien).

2. Tout beau était au dix-septièrae siècle une expression relevée.

... Tout beau, Pauline ; il entend vos [paroles.

Pohjeucte, acte IV, scène m.

pour en voir la fin {a). La différence qui est entre nous est si subtile, qu'à peine pouvons-nous la marquer nousmêmes : vous auriez trop de difficulté à l'entendre. Contentez-vous donc de savoir que les Jansénistes vous diront bien que tous les justes ont toujours le pouvoir d'accomplir les Commandements : ce n'est pas de quoi nous disputons. Mais ils ne vous diront pas que ce pouvoir soit prochain. C'est là le point ^ .

Ce mot me fut nouveau, et inconnu. Jusque-là j'avais entendu les affaires, mais ce terme me jeta dans l'obscurité, et je crois qu'il n'a été inventé que pour brouiller. Je lui en demandai donc l'explication, mais il m'en fit un mystère, et me renvoya sans autre satisfaction pour demander aux Jansénistes s'ils admettaient ce pouvoir prochain. Je chargeai ma mémoire de ce terme : car mon intelligence n'y avait aucune part. Et de peur de l'oublier [b) je fus promptement retrouver mon Janséniste, à qui je dis incontinent, après les premières civilités : Dites-moi, je vous prie, si vous admettez le pouvoir prochain. Il se mit à rire, et me dit froidement : Dites-moi vous-même en quel sens vous l'entendez, et alors je vous dirai ce que j'en crois. Comme ma connaissance n'allait pas jusque-là, je me vis en terme ^ de ne lui pouvoir répondre, et néanmoins pour ne pas rendre ma visite inutile, je lui dis au hasard : Je l'entends au sens des Molinistes. A quoi mon

(a) Certains exemplaires in-4», Lesieur, et les éditions : le fin. Nicole iv&à.mi'.Hxcnonnisi Theologis pervia sunt.

{b) Ed. in-S^de 1659 : de peur d'oublier.

1. On remarquera le progrès de la discussion. Toute cette F' Provinciale est un chef-d'œuvre de composition dramatique, avec exposition, nœud et dénouement. U faudrait remonter jusqu'au Protagoras de Platon pour trouver un dialogue qui ressemblât à celui-ci. C'est ce que pensait, du reste, P. L. Courier. <i Pascal dans ses deux ou trois premières Lettres, a plus de Platon, quant au style, qu'aucun traducteur de Platon. » [Fraymeiils d'une traductiond' Hérodote , Préface.) Sainte-Beuve trouve pourtant qu'il manque à Pascal le charme tout grec

et tout païen de la grâce. Voir la jolie page qui termine le chapitre ix du 3« Livre de P.-R. (iir, p. 121).

2. Se voir en terme de. « Terme se dit au pluriel de l'état où est une

affaire Le mariage est en termes

de se rompre, en termes de se resserrer. » [Dictionnaire de l'Académie, édition de 1094). Cf. Prov. II. « En quels termes sommes nous réduits, si, etc.; >. et, Ibid., XVL «S'il fallait que... je vous trouverais en mauvais termes. » Remarquer que Pascal l'emploie tantôt au singulier tantôt au pluriel.

PREMIERE LETTRE. 4o

homme, sans s'émouvoir : Auxquels des Molinistes, mo diL-il, me renvoyez-vous? Je les lui offiis tous cnsemLle comme ne faisant qu'un même corps et n'agissant que par un même esprit.

Mais il me dit : Vous êtes bien peu instruit. Ils sont si peu dans les mêmes sentiments qu'ils en ont de tout contraires. Mais (a) étant tous unis dans le dessein de perdre Monsieur Arnauld, ils se son t avisés de s'accorder de ce terme àQ prochain^ , que les uns et les autres diraient ensemble, quoiqu'ils l'entendissent diversement, afin de parler un même langage ; et que par cette conformité apparente, ils pussent former un corps considérable, et composer le plus grand nombre (/^), pour l'opprimer avec assurance.

Cette réponse m'étonna. Mais sans recevoir ces impressions des méchants desseins des Molinistes, que je ne veux pas croire sur sa parole, et où je n'ai point d'intérêt, je m'attachai seulement à savoir les divers sens qu'ils donnent à ce mot mystérieux de prochain. Mais (c) il me dit : Je vous en éclaircirais de bon cœur ; mais vous y verriez une répugnance ^ et une contradiction si grossière que vous auriez peine à me croire : je vous serais suspect: vous en serez plus sûr en l'apprenant d'euxmêmes, et je vous en donnerai les adresses. Vous n'avez qu'cà voir séparément ^ Monsieur le Moine [d) et le Père

(a) Ed. in-S" de 1659 supprime : Mais.

(b) 2^ éd. in-12 de 1657 : un plus grand nombre.

(c) 2« éd. in-12 de 1657 sup[)rime : Mais.

\d) 2«éd. in-12 de 1657 : un nommé M. le Moine.

1. Il ne faudrait pas croire comme le texte de Pascal le laisse presque entendre, que les mots pouvoir prochain eussent été inventés pour la circonstance. C'est contre Luther et Calvin que l'Eglise a reconnu et établi un pouvoir prochain. (Cf. Concil.

Trid., cap. xi, can. 18 et 25, cap.

xiii, can. 16 et 22.) Au reste, Pascal lui-même explique à merveille le rôle du pouvoir prochain et le sens exact et catholique de ces mots dans sa Lettre sur les Commandements de Dieu. [Œuvres de Pascal, édition Lefèvre, tome 111, p. 500 et suivantes et r-otamment p. 504-517.) Tous ces termes d'école ont donc un sens, mais

paslivl. l.l;s i>uovi.niJ,

il s'agissait dans les premières Provinciales, comme nous l'avons dit, de bien persuader au public que P.- 11. n'était pas si noir qu'on le lui représentait, et que ces discussions sur quelques points de dogme n'étaient pas grosses de menaces pour la société. Do là le ton de cette Lettre qui contraste avec celui de la Lettre sur les commandements de Pieu. Voir les Llemarques.

2. Au sens latin du mot : Verba inter se repugnantia, paroles qui no s'accordent point.

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