‹ Premieres anneesChapitre 3 sur 7 · AVANT-PROPOS III · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS III

spectateur dans la coulisse, nous ajoutons quelquesunes de ses confidences inédites, ce n'est pas pour raviver de vieilles querelles ou pour rectifier de violentes injustices, cest pour payer le tribut de notre piété filiale à sa mémoire, rendre hommage à la vérité et mieux faire connaître ce que fut ce cœur souvent méconnu et plus souvent encore ignoré de la foule; c'est pour lui apporter le témoignage d'une tendresse qui s'avive encore par la douleur inconsolable de la séparation.

Ces deux volumes (i) sont entièrement distincts, puisqu'ils constituent deux grandes périodes.

Ceux qui l'ont connu, l'en aimeront peut-être davantage.

Ceux qui ne l'ont pas connu apprendront certainement à l'aimer.

: C'est tout ce que notre cœur désire.

i II trouvera un peu de soulagement dans les sentiments d'afiîectueux respect qu'éveillera cette vie toute entière consacrée à l'amour du bien et au culte de la liberté.

Gustave SIMON.

Charles SIMON.

'Le volume qui suivra celui-ci aura pour titre : Le soii ; Journée.

SÂINT-JEAN-BRÉVELAY

Saint-Jean-Brévelay

village que je voudrais faire revivre n'est pas bien loin d'avoir un siècle. Il en a au moins les trois gi ands quarts. Il est peut-être assez vieux pour être nouveau. C'était pour ce temps-là, un gros bourg, quoiqu'il n'eût pas plus de deux cents habitants. On aurait pu le décrire ainsi : une église entourée d'un cimetière, un cimetière entouré d'une trentaine de maisons. Cela formait bien quatre ou cinq rues, si l'on peut donner le nom de rues à des chemins qui n'avaient jamais été ni pavés, ni empierrés, ni battus, et sur lesquels, à la moindre pluie, il fallait porter des grosses pierres ou des planches pour établir des communications d'une maison à l'autre. Ces maisons elles-mêmes n'étaient que des abris insuffisants contre le froid et la pluie. EUes n'avaient

qu'un rez-de-chaussée sous un toit de chaume mal entretenu. Elles n'étaient, en général, éclairées que par la porte, de sorte qu'on s'y trouvait dans l'obscurité si l'on voulait se garantir contre les chiens et les pourceaux. Une lucarne, à cause de l'impôt des portes et fenêtres, était un luxe que les riches seuls se permettaient.

Le sol n'était que la terre telle que Dieu l'avait faite. Quelquefois, deux ou trois planches négligemment placées entre la porte et le lit annonçaient quelque recherche de propreté. Le lit avait deux étages superposés. Il était fermé par des vantaux à claire-voie et suffisait le plus souvent à toute la famille. Une grande caisse, qu'on appelait la mète, et dont le dessus servait de table, contenait la vaisselle, les provisions et le pain, qui faisait partie des provisions parce qu'on ne cuisait qu'une fois par semaine. Deux bancs de bois des plus rudimentaires servaient de sièges pour prendre les repas. S'il y avait des vaches ou des bœufs, ils n'étaient séparés des autres habitants de la hutte, que par le râtelier.

La cheminée était souvent très vaste et de larges pierres posées de chaque côté permettaient de s'y asseoir. C'était le coin favori de la maîtresse et du maître quand par hasard il se trouvait au logis. On fichait une chandelle de résine dans un grand chandelier de fer blanc, et cette lumière tremblottante, suffisait pour teiller, filer ou tisser, ce qui était l'occupation ordinaire des femmes. Elles ne trico-

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taient pas, parce qu'elles ne portaient pas de bas ni leurs maris non plus. On mettait de la paille dans ses sabots, ou même des chaussons de lisière si on était riche. Les bas et les souliers étaient pour les dames de Vannes ou de Locminé.

Le luxe s'introduisait pourtant çà et là. dans ces pauvres demeures. On y trouvait quelquefois une belle armoire de chêne, curieusement sculptée, qui était là depuis plus d'un siècle. Il n'y avait pas de brocanteurs ni de visiteurs pour en apprendre la valeur au propriétaire. Il y avait aussi de petits miroirs grands comme une coquille d'huitre, entourés de quelques morceaux de peluche rouge, un rosaire à gros grains, une image coloriée, la Passion ou le Juif Errant.

La plupart de ces paysans, pour ne pas dire tous s paysans, étaient propriétaires de leur maison, de quelque lopin de terre dans les environs du village. Ils produisaient du blé, qu'ils vendaient, et du chanvre dont ils se servaient pour se vêtir. Ils mangeaient que du pain de seigle que la ména- ,. re pétrissait tous les huit jours, et qu'on faisait Luire le samedi, chez le fournier. On avait, outre la, de la soupe aux choux faite avec un peu de urre ou de graisse, et du lait doux ou aigre, couvé, comme le reste, au fond de lamète. On ne se iaignait de rien quand on avait sa soupe aux choux deux fois par jour. Le maître y joignait sa bolée de cidre. Les riches avaient un petit verger et un pressoir avec lesquels ils remplissaient quelques

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barriques. Les autres recouraient aux deux cabarets du bourg et l'on pouvait s'enivrer à fond pour deux ou trois sous.

Je n'ai pas besoin de dire qu'on ne connaissait pas à Saint-Jean l'usage des réverbères. Même dans les villes, les réverbères n'étaient ni bien éclairants ni très nombreux. A Saint- Jean, on était dans la nuit noire. On avait recours à des lanternes si on était obligé de sortir. L'Angelus sonnait dès la première lueur du jour. Aussitôt, au milieu des cloches carillonnantes et du chant des coqs qui s'appelaient, de tous côtés, on entendait les portes s'ouvrir. Les préparatifs n'étaient pas longs ! Les hommes mettaient une pioche ou une pelle sur leur épaule et marchaient silencieux dans les chemins creux qui entouraient le bourg. Les arbres et les plantes grimpantes qui couvraient les deux côtés du chemin formaient une sorte de dais sur la tête du passant, et interceptaient complètement la lumière du soleil. Ils allaient d'un pas pesant à leur champ ou à leur courtil, ayant dans la bouche une courte pipe dont ils ne se séparaient guère. Ceux qui avaient un champ à labourer ou un transport à faire, menaient leurs bœufs en s'appuyant sur leur cou, comme de bons frères, ou en les poussant par derrière avec l'aiguillon. Les pastourelles, la quenouille au côté, conduisaient leurs vaches. D'autres avaient la faucille à la main ou la serpette pour émonder ou sarcler. Pendant ce temps-là, il restait au bourg quelques vieillards incapables de tra-

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vailler, ou des malades, et des femmes chargées d'enfants qui se faisaient remplacer aux champs par une fille ou par une sœur. A certaines époques, aux foins par exemple, ou à la cueillette des pommes, des noix et des cerises, l'émigration était presque générale et le village retombait dans le silence une demi-heure après le réveil. L'appel tintait pour la première messe, la messe du vicaire ; quelques dévotes entraient à l'église.

Elles étaient en bien petit nombre parce qu'il y avait aussi, à onze heures, la messe du desservant. Nous appelions le desservant « Monsieur le Recteur ». Ce titre est toujours donné au chef de la pf.roisse, qu'il soit curé ou desservant. A Saint- Jean, nous n'avions qu'un desservant; c'était bien dur pour nous, qui étions le chef-lieu de canton ; mais on lavait décidé ainsi ; la cure était à Bignan. L'auxiliaire du recteur, qui aurait dû s'appeler régulièrement le vicaire, s'appelait le curé. Il y a^ ait un couvent d'Ursulines à Bignan, mais nous n€ connaissions pas cela à Saint- Jean, nous n'avions p£s même de sœurs de charité. On était soigné dans ses maladies, par un parent, par un voisin, à la grâce du Bon Dieu, Le recteur et le curé faisaient ce qu'ils pouvaient ; mais ils avaient beau se prodigi.er ; ils avaient leur messe à dire, leur bréviaire à liie ; ils faisaient les enterrements, les baptêmes et le 5 mariages ; ils portaient le viatique ; ils donnaient l'cxtrème-onction. Le dimanche prenait leui* journée ^.tière par la grand'messe, les vêpres, les pro-

cessions qui étaient fréquentes. Il n'y avait que deux cents personnes de population agglomérée, mais il y en avait neuf cents de population éparse; et cette population était répandue sur un long espace, à cause des landes désertes qui abondaient dans la paroisse. Il fallait parfois faire jusqu'à deux lieues, et davantage, pour porter le viatique à un malade ; Monseigneur avait prescrit un catéchisme de persévérance pour les adolescents, une confrérie pour les jeunes filles. Notre clergé était sur les dents.

On savait à peine qu'il y eût au monde des médecins. Il aurait fallu courir jusqu'à Vannes. A Ploërmel, il y en avait un, mais comme il était seul, il n'était jamais disponible. Et puis, comment le médecin serait-il venu ? Ces grands savants ne sont pas gens à faire dix ou quinze lieues à pied. Il aurait fallu les payer. Croyez- vous qu'ils auraient fait quinze lieues et donné leur journée entière pour le salaire d'un garçon de charrue ? M . Adelys avait voulu avoir une fois le médecin à son domaine de Kerdroguen, pour sa fille en danger de mort. Il envoya un garçon de ferme, qui marcha toute la nuit, cherclier à Vannes M. Morisset. M. Morisset vint, mais il exigea un écu de six livres. Cela ne donna pas grand goût dans le pays à recommencer de pareils coups de lête, quoique Julienne Adelys eût été guérie.

Nous n'étions placés sur la l'oute d'aucune grande ville. On allait par Bignan à Locminé, par Plume-

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lec et Guéhenno à Ploërmel. Pour venir chez nous il fallait avoir affaire à nous, et personne n'avait affaire à nous ; nous n'avions rien à vendre ni rien à I acheter. Si nous avions un peu de blé ou de chanvre, ou de cidre dont nous voulions nous défaire, nous allions le porter à Vannes. Il y avait pourtant une foire, et même une foire bien achalandée et bien courue à Saint-Jean-Brévelay. Elle durait le dimanche et le lundi et tombait quinze jours après Pâques. C'étaient deux jours de joie et de délices, surtout pour les enfants. On y admirait une boutique de jouets merveilleux, des pruneaux, des marchands de comestibles, pains dépices, poires, bigorneaux, sardines pressées et grillées, boudins, saucisses, tout ce qu'il y a de meilleur. Pour le côté sérieux, de la toile de chanvre, du drap, de la cc>tonnade pour robes de femmes et pour tabliers, des chapeaux d'hommes, des coiffes. On vendait surtout du bétail. Cela se passait entre nous, gens du pays ; on venait de Locminé, de Bignan, de Ploërmel, de Rosselin, de Cadoudal, de Plumelec. Ceux de Vannes n'avaient que faire de venir. On trouve tout ce qu'on veut dans une grande ville. On n a pas besoin de se déranger puisqu'on a toutes clioses sous la main. Vannes, dès ce temps-là, était uae ville de 7.000 habitants où il y avait un préfet et un évêque. On disait que Lorient était encore plus grand, qu'on y voyait deux régiments de soldats, et des vaisseaux qui faisaient perpétuellejDient le tour du Monde . Mais Lorient était si loin

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que personne dans le bourg ne le connaissait, excepté nous qui en étions.

Je suis obligé d'avouer en toute sincérité que notre venue à Saint-Jean-Brévelay en 1818 y fit toute une révolution. Le bourg n'avait connu jusque-là que deux familles appartenant à la bourgeoisie, et elles l'habitaient le moins possible. Saint-Jean- Brévelay, à cause de son éloignement de toute voit de gi'ande communication, était une localité sacrifiée; c'était le canton, et, pourtant, commeje le disais tout à l'heure, la cure était à Bignan ; il en était à peu près de même pour la justice de Paix. En droit, elle était chez nous ; en fait, le Juge résidait à Guéhenno. Il ne venait à Saint- Jean que pour les audiences. Nous avions le greffier M. Ohio, qui était en même temps maréchal-ferrant, mais quelle différence si nous avions eu M. de la Goublaye ! Il avait la particule, il avait la croix de Saint-Louis, il avait une robe noire et une toque avec un galon. N'avait-il pas aussi une ceinture bleue ? Il l'avait. C'était magnifique ! C'était une perpétuelle discussion, entre Désirée Brien et moi, pour savoir lequel des deux, M. de la Goublaye et le sous-préfet de Ploërmel, était le plus gros seigneur. Je penchais pour M, de la Goublaye qui était vraiment magnifique; Désirée qui aimait les uniformes, comme toutes les femmes, préférait l'habit brodé et l'épée de M. Lucas Peslouan. Le sous-préfet venait à Saint- Jean une fois par an, pour le tirage ; le Juge venait plus souvent, mais il ne se montrait en public

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qu'à la procession, le jour de la Saint-Louis, fête du Roi. Il marchait le premier de tous, en grand costume, avec sa croix de Saint-Louis, dont le ruban rouge, orné d'une rosette, lui couvrait presque la poitrine. Il avait les cheveux poudrés à blanc sous sa toque. Je crois même que ses cheveux étaient une perruque. L'impression produite était majestueuse. C'était lui, qui, avec l'aide de son gi'effier, M. Ohio, aussi en robe noire, mettait le feu aux fagots; la flamme courait rapidement de branche en branche, et bientôt elle s'élevait jusqu'au ciel, au milieu des cris de : « Vive le Roi ! » C'était alors le tour du recteur, qui montait sur la « pase » du cimetière, car le feu de joie se tirait tout auprès du cimetière, à cinquante pas tout au plus de l'église et entonnait un cantique dont le refrain était :

Vive la France !

Vive le Roi !

Toujours en France Les Bourbons et la Foi !

Après ce cantique chanté en chœur, on entonnait le « Vive Henri IV », qui revenait toujours dans toates les cérémonies, et dont on ne se lassait jamais. C'était un bien grand jour ! Avant le feu de joie et la procession, il y avait le tir. Mon père, quoique bleu, donnait un mouton ! Les libéraux disaient entr'eux , pour s 'excuser de fêter Louis XVIII : «Il nous a donné la Charte». Les paysans montraient une habileté de tireurs extraordinaire.

acquise pendant la Chouannerie. Il y avait un Cadoudal, très respecté à cause de son nom, et plus encore peut-être à cause de son coup-d'œil infaillible, qui était sûr de gagner le mouton tous les ans. Il ne manquait à la splendeur de la cérémonie que des gendarmes, mais comme le curé était à Bignan et le juge de paix à Guéhenno, les gendarmes étaient à Plumelec. Je les vis pour la première fois le jour de la Toussaint à Plumelec. Je n'avais jamais vu de soldats. C'était à l'église. Ils étaient trois, un de chaque côté de l'autel, l'autre au milieu du chœur, faisant face au tabernacle : C'est le brigadier qui représente le Colonel et commande l'exercice quand le Colonel n'est pas là. Le recteur allait donner lecture d'une ordonnance du Roi, ou d'une lettre circulaire quelconque où le nom du Roi était prononcé. A ce moment, le brigadier s'écria : « Gendarmes, sabre au clair ! ». Les trois gendarmes tirèrent aussitôt leur sabre, et je ressentis un frisson de fierté et de patriotisme. Enfin, Saint-Jean n'avait ni gendarmes, ni juge, ni curé ; il était réduit pour toute bourgeoisie à M. Cheravin, receveur à cheval, à M. Brien, son commis, et à M. Guillochon, commis du commis à cheval, quand nous y établîmes notre séjour, ce qui fit, comme je l'ai dit, une révolution. Nous étions moins riches que les paysans qui faisaient valoir de grandes propriétés en dehors du bourg sur le territoire de la commune. Quelquesuns d'entr'eux s'étaient enrichis par l'achat de biens nationaux ; mais, à la Restauration, ils avaient

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déclaré, pour la plupart, que l'acquisition faite par eux n'avait été que l'accomplissement dun fidéi commis. Le seigneur était rentré en possession de sa terre ; mais le colon, le fermier, ou quels que fussent son titre et sa condition antérieurs, avait été largement récompensé de ses services, soit par son maître, soit par quelque faveur du Gouvernement, soit par l'action du clergé, qui intervenait dans toutes les affaires, ou publiques, ou privées. Ces cultivateurs riches ou simplement aisés avaient reçu une éducation fort sommaire : cependant, ils savaient lire, écrire et surtout compter. Ils lisaient leur livre de messe et des brochures que diverses sociétés bien -pensantes répandaient à profusion dans les campagnes. Cela n'avait pas, tant s'en faut, l'immense diffusion que les journaux ont atteinte depuis ; et les journaux eux-mêmes ne se vendaient pas au numéro, coûtaient assez cher, et n'avaient pour abonnés que d'importants personnages des grandes villes ; mais, en revanche, les petites brochures dont je parle n'étaient pas éphémères comme le journal. Le paysan qui en avait une la regardait comme la pièce unique ou principale de sa bibliothèque. Il parvenait, en la lisant plusieurs fois, à la lire presque couramment, et quelquefois, mais rarement, à la comprendre. Au besoin, le recteur et le curé la lui expliquaient. Certains d'entre eux avaient une telle vénération pour ce conseiller domestique qu'ils le portaient constamment dans la poche de leur veste avec la clef de leur maison.

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Ces gros cultivateurs ne plaçaient pas leur argent ; tout au plus faisaient-ils quelques placements sur bonne hypothèque. Ils laissaient dormir de fortes sommes dans leur tiroir, ou, comme on l'a dit si souvent, dans des bas de laine ; mais cet argent, accumulé sou par sou, finissait par être une fortune. Ils faisaient les achats nécessaires pour améliorer leur culture. On n'aurait pu leur reprocher que d'être hostiles aux améliorations nouvelles, mais l'ordre, le soin, le travail, l'amour de la terre, l'attachement du serviteur aux intérêts du maître, une économie sordide que personne ne leur repro ■ chait, et qui était plutôt considérée comme une vertu, arrondissait peu à peu leur situation. Tel qui avait été un petit tenancier besogneux « avant les troubles » était devenu conseiller municipal, notable, électeur, et même quelquefois électeur du grand collège. On les appelait « Monsieur ». On tirait le chapeau bien bas devant « Madame » qui portait des gants de filet le dimanche, et une robe de soie le jour de Noël et le jour de Pâques. Ils étaient vêtus en paysans et vivaient en paysans, dans leur intérieur ; mais ils faisaient partie de la société bourgeoise, et souvent mêjne ils la dominaient et la dirigeaient. Ils n'avaient d'autres distractions que la chasse ou la pêche. Une ou deux fois par an, ils tuaient un cochon, et offraient un grand dîner qui durait la moitié du jour.

Ils faisaient donner de l'éducation à leurs enfants. Les filles entraient dans un couvent d'où elles sor-

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taient sans savoir ni l'orthographe, ni la géographie, ni l'histoire. En revanche, elles savaient leur quatre règles admirablement, et elles s'entendaient à tous les ouvrages de femme, coudre, filer, faire le pain et la cuisine. Pas de musique, surtout ! On chantait des cantiques le dimanche à la grand'messe. Les mariages se concluaient par négociations comme entre de grandes puissances. Un mariage entre enfants des grands fermiers était une solennité publique qui mettait toute la paroisse en mouvement. Il y avait des centaines de convives qui ne cessaient de boire et de manger, pendant trois jours. C'étaient d'énormes pièces de pcrc ou de bœuf bouilli ou rôti, des boudins, des saucisses, quelquefois, chez les gens prétentieux, des poulets, des œufs durs à profusion, rouges, bleus, mordorés par la cuisson avec des pelures d'oignons. La table était en plein air, parce qu'il n'y avait pas de local qui pût la contenir. Les convives apportaient dans leur poche leur verre, leur couteau avec une cuillère et une fourchette de bois. OoL mettait en perce deux pièces de cidre, une CE haut et l'autre en bas de la table. Les binious et la bombarde jouaient perpétuellement pendant le repas en se relayant. La dépense était considérable. L'usage était de l'atténuer par des cadeaux qu'on faisait aux jeunes époux : on étendait braveinent un drap sur leur chemin tandis qu'ils allaient de l'Eglise à leur maison, souvent fort éloignée. Ils se tenaient à côté, disant bonjour aux invités à

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mesure qu'ils passaient, et les appelant par leur nom. Les autres disaient un mot d'amitié, un mot caressant, selon le degré de leur intimité et jetaient sur le drap déplié leur offrande; c'était une pièce de toile, ou du lin, ou du chanvre, ou quelque ustensile de ménage, un parapluie, un miroir, une motte de beurre ; quand on n'avait pas assez d'imagination pour choisir un cadeau, on donnait tout simplement de l'argent, une pièce de six livres, un petit écu (trois livres) une pièce de trente sous. Tout était reçu avec de grands remerciements. « C'est trop, Julienne ! — Allons donc ! Jamais assez pour ma douce amie (men doucis) ».

Je ne vous ai pas encore dit qu^on parlait breton dans tout le pays. On ne se servait pas d'autre langue. Les sermons, le dimanche, étaient faits en breton. Le curé faisait ses annonces dans les deux langues, mais personne, excepté nous, ne savait un mot de français. D'un autre côté, nous ne savions pas un mot de breton. Nous en apprîmes quelques bribes à la longue. Nos vieilles parentes qui étaient nos munitionnaires, et ma mère, par la nécessité do surveiller les emplettes, apprirent peu à peu, les mots les plus indispensables ; en même temps le? jeunes gens qui revenaient du couvent ou du collège apportaient un peu de français. Il était bien rare qu'on pût causer avec un paysan, même avec les gros bonnets, quand ils avaient été élevés « avant les troubles ». En entrant dans une maison où l'on n'était pas familier, on ne manquait pas de deman-

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der : « Savez-vous le Français ? » On répondait en souriant : « Pascal. — Un peu ». Cela voulait dire : « pas du tout ». Le bruit courait dans les villes que les paysans comprenaient le français et ne voulaient pas le parler. Cela était vrai, au moins pour quelquesuns. Pour quel motif? Par timidité? Par méfiance? Par attachement à la vieille langue et aux vieux usages ? Il y avait un peu de tout cela. Les bourgeois qui ne parlaient pas breton étaient suspects par cela même. Les anciens seigneurs, les nobles rentrés sous l'Empire pour vivre en mécontents et ceux qui venaient de rentrer avec la Restauration, pour prendre part aux dédommagements qu'elle leur offrait, savaient parfaitement le breton, et ne parlaient pas d'autre langue avec leurs paysans. Ceux-là étaient du pays ; c'étaient des chrétiens, des honnêtes gens, dévoués au Roi, qui avaient combattu ou souffert pour lui. Les autres étaient des jacobins ou des bonapartistes venus de loin dans le pays pour le tyranniser et le ruiner. On ne pouvait avoir pour eux que de la colère et de la défiance.

Nous parvînmes cependant assez tôt à vaincre ce préjugé. D'abord, il nous fut facile de prouver que nous étions de Lorient. Il n© l'était pas autant de prouver que Lorient était en Bretagne. Nous y parvînmes cependant avec de la persévérance. Je ne p ai'le pas, bien entendu, de l'élite de la population, mais des habitants du bourg et de ceux avec lesquels nous avions continuellementdesrapports. Ce qui con-

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tribuaplusque toute chose à nous rapprocher, c'est la discipline chrétienne de toute la maison, l'assiduit' aux offices du dimanche, le zèle pour les reposoii et les processions, la générosité pour les quêtes, la stricte observance des jeûnes et des vigiles. Ce n'était pas alors une petite aflaire. On faisait maigre toute l'année le vendredi et le samedi, la veille de toutes les fêtes et le carême sans rémission depuis le mardi-gras jusqu'au jour de Pâques. Tous ceux qui avaient vingt ans pratiquaient aussi le jeûne pendant cette longue période. Il y avait le repas du midi, et encore sans dessert, le soir, une collation quiconsis-' tait ordinairement en une beurrée. Le lait, les œufs et le poisson étaient interdits dans les quinze derniers jours du carême. La religion, comme on voit, faisait sentir son joug. En revanche, la fidélité à tous ces devoirs rigoureux posait une famille sur un bon pied dans le monde.

Ma mère, qui assistait à la messe du recteur tous les jours et qui visitait et soignait tous les malades de la paroisse, ne tarda pas à être en amitié et en relations très suivies avec le recteur. La paix se serait conclue beaucoup plus vite entre les deux puissances, sans la mauvaise réputation de mon père.

Vous entendez bien que je parle de sa réputation politique ; car sous tous les autres rapports, c'était le plus intègre, le plus bienveillant et le plus généreux des hommes. Etait-il donc, direz-vous, un homme politique ? Pas le moins du monde. Il n'a-

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irait pas exercé de fonctions civiles, il n'avait pas mis les pieds dans un club. 11 n'était pas même bonapartiste, puisqu'il s'était retiré de l'armée après la proclamation du Consulat à vie. Mais, pendant la Révolution, personne n'échappait aux classifications politiques ; il fallait être bleu ou blanc. Il était bleu, on le savait. Il suffisait d'ailleurs, pour être bleu, d'avoir été soldat ailleurs que dans les Chouans ou dans l'armée de Condé. Quoiqu^il ne prit pas de tabac, il avait dans sa poche une tabatière ronde et plate, en bois verni, sur l'une des faces de laquelle la Charte était imprimée en caractères microscopiques.

Il y tenait. « Quelle imprudence ! » — disait ma mère ; les femmes sous la Restauration, croyaient toujours à un retour offensif des Jacobins ; elles ne voyaient de sécurité que dans une bonne police, ît comme le Roi seul pouvait, suivant elles, donner inebonne police, elles étaient fortement pour le Roi.

Sans doute, l'Ogre de Corse était aussi un grand policier ; mais il y avait la guerre, qu'elles détesaient « bella matribus detestanda », tandis qu'avec ( notre bon Roi », on était bien tranquille de ce ;ôi;é-là. Notez que le Clergé ne songeait qu'à les înioctriner. Les prêtres n'argumentaient pas avec Ci hommes, mais ils s'emparaient des femmes, et 3ai* les femmes, de tous les hommes. Ma mère n'était pas royaliste par dévotion ni par sentiment ; îUe l'était par prudence comme beaucoup d'autres. Elle voyait des mouchards partout, et elle ne se î.

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trompait guère. Depuis 1790, la moitié de la France dénonçait l'autre moitié. La police, sous la Terreur, était brutale et agissait au grand jour. Elle redevint, sous le Consulat et l'Empire, profondément habile. La Restauration cultivait cette science, avec amour. La grande difterence entre la police de l'Empire et celle de la Restauration est que, sous la Restauration, les espions prenaient des airs d'exercer leur métier pour gagner le ciel. Ils ne manquaient pas d'expérience, car le personnel n'avait pas changé avec les gouvernements. On dénonçait la gauche après avoir dénoncé la droite, et on faisait son métier avec d'autant plus de maestria qu'on avait été l'ami et le serviteur de ceux qu'on dénonçait aujourd'hui. « Qu'ils me dénoncent s'ils veulent, disait mon père : je n'ai rien à demander ni rien à perdre ». Il prenait pourtant quelques précautions, peut-être par déférence pour ma mère. Je ne l'ai jamais vu s'exposer à la persécution, si ce n'est pour la tabatière. Cette tabatière était dans la poche de tous les libéraux ; on l'en tirait régulièrement de temps en temps pour la tourner entre les doigts. « Où est le crime ? disait-on : Le roi l'a voulu ». En effet, le Roi l'avait voulu ; et il disait comme les autres : « Où est le crime ? ». Il savait et la police savait que ces fameux amateurs de la Charte avaient les Jacobins et l'Ogre de Corse en horreur. Pourquoi ne se seraient-ils pas amusés avec la Charte, puisqu'elle leur servait de hochet? On la leur avait donnée pour cela.

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Mon père était toujours à la grand'messe le dimanche. Ce n'était pas un grand signe, car bien peu de bourgeois, dans ce temps-là, s'abstenaient daller à la messe. Oui, bien peu. A Paris, on voyait, dans le banc des marguilliers, d'anciens théophilanthropes, ou, bien pis que cela, des partisans de la déesse Raison. En province, Témancipation avait été surtout de l'abstention. On allait maintenant à la messe pour encourager le peuple, à qui une religion était nécessaire. Par exemple, on n'y portait pas de livre, et on restait à bayer aux corneilles pour ne pas trop multiplier les génuflexions. Mon père n'avait pas de ces demi-révoltes. Puisqu'il allait à la messe, il allait aussi aux vêpres qui ne lui paraissaient pas plus périlleuses, et puisqu'il faisait ta Qt que d'y aller,il y portait son paroissien, un paroi ssi<in magnifique, avec figures, couverture de maroquin rouge à gros grains, et fermoir de cuivre. Permettez-moi maintenant de vous présenter mon père.

C'était un homme un peu trop grand (près de six pieds), un peu gros, mais bienfait, d'une force herculéenne qui se devinait au premier coup d'oeil, et d'une santé inaltérable. Belle et noble figure, malgré une calvitie presque complète, qu'il dissimulait en partie en se couvrant la tète de poudre. L? costume ne déparait pas l'homme. Il portait, le dimanche, des culottes courtes avec des jarretières et des bas blancs bien tirés, une veste de piqué blanc, qui descenctait presque jusqu'aux genoux, un

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habit bleu clair, en drap, coupé à la française, et orné de boutons immenses et très historiés. Il était très décoratif à la procession; il effaçait même M. le Maire.

Il donnait deux moutons par année pour les exercices du tir : l'un à la fête du Roi, le aS août, et l'autre à la fête patronale de Saint-Jean-Brévelay. Il avait d'ailleurs une qualité, que le recteur. Monsieur l'abbé Moizan, prisait beaucoup : il était taciturne. Depuis les désastres, qui l'avaient obligé à se réfugier dans cette thébaïde, il n'avait prononcé que les mots les plus indispensables. Il ne parlait même pas à sa famille. Il ne nous voyait qu'aux heures des repas. Il partait avec les paysans qui allaient aux champs, à la première heure du jour, ayant sur lui l'appareil complet des pêcheurs, et dans son hâvresac deux tranches de pain de seigle, qui faisaient tout son déjeuner. Arrivé au bord de la rivière, il choisissait sa place pour la journée, et il y restait comme une sentinelle en faction jusqu'à midi. A midi, il rentrait a pour manger la soupe». On lui servait, comme à nous tous, la soupe et le bouilli cinq fois par semaine, et les autres jours des haricots, des œufs. Le soir à huit heures, on servait du veau et de la salade, quelquefois un poulet, assez souvent un beau poisson qu'il avait rappoi'té. Le dimanche, on se permettait un dessert aux deux repas, mais comme c'était le plus souvent du lait sous diverses formes et qu'il n'avait jamais pu se résoudre à boire ou à manger du lait, il ne touchait

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pas à nos friandises, il vivait comme un anachorète. Il imitait les moines par son silence. Jamais il ne parlait, pas même pour demander un service. On mettait son assiette devant lui, on approchait le plat : il se servait et quittait la table aussitôt qu'il avait fini, le matin pour retourner à la pèche, le soir pour aller se coucher. Je n'ai pas connu d'autre exemple de cette maladie. Je dois dire qu'il n'allait pas jusqu'à refuser de répondre à une question directe. Il le faisait toujours dune façon polie. Il s'humanisa un peu, quand il en vint à faire des parties de cartes, de dames, et de trictrac avec le recteur. Il ne disait pourtant que les mots les plus nécessaires. « Je n'ai pas peur qu'il fasse de la propa. gande » disait le recteur. On riait. Je ne riais pas. Tout enfantque j'étais, cette taciturnité de mon père a toujours été pour moi un spectacle douloureux. Il me prenait souvent sur ses genoux dans les rares instants qu'il passait à la maison, quand le temps était trop mauvais pour qu'il pût aller à la rivière, mais il ne me disait rien, et quand j'essayais trop de lui arracher une réponse il me mettait doucement à terre et disparaissait.

Nous n'étions pas moins de dix-huit personnes à table, parce que les domestiques dinaient avec les maîtres. Mon père occupait seul tout un côté df la table, qui était longue et étroite ; ma mère était à l'autre bout avec les enfants et la famille, les valets et les servantes remplissaient les places irtermédiaires. Il n'y avait aucune différence pour

la nourriture ou le service. Ma more servait la^ famille, tante Gabrielle servait les domestiques. On commençait par le Benedicite, on finissait par les Grâces. Ma mère disait le verset, nous disions tous les répons; ensuite on faisait le signe de la Croix. Cela se passait ainsi dans la plupart des maisons, du moins en Bretagne. J'ai vu encore à Paris, vers le milieu de ce siècle, des maisons où on avait conservé cette coutume : mais c'étaient des maisons notoirement chrétiennes. J'en citerai deux: M. de Montalembert et M. de Pressensé. M. de Montalembert ne disait le Benedicite que dans l'intimité. M. de Pressensé, qui était pasteur, bénissait le repas, même quand il y avait plusieurs convives.

On ne s'étonnait pas de cette coutume à Saint- Jean; mais la coutume contraire aurait fait scandale. Quand je montai en grade et devins élève de Vannes, dans toutes les maisons où j'eus l'occasion de diner, le père de famille disait le Benedicite avant le repas. Je suppose que les avis étaient partagés et que les vieux bretons étaient seuls fidèles aux vieilles coutumes. Je fus, une fois, à titre d'élève exceptionnellement fort en thème, invité à déjeuner chez le préfet, qui était M. Lorois, père de M. Lorois, le député. On ne dit pas le Benedicite, ce qui me déconcerta un peu, car j'avais été sur le point de faire le signe de la croix en arrivant à ma place.

On n'était plus sous la Restauration ; les élèves

SAIXT-JEAN-BREVELAY 20

du collège de Vannes étaient des externes. Ils étaient tous tenus d'assister tous les matins à la messe du collège, et de rapporter, tous les mois, un billet de confession. Le professeur et les élèves récitaient, au début de la classe, le Veni sancte spiritus, et à la fin le Sub tiiiim prœsidium. Ce dernier usage était établi par un règlement général de l'Université : je ne sais pas à quelle date il a été aboli, c'est probaljlement en i848. Sous la Restauration, il n'y avait, pour les exercices religieux, aucune différence entre les collèges universitaires et les petits séminaires. A Vannes, la religion était mêlée à tous nos exercices, elle dirigeait l'instruction et l'éducation dans tous leurs détails. T.a moitié, au moins, de nos professeurs étaient des prêtres.

A Saint-Jean, où je reviens, cette direction était encore plus marquée. Il n'y avait, dans la commune, que des paysans et deux prêtres. Les paysans qui habitaient le bourg étaient tous illettrés, sans autre exception que le Maire, M. Ozon, le greffier de Justice de Paix, M. Ohio, etTelin Chai4es, qui avait fait tous les métiers. Personne ne leur parlait jamais de leurs devoirs, si ce n'est le recteur et le curé. Avant la Révolution, ils ne connaissaient leurs seigneurs que de nom; aucun de ces derniers ne résidait dans la paroisse. Ils n'y vinrent pas quand ils rentrèrent en l'iance. D n'y avait ni notaire, ni médecin, ni maître cJécole.Lequinquis, ousacristain, avait toujours dans les mains un paroissien; il le regardait avec gravité (juand il chantait les offices, mais, fort heureuse-

a6 PREMIÈRES ANNÉES

ment pour lui, il savait les prières par cœur. Ces ignorants acceptaient ce que leur disaient leurs prêtres comme paroles d'évangile. On a fait des dissertations pour savoir les motifs réels de l'insurrection à l'époque de la Chouannerie. Ils se soulevèrent à l'ordre de leur curé. S'il y avait un motif, c'était le respect inné des habitudes contractées et des usages 1 établis. « Nous n'avons pas besoin de changer ». i Là-dessus, ils allaient se faire tuer. Une fois lancés, ils étaient féroces, ce que je n'ai jamais bien compris, car ils sont doux et apathiques dans la vie ordinaire. A la veille de i83o, ils étaient royalistes, parce qu'on le leur ordonnait au prône, mais sans passion, ni exaltation. Cependant, quand leurs prêtres leur dirent qu'il fallait refuser le service, ils se firent réfractaires en grand nombre. Il fallut envoyer des colonnes mobiles pour pacifier le pays.

Je ne dis pas que toutes les communes fussent ; aussi complètement gouvernées par les prêtres que ' Saint-Jean. J^ai déjà expliqué que nous étions là, au bout du monde. Les communes qui avoisinent les villes, celles qui avaient une garnison ou qui i étaient traversées par des diligences ou des pata- ■ ches, ouvraient un peu l'oreille aux idées nouvelles. Nous n'avions rien de tout cela à Saint-Jean-Bréve- -; lay. Nous ne connaissions que nos champs d'un côté i et M. le Recteur de l'autre.

Le clergé se chargeait de nous donner le Paradis après la vie, et il se chargeait aussi de nous don-

SAINT-JEAN-BREVELAY ^ ITJ

1er pendant la vie quelques amusements. Parlons l'abord de la grande afl'aire qui était le paradis. Il 'allait pour lobtenir, obéir aux volontés de Dieu, jue le recteur connaissait. En attendant que le rec- ;eur nous conduisit au ciel, il nous le faisait voir iaiis son église.

A oulez-vous y entrer ? Le dehors n'avait rien de •emarquable. Nous avons en Bretagne deux sortes l'églises de village ; les unes charmantes, c'est le Detit nombre, les autres banales. L'Eglise de Saint- [ean était banale, des murs trop nus, un clocher Dointu en ardoises. Elle était vieille, lézardée, penîhée, et soutenue dun côté par des troncs d'arbres josés en arc-boutants. La grande porte, vis-à-vis de .'autel, ne s'ouvrait que pour les processions. On întrait dans l'église par une porte de côté, en passant sous un ossuaire, spectacle qui m'eflrayait hor- 'ibleraent, et que les paysans affrontaient avec une pai'faite indifférence. L'intérieur était orné de nombrf uses statues en plâtre, grossièrement coloriées, ît d'une table.de pierre placée au milieu qu'on ap])elait le tombeau de Saint-Jean, et qui avait été peut-être un cromlech. Quoique assez grande elle était complètement remplie le dimanche. Les femmes étaient à genoux au bas de la nef, où leurs corneltes empesées formaient comme une nappe imiuense. Les hommes étaient debout devant elles. Nous avions près du chœur, presque sous la chaire, un petit coin d'où l'on voyait bien l'autel, et où Qois avions mis une douzaine de chaises. Nous

étions tous très tiers de cette pauvre église, et nous soutenions avec acharnement qu'elle était plus belle que celle de Bignan et de Plumelec.

Elle avait au moins sa merveille, contre laquelh ne pouvait rivaliser aucune des richesses des deux autres. C'était sa voûte qui affectait la forme des voûtes en pierre de taille. Les pierres de taille étaient remplacées par dés planches de sapin : mais, sur le vaste espace en plein cintre, un artiste de génie avait peint le paradis et l'enfer. Ce dôme flamboyant s'étendait sur tout l'édifice, depuis le chœur jusqu'à la porte de sortie.

Le maître n'avait pas mis grande finesse dans so!i plan général. Le paradis remplissait le côté de l'évangile, et l'enfer celui del'Epître. .reconnaissais mal le Paradis parce qu'à Tendroit où nous étions il se trouvait au-dessus de nos têtes et que nous n'aurions pu le regarder sans gagner le torticolis.

Au contraire, nous étions en bonne place pov voir l'Enfer qui nous faisait vis-à-vis. C'était i; fourmillement de suppliciés dans une atmosphèie de flammes et de fumée. Les flammes étaient rouges, jaunes, fourchues, eflroyables ; mais ce qui était plus effroyable encore, c'étaient la variété, la multitude, et l'horreur des supplices. Au milieu s'étalait l'immense chaudière remplie de créaturi qui cuisaient à grand feu. On suivait les progr de la cuisson sur leurs chairs en partie blêmes verdâtres, enpartie rouges et tuméfiées. Les pauvre

SAINT-JEAX-BREVELAY 29

réatures s'efforçaient de sortir de leur casserole en aontant les unes sur les autres, mais les diables .rmés de fourches les attendaient en ricanant, sur b bord, et les rejetaient dans l'eau bouillante. A [ôté de cette fournaise, d'autres damnés étaient stendus sur des tables de fer rouge, où des diables îtaient sérieusement occupés à les découper en )etits morceaux. D'autres étaient plongés dans des ;uves remplies de vipères. Il y avait un petit carré m des têtes vivantes étaient rangées symétriquenent, le reste du corps étant plongé dans la terre. [e passe les crucifiements, les pendaisons. Des liables faisaient tourner un cabestan dont les cordes l'étaient autre chose que les boyaux d'un certain lombre de damnés qui se voyaient ainsi dévidés peu i peu sur un immense fuseau. Ces inventions étaient »i monstrueuses qu'après plusieurs années d'obserrations obstinées, je découvrais encore, dans un coin •eculé, de petits diables microscopiques, occupés à aquiner de tout petits damnés, en leur enfonçant les épines sous les ongles, en leur arrachant les lents avec gravité, ou en leur'^ crevant les ^eux.

Mais ce qu'il fallait voir, c'étaient les diables. Ils îtaient uniformément rouges avec des queues et des joi nés ; mais la ressemblance s'arrêtait là. C'était mu accumulation de formes empruntées à toute la sréation animale. Je dois dire cependant que les pieds de boucs étaient nombreux. J'épuisai mes

rees à découvrir leur chef. L'artiste avait sans

torces i

3o PREMIÈRES ANNÉES

doute désespéré de le rendre assez épouvantable. Il y avait pourtant un bouc, un bouc complet celui-là, bouc de la tête aux pieds, sauf qu'il avait une queue démesurée et six cornes au lieu de deux. Cela pouvait bien être Lucifer en personne. Je le demandai au recteur qui ne voulut pas me répondre. Je n'ai pas revu ce chef-d'œuvre depuis jo ans. 11 doit avoir disparu. Je suis sur que si je le voyais, et qu'on y eût fait quelques changements, je reconnaîtrais les réparations à l'instant. La pensée de cet enfer m'est revenue, au Vatican, devant le Jugement dernier de Michel-Ange et m'a suggéré des réflexions métaphysiques dont je vous fais grâce.

Voici pourtant une réflexion que je ne puis taire. Nous avions tous passé notre vie en face de ce tableau redoutable, et nous en connaissions à fond tous les personnages. Il y avait cependant un jour où nous étions persuadés que nous venions de le découvrir. C'était le vendredi saint. Je ne vous apprends pas que M. Moizan, notre recteur, récitait ses sermons, et qu'il prêchait tous les ans la Passion dans les mômes termes. Un des plus beaux passages contenait la description de l'Enfer. « Le voilà ! » s'écriait-il tout à coup en montrant le tableau qui était devant lui. Aussitôt toutes les têtes se tournaient vers la voûte, et l'eflet de la vision était tellement irrésistible, que les cris et les sanglots éclataient et empêchaient le prédicateur de continuer pendant un bon quart d'heure.

SAINT-JEAN-BREVELAY 51

La population n'avait pas d'autres plaisirs que ceux de Joas :

J'entends chanter de Dieu les grandeurs infinies, Je vois l'ordre pompeux de ses cérémonies.

Les grandes fêtes de l'Eglise étaient nos grandes fêles : Noël avec sa messe de minuit ; Pâques, la Pentecôte, l'Assomption, la Fête-Dieu, avec sa procession étaient rêvées longtemps d'avance et donnaient, quand elles étaient venues, une agréable occupation aux femmes pour parer l'église et l'autel, élever des reposoirs, chanter des cantiques. Les hommes tiraient des coups de fusil, préparaient des feux de joie. Il faut avoir vu ces solennités pour savoir ce qu'on peut faire avec un clergé composé de deux personnes et nne église qui aurait ressemblé à une grange, sans les peintures de la voûte. Aux fêtes consacrées par la religion, s'ajoutait la fête du Roi. Mais la fête du Roi était aussi la fête de Saint- Louis ; tout se passait à l'église. Il n'y avait au dehors que le tir. Gomme on se rendait processionnelle nient au feu de joie, et que le recteur y chantait le Tantum ergo, on pouvait aisément prendre toutes ces solennités comme des actes de la célébration du ctlte. Elles l'étaient en eifet. Le clergé, avec une habileté consommée, avait transformé la fête de Louis XVIII en fête de Louis XVI. Il était à peine question de Louis IX ; on en faisait une courte a])ologie pour montrer que la France devait aux Bourbons tout ce qu'elle avait de gloire et de pros*

périté; après quoj, il se faisait un grand silence. Ou enlevait les pots de fleurs qui paraient l'autel, le recteur et le curé étaient leurs vêtements de fête ; ils se prosternaient au pied de l'autel, où ils priaient quelque temps à voix basse. Puis le recteur montait en chaire d'un air pénétré, et après avoir, en deux mots, rappelé liiistoire du Roi martyr, qui était, il ne faut pas l'oublier^ de l'histoire contemporaine pour tous les assistants, il donnait lecture, en français, du testament de Louis XVI. On Pécoutait debout, c'est-à-dire, que les femmes se levaient, car les honnnes étaient toujours debout pendant les ofiices, quelle qu'en fût la durée. On était debout encore pendant que le vicaire montait sur le tombeau de Saint-Jean, lisait le mêrne testament traduit en breton. Toutes les femmes pleuraient pendant cette lecture. Le cortège se formait ensuite pour rentrer dans le chœur : d'abord les enfants de chœur, puis les deux chantres, vêtus d'une chape ; puis le maire, portant le texte du testament qu'il déposait sur l'autel, et enfin, le recteur et le curé qui s'arrêtaient au bas de l'autel pour reprendre les chapes de cérémonies. Les chants éclataient alors pendant que la procession se formait pour aller tirer le feu de joie. Gomment les enfants élevés dans ces cérémonies, et qui n'en voyaient jamais aucune autre, n'auraient-ils pas été royalistes ? Le culte du Roi n'était que l'une des formes du culte de Dieu. C'était la foi de nos pères. Les brigands, c'est-à-dire les bleus, s'il s'en trouvait là, devaient rougir de leurs

SAINT-JEAX-BRÉVELAY 33

mciennes erreurs, et jeter sur la peinture de l'Enfer les regards d'épouvante.

^e jour de la Saint-Jean était marqué par une réjouissance particulière. On nous jouait la tragédie. C'était quelquefois la Passion, quelquefois aussi, î'était Ihistoire d'un martyr. Je me rappelle une Vie de Saint-Louis, qui était tout ce qu'il y avait ie plus beau; une sainte Philoniène; saint Cosnie et saint Daniien. On ne jouait la tragédie qu'une fois par année. Les acteurs étaient toujours les mêmes. Quand l'un d'eux venait à mourir ou à quitter son Ole pour quelque cause, il y avait de longues délibérations pour son remplacement en présence du recteur, qui décidait. On pense qu'il était difficile d'apprendre un rôle pour des acteurs qui ne savaient pas lire. Ils faisaient des répétitions pendant l'année, quelques-unes en costumes, où toute la population du bourg assistait. Dans le mois qui précédait la fête, les acteurs se réunissaient chaque semaine, en costume, portant tous une branche d'arbre au bout de laquelle se balançaient des rubans, et ils allaient de ferme en ferme donner mie aubade. Leur musique consistait en deux tambours et deux fifres. Ce sont les premiers plaisirs que la musique m'ait donnés. Je faisais allègrement deux ou trois lieues pour les entendre plis longtemps. On leur donnait quelques sous. Il parait que la collecte était assez fructueuse. Elle sei'vait d'abord à couvrir les frais de la représentation. Le surplus était distribué entre les acteurs.

Les l'oies de feiniues étaient très bien payés. Cependant deux rôles primaient tous les autres et recevaient la principale rémunération : c'étaient Jésus-Christ et le diable. Saint-Damien, dans Saint- Cosme et Saint-Damien, recevait aussi une haute paye, parce qu'il était écartelé. Cetécartèlement était le clou de la représentation et je pense que la tragédie, qui était médiocre, lui devait dêtre restée sur l'adiche. On amenait quatre forts chevaux, on attachait le patient aux chevaux par lesquatre membres; puis, quatre bourreaux montaient en selle etpartaient au galop. On les avait perdus de vue, mais on les entendait encore quand les cordes commençaient à se roidir. A ce moment, trois afUdés coupaient trois cordes, mais saint Damien était entraîné par la corde qui restait. Le mérite de l'acteur consistait à se laisser traîner jusqu'à ce qu'on criât de tous côtés: « Assez ! Assez ! coupez la corde ! » Lui, tout ensanglanté, répondait : « Encore ! encore ! » A peine détaché, on l'entourait, on le félicitait, et il courait jusqu'au théâtre où il s'étendait de toute sa longueur en qualité de supplicié, tandis que les anges (dont j'étais) lui chantaient un cantique. Les amateurs discutaient, pendant ce temps-là, sur le mérite des acteurs. « En i8i5, Jean Marie a été traîné jusqu'à Kerdroguen, et Adelys lui a donné une pièce de quinze sous. En 1816, Mathurin a été traîné jusqu'à Saint- Arnet, Oui, mais il était emmailloté dans une couverture ».

Le rôle de Jésus-Christ était aussi très fatigant

SAINT-JEAN-BRÉVELAY 35

quand l'acteur était résolu et courageux. A Kérien- Qec, il y avait un fort beau calvaire avec trois statues, Jésus-Christ et les deux larrons, tous les trois en bois, de grandeur naturelle. La tragédie se jouait devant le calvaire entre la messe et les vêpres. Un peu avant le premier son des vêpres, le cortège arrivait, Jésus-Christ portant sa croix qui n'était qu'une croix de circonstance, car on ne pouvait déplacer celle du calvaire, qui était très enfoncée dans le sol et trop pesante pour l'homme le plus fort. Mais si on navait pas déplacé la croix, on avait déplacé la statue. On attachait à sa place, par les mains ou par les pieds, l'acteur qui faisait Jé5us-Christ, et on le laissait là sous la surveillance des deux soldats mentionnés dans les Ecritures, tandis qu'on allait chanter les vêpres. L'abbé Moizan les abrégeait le plus possible, car, malgré toates les précautions prises, cette position des jdeux bras devenait pénible à la longue et même dangereuse. Nous n'étions qu'à demi-civilisés.

^ DUS voulez savoir pourquoi les femmes avaient uiie haute paie. Ce n'était pas par- galanterie. On trouvait difficilement des garçons de charrue dispesés à remplir ces rôles, parce qu'on leur donnait pendant toute l'année, et quelquefois toute leur vie, le nom de leur personnage. J'ai connu une certaine A mette, appelée ainsi pour avoir été plusieurs ai nées de suite dame d'honneur de la Reine de Hongrie, et qui, n'étant connue que sous ce nom à Sfint-Jean et à Vannes, avait fini par s'y résigner.

C'était le voiturier du samedi entre Vannes et Saint-Jean. Les passagers lui criaient : « Eh ! la mère, êtes-vous prête? » 11 répondait : « Me voilà. on part ! »

Les frais n'étaient pas considérables. Quelques barriques placées debout, sur lesquelles on jetait quelques planches faisaient le théâtre. Une toile tendue sur deux piquets le séparait des coulisses. Les spectateurs se tenaient debout, s'asseyaient sur les haies, apportaient une chaise, improvisaient uu banc, montaient sur les arbres, et grimpaient jusque sur les toits. On faisait un costume avec les pièces de divers costumes qu'on allait emprunter quelquefois très loin. Je me rappelle un Caïphe en robe d'avocat, avec une mitre d'Evêque, en papier d'argent. Il était superbe. Les Rois et les Empereurs avaient des couronnes en papier d'or ou d'argent. Les gendarmes de Plumelec et les douaniers de la côte fournissaient la garde-robe des généraux et des chefs d'armées. Je renonce à décrire la figuration d'une bataille rangée entre les Hongrois et les Sarrazins. Les Hongrois avaient tous de fausses barbes parce que les Hongrois portent de fausses barbes et des bottes montant sur leurs pantalons. Où avaient-ils pris tant de bottes ? Les Sarrazins portaient sur leur dos des couvertures de lit, ayant apparemment quelque vague idée des burnous. Je ne sais plus comment les femmes parvenaient à s'équiper. Ma mère fut souvent priée de prêter un châle ou un manteau, mais elle n'y consentit jamais

SAIXT-JEAN-BREVELAY ^ J7

ni pour elle ni pour personne de la maison. Elle donna pourtant, pour faire un manteau royal, une courte-pointe en cotonnade à raies roses et blanches. La Reine de Hongrie insistait beaucoup pour avoir un crayon. Un crayon ! Que pouvait-elle entendre par là ? On parvint enfin à le savoir : c'était un voile noir. Elle pensait que cet ornement rehausserait beaucoup la majesté de son costume royal.

Vous ne devineriez jamais comment on habillait Jésus-Christ et les Apôtres. Ils portaient une soutane sans ceinture ni petit collet. On avait voulu donner un petit collet à Jésus-Christ : le recteur s'y opposa. Pour coiffure, comme il n'était pas possible de se procurer treize tricornes, on coitîait tous ces saints personnages d'une couronne de laurier en papier. Ils paraissaient très vénérables dans cet accoutrement, quoiqu'ils n'eussent guère, on le comprend, que des soutanes hors de service qui avaient eu longtemps affaire aux ronces de nos chemins.

Je voudi'ais pouvoir vous dire les noms des auteurs de ces tragédies. Je doute que personne les ait jamais sus. Ces compositions informes, qui suivent pas à pas les récits évangéliques ou les légendes ont été faites sans aucun soin. Il ne s'y trouve ni un mot. ni une scène que l'on puisse citer. Elles sont évidemment l'ouvrage de quelques vicaires qui les ont arrangées comme on tourne un compliment

our la fête de M. le Maire, ou pour celle d'un

grand parent. Elles sont écrites en français et traduites en breton ; c'est, du moins, ce que j'ai cru comprendre dans les détails qu'on m'a donnés. Il n'y a pas lieu de faire une étude littéraire sur les tragédies bretonnes, mais c'est un côté curieux de l'histoire de nos campagnes il y a soixante-dix ans. Je ne serais pas surpris que l'on jouât encoi'e la Passion ou quelque pièce analogue à Saint-Cosme et Saint-Damien; mais on les aura évidemment modernisées , On aura surtout perfectionné la mise en scène. Il n'y a plus de place nulle part pour la reine de Hongrie drapée dans une courte-pointe, ni pour le Diable avec sa queue et ses cornes emportant Judas aux enfers. Je crois bien que si un imprésario campagnard s'avisait de mettre Jésus- Christ en croix pendant une heure, le médecin cantonal mettrait le holà ! Le monde que j'ai connu il y a trois quarts de siècle est allé où vont toutes les vieilles choses ; il n'en reste que des souvenirs, et ces souvenirs n'ont peut-être quelque charme que pour ceux qui les racontent.

Il ne faudrait pas croire qu'à Saint-Jean je faisais mon éducation comme les autres bambins du village, à la grâce de Dieu et de M. le Recteur. J'étais, au contraire, soumis à une discipline très sévère. J'obtenais quelquefois la permission d'aller faire l'exercice. J'avais un sabre qui avait coûté vingt-cinq sous à la foire de Locniiné, et qui m'assurait les honneurs du commandement. J'assistais aussi, de loin en loin, au lancement d'un bateau mi-

SAINT-JEAX-BRÉVELAY ^ 89

Toscopique sur la rivière, mais, en général, je ne royais les autres enfants qu'à travers les fenêtres. Je ne sais pourquoi toute cette population s'obsin;iit à nous traiter comme des seigneurs. C'était e costume probablement. M. Ozon, le maire, était lix fois plus riche que nous ; il employait beaucoup le journaliers ; il faisait beaucoup de bien aux )auvres. Mais il portail le costume du pays; c'était m paysan. Il parlait toujours breton. Quoique la mrveillance de sa ferme lui donnât beaucoup de )esogne^ il mettait lui-môme la^ main à la charrue lans l'occasion et passait pour un habile travailleur. Toutes ces particularités auraient dû le Perdre cher à ses concitoyens. On l'aimait, on le [respectait, on ne le regardait pas comme étant d'une Irace supérieure. Je note ce trait parce qu'il était ^ncore frappant en 1820, au lendemain de la Révolution. Je trouvai les choses bien changées en 1848, [juind je fis campagne en qualité de candidat. On a'allait pas encore jusqu'aux paysans, mais on voilait des compatriotes. On leur savait gré de n'être pas des étrangers, de ne pas affecter la BU])ériorité. Un paysan fut élu dans le Finistère. Il me disait, en riant, qu'il devait son élection à son chapeau. Il en était tout autrement en 1820. On sait qu3 le collège de Vannes, et les collèges analogues de Tréguier et de Lesneven furent longtemps remplis de garçons, de vingt à trente ans, qui étrient là pour se préparer à la prêtrise. On fait honneur de cette circonstance à ia piété des parents

4o PREMIÈRES ANNÉES

et à la vocation des enfants. Beaucoup de ces aspirants ne parvenaient pas à entrer au séminai i c. Après trois ou quatre années passées dans mie classe de collège, où ils n'apprenaient rien et ne comprenaient rien à ce qui se faisait sous leurs yeux, ils renonçaient à pousser plus loin leurs études et rentraient dans leurs familles. Ils ne redevenaient pas paysans pour cela. Ils cherchaient quelque emploi de sacristain, de clerc de paroisse, de secrétaire d'un percepteur ou d'un receveur des droits réunis ; ils faisaient les courses d'un notaiie, gagnant à peine, dans toutes ces industries, de quoi se vêtir et se sustenter. Quelques sages seulenniit se remettaient à la charrue ou consentaient à garder les vaches. Et quel était le motif qui le? poussait à abandonner le métier paternel ? La vanité de porter un chapeau à haute forme et unt redingote dépenaillée. Ils se faisaient appelai « Monsieur ». Ils se croyaient transformés en bour geois. Je répète qu'il y a de cela un demi-siècle L'entrée en cléricature était, avant la Révolution, li seul moyen pour le peuple des campagnes d( pénétrer dans la bourgeoisie. Une famille di paysans qui comptait un prêtre parmi ses mem bres, se considérait presque comme anoblie On cessait de tutoyer ses membres, on le saluait, on leur cédait le pas en toute choses.

Nous avions un autre prestige que notre qualit de bourgeois : c'était notre maison. Elle éta:

SAINT-JEAN-BREVELAY tjl

magnifique, bâtie en pierre, avec un étage audessus du rez-de-chaussée, cinq fenêtres de front à chaque étage, qui toutes pouvaient s'ouvrir, et' un toit en ardoises. Elle était située au coin du cimetière, à lendroit où le cimetière était surélevé, et dominait la rue de près de deux toises. Il était, au contraire, de plain-pied avec la rue des trois autres côtés. On ne creusait pas de tombes devant chez nous. Peut-être y avait-il un rocher à fleur de terre. C'était au chevet de l'Eglise. Le chœur était si près de chez nous que nous entendions distinctement les psaumes et les cantiques. On descendait de là-haut par un large escalier de pierre, qui aboutissait à un I terre-plein situé devant notre maison et sur lequel • mon père fit placer des bancs très solides, qui en [, firent une sorte de petite promenade. Il est vrai que, sur cette promenade, il y avait aussi du fumier ; mais on disait unanimement que l'odeur du fumier n'était pas désagréable, puisqu'elle assainissait l'air. Je ne dois pas oublier un énorme sapin qui ombrageait de ses branches épaisses le chevet de l'église et un peu notre maison quand lorabre se portait de notre côté. C'était le seul erbre du village, mais d'une élévation et d'une ])eauté extraordinaires. Il abritait une nuée de corbeaux, venus là, apparemment de la forêt du Soul-Du. Leur voisinage était souvent incommode, mais le recteur, sans que je puisse deviner pour- (|uoi, tenait à ses corbeaux et ne voulut jamais (juon leur donnât la chasse. Il aurait d'ailleurs été

difficile d'en venir à bout, leur arbre était une forteresse.

Notre château s'appelait Kerjau (maison du cheval). Ce nom lui venait de son ancienne desti- ; nation. Il servait autrefois d'auberge à l'enseigne i du Cheval Blanc. Une auberge à Saint-Jean ! Il doit j y en avoir plusieurs aujourd'hui; mais y fonder | une auberge en ce temps-là, c'était une prétention ' insensée. La porte, au milieu de la maison, donnait ; accès dans le couloir où était l'escalier. Ce couloir l divisait en deux le rez-de-chaussée ; à droite, la cuisine, à gauche, le salon. Le premier étage était divisé en cinq petites chambres. Ce nombre suffisait amplement, parce que mes frères et mes sœurs étaient à Lorient pour faire leur éducation. Nous n'avions avec nous, à Saint-Jean, que ma plus jeune sœur, Hermine, qui était ma marraine, et qui avait dix ans de plus que moi. C'est elle qui est morte au Pérou, sœur de charité et supérieure de l'hôpital de Lima. Le cabinet de mon père était tout tapissé d'assignats. Il les avait reçus pour argent comptant et quand ils n'avaient plus été que des méchants chiffons de papier, il les avait collés sur la muraille pour qu'ils servissent au moins à quelque chose. Ils servaient à lui rappeler la fragilité des choses humaines. A cette même muraille étaient appendus par des épingles tous les portraits de la famille royale, depuis le Roi jusqu'à M. de Villèle. Mais il ne fallait pas se fier à ces portraits. Quand on les renversait, la tête en bas, on s'apercevait que, de ce

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côté-là, par une ingénieuse combinaison, ils représentaient l'Ogre de Corse, le roi de Rome, l'impératrice Marie-Louise. Il y en avait pour toutes les opinions.

Ce cabinet extraordinaire était situé au premier étage.

Les dépendances de la maison étaient sur le derrière : les écuries où nous avions des vaches, un cheval. Les cochons avaient plus loin leur établissement particulier,

La basse-cour, bien peuplée, était à côté, puis un parterre de fleurs, bien cultivé par Telin Charles. Aucun art, mais beaucoup de soin et de zèle. Des fleurs communes mais superbes. Le vrai jardin venait ensuite, immense. Il produisait assez de légumes et de fruits pour notre consommation et il nous arrivait encore de porter des paniers remplis iusqu'au bord chez nos voisins. Nous avions surtout ure grande abondance de fraises, de framboises, de groseilles, de cerises, de pi'unes ; quelques pêchers dont les fleui's roses se mêlaient, au printemps, à la neige odorante des pommiers. Au-delà venaient les prairies pour nos vaches. Nous avions aussi quelques moutons. Il fallait se suffire à soi-même, car il n'y avait pas de marché à Saint-Jean-Brévelay. Le commerce y était représenté par un épicier, qui vendait toutes sortes de choses, excepté des épices : dt drap, de la toile, du (il, des épingles, des images d'jîpinal. Jallais oublier les abeilles, dans la description de nos richesses. Nous avions du miel

excellent et en abondance. Mon père, dont l'inexplicable aversion pour le lait, s'étendait jusqu'au beurre, mangeait du miel à tous ses repas.

Notre pressoir était souvent mis en mouvement. Nous avions de grandes prétentions pour notre cidre ; j'ignore si elles étaient justifiées. On employait uniquement les fruits de certains pommiers pour le cidre destiné à l'usage de la famille ; on les triait avec soin; Telin Charles avait des règles dont il n'était pas permis de s'écarter sous peine d'excommunication. On venait déguster ses produits quand le moment était venu. On commençait toujours par faire la part du recteur.

Je disais donc que, grâce à notre provenance exotique, à notre qualité de bourgeois, à notre ignorance de la langue bretonne et à notre château magnifique, nous étions traités comme les seigneurs du pays. Ma mère ne tarda pas à donner de meilleures raisons de nous aimer. J'étais, de mon côté, un seigneur dans tout le petit monde des environs. Ils m'appelaient M. Jules en toute révérence, tandis que je les tutoyais sans cérémonie : j'avais le front de trouver cela tout naturel ; j'ai appi'is plus tard la démocratie scientifiquement. Je crois qu'il' m'est resté de mon éducation des habitudes personnelles aristocratiques, et des relations démocratiques avec autrui.

Je vous ai dit qu'il n'y avait pas d'école dans le pays. Si vons étiez monté avec une longue-vue sur le haut du clocher, et si vous aviez regardé de tous

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es côtés, VOUS n'auriez aperçu nulle part rien qui •essemblât à une école. Il n'y avait ni école, ni isile, ni crèche, et comme les mères elles-mêmes îtaient souvent obligées d'aller aux champs, on voyait les plus petits marmots gi'ouiller dans les eues comme des petits chiens, crottés du haut en bas, à moitié nus, sales à faire peur, avec des taloches sur les yeux, des enflures, des égratignures, mal nourris avec cela, recevant soir et matin maigre et insuffisante pitance, moins bruyants que ne le sont en général les enfants, peut-être par épuisement de leurs forces, peut-être par habitude de la rue. Je contrastais étrangement avec ces petits sauvages. J'étais aussi soigné, lavé, brossé, peigné, quils étaient sales et abandonnés. Nous nous entendions à peu près, dans une sorte de langage composite où il entrait un peu de breton, un peu de français et beaucoup de mimique. J'étais, sans m en douter, le principal propagateur de la langue française dans le bourg de Saint-Jean-Brévelay. J'étais loin détre un désœuvré comme les autres. A sept ans, je savais lire, écrire et compter, et j'avais une orthographe passable. Je n'avais pas eu d'autre professeur que ma mère. Mon père était censé surveiller mon éducation de haut. Il la surveillait dt! si haut que je ne me souviens pas d'une seule de ses leçons. Il se faisait remplacer par Guillochon, qui relisait de loin en loin mes dictées et qui finit par me faire décliner Musa, la Muse. Ce Guillochon jé«;houé à Saint-Jean et vivant presque dans la m. . ^

misère, était un ancien sous-oiïieier de la garde qui aurait porté l'épaulette sans nos désastres de i8i5 Ce n'était pas un jeune sous-officier d'avenir, comnit il y en avait tant dans les armées impériales, mais un vétéran oublié, dédaigné, sur le corps duque] avaient passé une foule de freluquets, et qui sérail enfin devenu sous-lieutenant de guerre lasse et poui en finir. Sa mauvaise chance l'avait poursuivi jus qu'au bout et il se trouvait là après le licencieraenl de sa demi-brigade. On ne savait de quoi il vivait, car Brien lui donnait à peine les gages d'un dômes tique. On l'envoyait chercher d'assez loin pour ur apurement de comptes ou quelque besogne semblable, car il était bon comptable, et avait une écriture superbe. Il s'admirait dans ses écritures. Il avait ur assortiment de règles, de crayons et de tire-lignes dont il était très fier. En revanche, sa garde-robt faisait peine à voir. Il aurait pu améliorer sa situa tion, comme bien d'autres, en se mettant sous l'aile du clergé ; mais il était « esprit fort » et avait le malheur de le laisser voir. Les leçons qu'il me donnait se passaient à faire l'exercice. Je savais le maniement du fusil et un peu de fleuret, autanl qu'on peut les apprendre avec un manche à balai e1 une gaule de coudrier. Nous y mettions, Guillochor et moi, un égal sérieux, persuadés l'un et l'autre que nous ne pouvions avoir d'occupation plus importante.

Cependant ma passion dominante était la lecture. Quand je pouvais trouver un livre, je quittais tous

SAINT- JEAN-B REVELAT ^ 4?

[es jeux et tous les plaisirs pour aller me cacher à m certain endroit que j'affectionnais sous le bureau ie mon père, où je restais des heures entières à léchiffrer le premier bouquin qui me tombait sous a main. Je n'étais pas difficile. J'avais d'abord ma nbliothèque personnelle, que j'avais relue cent ois et que je savais par cœur : des contes de Bouilly ; es Contes /aunes ; les Veillées du Château, de ffi^e de Genlis, cpii me ravissaient ; deux ou trois olumes dépareillés de la bibliothèque des fées ; un Imanach avec des anecdotes sur le sacre de Charles X ; Rohinson Crusoé, dont je faisais mes iélices. Je connaissais tous les coins et recoins de 'lie mieux que Robinson lui-même. J'en rêvais, 'imaginais des grottes inaccessibles et des cages ariennes. Je ne sais quel bienfaiteur de l'humanité a'apporta le Robinson suisse. J'avoue que je le >ré erai aussitôt au Robinson original. Je ne sais fuère d'autre histoire naturelle que celle que le lobinson suisse m'a apprise. J'avais déniché, je ne ais OQ, quelques livres, appartenant à un monde eut différent : l'Histoire des Etablissements des français dans les deux Indes, par l'abbé Raynal. e suis peut-être le seul homme du xix« siècle qui lit lu ce pompeux et immense galimatias d'un bout Tf-utre. Le livre m'ennuyait ; mais j'étais soutenu lar l'admiration. J'avais aussi un morceau assez espectable d'un Esprit des Lois, dont le reste avait té été au feu. Pour celui-là, je ne parvins pas à y . 101 dre; je le lus, mais je ne le compris pas.

Mon plus grand bonheur, ma félicité suprême e ineffable fut de dévorer un livre qu'on a souven tourné en ridicule, dont je ne me rappelle à présen que le titre et qui n'était autre que Cœlina, oi l'Enfant du Mystère et de l'Amour. Il formait un^ douzaine de volumes, mais c'étaient des volume grands comme la main. Par malheur, je n'en avai que huit. Qu'étaient devenus les autres? Je suppos que ma mère les avait trouvés et détruits, car ell faisait aux romans une guerre acharnée, et jefaisai une grave faute en les lisant. Mais si délicieuse Tout me plaisait, jusqu'aux figures. Il y en avait un où l'on voyait Cœlina, en toilette de bal, s'éloignan de l'abbaye toute illuminée pour une fête, et prêt à s'enfoncer dans la forêt pour éviter le mépris qu devait lui attirer la découverte de sa naissance. Ji crois que j'aurai épuisé la liste de tous mes trésoi si je mentionne encore : Alexis ou la Maisonneti dans les Bois et Tarare, de Beaumarchais.

Tarare, Tarare, Tarare !

Je n'y comprenais absolument rien. Est-ce là qi j'avais trouvé cette invocation à Vénus qui m'e restée longtemps dans la tête :

Nous t'en prions par tes rubans, Ton masque, ta coiffe et tes gants.

Il y avait de quoi me troubler à jamais le goût la raison, d'autant plus que j'ai toujours été ce q j'étais, dès ce temps-là, une bête ruminante. C avait beau m'arracher mes livres ; je les savais p

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cœur, et je me les répétais la nuit au lieu de dormir. Heureusement que l'âge de la première communion arriva. On me la fit faire à dix ans. Tout s'effaça devant la Bible et le Catéchisme de persévérance. Ma mère, en femme prudente qui voulait guérir une passion par une autre, niacheta des petits opuscules : Tohie, Job, etc.. Je m'enthousiasmai aussitôt pour ces nouveaux amis, et l'absence de Cœlina me devint moins cruelle.

Je regrette de finir le récit de ma première enfance sur ces confidences. Je souffrais beaucoup, il y a 70 ans, quand j'étais obligé de les faire à mon confesseur. L'abbé Moizan, je me le rappelle, les écoutait en souriant. Ce sourire me soulageait un peu, malgré les paroles sévères dont il était accompagné. Quand je changeai de confesseur, c"est-à-dire, quand je quittai Saint-Jean, je regardai comme un devoir de faire connaître à mon nouveau père spirituel cette grande abomination de mes premières années.

Le Père Leleu, qui, en général, était indulgent, n'accueillit pas cette terrible confession avec un sourire. Il en fut à la fois consterné et irrité. Il me menaça de Tenfer, et j'en ressentis une telle impression que personne ne me vit sourire pendant plusieurs mois. On me disait de tous côtés: « Qu'avez-vous ? » Il finit par s'en apercevoir. Le pauvre homme ne se savait pas si éloquent. Dès quil connut le mal, il lui fut facile de lui appliquer le remède, et je revins à la gaieté, c'est-à-dire à la

t vie.

5o PREMIÈRES ANNEES

Je ne sais pas si tout le monde a la mémoire faite comme la mienne. Les années de 1818 à 1824 sont celles que je revois le plus distinctement. Rien ne m'échappe des plus petits détails. Je revois notre coin à l'église, l'autel où je remplissais l'office d'enfant de chœur en amateur, c'est-à-dire que j'en faisais les fonctions sans en porter l'habit ; le jour de ma première communion, où l'on me fit monter sur le tombeau de Saint- Jean, pour renouveler, au nom de tous, les promesses du baptême ; la course effrénée de ma mère quand elle me ramena à la maison, parce qu'elle était pressée de me couvrir de baisers et de larmes.

Je vois à présent la maison telle qu'elle était réellement : une pauvre maison ; mais on y était si heureux ! on s'y aimait tant ! on y faisait tant de bien ! C'était la maison des pauvres et des malades. On disait dans le pays : la maison du bon Dieu. Ma mère passait sa vie à consoler et à soigner. Mon père avait un jour, chaque mois, pour vacciner et pour donner ses consultations. Il avait eu bien de la peine à introduire le vaccin; M. Moizan avait eu beau prêcher et ordonner. Il fallut donner un écu de trente sous aux dix premiers qui se présentèrent. Il en vint d'autres après cela. Il en vint des communes voisines, et ma mère dût apprendre à vacciner.

Si vous avez toujours vécu à la ville, vous ne savez pas le plaisir qu'on éprouve à visiter les journaliers sur les cinq heures, à leur apporter du

SAINT-XEAN-BREVELAY Dl

pain et du cidre bien frais, à botteler avec eux la paille et le foin, à monter sur le haut des meules et ï y trouver un camarade qui vous fait dégringoler plus vite que cela. J'avais une fourche de ma taille pour aller jouer avec les autres. Gomme on chantait ! Les filles savaient autant de chansons qu'il y a de ours dans l'an. Il y en avait quelques-unes en français qu'on me faisait répéter, et on poussait, en n'écoutant, de grands éclats de rire. M. Chéravin înit par découvrir qu'on riait de ma mauvaise proaonciation. Le fait est que je ne prononçais pas le français comme eux.

C'était un homme étonnant que ce M. Chéravin. [1 avait vu du pays, car il était né à Saint Brieuc, 3a]is un autre département. Il jouait de la clarinette. Par malheur, il n'en jouait pas souvent. Il était meilleur chrétien que son commis, M. Brien, qui a'allait jamais à l'église que pour la grand'messe. [Jce année il me donna, pour mes étrennes,les bustes de la famille Royale en sucre candi ; le Roi, le Dauphin, la Dauphine en sucre blanc, le duc d'Orléms et le prince de Condé en sucre rouge. Je l'invitai? souvent à venir dans mon jardin qui était derrière le carré des haricots rouges. Plusieurs des embellissements qu'on y remarquait étaient son jurrage. 11 avait fait la mâture de mon bateau. Qu and nous allions le mettre à l'eau à Pontécouvrant, c^était lui qui le portait plus de la moitié du îhtmin. La boue et l'obscurité ne l'inquiétaient pas. Le chemin de Saint-Jean à Pontécouvrant était si

étroit et si profondément enfoncé entre les deux haies, qu'on était obligé de marcher dans l'eau : heureusement que nous avions tous des sabots. Il fallait s'arrêter à chaque instant pour cueillir du chèvrefeuille et des églantines et en faire des bouquets à ma mère. Elle arrivait toute fleurie au bord de l'eau, et nous distribuait ensuite ses fleurs, qu'Hermine mettait dans ses cheveux, et nous autres hommes à nos boutonnières. J'étais un homme de dix ans dans ce temps-là. O, l'heureux temps ! Le recteur était quelquefois de nos parties. Il nous racontait des histoires de la Révolution. Il lui arrivait aussi de nous mener goûter au presbytère.

La vieille Anna, sa servante, accueillait toujours les invités en grommelant; après quoi, elle les com blait de friandises et leur faisait tâter de ses crêpe! et de ses caillebottes.

Quand j'avais bien couru toute la journée, que j'a vais servi la messe le matin, fait des armes ave Guillochon, et le tour du champ de Colas ave maman, quand mon cahier de verbes et de dictée était au net et quand Gœlina ne m'absorbait pa outre mesure, c'était un moment délicieux pour me que celui oîi je sentais venir le sommeil. Je pensai que tout le monde m'aimait et que j'aimais tout monde. Je pensais qu'on m'aimerait encore plu quand je serais grand parce que je ferais plus de biei Ma pensée flottait entre le désir d'être un jour cap taine avec des épaulettes d'or et celle de deven

SAINT-JEAN-BRÉVELAY ^ 53

avocat et d'étonner tout le monde par mon éloquence. Le sommeil bienfaisant venait par là-dessus. Je me réveillais le matin, gai comme un pinson, et je commençais par embrasser tout le monde pour me mettre en train.

Une des fêtes de mon enfance les plus célèbres pour moi était la fête de Noël. Je la revois encore aujourd'hui. Il me semble que je retrouve tout, même l'enfant que j'étais alors avec un certain nombre de bons génies qui l'entouraient en souriant pour lui donner du bonheur et du courage, et qui se sont évanouis l'un après l'autre. Je ne vous cache pas que ces souvenirs remontent à beaucoup plus d'un demi-siècle. Il me semble que c'était hier, et même parfois que c'est aujourd'hui.

Nous étions dix-huit à la table de famille et voilà longtemps que je suis seul.

Vers onze heures le bruit des sabots dans toutes les directions annonçait l'arrivée des paysans. Ils venaient tout droit jusqu'à la maison où les femmes seules entraient. Les hommes restaient, quelque temps qu'il fit, sur le terre-plein qui ne tardait pas à être débordé. Le village n'était pas grand, mais la paroisse s'étendait fort loin et était très populeuse. A moins d'être retenu dans son lit par une grosse maladie, on venait à la messe de minuit. Il y avait là bien près de trois mille personnes. La foule couvrait les rues qui entouraient le cimetière et le cimetière lui-même. Le recteur se tenait dans la cuisine, devant un grand feu, où étincelait la

bûche de Noël, qui n'était autre chose qu'un tronc d'arbre non débité ni dégrossi.

Notre recteur était, pour nous tous, grands et petits, un grand homme . Nous l'adorions. Ce n'était pas à cause de sa charité : on n'est jamais étonné en Bretagne de voir un prêtre donner tout ce qu'il a ; mais on l'adorait parce qu'il était l'un des héros obscurs de la guerre des chouans. Il avait été l'aumônier, le pourvoyeur et le chirurgien de ce qu'on appelait dans le pays l'armée de Gadoudal. Tous les hommes qui étaient là avaient été ses compagnons de péril vingt ans auparavant, et les plus jeunes savaient qu'il avait été l'ami et le consolateur de leur père. Il était revenu en 1802, avec la religion, et depuis ce temps-là (nous marchions sur 1822) il n'avait pas découché du presbytère de Saint-Jean.

Au coup de minuit les deux cloches commençaient leur joyeux carillon, le recteur se découvrait et debout sur le perron, il disait les prières de l' Angélus. (Angélus Domini nuntiavit Mariœ). Le peuple répondait. Sur la dernière syllabe il commençait à monter suivi de toute la congrégation, le haut escalier de pierre qui conduisait au cimetière et qui était devant nos fenêtres. Un quart d'heure après il était au pied de l'autel.

Comme je me souviens des moindres détails extérieurs, je me souviens aussi de mes impressions. Elles étaient toutes dans la première partie de la cérémonie, à l'admiration et à la joie. La famille

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était placée à l'aise sous la chaire ; elle avait des chaises, les seules qu'il y eût dans l'église. On voyait de là toute l'assemblée ; d'abord les hommes, tous debout, remplissant la nef depuis la balustrade du chœur jusqu'à la table de Saint-Jean, sur laquelle les fidèles déposaient leurs offrandes, une quenouille garnie, une pièce de toile, une motte de beurre, une paire de poulets, des sabots, toutes les richesses de la création. Trois gendarmes, sabre an clair, entourant 1" autel, et le maire avec ses deux adjoints, debout du côté de l'évangile, ceints tous les trois d'une écharpe de soie blanche, n'ajoutaient pas peu à l'éclat de la cérémonie.

Je savais de science certaine que l'Enfant Jésus allait descendre au milieu de nous au moment de l'élévation: mais je savais aussi qu'on ne le verrait pas, ce qui diminuait singulièrement ma joie. Sa figure m'était familière, car mes sœurs avaient eu sein de me donner son portrait fait en cire par un artiste de Lorient. Je n'en regi'ettais pas moins de ne pouvoir lui baiser la main en signe de tendresse et d'admiration. Je me sentais le cœur plein de reconnaissance pour lui, surtout quand je songeais qu'il n'oublierait pas une paire de souliers que j'avais placée dans la cheminée de ma chambre, de concert avec ma tante Gabrielle, avant de partir p(»ur l'Eglise. Au milieu de cette agitation un peu mondaine subsistait un profond étonnement. Cet er faut était Dieu. Comment étant Dieu pouvait-il êtne un enfant? Il me semblait qu'il aurait pu être

recteur, s'il avait voulu. Et comment pouvait-il être à la fois dans toutes les églises? Etait-il en même temps dans le Ciel ?

J'avais fait part de mes inquiétudes à M. Moizan, notre recteur, dès l'année précédente. Mais il n'avait fait qu'en rire. « Regarde si cela me trouble, moi qui suis plus sage et plus savant que toi... Ce sont de sottes pensées qu'il faut chasser sous peine de désobéissance. Il te suffit de savoir que l'Enfant Jésus est là, et qu'il est ton sauveur et ton bienfaiteur. J'espère que tu en es bien persuadé ? » Je n'avais garde d'en douter. « Et tu crois aussi qu'il faut aimer ton père et ta mère et leur obéir? » Je le croyais certainement. « Et ton recteur ? » Oh ! oui, de tout mon cœur. (( Et qu'il faut faire à tous les hommes tout le bien possible, parce que c'est la loi de Dieu? » Je le crois, a Qu'as-tu besoin de te mettre autre chose dans la cervelle? » Puis il se recueillit un moment en marmottant une prière, et faisant en l'air un signe de croix, il me dit : « Allez en paix et ne péchez plus. »

Ces souvenirs me revenaient à l'esprit, pendant qu'on chantait les cantiques en langue bretonne. Je prenais la résolution de ne plus avoir de curiosité puisque la curiosité déplaisait à l'Enfant Jésus. C'était un enfant et pourtant c'était un Dieu. Profond mystère. Mais ma mère ne cherchait pas plus loin et M. le Recteur non plus. Je ne pouvais pas être plus exigeant que les autres, je reconnaissais humblement que je n'étais qu'un enfant, et

SAINT-JEAX-BRÉVELAY 5^

•de plus, un ignorant. Mon esprit finissait par être totalement absorbé par ces réflexions et par les efforts que je faisais pour leur échapper. La fatigue aussi m'envahissait. Je sentais avec effroi venir le sommeil dont je bénissais la venue les autres jours. Je finissais par être terrassé dans cette lutte inégale.

Je n'étais pas trop étonné, quatre heures après, 'de me réveiller dans mon lit. Je savais que je n'y j avais pas été porté par l'Enfant Jésus, ni pai* les anges, mais par ma tante Gabrielle ou peut-être par ma mère elle-même. Je savais aussi, et c'était ma première pensée, que ce jour-là était celui où l'Enfant Jésus faisait ses largesses. Mes premiers regards s'étaient portés sur la cheminée, et j'avais vu juste à la place où je l'attendais, un gros paquet qui venait ' probablement du ciel.

Je n'avais fait que lentrevoir, parce que j'avais

, immédiatement fermé les yeux, docile à un com-

■f laandement exprès qui interdisait de regarder

■ clans la cheminée avant d'avoir reçu le baiser

iQaternel.

J'ose dire que je déployais un véritable courage laoral en restant les yeux fermés, malgré une tentation de cette force. Je récitais pour me fortifier, l'oraison dominicale où se trouvent ces mots dont je comprenais toute la force : « Et ne nous induisez ])as eu tentation ». La tentation me venait par ins- 1 ant de croire que c'étaient ma mère et mes sœurs <[ui faisaient l'office de l'Enfant Jésus, et je me pro-

mettais d'examiner attentivement les enveloppes pour voir si je n'y trouverais pas l'adresse du Nain bleu ou du Chat botté.

Puis je me souvenais que l'abbé Moizan m'avait appris que l'Enfant Jésus avait recours à des intermédiaires pour répandre ses bienfaits. Lui-même, l'abbé Moizan, et M. Goffic, son vicaire, avaient reçu plusieurs commissions de ce genre.

Je n'en étais pas moins dans une grande agitation, partagé entre le désir de voir ce qu'il y avait dans le paquet, et le désir très ardent et très lancinant : de savoir comment il était venu là. Ce désir était sans doute criminel. C'était peut-être le démon nocturne dont il est question dans l'Eucologe et qu'il faut chasser de sa pensée... Enfin, ma mère arrivait et avec elle la délivrance.

Pendant que je coupais les ficelles et que je déchirais les enveloppes, l'hérétique disparaissait complètement pour faire place à l'Enfant enivré des merveilles de l'industrie lorientaise. Je n'étais pas de ces dédaigneux et de ces volages qui jettent un jouet après s'en être servis une journée. Je suis de la race des persévérants. Je m'attache à tout ce qui m'a fait du bien, et ce que j'ai une fois aimé, je l'aime toujours.

Que n'ai-je pu garder les témoins de ma longue vie ! Ils me rendraient aujourd'hui les mômes services qu'autrefois. Je leur rendrais la même amitié. Nous constaterions, avec un peu de honte et peutêtre aussi avec une secrète joie, que l'âme ne change

SAIXT-JEAX-BRÉVELAY 69

pas autant que le corps. Je sais bien, parbleu, que je suis un vieillard, mais quand je réfléchis le matin quelques instants, à l'heure où ma mère venait me baiser, je me dis quelquefois que je suis encore son enfant.

Un de mes souvenirs les plus précis et les plus touchants se reporte vers ma petite tante Vincente, et je ne me doutais guère que je solliciterais pour elle plus tard un prix de vertu à l'Académie.

Nous l'appelions tous notre tante Vincente, grands et petits. La véi'ité est que nous ne sûmes qu'après sa mort, d'où elle venait et qui elle était. Son père était un enseigne de vaisseau retraité qui était sorti de la maîtrise et n'avait pas un sou vaillant en dehors de sa retraite. Il était avec cela chargé de famille. Vincente essaya de gagner de l'argent par divers moyens sans y parvenir, et comme c'était un esprit résolu, elle prit le parti de se mettre en service. « Je ne leur serai pas à charge plus longtemps »... dit-elle. Il ne fallait pas songer à obtenir le consentement de ses parents. Elle partit ou plutôt elle s'évada et réussit à faire perdre ses traces. Venue à Vannes dans la rotonde de la diligence, elle se jeta « dans les terres » comme nous disons dans le pays, c'est-à-dire qu'elle s'éloigna du bord de la mer. Elle fit une assez longue route à pied, en porfcmt un petit sac qui contenait toutes ses possessions, sms savoir où elle était et où elle allait, et tomba épuisée de faim et de fatigue à la porte de M. Ozon

maire de Saint- Jean-Brévelay... Elle disait plus

6o PREMIÈRES ANNÉES

tard à M, Ozon (elle n'eût jamais d'autre confident) que c'était Madame Sainte-Anne qui l'avait menée là, par la main.

Vincente avait été bien élevée. Elle lisait couramment, écrivait tant bien que mal, avec une orthographe impossible. Elle savait les trois premières règles sur le bout des doigts, mais elle n'avait jamais pu mordre à la division. Elle tricotait, cousait et filait admirablement. EnQn, elle possédait deux langues; le français d'abord, et le bas-breton, le breton de Vannes, qu'on parle à Lorient et à Saint- Jean.

Elle demanda au maire, dans leur première e^jitrevue, de la prendre pour fille de ferme. Mais il n'avait] pas de place et puis elle ne savait rien ! ce qui| signifiait qu'elle ne savait ni couper l'herbe, traire les vaches, ni faire le beurre. Ce fut le maire qui, après plusieurs carrières successivement proposées et repoussées, eût l'idée de la faire maîtresse d'école. Il n'y avait d'école ni à Saint-Jean, ni à Bignan, ni à Guéhenno, ni à Plumelec. « Je donnerai l'exemple en vous envoyant ma fille Julienne, qui a i4 ans, lui dit-il. — Je vous logerai dans une maison que j'ai « sur la place ». Il aurait pu dire : « sur le cimetière » : mais c'est le bel endroit du bourg.

La maison en question n'avait pas été habitée depuis quinze ans. On ne trouve pas à louer dans ce pays-là. J'y ai connu plus d'un mendiant qui était propriétaire de la maison où il demeurait. Je vous

SAINÏ-JEAN-BRÉVELAY 6l

laisse à penser quelle maison ! Celle de Vincente n'avait qu'une pièce, qui recevait le jour par une lucarne. Elle était couverte en chaume, ce qui est plus chaud qu'un toit d'ardoises. Les planchers étant un luxe ignoré à Saint-Jean-Brévelay, on devait se contenter de la terre battue que les grandes pluies transformaient en boue inextricable. Le maire fit clouer quelques planches qui partagèrent la maison en deux pièces : un trou obscur que

; Vincente appela sa chambre et la « salle » où il y avait la lucarne et une cheminée et qui devint la salle d'école.

La difficulté fut de trouver des élèves. On dit

' d'abord qu'on paierait ce qu'on voudrait. Personne ne vint, excepté Julienne, qui fut toute seule pen-

- dant le premier mois. Le maire annonça qu'on

- pourrait suivre l'école pour rien. Il fallut les l exhortations réunies du recteui* et celles de ma ^ mère, qui était la troisième autorité du boui^,

])our amener six ou sept filles ; il n'était pas question (les garçons. Saint-Jean-Brévelay diffère en cela de toutes les autres communes, où l'instruction des garçons a devancé celle des filles de plusieurs années. Ma mère donna à tante Vincente une miche par semaine, c'est-à-dire autant de pain de seigle qu'elle en pouvait manger. Il était terriblement dur e samedi matin; mais personne ne se donnait le luxe du pain blanc et du pain tendre. Ma mère donna aussi la permission de prendre du bois dans K le bûcher à discrétion. Deux riches fermières foui*-

Ir

nirent des choux et des légumes. C'est l'argent qui ne vint pas. On aurait dit que l'argent n'avait pas cours chez nous, tout se faisait par échange. Le liard qui était la quatrième partie du sou, était la monnaie courante, mais on n'en voyait pas souvent, et ma tante Vincente n'en voyait jamais.

Elle se félicita tout haut de vivre dans l'abondance. Elle n'avait pas rêvé une pareille fortune. Tous ses vœux étaient dépassés. Il se trouva, d'ailleurs, qu'elle était excellente maîtresse. On ne connaissait pas dans ces temps préhistoriques, vos écoles normales, vos brevets et vos inspecteurs. Il est vrai qu'on ne connaissait pas non plus les écoles. Celle de Vincente était une curiosité. On venait de Guehenno et de Meulon pour la voir. On disait à Vannes : « La Commune de Saint-Jean a une école pour les petites filles ». Les protectrices du nouvel établissement, et M""* Ozon à leur tête, commencèrent à prétendre, au bout d'un an ou deux, qu'on ne voyait plus dans le bourg moitié autant de déguenillés, parce que les élèves de tante Vincente s'appliquaient sans relâche à recoudre et à « dabonner » les bardes de leurs parents. Le recteur Moizan, qui avait de l'amour-propre pour sa paroisse, disait le dimanche, après avoir serré la main de tout son monde dans le cimetière et admiré leurs guenilles rapetassées : « Qu'on m'en montre autant à Plumelec et à Bignan ! »

Une des qualités de la tante Vincente était d'être toujours gaie. Elle ne voyait jamais les choses que

SAINT-JEAN-BRÉVELAY 63

par leur bon côté. Sa bonne figure était tout naturellement souriante. Elle avait un rire sonore qui s'entendait au loin. On disait : « Bon, voilà la tante Vincente ! » Et tout le monde se mettait à sourire par anticipation. Tout le monde, c'est toutes les femmes que je veux dire ; car pour nous autres, nous sommes toujours graves et taciturnes dans toute la presqu'île. Les hommes n'en étaient pas moins heureux de l'entendre et de la voir. Il y en avait toujours une douzaine debout autour de sa porte pendant qu'elle causait le soir avec ses voisines.

Elle eut pourtant un sujet de chagrin quand le préjugé qu'on avait contre l'instruction fut vaincu, et que son école commença à se remplir. C'est qu'il vint des enfants qui avaient, comme elle disait, le ventre creux. Elle les voyait souffrir de la faim sous ses yeux. Elle tira de l'une d'elles l'aveu qu'elle n'avait pas mangé depuis l'avant-veille. Elle partai^ea ses repas avec elle depuis ce jour-là; mais la pitance, qui était convenable pour une seule, devenait insuffisante pour elles deux. Quand la mère de la pauvre enfant vint à mourir, tante Vincente la garda tout à fait. Elle la fit coucher dans son lit, quoiqu'elle n'eut qu'une méchante coaverture étroite et déchirée.

C'est alors qu'elle fit une grande découverte ; c'est qu'il n'était pas plus difficile de nourrir deux perso ânes qu'une seule. Les premières semaines avaient été dures. Au bout d'un mois ou deux, les

provisions se trouvèrent tellement augmentées que Vincente put ajouter deux, trois, quatre nouvelles venues à sa première pensionnaire. 11 fallait l'entendre dire, avec son air capable : « Personne na faim, chez moi! » Et, c'était vrai, personne n'avait plus faim. Elle réussissait même, ou à peu près, à vêtir les enfants ; la difliculté était de les coucher. On faisait un lit avec un sac de varech, qui ne coûtait rien ; mais les couvertures et l'espace manquaient. On laissa le dortoir empiéter sur la classe.

Quand il faisait beau, on entassait les sacs de varech devant la maison. Vincente assurait que c'était tout bénéfice, à cause de la ventilation ; mais les mauvais jours, qui étaient presque tous ks jours, on empilait les lits et les enfants dans un espace dérisoirement insuffisant.

— « Bah ! disait Vincente, ce ne sont pas des princesses ! » Je ne vous dirai pas quelle fut la bonne conseillère et la bonne quêteuse qui la conduisit dans tous les châteaux du voisinage, et qui parvint à mettre dans les intérêts M. Morilet, le grand médecin de Vannes. Quand Vincente fut une fois sur cette voie, elle déploya toute son énergie: et le résultat, en moins d'un an, fut le dispensaire avec ouvroir que vous pouvez admirer à Saint-Jean- Brévelay et qui donne l'hospitalité de jour et de nuit à douze jeunes filles, de l'éducation à toutes celles qui en ont besoin et des soins à tous les malades. Vincente était devenue avec le temps la

SAINT-JEAN-BRÉVELAY 65

maîtresse de toutes ces belles choses et la bienfaitrice du pays où elle était venue en mendiante trente-deux ans auparavant.

Je me rappelle encore la visite intéressée que je fis à Maxime du Camp, pour lui arracher un prix de vei'tu. Il m'écouta d'abord avec la gravité d'un juge incorruptible, en caressant sa longue barbe grise. Puis, à mesure que j'étalais les pièces sur son ipupitre, je voyais ses traits se détendre. Quand je surpris une larme dans ses yeux, je compris que la cause était gagnée.

— « Nous lui donnerons mille francs ! » dit-il, en frappant un grand coup de poing sur la table. Mille francs ! Je n'en avais espéré que la moitié. L'Académie, après avoir entendu Maxime du Camp, vota cette forte somme avec unanimité.

Quand j'annonçai cette bonne nouvelle à V^incente, quelques jours après, je trouvai que j'avais maintenant affaire à un esprit de premier ordre. « Je najouterai pas une pomme de terre à l'ordinaire de mes enfants, dit-elle. Il faut songer au lendemain. Brigitte, qui viendra ici après moi, les soignera comme une mère ; mais elle n'a pas le cœur à demander. Il faut lui préparer des ressources ».

C'était désormais son unique souci. Ses derniers jours se sont passés à chercher des ressources pour son œuvre. Elle y a épuisé ses forces ; mais elle a réussi. Quand sa maison a été reconnue comme établissement d'utilité publique, M°'^ La Goublaye lui a donné par testament, une métairie.

Nous avons assisté Vincente à son lit de mort. M. Ozon était encore là, et M. Moizan, le recteur, qui est mort la même année. Ma mère nous avait quittés depuis longtemps. La pauvre Vincente souffrait horriblement depuis plusieurs mois. Elle ne parla que de « la maison » jusqu'à la dernière minute. « Nous ne sommes pas riches, disait-elle, mais notre vie est assurée. C'est ce qu'il fallait ; je ne voulais rien de plus. Je dois tout à l'intercession de la bonne madame Sainte-Anne-d'Auray, et à votre bonté », dit-elle en regardant ceux qui l'entouraient en pleurant. Ses yeux s'arrêtèrent uu moment sur moi. Elle eut la force de me prendre la main et de m'attirer près de son visage, de sorte que j'entendis ses derniers mots qui me descendirent dans le cœur comme une bénédiction. Elle avait dit : « Et à ma bonne chère sainte Marguerite » (i).

(1) Marguerite est le prénom de la mère de Jules Simon.

Au Collège

V Saint- Jean-Brévelay, dans mon enfance, comme e l'ai dit, il n'y avait jamais eu d'école.

Nous avions à la .paroisse deux entants pour répondre la messe qu'on appelait des choristes et auxquels le recteur prétendait montrer le latin. 11 lui était difficile de l'enseigner, ne 1^ sachant pas, mais il leur avait appris à le lire. Pour moi, jusqu'au moment oîi j'entrai au collège, je n'avais pas eu d'f.utre maîtresse que ma mère.

J'ai toujours regretté de ne pas avoir été à l'école. D'abord, j'y aurais appris beaucoup de choses nécessaires que je n'ai jamais sues, faute de les avoir apprises au bon moment ; et ensuite j'y aurais vécu avec des camarades, parmi lesquels j'aurais eu des et des ennemis, ce qui est l'apprentissage néces-

saire de la vie. Pendant que je passais toutes mes journées assis sur une chaise à lire de mauvais romans, n'ayant pour tout exercice physique que le tour du champ de Colas, fait à pas comptés comme on marche à la procession, mes futurs camarades se connaissaient, s'aimaient, se détestaient, se battaient, acquéraient de la force, de l'adresse et de l'audace. On leur donnait quelque idée de la géographie et de l'histoire. On apprenait à quelques-uns le dessin, à d'autres la musique. On faisait semblant 'de leur apprendre l'anglais. Ils avaient mené cette vie là depuis trois ou quatre ans, quand je tombai au milieu d'eux tout effarouché. Je dus leur paraître ce que je me paraissais à moimôme, et ce que j'étais en réalité : un nigaud. Comme j'étais très fier, et que je ne voulais pas être ridicule, je n'ouvrais pas la bouche, répondant à peine à ce qu'on me disait, restant dans mon coin, boudant ou pleurant à tout propos, plus ridicule cent fois par cette conduite que si je m'étais risqué à faire comme les autres. On m'aurait repris avec bonne humeur, on aurait trouvé des excuses pour mes gaucheries, tandis qu'on ne me pardonnait pas cet isolement volontaire, cette humeur sombre, ces réponses brèves arrachées par force, cette évidente incapacité d'amuser les autres et de m'amuser moimême. C'était la même chose en classe, où j'avais de grands succès en français et en latin, mais avec des ignorances absolues, et, autant que j'en pouvais juger, très réjouissantes sur tout le i*este. Je me

rattrapai pourtant de ce côté là : j'acquis la réputation dun élève brillant. J étais le seul à savoir ce qui me manquait. J "arrivais par des efforts inouïs et de véritables tours de passe-passe à masquer mon ânerie. Il m'est resté de ces mauvais commencements des difficultés et une timidité qui m'ont entravé et compromis en mainte occasion. Je ne vous fais pas ici ma confession, vous n'avez nul be-oin et nulle envie de l'entendre. Je tâche de vous quer, par mon exemple, l'utilité de mettre les lits dans une école ; pour les garçons surtout, absolument indispensable, sais bien que ma mère, qui fut si longtemps unique institutrice, avait un fort mince bagage. 1 ' composait dune belle écriture, dune ortholie passable, etdune remarquable facilité pour ilcul. La plupart des femmes sont aujourd'hui instruites. Mais c'est beaucoup moins du it d'instruction que je me plains, que du défaut ti cohabitation avec des camarades. J'ai vu des je .lies gens élevés par des pères très éclairés, qui savaient à fond tout ce qu'on peut savoir au collège, qui l'enseignaient bien, et qui n'aboutissaient qu'à de leur élève une sorte d'automate déplaisant, brossé, bien épingle, bien cravaté, marchant - un salon suivant les préceptes de l'art, et produisant la musique demandée aussitôt qu'on tournait la manivelle. Il y avait de tout dans ces enfants là, excepté un enfant.

Au collège de Lorient où j'ai fait mes débuts, je

n'étais qu'externe surveillé ; nous arrivions à sept heures du matin, même en hiver, avec un morceau de pain enveloppé d'une feuille de papier. Les plus riches y joignaient un peu de beurre ou de fromage. On passait une heure à l'étude, où il n'y avait pas de feu. A huit heures on avait une demi-heure de récréation; puis deux heures de classe : point de feu non plus dans la classe : une étude d'une heure et demie, et nous partions pour i^entrer cheznos parents. A une heure il fallait être de retour. Une heure d'étude, deux heures de classe, une heure de récréation, trois heures d'étude; à huit heures, on nous rendait à la liberté, pour aller dîner en famille, la plupart n'ayant pris depuis le matin, que leur pain sec à huit heures et un peu de lait à midi. Ce n'était pas une éducation de sybarites. Nous prenions en pitié les pauvres pensionnaires qui entraient à huitheures, dansleur réfectoire toujoursglacé, dînaient mal,en silence, sousl'o il sévère de M. Gicquel, le sous-principal, etpassaient de là, au dortoir pour recommencer le lendemain.

J'ai été ensuite écolier au collège de Vannes, de 1828 à i83i. C'est mon collège qui n'était pas moderne !... Vous voyez que je vous fais remonter jusqu'à la Restauration. Mais ce n'est pas du tout un collège de la Restauration que je vais vous montrer ; c'est un collège de l'ancien régime, un collège sous Louis XVI. Il me semble qu'un homme qui a fait ses études sous Louis XVI peut vous raconter des choses curieuses, à vous, jeunes gens, qui ne serez peut-être pas hors de page avant le xx^ siècle.

AU COLLEGE ji

Et quand je dis que j"ai étudié sous Louis XVI, c'est pour être modeste. Je pourrais invoquer cette vérité incontestable que la Bretagne, avant la Révolution, était toujours en arrière dau moins cinquante ans. Voyez où cela me mènerait et vous aus-^i. Mais je m'en tiens à Louis XVI. A Tépoque où je débutais comuie élève de troisième au collège de Vannes. il n'avait plus que deux professeurs du siècle précédent. L'un était M. Gehanno, qui était devenu principal, après avoir été professeur de rhétorique pendant trente ans. et l'autre, l'anbé Basset, qui lit que diacre, qui n'avait jamais voulu être re par humilité, qui était, sous Loui- X^'I. prot'ur de cinquième, parce que le collège n'avait pas de sixième, et qui en 1802. quand une classe de sixième fut créée, la réclauia comme sa propriété, el l'emporta de haute lutte. X^ous sortîmes ensemble du collège en i83i. — Il y était entré quarante-trois ail- auparavant, en 1788. « J'étais bien gai dans ce tt'!iips-là. nous disait-il : et je ne prévoyais guère ce qui allait arriver. > Ce qui allait arriver, c'était la .ublique. Je n'ai jamais su ce que lit l'abbé -et « pendant les troubles ». Je sais seulement quil n'émigra pas, et qu'on le vit arriver tout joeux. pour reprendre son poste, le iour même où lasses furent rétablies. Le ce! nliluit

i ..crnent. ce jour-là. à ce qu'il étaU uia cui-- auparivant. que M. Ba>;set et M. liehanuo purent s imaginer qu'ils avaient fait leur classe la veille.

Jean-Louis, une autre épave des anciens temps,

sonna la messe à huit heures précises ; puis il courut allumer les cierg-cs à la chapolle. C'étaient peut-être les anciens cierges à dcmi-brùlés à la messe précédente, séparée de celle-ci par un espace de douze ans. Rien n'avait été changé dans la maison. Les bâtiments étaient inachevés, comme ils l'étaient avant la Révolution. L'immense cour, qui n'avait jamais été ni sablée, ni plantée, était comme autrefois encombrée de graviers et d'herbes folles. Les classes, dans chacune desquelles auraient tenu quatre classes de nos lycées d'aujourd'hui, avaient gardé leur mobilier, qui consistait en deux énormes bancs adossés de chaque côté à la muraille et en une chaire très primitive, très élevée, à laquelle on accédait par une échelle. Le pavé était formé par d'énormes pierres, comme les pavés des vieilles églises. Elles étaient un peu déchaussées, ce qui donnait l'idée d'une ruine : l'herbe croissait dans leurs interstices ; l'eau y séjournait après les grandes pluies, parce que le rez-de-chaussée, par je ne sais quel caprice de l'architecte, était en contrebas de la cour. On descendait dans les classes par une demi-douzaine de marches, formées par de grandes pierres mal équarries. Les fenêtres étaient vastes ; trois d'un côté, trois de l'autre, sans aucune préoccupation des courants d'air. Les châssis (toujours du temps de Louis XVI) ne fermaient plus depuis longtemps, mais les vitres, qui n'étaient pas plus grandes que la main, demeuraient intactes. La chapelle, qu'on peut voir encore, mais que je

n'ai pas revue depuis i83i, était l'éternelle chapelle des jésuites, avec une voûte en pierre qui nous paraissait superbe, et qui l'était peut-être. On avait fermé la porte de la chapelle, en 1792, avec une grosse clef qui était encore là ; on avait constitué séquestre le citoyen Jean-Louis, qui était là, en 1802, à côté de sa clef ; et comme il n'y avait pas autre chose à la sacristie qu'une chasuble, une chape, une étole, peut-être un surplis ou deux, et quatre énormes chandeliers peints à l'huile, on avait laissé ces trésors à la garde du séquestre, qui avait eu soin, pendant douze ans, de n'ouvrir aucune fenêtre, de ne balayer aucun plancher et de n'épousseter lucune toile d'araignée. Je crois bien qu'il avait

oigneusement gardé la porte, mais par le dehors, r t sans jamais avoir la témérité de l'ouvrir.

Il réservait tous ses soins pour le Barbin. Le l>arbin était une chambre qui servait de prison, au riz-de-chaussée d'une grande tour carrée, située au milieu des bâtiments. La mise au Barbin était une alVaire terrible; elle se renouvelait tous les quatre ou cinq ans. On en parlait dans la ville, parmi les avocats, à la salle des Pas-Perdus. On disait ensuite :

Y von Le Goannec fut mis au Barbin en 24 »• J'ai

■ moi-même témoin d'une mise au Barbin prononcée par M. LeNevé (i). Le pauvre Jean-Louis se mit à trembler de tous ses membres, comme s'il avait élé chargé de traîner le patient sur la claie, et de lui couper le cou. C'était un bon petit homme (l). .M. Le Nevé était principal du collège.

tout rond qui avait passé ses soixante-dix ans. Nous nous levâmes tous, en poussant des cris lanientaljles, pour attendrir M. Le Nevé, qui avait compté sur notre intervention. S'il avait, réellement et effectivement, mis un élève au Barbin,le pauvre cher homnie en aurait perdu le sommeil pour le reste de sa vie .

On y était d'ailleurs fort commodément, avec une bonne fenêtre, toujours ouverte et pour cause, une bonne chaise de paille, dont les barreaux, au moins, n'avaient pas été entamés par les souris, et une table de sapin, grande comme cela, pour écrire son pensum, à laquelle il ne restait que trois pieds.

Je vous dirai ce qu'il y avait dans la longue enfilade du premier étage. En i83o, on fonda, au collège, une chaire de physique et chimie, qui fut confiée à M. Merpaut. On n'avait jamais vu chez nous chose semblable. On prit une pièce au premier étage où M. Merpaut s'installa avec un exemplaire dépareillé de l'abbé Nollet, qui contenait toute sa science. Jusqu'à la veille de sa nomination il n'avait jamais rien enseigné, ni rien su. C'était un juge de paix de campagne qui passa professeur de chimie par avancement. Il prit sa promotion à cœur, et composa un poëme en cinq chants, de mille vers chacun, sur la coupellation des métaux. Dans le premier chant, la rime n'est pas riche ; elle est de deux lettres seulement; elle est de trois lettres dans le second chant; de quatre dans le troisième; de six dans le cinquième. « C'est fort commode, disaitil, parce qu'en prenant un vers isolé, vous savez

tout de suite à quel chant il appartient ». Et vousmême, lecteur, rien qu'en lisant ces deux vers qui me sont restés dans Tesprit, à cause de leur beauté et de leur ironie puissante :

Dieu nous a-t-il créés, dans ses desseins profonds. Pour faire avec du blanc, des barres et des ronds ?

vous devinez, immédiatement, quils appartiennent au quatrième chant.

• Nous n'étions pas trop disciplinés, excepté pour

K s prêtres, pour M. Le Xevé, qui était notre idole,

tt pour M. Géhanno, moitié laïque et moitié prêtre,

une sorte de prélat laïque, que je vois encore avec

SCS souliers à boucles d'argent, ses bas de laine

noire à côtes, ses culottes et son gilet de satin noir,

* t sa redingote tabac d'Espagne qui lui battait les

Ions. Mettez là-dessus une toute petite tète, avec

s cheveux tout blancs et des yeux perçants

inme des vrilles. Il ouvrait tous les offices en

lisant le Veni, Sancte Spirilus, agenouillé au bas

lie l'autel, ayant le célébrant à sa droite.

Il avait un répertoire d'une vingtaine d'anecdotes

qu'il nous contait perpétuellement en éclatant de

rire, que nous savions par cœur, et qui nous ren-

' ient parfaitement heureux, chaque fois qu'il nous

sait l'honneur de les répéter. Il n'était pas dans

- ordres. Il n'était pas marié non plus, et n'aurait

is vécu autrement, quand uième il aurait été

moine. Il portait toujours la même perruque, il

meurait dans la même maison, il sortait aux

I lllUl

^den

mêmes heures pour aller au collège, emportant le même portefeuille et probablement le même exemplaire de Virgile. Je regrette d'être obligé d'avouer qu'il nous lisait quelquefois de beaux passages du Génie du Christianisme. C'était la seule concession qu'il fît aux modernes. Il ne sortait pas de Bossuet, de Bourdaloue, de Vertot ; il croyait faire un sacrifice à notre jeunesse quand il y joignait quelques pages de Fénélon.

Nous étions en respect devant lui et devant les prêtres ; mais nous rendions les laïques malheureux comme les pierres, quand par hasard on nous en donnait un. Je ne me rappelle plus le nom d'un professeur de mathématiques que nous eûmes avant M. Peslin. Il ne savait pas les quatre règles. Il avait un bonnet de coton, qu'il se mettait sur la tête au commencement de la classe, et des lunettes d'une dimension surprenante. Nous étions là quatrevingts ou cent, car les classes étaient bondées d'écoliers, dont aucun ne se souciait de l'ai^ithmétique, par la bonne raison que l'arithmétique n'est pas du latin. Nous passions notre vie à faire enrager le bonhomme. Un jour, à son profond étonnément, il nous trouva tous assis et silencieux, la tête cachée dans nos mains. 11 monte en chaire, dit le Veni Sancte et appelle au tableau lélève Le Breton. L'élève Le Breton piochait son Bezout, et en savait plus long que le maître. A ce moment, toutes les mains s'abaissèrent, toutes les têtes se levèrent, coiffées de quatre-vingts bonnets de coton, et regar-

dèrent le bonhomme à travers quatre-vingts paires de lunettes. Le pauvre vieux se mit à pleurer ; ce fut toute une révolution ; nous pleurâmes comme lui, en renfonçant dans nos poches les lunettes, qui du reste, n'avaient pas de verres, et les bonnets de coton. Nous lui jurâmes fidélité ; mais on lui trouva une autre place en dehors de l'enseignement.

Je voulais vous parler du premier étage. Il était occupé, vers ijoo, par les chambres particulières des Pères Jésuites, qui n'étaient plus que des trous à rats, en i8a8, et par la bibliothèque. La bibliothèque était toujours restée fermée « depuis les troubles ». Nous étions possédés du désir d'y pénétrer, peut-être parce que cela était sévèrement défendu. Il ne nous fut pas difficile d'y parvenir. Le père Jean-Louis n'était jamais là que pendant les classes ; la grande porte sur la place n'était jamais fermée ; aucune porte des bâtiments au fond de la cour ne fermait, excepté celle de la bibliothèque mais nous la jetâmes parterre, d'un coup d'épaule. C'était une poussière et une oJeur^ être étouifés et asphyxiés. Quand nous pûmes enfin discerner quel- C[ue chose, nous vîmes des corps de bibliothèque sans aucune valeur. Les livres, en très petit nombre, avaient été jetés pêle-mêle au milieu de la pièce. Il était clair qu'on en avait volé ou lacéré la fias grande partie. Peut-être avait-on vendu au poids ces livres de théologie. Destutt de Tracy disait dédaigneusement que ce serait rendre un service à l'humanité que de rassembler tous les

livres de théologie et de les brûler. « Car, disait-il, si on les vendait au poids comme du papier de rebut, ces méchantes loques pourraient encore être lues par des imbéciles ! »

Il ne restait que des in-folio dans un état misérable. Ils nous parurent insignifiants, ce qui ne veut pas dire qu'ils l'étaient. Nous fûmes bien désappointés de ne rien trouver sur ces planchers, qui avaient peut-être porté des trésors.

Il y avait alors, à Vannes, plusieurs érudits du plus grand mérite, comme il y en a encore à présent. Il est assez probable qu'ils avaient sauvé du naufrage tout ce qui méritait d'être conservé.

Vous croyez peut-être que je vous parle d'écoliers de douze à seize ans. Il y en avait très peu au collège de Vannes. C'est moi qui avais quinze ans ; Guérin, l'illustre chirurgien, et son frère, le premier président, en avaient quatorze. La plupart des autres avaient tiré à la conscription. Un écolier de vingt-cinq ans était moins rare qu'un écolier de quinze ans. Ces jeunes gens avaient été d'abord garçons de charrue. Leur curé les avait dégrossis, et quand ils avaient su lire, et répondre une messe, l'ambition de porter la sputane leur était venue, et ils étaient entrés au collège de Vannes.

Quand nous couvrions la place, le dimanche, avant d'entrer à la chapelle pour entendre la grand' messe, on voyait les costumes de tous les villages du diocèse. Ils étaient fort pittoresques et d'une grande variété, depuis le saunier de Sarzeau,

AU COLLÈGE 8l

jusqu'au pêcheur de Larmor. Tout cela vivait dans la joie et dans la misère. On n'allait pas jusqu'à mendier : mais on se livrait à toutes sortes de métiers : cordonniers, tailleurs, boulangers ; quelques-uns étaient domestiques pour leur pain. Du reste, très considérés des habitants de la ville, et le méritant par leur bonne conduite. Quand ils arrivaient en rhétorique, l'évéque donnait aux meilleurs d'entre eux un chapeau à haute forme et une longue redingote bleue. Ils avaient alors l'air de messieurs. Nous cessions de les tutoyer. Ils chantaient au lutrin le dimanche. Ils aidaient Jean- Louis à balayer léglise. M, Gehanno les appelait monsieur en leur parlant. L'un d'eux, monsieur AUanic, qui avait dix ans de plus que moi, existe encore. C'était le roi du collège. Il passait, non sans raison, pour être plus habile que les professeurs. Il a fait un brillant chemin. Sa vie entière s'est passée à Brest, où il était devenu adjoint au maire et professeur de philosophie au collège royal. Il méritait bien son bonheur, car c'était un homme d esprit et un excellent homme.

Il y a soixante ans que j'ai quitté le collège. Je me rappelle les noms de tous les professeurs, quoique je n'en aie revu que deux depuis ce tempslà, M. Monnier, à TAssemblée législative dont il é:ait membre, et M. Peslin, à Paris, oii il vint me voir pour me demander un singulier service. Il avait, disait-il, traduit le Discours de la Méthode du latin en français, et il me priait de lui trouver

8â PREMIÈRKS ANNÉES

un éditeur, « Je sais qu'il y a une ancienne traduction, mais lourde, surannée, obscure ». Le malheureux parlait ainsi du texte immortel de Descartes. Il prenait pour l'original, la traduction latine de De Luynes. Cette aventure me fit alors beaucoup de peine, à cause de la déception qu'il éprouva, et de la honte dont il fut saisi. Nos autres maîtres étaient des prêtres bons et grossiers, comme l'abbé Le Baille, ou futés et onctueux, comme l'abbé Ropert. Nous n'avions que deux bacheliers au collège, M. Peslin, bachelier èssciences, et M. Monnier, bachelier ès-lettres, qui se fit recevoir licencié pendant que j'étais son élève en rhétorique. Cette dignité nous inspira pour lui un respect sans bornes. Quand on demandait à l'abbé Le Baille, s'il avait un grade, il répondait : « J'ai ma soutane ».

Tous ces prêtres étaient danciens paysans. On l'aurait deviné à leurs manières ; on le sentait dans leur langage, ce qui était malheureux pour nous. Ils parlaient le français correctement, mais comme on parle une langue étrangère. Ils pensaient en basbreton. L'abbé Ropert, l'abbé Gaudin s'en excusaient ; l'abbé Le Baille s'en glorifiait. 11 disait que le breton était une langue plus ancienne et plus énergique que le français. Il nous en faisait admirer les beautés, ce qui ravissait la plupart de nos camarades, dont le français était fort défectueux, En revanche, tous nos professeurs savaient le latin, et ne se contentaient pas de le savoir; ils l'aimaient,

Ils aimaient aussi leur métier. Chacun d'eux connaissait sur le bout du doigt les auteurs de sa classe, en développait très bien les finesses, et accompagnait ses explications littéraires d'une glose historique et scientifique très bien faite.

I me ils étaient entrés presque tous dans l'enseiiient, en sortant du séminaire, pour y rester

[dans la même classe jusqu'à l'extrême vieillesse, il* iiavaient pas d'autres amis que leurs livres et - écoliers. Que nous enseignaient-ils? Du latin icore du latin. On allait, en cinquième, de Home au Cornélius Nepos ; en quatrième, des tmorphoses aux Bucoliques, et ainsi de suite, i -econde, on commençait à découvrir la langue [française. On lisait Delille, Chênedollé, le Génie du Christianisme. M. Le Nevé, qui avait de lace, nous lut, en rhétorique, quelques morceaux de Lamartine, et même de Victor Hugo, « un barbare, disait-il, mais qui n'était pas sans génie ».

II se hasarda aussi, car il était secrètement libéral, à nous lire le Vieil Habit de Béranger. « C'est bien dommage, disait-il, qu'il ait écrit tant de choses qu'un honnête homme ne peut pas lire ».

Mais le latin revenait toujours comme l'étude principale, et presque unique. Nous passions la moitié de la classe à expliquer les auteurs mot à mot, et à les traduire « en bon français » ; l'autre moitié à en réciter de beaux passages, à corriger dfs thèmes, à faire au tableau des thèmes instantanés ; on nous habituait même à parler familiè-

84 PREMIÈRES ANNÉKS

rement le latin. Nous étions surtout de grands fabricateurs de vers. Nous ne faisions que des alexandrins et des distiques. Nous ne connaissions guère d'autres poètes que Virgile et Ovide. Horace était suspect. On se contentait de nous en faire admirer quelques beaux morceaux. Je me rappelle que je faisais des vers latins presque aussi facilement que de la prose, et qu'un discours latin ne me coûtait pas plus à improviser, qu'un discours français. . J'avais des correspondances en vers latins, avec mon ami Leblanc, qui a été, depuis, député à l'Assemblée de 1848, et supérieur du petit séminaire d'Auray.

Qiiidqiiid conabar dicere, çersas erat

Il paraît que ce latin n'était pas trop mauvais, puisque M. Jos.V. Le Clerc m'a fait, cinq ans après, un succès de latiniste à mon examen de doctorat.

Vous me demandez peut-être ce qu'on nous apprenait, outre le latin, et un peu, très peu de français? Je vous l'ai déjà dit; nous avions, au collège, un professeur de mathématiques et un professeur de physique. Le professeur de physique ne savait pas le premier mot de la science qu'il était censé nous enseigner. Il avait la bonhomie de l'avouer. Nous passions toute la classe à jouer aux petits palets avec les disques de la pile de Volta, sous prétexte de les dérouiller. M. Merpaut était adi oit à ce jeu ; cela le relevait dans notre estime, et nous faisait oublier la coupellation des métaux. Quant à M. Peslin, il nous aurait fort bien enseigné

Ar COLLÈGE 85

les mathématiques, si nous avions voulu l'écouter ; mais nous étions, comme nos professeurs, imbus de l'idée qu'il était uniquement question d'apprendre le latin.

Et le grec? On nous en parla une fois, en 1829 ; c'était M. Ropert. 11 nous dit que c'était une fort belle langue, mais fort originale. Il ne la savait pas, mais il avait vu des livres écrits en grec, et il en connaissait lalphabet, qui était fort différent du nôtre. Cet alphabet contenait, entre autres, une lettre appelée phi, de sorte qu'on n'avait besoin que de six lettres pour écrire le mot de philosophie, qui, en français, en emploie onze.

On nous enseignait l'histoire k peu près autant que le grec. Il y avait un cahier d'histoire, fort long, que le professeur de troisième, et le professeur de seconde, nous dictaient à leurs moments perdus. C'était au-dessous de tout, comme érudition, il comme style. D'idées, il n'y en avait pas trace. Le professeur de troisième arrivait, à la fin de l'année, à un chapitre, n'importe lequel ; il repassait alors le cahier à son collègue de seconde, qui dictait à ses nouveaux élèves le chapitre suivant, et ainsi de suite. Chaque génération ne voyait qu'un coin de l'histoire du monde. Mes camarades et moi, nous tombâmes sur Aétius, qui nous assomma pendant deux ans, et dont je n^aime pas à parler, car c'est mon ennemi mortel.

Il y avait aussi un cahier de philosophie où était surtout développée la théorie du syllogisme.

Syllogisme en barbara et en baralipton. C'est là que j'ai appris la définition de l'idée : Ideû est representatio mera objecti circa mentem realiter prœseniis. Je n'y ai pas appris autre chose. Nous avions pourtant chaque semaine, des Sabbatines, auxquelles les avocats et les séminaristes prenaient part, et où nous argumentions en baroco et en latin à faire trembler.

J'étais à cette époque le roi du collège de Vannes. Je ne sais si je dois le regretter ou m'en féliciter. Je crois, au fond, qu'il aurait mieux valu pour moi être simplement le premier de ma classe, mais on me faisait une situation absurde. Je n'eus pas un moment l'idée de prendre ces exagérations au sérieux, mais quand, deux ans après, je fus élève de l'Ecole normale, il y eût une telle différence entre la supériorité qu'on m'avait attribuée, et l'humble rang où j'étais descendu, que je me sentis absolument découragé, et que je fus près d'une année à me remettre de ma chute. Je me demande même comment j'ai pu être reçu. On m'aura tenu compte de ce que je venais de loin. J'avais fait mes études cent cinquante ans avant mes camarades.

Je vous ai parlé de mon vieux collège, de ses maîtres, de l'enseignement qu'on y donnait, mais je ne vous ai pas dit comment j'ai pu continuer mes études ; je ne vous ai rien dit de ma vie, elle était assez dure, malgré tous les honneurs. Alors que j'étais au collège de Lorient, ma famille était entièrement ruinée, et avait même résolu de me

faire entrer comme apprenti horloger. On tenta pourtant un petit effort, et c'est ce qui me permit même daller à Vannes, et de finir ma troisième, comme pensionnaire à prix réduit, au petit séminaire tenu par un lazariste, le père Daudé.

Il n'y avait ni professeurs, ni répétiteurs chez M. Daudé. On nous conduisait au collège que je vous ai déjà fait connaître ; une fois de retour à la maison, on nous mettait tous ensemble dans une seule étude, sous la surveillance d'un seul maître ; nous étions une centaine, mais personne ne bougeait, et on aurait pu bien travailler, sans la multitude des exercices religieux qui mangeaient tout notre temps. Le moindre souci de nos maîtres était nos succès au collège. M. Daudé me regardait comme un élève de mauvais exemple parce que j'étais constamment le premier dans ma classe. A la fin de l'année, la veille de la première composition, on disait une messe solennelle pour obtenir la faveur de n'avoir pas de prix.

Les premiers sujets, comme l'était Allanic en philosophie, et comme je l'étais moi-même, en troisième, adressaient à Dieu de ferventes prières pour avoir le premier rang dans toutes les compositions. M. Daudé, ce jour-là, faisait lever les élèves de son séminaire à cinq heures: il les conduisait à une messe qu'il disait lui-même, à cinq heures et demie, dans sa propre chapelle, pour leur donner le temps d'être à sept heures à la chapelle du collège, et d'y

tendre l'autre messe et le Veni Creator avec lem's

camarades externes. Cela faisait, comme vous voyez, deux messes, mais deux messes bien différentes; car, dans cette messe de cinq heures et demie, notre cher supérieur se tournait vers nous, au moment de l'offertoire, et nous adressait ces paroles : « Mes enfants, nous allons prier Dieu, par l'intermédiaire de Marie, de nous accorder la grâce de ne pas avoir de prix, afin d'être rangés parmi les faibles d'esprit comme nous méritons de l'être en réalité ». Il prononçait alors le Snb tiiiun prœsidiiim ; et, la messe finie, nous partions pour le collège.

Là, nos professeurs étaient aussi des prêtres, mais des prêtres d'une autre paroisse. Je contai mon chagrin à l'abbé Le Baille, qui était régent de troisième. « Va ton train, mon garçon, me dit-il en riant. Il n'y a que cette messcrci qui soit bonne. Demande à Dieu d'avoir tous les premiers prix, et quelque chose me dit que tu les auras ». Il y a beaucoup d'abbés Le Baille dans le clergé, mais il y reste peut-être encore des abbés Daudé. Il ne faut pas tirer des conclusions trop absolues de cette anecdote : il ne faut pas non plus la négliger, J'avoue qu'elle est fort ancienne, mais dans l'Eglise, rien ne vieillit, rien ne périt.

Le Père Daudé nous faisait, chaque matin, une homélie assez vulgaire, car c'était un esprit grossier. 11 était avec nous familier et dur, et ne savait pas se faire aimer. Son second était le Père Bouino, un jésuite, disait-on dans la maison. Je me demande comment un jésuite pouvait être détaché dans la

maison d'un lazariste, et sous sa direction. Le Père Bouino était très aimable et très aimé, quoiqu'il maintint fermement la discipline. Il y avait un troisième prêtre qui ne m'a laissé aucun souvenir.

Les maîtres étaient aidés dans la direction, par quelques-uns de nos camarades, qui, à proprement parler, n'étaient autre chose que des espions. Cela était très bien accepté dans la maison ; rien ne ressemblait moins à un collège que ce collège. Les deux principaux élèves de rhétorique avaient été minorés par grâce spéciale de l'évêque, et portaient la soutane. Ils s'appelaient l'abbé Allanic et Pabbé Teissier. Je ne sais ce que Teissier est devenu. Je vous ai dit ce qu'était devenu Allanic.

Mon ami particulier chez M. Daudé, était M. Frélaut, plus âgé et plus avancé que moi. Il se destinait à la prêtrise, comme tous mes camarades du pensionnat, car j'étais, je crois, le seul laïque de la maison. Je l'étais de cœur et dame. Si on m'avait interrogé, dans ce temps là, sur les vocations, j aurais dit que Frélaut se faisait pî*être malgré lui. I; était de Larmor.un gros bourg voisin de Lorient. Je connaissais sa famille. Son père était un bourgeois, quelque chose comme un commis de la marine, ou un contre-maître retraité. Il avait épousé tine paysanne. Sa femme et ses filles portaient le costume de la campagne, et s'occupaient des soins de la ferme, portaient le beurre, le lait et les œufs a a marché de Lorient; mais le père Frélaut était toujours en chapeau tromblon et en redingote; il ne

portait jamais de sabots ; il lisait son journal, occupation qui lui prenait toute la journée. On l'appelait M. Frélaut. Il tenait les écritures du maire pour quelque argent (il n'y avait pas alors de maître d'école à Larmor), et jouait sa partie de boules, toutes les après-midi, avec les autres bourgeois de Larmor. Mon ami Frélaut était bourgeois comme son père; c'était un monsieur, comme lui; et à midi, on servait le dîner de M. Frélaut, auquel son fils participait pendant les vacances ; un dîner de bourgeois : un plat de viande ou de poisson et des légumes. Ces messieurs étaient servis par la mère et les sœurs, qui s'asseyaient quand ils avaient fini, et mangeaient du lait et des galettes, quelquefois un morceau de lard. Quoique je fusse du pays, ou du n)oins de la ville voisine, ces mœurs me paraissaient étranges ; mais elles n'étonnaient personne à Larmor : il en était de même dans presque toutes les familles.

Une autre singularité, quand mon ami était là, c'est qu'il faisait le signe de la croix en se mettant à table, et disait son benedicite tandis que son père mangeait sa soupe sans paraître remarquer cet acte de dévotion. Le chef de la famille ne mettait jamais les pieds à l'église, où sa femme, ses filles et son fils étaient assidus. Mon camarade revêtait même une soutane et un rochet le jour de la fête des Vœux, et figurait à la procession avec le clergé, c'est-à-dire avec le curé et son vicaire. Son père, dans ces occasions, évitait de se trouver sur le

passage du cortège. Il allait se promener au bord de la mer, avec les autres gros bonnets, tous voltairiens et mangeurs de prêtres, Frélaut, mon camarade, semblait trouver cela très naturel.

Ce qui, assurément, ne l'était pas, c'était la volonté formelle de son père de faire de lui un prêtre, ou, comme il disait d'un ton de mépris, un calotin. Quelque dévotes que fussent sa mère et ses sœurs, s'il avait voulu se soustraire à sa destinée, je. suis persuadé qu'elles auraient cédé, tout en gémissant, mais le père se serait montré inflexible. Il avait beau être voltairien jusqu'au bout des ongles, il y avait en lui deux résolutions : l'une, d'avoir un fils curé; l'autre, de se convertir à l'heure de la mort. A cette heure seulement, pas une minute plus tôt.

J'étais tellement convaincu que mon camarade se laissait faire prêtre sans réflexion, comme sans lésistance, que je crus devoir lui en parler un jour. Mais je donnai lieu à une explosion qui me jeta dans le plus profond étonnement. Il me sembla que j'avais évoqué un autre homme. Le compagnon simple et bon enfant, à l'esprit ouvert, au cœur chaud, disparut pour faire place à un fanatique violent, qui voulait, non seulement se donner à Dieu, mais donner les incrédules au diable. Je pensai, sur le moment, qu'il exagérait, ou que luême, il jouait une comédie pour m'empêcher de recommencer. Je fus longtemps à me remettre de Lette commotion. Il me la fit oublier, par sa bonne

humeur, pendant les mois qui suivirent ; mais je la retrouvai toute vive, huit ans après, quand il était déjà prêtre, et moi professeur de philosophie.

Il finissait ses études, et entrait au grand séminaire, au moment où j'entrais moi-même en seconde. Il m'avait fait jurer d'aller le voir presque tous les jours, à la récréation d'une heure.

Mon court passage à la pension Daudé m'avait lié avec presque tous ceux qui étaient là : il y avait l'abbé Gauthier, qui fut plus tard curé de Malestroit, et qui est mort curé d'Hennebont; l'abbé Mary qui était entouré d'un respect universel, et considéré comme un saint par tous ses condisciples ; l'abbé Poirier, qui se retira après sa seconde année de théologie, et qui est devenu juge de paix à Lézardrieux, dans le Finistère ; l'abbé Leblanc, qui était leur maître à tous, et qui fut, quelques années après, vicaire général du diocèse et supérieur de Sainte-Anne. Celui-là n'était pas du collège de Vannes : c'est au collège de Lorient que je l'avais connu. Nous étions destinés à nous retrouver sur les bancs de la Constituante de 1848 avec notre camarade Kerdrel. Leblanc est mort très jeune; il na pas eu le temps de devenir évoque. Kerdrel est le sénateur du Morbihan, si généralement estimé pour son talent d'orateur et pour la loyauté de son caractère. J'étais comme chez moi au grand séminaire, en 1829. Tous ces jeunes abbés m'entouraient, dès que je paraissais dans l'allée de grands arbres, où ils passaient le temps de leur récréation à se

promener ou à jouer aux boules. Je représentais pour eux le monde. Dieu sait que le monde ne me connaissait guère : et moi, pour le dire en passant, je ne l'ai jamais connu : j'ai passé au milieu du monde comme un ermite. Frélaut et moi, nous nous échappions, pour aller dans les recoins les plus solitaires, où nous avions des conversations interminables.

Je disais à Frélaut, en riant: «Tu nas jamais

ayé de me convertir. — Non, disait-il, tu n'as pas

vocation. Tu es un libertin. » Ne soyez pas dupe

- mots : « me convertir ». cela voulait dire, en

gage de séminaire, me pousser vers la prêtrise.

lu « libertin », c'était un libéral. J'étais grand

lil)éral dès ce temps-là ; Frélaut, grand légitimiste.

11 fallait voir, après i83o, comme il parlait des

(jlorieuses, et de Louis-Philippe, et des renégats. Je

lui disais : « Tu n eues pas moins mon ami ». — « Je

le regrette, répondait-il. Oui, je voudrais être assez

])ur pour te détester. Je lai demandé souvent à Dieu.

Je ne devrais pas fréquenter un libertin ». Je me

moquais de lui. Je me hasardai pourtant un jour à

lui dire : « Je ne suis pas le seul libertin que tu

ni mes ».

Il garda le silence assez longtemps pour m'embarj-asser. « Tu veux parler de mon père ? dit-il enfin. -vlais tu ne le connais pas, et lui-même ne se connaît j)as. Il est chrétien. Il s'est accoutumé à parler (omme les voltairiens, et je le déplore ; mais il ne mourra pas comme eux. Pour cela, j'en suis sur ».

Je vis que ce sujet l'affligeait, et j'eus soin de ne pas y revenir.

Une chose m'étonnait. J'avais toujours pris Frélaut pour un esprit modéré. Il remplissait les devoirs de la religion ; mais il ne les dépassait pas. On ne le voyait pas s'agenouiller tout à coup, les bras en croix, comme Mary. Il ne s'imposait pas de jeûnes exceptionnels, pas de privations. Les Méditations qu^il lisait à ses condisciples, pour se conformer aux règlements, n'avaient point un caractère de mysticisme exalté. Cependant, quand on parlait de lui devant moi, c'était toujours pour le citer comme un chrétien rigide. « Je ne voudrais point l'avoir pour confesseur, » disait l'un. — « Je voudrais encore moins l'avoir pour juge », disait l'autre. Je m'efforçais, sans jamais y parvenir, de me rendre compte de cette réputation faite à mon ami. Je dis un jour à l'évêque, qui avait des bontés pour moi, que mon ami le plus intime était Frélaut. Il parut surpris. « C'est bien, me dit-il. Tâche de l'adoucir ».

J'étais comme tous les bourgeois de mon temps. J'avais dans la tête l'idée d'un prêtre fanatique et inquisiteur, que je détestais cordialement. Ce n'était pas mon ami Frélaut, toujours content et souriant. C'était un long échalas, tout décharné, n'ayant sur les os que des muscles pareils à des cordes de violon, avec une figure de squelette, des yeux enfoncés brûlant au fond de leur caverne, des sourcils formidables qui se rejoij^naient au-dessus du nez, un nez en bec de corbeau, au teint terreux.

AU COLLÈGE gS

des cheveux plats. Je pris le parti de confier ma peine à Frélaut lui-même.

Il m'accueillit d'abord par des éclats de rire. Puis prenant un air sérieux, et me mettant les mains sur les deux épaules : « Ecoute, dit-il, je ne suis pas ton spectre noir, mais je n'en suis pas moins ce que tu appelles un fanatique ». Il parlait si sérieusement que je sentis en moi comme un frisson. « Pour le spectre, ajouta-t-il en reprenant sa bonne humeur, laisse-le aux peintres qui font des Zurbaran et des Ribeira pour le commerce, et aux hommes de lettres qui font des Rodin pour le théâtre ».

Au bout de trois mois, comme il s'agissait d'entrer en seconde, mon père déclara qu'il ne pouvait pas aller plus loin, que ses ressources dernières étaient épuisées. Mais il y avait, dans ce bon collège, entre autres restes du passé, un usage qui me sauva la 'S ie. Les bons élèves de seconde et de rhétorique, donnaient des leçons à leure camarades de sixième et de cinquième, pour des prix dérisoires, qui, pourtant, les aidaient à avoir du pain. Je contai mon histoire au principal, et le priai de me trouver des leçons. Je n'avais pas quinze ans, mais j'étais la gloire du collège. Il ne voulut pas me laisser partir, et, à force de peine, me trouva quelques élèves que je réunissais pour former une petite classe. Je leur donnais une heure le matin et une heure le soir.

J'avais sept ou huit élèves qui me payaient chacun cinq francs par mois, et à qui j'enseignais l'ortho-

graphe et la conjugaison. Le collège par délibération spéciale, m'avait délivré de tous frais d'études, et le Conseil Général me fit présent de deux cents francs (i). Je paj^ais avec cela ma pension à Madame Lenormand qui tenait la psallette de la cathédrale .

(1) Voici la copie d'une délibération du bureau d'administration du collège :

« Séance du Bureau d'administration du 24 Janvier 1832, où étaiput MM. Lorois, Préfet, Président; Hervo, Procureur du Roi; Claret aîné, Vice-Président du Tribunal civil ; Dudrdic, Avocat, Député du département; JoUivet, Notaire, et Le Nevtj, Principal, Secrétaire ».

« Le Principal expose que les succès distingués obtenus par le jeune Simon, élève de Philosophie, dont les parents sont sans fortune, ayant déterminé à lui proposer d'aller achever ses études dans un autre établissement, où il aurait sa pension gratuite et exemption de tous frais d'études, il serait de toute justice que l'administration du Collège de Vannes accordât les mêmes avantages à cet élève qui peut soutenir aux Concours généraux des Collèges de l'Académie, la réputation de celui qui l'a formé et dont il est le principal ornement ».

« M. le Préfet, prenant en considération l'excellente conduite et los brillants succès de M. Si/non, et consultant les avantages du collège, déclare qu'il accordera à cet intéressant élève, sur les fonds destinés à encourager l'instruction dwns le département, une somme de deux cents francs pour l'aider à terminer ses études à Vannes ».

« Le bureau d'administration, par les mêmes motifs, décide a l'unanimité que Simon sera exempté de toute rétribution collégiale. Il exprime le désir de voir ce jeune homme, qui donne les plus belles espérances, attaché comme Régent au Collège de Vannes, quand il y aura quelque vacance ».

Je vois encore notre petite table dans la salle à manger, à côté de la cuisine. Madame Lenormand présidait; j'étais à côté d'elle, comme l'hôte distingué de la maison, puis venaient, à droite et à gauche, les six enfants de chœur. Leur précepteur, l'abbé Gandin, était en face de Madame Lenormand.

Je sortais le matin, à cinq heures, dans la nuit noire, pour aller donner mes leçons, et je parcourais les rues tortueuses, couvertes de neige et de verglas, en portant une petite lanterne, car les réverbères étaient rares, et commençaient à s'éteindre. A six heures du soir, je recommençais ma tournée. Je changeais de rôle de huit heures à dix, et je devenais élève à mon tour. Voilà comment je pus faire mes deux dernières années d'étude. Ce iqu il y avait de plus pénible dans mon affaire, c'était le froid, que le vent et le voisinage de la mer rendaient très intense. J'aurais pu m'acheter une bonne capote, mais que voulez-vous? J'étais un eniant, en dépit du sort qui me transformait en maître d'école, et j'avais acheté ujie lévite pour faire le faraud le dimanche. J'ai été plus pauvre que cela à Paris, dix ans après, et j'en suis encore à me demander si je dois me plaindre ou me féliciter de ces rudes commencements.

r.Iais quitterai-je mon pauvre collège de Vannes, après avoir dit ses misères, sans rendre justice à ses qu.ilités ? Connue instruction; il faisait de nous des latinistes ignorants de toutes choses, excepté du latin. Comme éducation, il nous donnait le goût du

travail, des habitudes sérieuses, des sentiments religieux, un grand dévouement à la Patrie française et à la Patrie bretonne. Nous aimions nos maîtres du fond du cœur, et nos maîtres nous aimaient eliaudement ; nous nous aimions entre nous, nous étions vraiment des camarades. Notre collège était une famille pauvre et ignorante, mais il était, dans la force du terme, une famille.

Ces braves gens sont cause que je n'ai jamais rien su, car on ne refait pas son instruction. C'est une erreur de le croire. Je souffre tous les jours de l'ignorance que je leur dois, et je leur en serai reconnaissant toute ma vie.

Nous reproduisons ici deux lettres intimes que Jules Simon, alors âgé de seize ans, adressait â son camarade Fortuné Frélaut, qui devait devenir plus tard prêtre et professeur du petit séminaire de Sainte-Anne-d'Auray.

Vannes, 27 Juillet 1831.

Monsieur le Surveillant,

Tu seras bientôt en vacances ; et moi, qui suis moi cependant, c'est-à-dire le plus grand amateur de vacances qu'il y ait au momie, lu ne sais pas que je n'irai point à Loricnt avant le i' ' St-plembre ! O Temps! O Sort! Coquin de Sort! Tu iras, heureux et content,

promener tes douces rêveries sur le chemin de la terre natale ! Tu donneras un sou à Jacquot, pour ton passage ! Ton cœur palpitera en apercevant dans le lointain là flèche chérie, le toit paternel I Tu verras ton papa et ta maman! Tu jouiras en paix des doux plaisirs de la retraite. Tu te promèneras à ton aise au milieu des carottes de ton jardin ; tu feras tout cela et encore différentes autres choses, et celui que tu as appelé du doux nom d"ami. celui qui fa donné tant de coups de poing chez Lebourgeois. ira de nouveau parcourir la route qui le sépare de Rennes pour concourir, malgré lui, pour la bienheureuse Ecole normale ; il ira, avec le bien aimé et féal Richard, visiter la ville des Rhedonnes et celle des Xannettes. Xannettes. bon Dieu! pouah du choléra. Pourtant, il ira. il verra, il aura le choléra; c'est-à-dire qu'il aura grand peur de l'avoir, car le jDoète l'a dit que le choléra est une mauvaise chose : tu connais la charmante tirade :

Hé 1 Juste Ciel! mon corps serait-il enterré?

Otïrirais-je pour moi le divin sacrifice ?

Le jour anniversaire aurait-il un service?

Daignerait-on encore dire le libéra

Pour im infortuné mort par le choléra ?

Voudrait-on sur mon corps jeter de l'eau bénite ?

etc..

Par conséquent , de peur de toutes ces vilaines choses, je :ie veux point du tout de cette belle maladie. Je le lui dirai avec le poète :

Tu n'auras pas mes os.

Cependant il faut bien qu'on aille voir Nantes. Ainsi ionc. Monsieur le Surveillant, en attendant le i -' Septembre, j'espère que vous voudrez bien m'écrire par le iorteur du présent message, ou par un autre moyen.

lOO PREMIERES ANNEES

(avant toutefois le i3 Août, car je vais à Rennes le i4).

J y compte, Monsieur le Surveillant, et aussi sur votre

amitié et votre bon souvenir pour votre bien humble.

Jules SiMOiV,

Bachelier ès-lettres.

lONoverabre 1831.

Monsieur Fortuné Frélaut,

Vannes, le jeudi.

Nunc tibi, '-j Trav-w '^i/orc<Tî j'envoie libruni pedenen; ce qui sig-nilie en langue vulgaire, mon cher Frélaut, je t'envoie ce livre de prières que tu as laissé chez mol. Tu vas dire que ma langue vulgaire vaut cent fois mieux que l'autre ; mais, mon très cher, les loups ne peuvent pas rugir, ni les lions hurler, et Simon est obligé de parler le langage de la folie : chacun son lot. On m'a dit qu'on a trouvé des grelots sur mon berceau de clisse, quand je n'avais pas six mois ; j'ai été fidèle à ma vocation, je devrais être un grave philosophe, et pourtant j'ai des hochets et des grelots. A Dieu ne plaise que je te soupçonne de choses pareilles ; un abbé!... Tu ne dois plus parler que par poids et mesure, et cependant voudras-tu bien consentir à te charger du rôle dinterprète, pour répéter à de graves personnages ce que moi chétif veux et prétends leur dire ? Car, enfin, en voilà pourlongtemps après cette hîllre, et il faut bien donner à ces braves gens une marque de souvenir, puisqu'aussi bien leur souvenir ne me quitte plus. Dis

AU COLLEGE lOI

donc aux deux compatriotes.. Quoi dire ? Que je les aime de tout mon cœur? Ils le savent bien; c'est égal, tu le leur rappelleras. Et à Even, et à Hanguy, et à Mary, que faudra-t-il que tu leur dises ? Que je les remercie de leurs bonnes visites. Rien de plus ? Non, pas im mot. Parlons d'affaires plus sérieuses.

D'abord je te rappelle que tu auras quelque chose à me dire dans trois mois, dans trois ans et dans quinze ans.

Souviens-toi aussi que tu me dois, vu mon amitié pour toi, de ne m'oublier jamais. Je te fais cette recommandation d'abord parce que je suis ombrageux, et tu as pu le voir encore l'autre jour, ensuite parce que je ne pourrais pas me passer de toi. II me faut quelqu'un à qui je fasse part de tout moi. Je me crois digne de ta confiance, tu es digne de la mienjie ; ne l'oublie jamais. -

Mon caractère me porte à une joie ou à une tristesse irmiodérées. J'ai besoin d'épanchement. Tu as été mon confident jusqu'ici. J'ai besoin que tu le sois toujours. Au moins nous aurons tous les deux dans nos peines la satisfaction d'être certains qu'il est un homme qui y compatit comme aux siennes. Nous nous consolerons par là de la froide pitié des hommes.

Nous suivrons deux carrières diiïérentes : nous arriverons à la mort par deux chemins différents. Mon voyage commencera bientôt, le tien vient de commencer; c'est pour cela que je t'arrête aux premiers pas de la route, pour te rappeler nos conventions et te prémunir contre l'indifférence.

Ne regarde pas ceci comme des frivolités ; nous ne sommes, ni l'un ni l'autre, des hommes positifs ; l'amitié d )it être surnaturelle ; son langage ne peut manquer d être étrange. Si ton cœur m'entend nous sommes d'accord.

Parce que le reste des. hommes fait consister l'amitié dans quelques services que je rendrais à un indifïérent, ■ est-ce une raison pour que nous fassions comme eux ? '. Tu m'aimes bien; je t'aime de tout mon cœur, et c'est ; pour cela que toujours tu pourras lire dans moi. Je i t'ouvrirai mon ,'ime. Nos cœurs sont francs ; nos mains i sont pures ; joignons nos mains pour nous soutenir et • nos cœurs pour nous consoler dans les travaux de la vie. i

Frélaut, ne doute jamais de moi. Quand mon âme, sera triste, je reviendrai souvent à de pareils objets.^ Si tu es l'homme qu'il me faut, mon langage ne te sera : pas étranger et tu ne regarderas pas mes méditations ^ comme des choses frivoles. Le monde cache son cœur, parce qu'il est corrompu. Nous cacherons-nous le nôtre ?

Je voudrais bien que lu puisses me répondre à tout ceci, car je suis encore triste. Fais-moi l'amitié de conserver mes lettres, comme je conserverai les tiennes. Nous y mettrons quelquefois des réflexions de ce genre. C'est un aliment de l'amitié. Je sens bien que j'ai quelque chose en moi qui n'est pas comme les autres hommes. Aussi n'y a-til que toi qui m'entende.

Adieu ; puissent mes lettres te consoler, comme les tiennes me consoleront ! Notre vie, à tous deux, n'a pas toujours été riante, et c'est ce qui doit contribuer à nous attacher l'un à l'autre.

Je t'embrasse bien des fois et me recommande à tes prières.

Ton ami. Jules Simon.

AU COLLÈGE Io3

Lorsque Jules Simon quitta le collège de Vannes, il fut appelé par M. Dufilli' 1 proviseur du Lycée de Rennes, comme maître répétiteur et fit des suppléances gratuites. Voici des lettres qu'il écrivait à son camarade Fortuné Frélaut.

Rennes le 10 Novembre 183-2.

Mon cher Fortuné.

Quoique je fusse déjà à Rennes, quand ta lettre fut écrite, je l'ai néanmoins reçue, grâce à la complaisance de ma mère.

'n vois, mon ami, que je suis un fidèle, car tu sais loi-même, ce que c'est le service de maître d'études, fi si tu y joins l'étude du droit et six répétitions pendant les classes, tu sentiras que le moment que je te donne est un moment qui m'est bien cher. Mais à qui pourrais-je mieux le consacrer? Ce n'est pas tant l'habitude, ni même la conformité de penchants et de caractère qui perpétuent l'amitié, c'est l'abandon et une confiance sans réserve. C'est là ce que j'ai trouvé en toi, et les amis de cette espèce sont trop rares pour qu'on les perde par sa faute.

Quant à moi, il me semble que plus nos carrières scint différentes et plus mon amitié est forte : aussi, je me flatte que tu me conserveras une place dans ton souvenir, sûr d'avoir toujours la première dans mon cœur.

Tu me trouveras sentimental, mon bon Fortuné, ce sont ces malheureuses fonctions qui me rendent tel. Tu Bais que j'ai «ne maUieureuse tournure d'esprit ; le positif est bien loin de moi.

homme grave ne vtMM-a il il;ui> notre état que des

Io4 PREMIÈRES ANNÉES

enfants à punir ; j"v vois des hommes à étudier. Ne me fais pas l'honneur de croire que je les étudie philosophiquement ; la philosophie, dont je m'occupe toujours cette année, lorsque je suis à moi, ne peut trouver place dans mes pensées sitôt que je suis au service. Je suis tout entier à une sensil)ilité exagérée, à un avenir chimérique. Ce sont des rêves qui ont aussi leurs charmes ; quelquefois c'est le passé et quelquefois l'avenir qui m'occupe.

Je me promène le soir dans mon dortoir ; dans chaque lit, un gros garçon, bel enfant, le plus souvent espiègle ou diable quoique marmot, la face brillante de santé, les mains toutes sales d'encre, dort et ronfle de tout son cœur, sans penser à autre chose qu'à sa toupie et à ses pensums, ou tout au plus à sa classe et à ses prix. Je suis là, pour faire des chimères à sa place ; celuilà sera-t-il militaire, prêtre ou magistrat ? Ne fera-t-il pas quelque jour une grande action ? Peut-être sera-t-il bientôt père d'une grande famille ? Quel sort l'attend J au sortir d'ici ? I

Les voilà tous qui dorment ! Combien dorment sur des écueils encore inconnus ! Le lycéen ne pense pas à ces billevesées. Il se lèvera demain matin au roulement, gai comme un pinson ; il mettra le bel uniforme du dimanche, l'habit bleu et le chapeau iin, et s'il réussit à me faire une niche, il sera content comme un gueux pendant plus de huit jours.

Pauvres enfants ! J'en ai condamné un à la prison, ce soir; voilà deux heures qu'il est couché et je l'entends encore sangloter.

C'est une vilaine passe pour un homme qui adore les •enfants conuiie moi; mais il me faut faire le mauvai::;, si je veux qu'on soit bien sage. Dans un collège royal,

AU COLLÈGE Io5

les bonnes paroles ne sont rien, les récompenses pas grand chose, la sévérité tout.

Ecoute, Fortuné, ce n'est pas ainsi dans ton séminaire, vos élèves ne sont pas habitués à haïr, à railler leurs maîtres, à subir par jour, deux, trois, quatre punitions.

Je me rappelle souvent la galerie du grenier Daudé. Là, nous n'étions pas tous deux chiens de cour. Qui nous l'eut dit alors ? C'est que dans ce temps-là, notre rôle à nous était d'obéir et de murmurer ; aujourd'hui, c'est de gourmander et de punir, voilà la chose.

Puis, toi, tu ne fais pas une quatrième étude, tu as affaire à des jeunes gens ; tu les conduis par la raison, tu es un heureux chien. Nous, nous mordons du matin au soir. — On fait un peu de bruit ; je regarde avec mes yeux noirs ; une petite tète jolie sort de sous la couverture : « Ce n'est pas moi. Monsieur, je vous l'assure »; j'avais plutôt envie de l'embrasser, ou de rire, que de me mettre en colère. Bah I l'atroce métier ! — Une heure d'arrêt à Révault pour parler sans nécessité. — Il faut en passer par là. On me reproche, cependant, de n'être pas assez sévère. Voilà la police des collèges royaux.

Ton Jules.

P. S. Quant à mes affaires, on me promet pour l'an prochain une chaire de philosophie. Je suis à bonne école pour m'instruira de cette science. M. Dutilhol me domie deux heures de leçon par jour ; j'en ai vu plus dans huit jours qu'avec Monnier dans un an.

Io6 PREMIÈRES ANNÉES

Rennes, le 27 Mars 1833.

Monsieurl'abbéFrélautau Petit Séminaire deS'^-Anned'Auray (Morbihan).

Mon cher Fortuné,

Il ne sera pas dit qu'au moment le plus solennel de ta vie, ton meilleur ami t'aura laissé manquer de ses consolations.

Tous les actes irrévocables, Frélaut, obligent l'homme pour toujours et laissent souvent dans l'àme une tristesse qui ressemble à la douleur. Pour toi, qui n'as pas agi légèrement, qui as mûrement pesé toutes les considérations, qui as suivi l'impulsion de ton cœur, tu n'as pas de remords à craindre et par conséquent pas de regrets ; car, crois moi, si une conscience calme n'empêche pas les regrets, elle ne tarde pas aies bannir.

Transmets à ta famille mes félicitations : elles sont sincères en ce que je me réjouis de tout ce qui peut lui faire plaisir. — Je me recommande spécialement à tes prières, mon ami; demande à Dieu que le malheur ne m'apporte pas l'impiété. J'aurais bien désiré t'embrasser le jour de tes vœux ; car, cette même cérémonie, qui brise à l'avance tout autre lien, doit rendre plus sacrés ceux de l'amitié, et notre amitié, d'ailleurs, est assez pure, je pense, pour que tu puisses la porter aux pieds des autels.

Demande encore à Dieu qu'il nous la continue et la fortifie, si sa Toute-Puissance le peut. Rappelle-toi que mes souhaits et mes vœux t'accompagneront toujours, que mes prières et mes pensées ne seront que pour toi.

Stemfort a dû l'écrire, s'il m'a dit vrai. Il m'a témoigné de la satisfaction de te voir fixé. Que peuvent faire des amis, sinon applaudir à une détermination qu'évidemment la conscience et le cœur seuls ont dictée.

Quand tu seras en vacances, souWens-toi de ta promesse relativement à nos Bretons. Ta dernière lettre nous a fait beaucoup de plaisir et nous a été très utile.

Je t'embrasse de cœur et d'affection et j'attends avec impatience le moment de te voir. J'aurais voulu pouvoir t'embrasser le jour de 1" ordination, mais porte ma lettre sur ton cœur et tu croiras y sentir ton ami.

Jlt.Es.

Voici d'autre part, deux lettre? écrites par Jules Simon, è la même époque, à un autre de ses amis, M. Gailerand, qui devint vice-recteur en Corse, et proviseur à Marseille. Nous devons à l'obligeance de M. Prou-Gaillard, la communioation de ces lettres ainsi que d'autres que nous donnons plus loin; quelques extraits en ont été déjà publiés :

Rennes, 11 Juillet 1833.

Mon cher ami.

Votre dernière lettre m'a fait im peu de chagrin ; je Cl ois devoir vous affirmer que le proviseur ne m'avait pas dit xm mot de votre lettre. Voulez- vous que je me

justifie ? Quelle justification exige donc de moi ma mère à qui je suis resté des mois entiers sans écrire ; vous ne savez pas l'effet que le malheur produit sur moi; il se concentre et je tombe dans l'inertie à force de passion. Vrai, j'ai passé une partie de mon année dans une atonie complète. Ne croyez pas néanmoins, que mon temps se soit écoulé sans que j'aie mille fois songé à vous. Ce serait mal connaître mon excessive sensibilité que de croire que mes affections sont superficielles et passagères. Celui qui ne veut pas de mon amitié, a ma haine ; mais je ne connais pas de milieu. Certes que je vous aime de cœur, j'ai besoin de vous doimer cette assurance, car j'ai besoin d'espérer du retour. Il paraît que nous passerons l'année prochaine ensemble. Je bâtis mes rêves de bonheur sur le plaisir de notre intimité. J'espère trouver en votre commerce la sympathie, la douceur que je cherche en vain depuis longtemps. Nous essayerons au mois d'Août puisque vous y consentez. Nous aurons tant de choses à nous dire ! Les premiers moments s'écouleront vite. Je vous présenterai à vos futurs confrères. Ce sera pour moi, de toute l'année, le moment le plus agréable. Vous me trouverez comme autrefois, tantôt rêveur et mélancolique et tantôt d'une gaîté gênante. Je ne me dissimule pas les désagréments de mes relations. Je sais que je suis souvent trop exigeant, et que l'exaltation, l'exagération de mes sentiments ne convient pas à tous les caractères. Mais j'ose néanmoins présenter ma main avec confiance, parce qu'elle est pure et que celui qui l'a serrée une fois la retrouvera toujours ainsi. Vous avez souffert aussi, Gallerand, je vous plains. Je sais ce que c'est de souffrir, seul surtout. Nous parlerons de nos douleurs, comme nous avons parlé de nos amours, et malgré votre

AU COLLEGE lOg

vieillesse prématurée, je sais que je retrouverai dans la fraîcheur de voire imagination et la sensibilité de votre cœur, ces consolations touchantes que je serais si heureux de pouvoir vous olîrir.

L'apprentissage de la vie est un dur apprentissage, dites-moi, et il ne se fait pas sans serrement de cœur. Il y a bien des larmes dans nos premières années. Eh bien ! ma confiance en vous me soulagera. J'ai toujours vu qu'on était presqu'heureux quand on avait satisfait au besoin d'épancher ses peines. Je ne souhaite rien tant que de contribuer aussi de la même manière à votre bonheur. Je me fais une fête de vous servir de guide l'an prochain en qualité d'ancien habitant de l'endroit. Je n'irai pas comme cette année, promener dans la foule ma solitude. Je vous conduirai dans un champ, sur une promenade, et il y aura peu d'endroits où je ne pourrai pas vous dire : là j'ai pensé à vous. Vous me trouvez triste, ce sont vos doutes qui m'affligent ; puis je suis im peu malade. Les vacances vont me guérir ; j'en passerai la moitié à Pontivy chez mon frère.

Croyez à la ferveur de mon amitié et à l'impatience avec laquelle vous attend votre vrai et constant ami.

Julfis Simon.

Il faut songer que j'étais malade quand j'ai écrit cette maussade épître.

13 Août 1833.

I connais trop votre caractère boudeur et morose pour ignorer que, si vous êtes de mauvaise humeur, un ptard de deux jours suffira pour m'attirer de votre part

IlO PREMIÈRES ANNÉES

toute une série de reproches. Sachez néanmoins, jeune homme, que je suis actuellement plus en droit que vous de montrer une telle morosité. Malgré ma philosophie, je ne puis me défendre d'une certaine tristesse quand je me livre à des pressentiments fâcheux, II y a tant de douleurs et d'obscurités dans mon avenir que l'âme la plus forte ne peut y entrer qu'avec dégoût, sinon avec crainte. Vous m'accusez de dissimulation, je veux me purger de ce reproche. Je veux verser dans votre sein fraternel les émotions qui se partagent le mien. Je vais vous découvrir ce que j'ai fait pour conjurer les rigueurs de ma destinée; j'ai fait repasser tous mes outils, et je me tiens prêt à gagner mon pain à la sueur de mon front, si l'implacable fortune s'obstine à m'accabler de ses coups. Que dites-vous, homme pusillanime, d'un héroïsme qui n'entre pas dans votre cerveau étroit? Vous ne concevez pas, sans doute, la jouissance qu'on éprouve à polirune planche, à scier un arc-boutant ou à enchevêtrer une mortaise, vous êtes heureux que le sort vous ait amené dans le vaste cercle où s'étend mon influence indastri(;lle pour que je vous fasse participer aux secrets que m'a appris la nature secondée de l'honnête Louis-^ Jean, ébéniste, rue du Port, n» i5. A l'aide des connais sauces pratiques que je me propose de vous faire acqué-1 rir, vous pourrez vous dire à l'abri des coups du sort et prêt à résister au destin ou aux recteurs s'ils veulent vous envoyer à Ancenis ou s'ils refusent de vous employer ailleurs. Et, croyez-moi, la philosophie, Monsieur, ne marche pas sans le rabot. Après ces considérations préliminaires indispensables pour l'intelligence de ce qui va suivre, j'ai à vous dire, mon cher ami, que mon voyage s'est opéré sans aventures mal sonnantes et même avec tout l'agrément possible en compagnie de

deux nouveaux avocats, mes camarades de collège.

J'ai été très content de ma réception à Vannes, où je

me suis acquitté de votre commission. Je n'ai que de

bonnes nouvelles à vous transmettre, et l'on a été char-

^ mé de recevoir des vôtres. J'aurais désiré, rien que pour vous le redire, voir la mince et délicate jeime fille glisser sur les chaussons, les mains dans les poches, en faisant la moue avec la bouche non moins franche que celle de la Esmeralda, mais, quoique j'aie eu la satisfaction de voir aller à la promenade ses bonnes amies, excellentes commères, la robe à carreaux écossais, escortée du tablier noir à petites poches et à dents de loup n'a pas paru de la journée. 11 serait, j'imagine, inutile de vous parler de ma réception à Hennebont,du moins dans ma famille. Mes connaissances m'ont reçu avec la plus grande amitié. Et puis, vous voulez peut-être savoir le résultat de ma visite à M. Legrand, il consent à me laisser maître de retenue du Collège.

Il ne m'a pas dit, néanmoins, qu'il s'opposerait à ce que

I jeusse une étude ; je ne lui en ai pas parlé. Le proviseur

j y songera, je pense. En voilà trop là-dessus. Parlons de vous, mon chéri, mon bijou, mon petit mignon. Pour c unmencer par le plus pressé (vous jn'en voulez peut- < lie de ne pas lavoir déjà fait) avez-vous reçu depuis V tre départ quelques douzaines de lettres du bon rges? 11 est important que vous sachiez que j'aime 1 nfant là à la folie et il faut que je vous en dise la r lison ; c'est que je ne l'ai jamais vu. Après ime par 'iUe confidence, accusez-moi un peu de dissimulation. J " vais vpus poser une seconde question, elle sera emiarrassante. Louise Boint ou Goint je ne sais plus, c jiumcnt vous a-t-elle reçu? Je pense avec toute l'amilié

^j^gible. Qui ne vous aimerait pas, mon pauvre garçon,

IIÎ2 PREMIERES ANNEES

surtout quand vous n'avez pas de caprices et je dois dire, à votre grand honneur, que nous n'avons pas eu cette année le moindre reproclie à vous adresser à ce sujet.

Passez en paix et en repos la partie des vacances qui vous est laissée, donnez à votre famille et au travail les trois quarts de vos journées, gardez le dernier pour songera Georges, et tâchez, dans les intervalles, de vous rappeler mon nom.

Je vous exhorte, etpour cause, de ne pas négliger votre Italien et votre Espagnol, et je me recommande à vos bonnes prières. A vous corps et âme.

Jules Simon.

Que je vous enjoigne de m'écrire sous peine d'encourir mon ressentiment et ne plaisantez pas avec moi, jeune homme. Qui ne veut pas mon amitié a ma haine. C'est beau et tragique et sentimental, c'est digne de moi.

Je vous embrasse fort.

Jules.

L'Ecole Normale

J'arrivai à Paris en Septembre i833. Je descendis v: de l'impériale de la diligence, dans la cour des Messageries, rue S'-Honoré. Je jouais une forte partie. A la suite du concours écrit, on appelait yingt d'entre nous pour subir l'épreuve décisive du (Concours oral à l'Ecole normale. J'avais obtenu le 12. Il y avait dix bourses. M. Cousin trouvait le iiioyen de faire entrer quinze élèves, en divisant chacune des cinq dernières bourses en deux demibourses, mais comme j'étais parfaitement hors d'état de faire les frais d'une demi-bourse, si je ne parvenais pas à être classé dans les cinq premiers, c'est-à-dire à gagner au moins sept places, il ne me ^'estait qu'à repartir immédiatement pour Rennes. Mon frère aîné m'avait donné toutes ses économies, et

Il6 PREMIÈRKS ANNÉES

malgré cela, il me faudrait faire toute la route à pied, plus de quatre-vingts lieues, et accepter du recteur de l'Académie le premier poste qui me donnerait du pain. Nous prîmes ma malle, un camarade et moi, chacun par une poignée, et nous la portâmes jusqu'à l'hôtel d'étudiants de la rue des Mathurins-S'-Jacques où il m'avait retenu une mansarde. C'est ainsi que je fis mon entrée triomphale dans la ville de Paris. Huit jours après, j'étais reçu le second à l'Ecole normale, et j'étais l'homme le plus heureux de la création.

L'Ecole normale, à cette époque, n'était pas établie dans les spacieux bâtiments de la rue d'Ulm. Elle habitait l'ancien collège du Plessis, qui avait servi d'asile, sous l'Empire, à la Faculté des Lettres et qui fait à présent partie du Lycée Louis-le-Grand, qui nous y donnait l'hospitalité.

Cousin était notre directeur. Nous étions, pour tous les gens du dehors, l'école de Cousin ; on disait l'école de Cousin, comme on aurait dit l'école du Duc de Luynes. L'école avait été bâtie en plusieurs fois, et les plus anciennes parties de Fédifice ne tenaient debout que par un miracle. Il y avait surtout un portail, donnant sur la rue S'-Jacques, qui servait d'entrée particulière à l'école, et sous lequel on ne passait pas sans trembler.

On entrait donc par cette masure soutenue tant bien que mal, à l'aide de deux ou trois poutres, et dans laquelle le portier occupait une sorte d'échoppe. Qn avait devant soi une cour assez longue, ou

plutôt, une allée bordée, d'un côté par une haute nuraille, et des trois autres par des bâtiments fort aaaussades, qu'on aurait pu prendre pour une ïaserne en mauvais état, ou pour un hôpital. Il y ivait pourtant un essai d'embellissement : c'était me rangée d'arbres malingres, qui semblaient anguir le long du mur, pour bien démontrer .'absence du soleil.

îsous avions là-dedans, au rez-de-chaussée, un ♦éfectoire et deux salles de conférences, mal éclairés )ar de petites fenêtres ; à l'entresol, étaient : le ogement du Sous-Directeur et la bibliothèque, îoute petite bibliothèque, rangée sur des tablettes nal équarries, avec une table de sapin et des chaises ie paille pour tout mobilier. C'est là que Cousin àisait son cours le dimanche. Le premier étage était )ccupé par une grande salle d'études, commune lux deux premières années des lettres, et par un lortoir unique où couchait toute l'école. La troilièrne année des lettres habitait le troisième étage, K)U5 les toits. Nous y étions en liberté dans quatre îhambres : la chambre des philosophes ; la chambre les lettrés ; la chambre des historiens et la chambre les grammairiens. Pauvres grammairiens ! C'étaient es fruits secs de la première année, ceux qui ivaient échoué aux épreuves de la licence. Ils le 'estaient que deux ans à l'Ecole, et se trouvaient însiiite relégués, avec de maigres appointements, iaiis les classes de cinquième et de sixième. Nous les regardions et ils se regardaient de bonne foi,

Il8 PREMIÈRES ANNÉES

comme des créatures intérieures. La grammaire { bien pris sa revanche depuis ce temps-là.

Nous avions quatre professeurs : M. Mablin, pou le grec ; M. Gibon pour le français et le latin M. Lebas pour l'histoire, et M. Theuillard pour l philosophie.

La première chose que je compris, malgré moi succès, dû à une certaine facilité de parole, ce fu que mes camarades d'école en savaient beaucou plus que moi, sur toutes les matières. Les maître par malheur, ne manquèrent pas de faire en mêm temps la même découverte. J'apportai à M. Mabli la traduction en grec d'un chapitre de Télémaqat (( Je ne puis vous corriger cela, dit-il, c'est une séri de solécisraes et de barbarismes ». Je le crois bien J'avais découvert le grec, l'année précédente, quan j'avais pensé à me préparer à l'Ecole. Mes profe; seurs de là-bas n'en avaient pas la plus légère idé* Même ignorance en histoire, en philosophie. J'aura pu trouver grâce auprès de M. Gibon, car je sava assez bien le latin, et je tournais un discoui français aussi bien qu'un autre; mais j'eus malheur de débuter par une rapsodie romantiqu qui ne valait pas le diable, et qui me brouilla av< lui pour jamais.

Je travaillais de mon mieux à refaire mon éduc tion. La difficulté était énorme. J'étais en réali un commençant. Je songeais avec amertume à toi mes prix du collège de Vannes» aux espéranc qu'on fondait sur moi. J'amassai cependant quelqu

l'école normale 119

connaissances cette année-là. On me savait gré de tant defforts ; les bienveillants disaient que je D'étais pas plus bête qu'un autre, mais qu'on n'aurait pas dû me recevoir à l'Ecole, puisque je n'étais pas en état de suivre les cours. Quand je pus prendre sur moi de penser à autre chose, après le premier choc, je pensai à mon àme.

I Nous croyons devoir ici, interrompre la suite des souvenirs, pour publier les lettres que Jules Simon adressait |à cotte époque^ à ses deux plus chers amis. M. Gallerand et ii. Frélaut.

Elles ont été écrites par Jules Simon à l'âge de dix- Qeuf ans, alors qu'il était à l'Ecole normale : elles nous donnent dans l'abandon de l'intimité, ses impressions, ses sentiments, ses troubles d'âme, car c'est à cette époque que les questions religieuses le préoccupaient puisqu'il s'était mis à lii recherche d'un directeur de conscience et s'était adressé en vain à Jouffroy et à M. Anadèle, procureur général des lazaristes.

Paris, le 43 octobre 1833.

Mon cher Gallerand, je ne vous avais pas promis de vous écrire avant l'examen, et vous voyez que je le fais. Ce n'est pas cependant dans la vue de vous faire plaisir que je m'y suis déterminé : je me trouve ici si isolé.

malgré ma compagnie, que j'ai besoin de bien me pei suader que c'est à un ami que j'écris pour ne pa m'imaginer que je suis seul, tout seul dans le monde Quoiqu'il en soit de cette petite circonstance, je vai faire maintenait deux choses. D'abord, vous parler ui peu, parce que vous le voulez bien, de mes affaires, qu ne sont rien moins qu'agréables, et ensuite vous con mencer d'interminables récits sur Paris et la banlieue et sur mon voyage. Au plus pressé. Ce ne sont pas di tout des billevesées, ni des visions, ni des chimères qui j'ai eues pour l'examen. La première parole que m'ai dite le directeur a été : tout est remis en question. Cepen dant, on ne renverra que trois candidats, peut-être qu

deux. C'est toujours plus rassurant les examen;

finissent dimanche (aujourd'hui en huit). Parlez de ceh à Monsieur le proviseur. Je ne veux pas vous tourmen ter des inquiétudes qui me trottent par la cervelle à C( sujet-là. Il ne faut pas que je vous rende ma correspon

dance désagréable dès le premier jour mais vou

comprenez assez mes craintes. Oh ! si je savais du gre la valeur de deux ou trois francs seulement, j'aurai bien plus de sécurité. Mais le directeur m'a dit que moi rang m'avait <''té disputé bien fort par le iS" qui est u; élève de Louis-le-Grand. Enfin, je ne vous en parle qu trop; seulement je vous prie de savoir à ce sujet-là l'opinioj du proviseur, et de me l'écrire poste pour poste. Je vai; vous donner quelques détails. Que l'incohérence de mj lettre ne vous étonne pas. Je suis dans la compagnie d<j deux gens qui comptent les occupations des autres pou rien du tout. I

Le voyage s'est effectué sans accident ni maladie Nous sommes restés i8 heures à Alençon. C'est un jol endroit, belles rues, larges, bien pavées, belle églisf

hôtels grand genre, maisons propres, petites et mesquines. Ce qu'il y a de plus beau sur la route, c'est Versailles. Vous ne sauriez croire comme le palais du roi y est beau. Des escaliers de 5o pieds de large et de 60 à 80 degrés, un parc de toute beauté. De Versailles à Paris, ce n'est qu'une rue. Je suis entré par la barrière de Sèvres. Jugez de l'enchantement : à droite la Seine avec le pont en fer, des quais superbes, le dôme de l'Institut, le palais des députés ; à gauche les Champs- Elysées, le Ministère de la Marine, la colonne de Napoléon, la chancellerie. C'est très heau;aussi. je suis parisien endiablé, et je vous réponds que. si je suis obligé de partir, ce sera pour moi un fameux crève-cœur : je ne m'y attends que trop ; je ne sais l'histoire qu'en gros, et du grec rien, et ma place m'a été disputée par un Louis-le-Grand ; vous jugez. Je suis à peu près décidé, si je ne vois pas à faire mon droit à m'engager dans le régiment de mon oncle. Mais je reviens encore sur un sujet dont je ne voulais plus parler ; c'est que. mon chéri, quand on fait d'iuie lettre un épanchement du cœur, et que le cœur est rempli dune idée. le trop-plein cherche toujours à s'épancher au dehors.

Votre Jules.

Paris, le 19 Octobre 1833.

Mon Gabriel, c'est tout à l'heure que nous allons apprendre, je l'espère du moins, le résulta: de lexamen. Les miens ont été terminés avant-hier. Cette lettre ne j>artira pas qu'elle ne puisse vous apprendre mon sort ; peut-être ne me précédera-t-elle que de quelques heures.

IQa PREMIERES ANNÉES

Je vais vous rendre un compte exact de la manière dont on s'y est pris pour vérifier, disait-on, le premier concours. D'abord, pour plus grande facilité, nous n'avons pas été interrogés publiquement. Nous avons pu voir de la porte des examens qui nous touchaient de trop près pour qu'on eût pu croire que nous n'y serions admis que pour notre propre compte. M. Dufilhol pensait que je remonterais. C'est son intégrité qui le trompe, parce qu'il cherche en lui la conduite de nos juges; mais je veux vous dire, Gabriel, que les trois victimes étaient désignées par eux. Lorqu'on les a appelées ici; il m'a été impossible d'en douter.Ilya eu quatre examens. i° Philosophie. J'ai entendu, par raccroc, l'examen de Morin, sur l'objet et la division de la philosophie. Il a été si gêné par le professeur qu'il s'en est mal tiré à mon avis, et non pas au sien. Il en a été de même pour moi. Interrogé sur l'immortalité de l'âme, j'ai répondu par le désir de perfectibilité puis par cette preuve de Rousseau : tout ne finit pas avec la vie, tout rentre dans l'ordre à la mort. Ces deux preuves ont été regardées comme n'étant d'aucune portée, et le professeur, au lieu de m'en laisser faire l'exposition et le développement, s'ast mis à épiloguer sur le mot immortalité, et m'a conduit de subtilités en subtilités, de niaiseries en niaiseries, à une discussion tellement stupide, que je me suis vu contraint de lui dire: Monsieur, quand vous m'avez demand^ la preuve de l'immortalité de l'jâme, me faisiez-vous une question de grammaire ou de philosophie ? Il m'a ensuite interrogé sur l'analogie et a trouvé très mauvaise la définition de Reid, que je lui ai donnée; puis, sur l'association des idées, il m'a demandé si j'entendais par là une attraction physique, ou une assemblée de sociétaires, etc.,

l'école normale I1»3

etc.; enfin, les caractères d'une langue bien faite, et il a voulu me faire mettre le vague au nombre de ces caractères ; sans le vague pas de sublime. Ce singulier animal se nomme ThuiUier. Il est professeur dans un des collèges de Paris. Il disait à un de ses élèves admissible à l'école: allons. Monnier. voyons cette question de l'existence de Dieu : vous vous souvenez : c'est la dernière que vous avez traitée à Louis-le-Grand. Lautre a débité son chapelet comme des patenôtres. 2° Grec. Le professeur Lebas a été très bon. Je n'ai pas fait de contre sens comme à Rennes; quelques mots que je ne savais pas. C'était du Xenophon. 3' Histoire. J'ai bien su, excepté des dates, et j'ai eu le tort de dire à Monsieur Michelet que j'avais eu peu de ressources pourlhistoire. Au total, il a paru content. 4° Latin. Tacite. Horace et ' irique. Le professeur Gibon. m"a dit que c'était I - bien, très bien. De fait, je me suis bien tiré de cet examen. Somme toute, si on me renvoie, c'est qu'on le voudra bien. Mais jugez : chaque examinateur était dans une chambre à part ; ils nous ont fait à chacun des questions différentes. Quel jugement assoieront-ils sur cette base? Le lin mot. et cela n'est pas un secret dans l'école, c'est que, n'ayant pas osé, pour les compositions, donner aux trois derniers (tous trois de Paris), un rang qu'ils n'avaient pas, ils ont pris le parti de les appeler avec nous, défaire tout dépendre d'un examen. El qui empêche un professeur de faire à son élève une question sur laquelle il le sait en état de répondre ?

Pitié, voilà le compte-rendu de l'examen. Le résultat

ne us l'attendons.

Même jour. — 11 heures du matin. — On vient de nc'us dire que la commission ne s'assemblerait que demain dimanche, et qu'on ne saurait le résultat que

lundi. Ces messieurs seraient trop bons de se déranger. II ne s'agit que de fixer le sort de quinze jeunes gens !

Lundi 21 Octobre, 5 heures du matin. — Je ne sais pas si je vais terminer ma lettre à l'école ou si on m'enverra la finir à l'hôtel Corneille. Tout le monde croit que je m'en vais — ma position n'est pas agréable, enfin c'est le lundi aujourd'hui. — 9 heures. On vient d'appeler chez le Directeur les trois victimes: le 5% le 6" et le 8' du premier examen. Tout le monde,beaucoup de monde, c'est-à-dire, est étonné que je n'en sois pas. Le plus étonné,c'est encore moi. Il est souverainement injuste qu'ils soient renvoyés et que je reste; plus injuste encore que les trois derniers restent; ils sont de Paris,et les exclus de province ;c'estlàlemotde l'énigme. Onnous a dit que le premier est Madol, auparavant le neuvième. Je saurai la place de Morin et la mienne avant de clore ma lettre.

Je puis donc vous donner quelques détails sur notre école, je dis notre, mon chéri, puisque vous y serez l'an prochain. A l'important, on n'impose pas de devoirs : chacun travaille à son choix ; nous avons en première année des conférences : i» de philosophie ; 2° d'histoire anciennne et romaine ; 3* de sciences, physique et algèbre; 4' de langue latin, grec, anglais, allemand. On sort les jeudis et dimanches jusqu'à 8 heures du soir. On est bien nourri et très mal couché. On se lève à 5 heures, on se couche à 10. Voilà quelques renseignements. Je vous tiendrai au courant de tout. Recherchez les occasions de m'écrire, je n'y manquerai pas de mon côté.

Dites au censeur, si vous croyez que cela l'intéresse, que je me trouve le 3® à cet examen-ci, à ce qu'il paraît, et Morin le y-.

l'école normale 125

Paris, le 27 Novembre 1833.

Le petit bout de lettre que vous m'avez écrit dans celle d'Ayrault, Gabriel, tout minime et un peu glacé qu'il m'a paru, n'a pas manqué de me faire beaucoup de plaisir comme tout ce qui me vient de vous. Je serais quelquefois tenté de vous faire des reproches en voyant que vous m'avez quasi-abandonné ; mais, voyez, j'aime mieux vous prêcher d'exemple. Puis je vous connais trop bien, pour n'avoir pas de sécurité ; ainsi je vous prie seulement, et je ne vous gronde pas. Vous ignorez sans doute le délaissement où je suis, et voilà pourquoi vous êtes tranquille ; mais flgurez-vous bien que jamais St-Jean ne fut plus seul dans le désert que je ne le suis à Paris. Il n'y a qu'une différence, c'est que lui, au moins, il pouvait vivre avec ses pensées, et moi j'ai beau faire effort pour vivre aussi en dedans de moi, il y a toujours, sur 6o que nous sommes ici, quelque importun qui m'entraîne au dehors. Si vous saviez la peine que cette interruption me cause chaque fois, vous auriez pitié de moi vraiment. Vous comprenez qu'il faut (ju'on n'ait trouvé au dehors que désappointement et dégoût, quand on est obligé ainsi de se replier et de se concentrer en soi-même. Il y a un monde où j'ai toujours été, et je sais bien qu'il faut s'isoler pour y être, mais im isolement complet abat, c'est à deux qu'on est heureux de se séparer du reste.

Je n'ai d'autre ressource que de vous écrire, mais tenez, si vous sentiez comme moi maintenant le vide et le faux qui regorge dans la vie, si nous étions ensemble

à nous dire tout cela, nous nous comprendrions et nous consolerions mieux. Enfin, vous, du moins, vous avez Ayrault à qui vous pouvez parler ; ici, si je veux dire quelque chose de semblable, autant parler aux murs. Et c'est pour cela que je vous prie de m'écrire. Vous ne doutez pas que chaque jour ne contribue à m'éloigner de l'amitié de Morin ; d'abord il repousse la mienne de toutes ses forces et puis il ne m'entendrait jamais. Vous savez bien, car je vous l'ai dit que c'est de niais qu'il me traite. Je veux bien. C'est que c'est bien facile quand on n'est pas organisé d'une certaine manière de traiter avec dédain ceux qui sentent autrement. Je vous assure que j'aime mieux encore me ronger de besoin d'avoir quelqu'im à chérir que de me croire un grand homme parce que je crois vivre en me suffisant à moimême. Je serais bien fâché de vous faire croire qu'il y a de l'animosité dans ce que je vous dis. Je connais toutes ses grandes qualités, et j'ai pour lui la même estime que toujours, mais le moyen, je vous le demande, vous qui pensez comme moi, d'être lié avec quelqu'un qui n'a ni modestie ni sensibilité ? Ce que je vous dis de lui, appliquez-le à tout le reste de l'Ecole, excepté deux qui ont passé de l'autre côté, et se sont jetés dans l'affectation. Ne vous étonnez pas, après cette confidence, que je vous appelle ici de toutes mes forces ; c'est qu'ayant toujours trouvé en vous ce que je cherchais, je crois qu'une fois ensemble, nous pourrons nous pas» ser du reste. Vraiment la vie d'un élève de l'Ecole Normale n'est dure qu'à condition d'être isolé. Vous verrez comme nous caresserons l'avenir, comme nous aimerons toutes les pensées de bonheur qui nous viendront dans le présent, comme nous aurons de quoi nous consoler de l'indifférence. Je ne crois pas que le cœur puisse

l'école normale 127

être desséché par les mécomptes et l'indifférence de tout le reste, quand on a un cœur pour appuyer le sien. N'est-ce pas que vous me comprenez ? Les autres seront 58 et nous serons deux. Je pense à cela, le jeudi et le dimanche, quand je cours les rues tout seul, tout seul, en pensant que j'ai une famille, que j'ai des amis, et qu'ils sont là-bas à plus de cent lieues. Il faudrait m'écrire, voyez-vous, Gabriel; je lirais vos lettres en sortant de Notre-Dame de Paris ; car c'est ici le seul être avec lequel j'aie des conversations, c'est-à-dire que c'est en y allant seulement que je trouve quelque chose qui soit en harmonie avec les pensées vagues, grandes et douces qui me remplissent. J'ajoute ce petit commentaire (le peur que vous me traitiez de romantisme, parce que je sais que vous ne l'aimez pas, et que moi je ne l'aime guère non plus, du moins quand il passe les bornes. Mais vous savez bien que j'ai l'habitude d'écrire les mots qui me viennent, c'est pour cela que mes lettres sont quelquefois si drôles, que je voudrais ne pas les avoir écrites ; mais je n'y peux mais, il faut que j'écrive comme je vois, ou bien j'imagine tout de suite faire un di&cours de rhétorique. Avouez-moi à présent que de- ])uis que vous lisez ceci, vous vous impatientez que je ne parle autant dire que de moi, et que vous cherchez l'orce détails sur l'Ecole. Je ne vous en donnerai pas cependant, et la raison c'est que Morin doit en avoir donné au Proviseur, et qu'il recevra de moi par la pre- Jiiière occasion une lettre qui en contient je pense davantage et qui est toute faite ; en sorte qu'il en saura autant que nous. Je vais néanmoins vous dire mon opi- 3iion sur la direction que vous devez donner à votre -ravail, et je me fonderai sur ceque jesaisde lamanière de nos professeurs. Je crois la connaître maintenant

ia8 PREMIÈRES ANNÉES

d'une manière suflisante. D'abord, pour la philosophie, il faut que vous vous imaginiez que M. Dulilhol est tout un autre homme que M. Thuilier, et que sous ce rapport vous tomberez ici du pré dans la lande. La seule chose que je trouve commode, c'est que nous suivons l'ordre du programme, programme qui au reste lui déplait, et qu'en suivant cet ordre nous nous préparons tout directement à l'examen. Ainsi voilà un premier point; soit que vous procédiez ainsi dans vos leçons ou non, pour vos études particulières, faites un cadre pour la réponse de chaque question du programme et exercez-vous sur ce cadre à soutenir vos propositions, et à les expliquer par des exemples pris dans la nature extérieure. Si vous pouvez vous habituer à la discussion, rien ne vous sera plus utile ici. Tâchez aussi d'avoir des idées bien nettes sur la synthèse et l'analyse, sur l'objectif et le subjectif, vous êtes à bonne école, prolitez-en. Je vous tranche un peu tout cela, voici pourquoi : c'est qu'en effet je suis sûr de mon affaire. En faisant ce que je vous dis là, vous/éviterez le reproche qui m'a été fait à mon examen de ne pas être assez accoutumé à la discussion et de ne pas me servir d'exemples vulgaires. Pour vous montrer néanmoins, qu'on n'est pas ici d'une force majeure, c'est que j'étais le second pour la philosophie. Il est vrai que le premier et même 4 ou 5 autres sont plus forts que moi; mais enfin la bonne place que j'ai eue est un encouragement pour ceux qui savent combien je suis médiocre en cette matière. Je vous laisse pour dernier conseil sur la philosophie d'étudier uniquement Reid et D. Steward.

Ce sont les auteurs de première année à l'école. Gardez-vous bien de vous occuper exclusivement de philosophie. Etudiez le grec à force en faisant des thé-

l'école normale lag

mes dans Télémaque et en vous familiarisant, le plus possible, avec les formes des verbes et les accents. Quant au texte, ou vous demandera ou Hésiode ouThucidyde, etc., mais l'explication mot 'à mot est très peu importante. En traduisant du français en grec deux pages parsemaine, vous ne serez pas rejeté cornpie moi en grec au numéro lo, et comme Morin au

Je passe à votre partie de prédilection. Vous serez examiné par l'idole de l'école, M. Michelet. Malheureusepient il ne fait que les cours de deuxième année. Si vous voulez mon avis, commencez par savoir une foule de dates parce que une moitié du temps de* l'examen est consacrée à cela, ensuite étudiez les faits autant que possible, pour l'histoire ancienne, dans les originaux com- Otte Hérodote principalement, Diodore de Sicile, Josephe, Btc ., seulement pour les époques importantes. Lisez de même pour les faits essentiels les auteurs de l'histoire moderne, surtout l'histoire de la Civilisation de Guizot iti histoire de France de Michelet, qui parait maintenant. Pour le menu des détails, les cinq précis que vous prêtera M. Vallée sont tout à fait suffisants. Peut-être avez-vous iéjà fait tout cela. Je ne puis pas vous^ire mon numéro îD histoire; d'ailleurs, peu importe, puisque vous ne savez pas ce que je sais en fait d'histoire. Parlons du latin, car cet examen est au moins aussi important que lires. Je vais vous consoler tout à fait pour cet -là; demandez ma force à M. Dulilhol , il vous lira que j'explique bien, mais que j'écris mal. Cela est aie 1 vrai, surtout dans la dernière partie. Pourtant le professeur m'a dit hier que c'était moi qui écrivais le nifux, et à lexamen, j'étais le premier pour le latin, aurais bien mieux réussi si j'avais lu Lucrèce, Plante,

l3o PREMIÈRES ANNÉES

(surtout Plaute) Térence et beaucoup d'auteurs latins. Voilà les principales choses ; si vous avez le temps, étudiez l'anglais, vous verrez comme çà vous sera d'une immense utilité. Je vous garantis qu'en travaillant de la sorte vous ne pourrez pas manquer d'être le premier, au moins au deuxième concours qui est le seul dont le résultat reste, comme vous avez pu voir par l'ordre où étaient nos noms sur le moniteur du i2 Novembre. N'ayez pour le reste aucune hésilalion. Je vous assure, si j'ai le droit de juger de vous par moi, qu'étant ici tous les deux, nous nous y plairons beaucoup. La seule chose qui ne me plaise pas, c'est le caractère des élèves, et nous saurons bienleslaisser. Pour parler de choses plus sérieuses, je vous prie de me dire, en quelques mots seulement, dans votre prochaine lettre, où vous en êtes pour la religion. Vous ne pouvez pas douter que l'isolement où le monde me laisse ne m'ait ramené vers Dieu avec phis de force que jamais. Au moins, celui-là ne répond pas à l'amitié par l'indifférence, l'égoïsme ou loi mépris. 11 n'y a qu'aveclui qu'iln'yapas de mécompte. Je suis entré dans une voie un peu dure, et c'est encore une des raisons pour laquelle j'ai besoin de causer avec vous. C'est mon refrain perpétuel, une lettre ! Morin a bien de la religion, c'est vrai, mais que je vous dise, il la fait consister à dire ses prières et à faire maigre le Vendredi principalement sans doute, car il pratique aussi la morale et mieux que je ne ferai jamais. Pour moi, avoir de la religion, c'est d'abord avoir lui avenir et un appui, et vivre conséquemment avec ses croyances. Ce qui estdeladisci])line, ne vient qu'après. Je ne vous réitère pas toutes les questions que je vous faisais dansma dernière, ou mon avant-dernière, jene sais plus; carje vous écris tout, moi. 11 n'y a que vous quisoyeî

l'école normale i3i

paresseiix.Comme vous n'y avezpasrépondn, elles restent pour votre prochaine, et puis je voulais vous dire aussi, il faut que vous me disiez si vous avez de l'amitié pour moi ; vous finissez voire lettre en me disant que vous maimez, mais c'est bien vite dit; je crois presque que j'en dirais autant à Lestyr. Vous voyez bien que je suis exigeant, la raison en est simple ; elle est toute dans mon affection pour vous. Je vous gâte, mauvais que vous êtes, vous ne m'en aimez pas mieux. Voici une étude que je perds à vous écrire, parions que vous ne seriez pas capable d'en faire autant, hein ? Surtout si vous toussiez comme un malheureux depuis i5 jours ? Enfin je ne veux pas trop faire valoir mon mérite dans la crainte de vous éclipser. Il faut que je vous avoue que j'ai fait avant-hier à la paresse, et un peu à la santé le même sacrifice que je vous fais : je suis resté jusqu'à 7 heures au lit. Je ne sais si vous vous intéressez à savoir que l'heure du lever est à 5 heures. Au fait, je puis vous tracer rapidement le règlement de l'école. A 6 heures lever, étude jusqu'à 7 i/a, déjeuner au pain sec à l'étude même jusqu'à 8 heures, étude jusqu'àmidi mcins im quart. Diner et récréation jusqu'à vme heure et ^uart, étude jusqu'à 4 heures et demie, récréation jusqu'à cinq, étude jusqu'à 8, souper et récréation jusqu'à 9 moins un quart, étude jusqu'à 10 heures. Les jeudis et dimanches sortie de midi à 8 heures. Quant au\; conférences, elles ont lieu pendant une partie des heures de classe. Et puis, ime chose, c'est qu'il n'y a qu une étude pour la première et la seconde année. Or cointne on choisit, entendez que nous serons voisins. Je vo is exhorterai à venir à Paris i5 jours avant, d'abord po ir visiter la ville avec moi qui ne vais pas en vacance^., puis pour vous livrer à l'examen sur mes cahiers,

l32 PREMIÈRES ANNEES

ce qui sera excellent parce qu'ils sont les résumés des questions de vos examinateurs; enfin pour avoir le choix du lit, de la table, etc.. Et j'allais oublier une chose bien importante, c'est que j'ai entendu dire vaguement que l'an prochain on admettra tout au plus 3 ou 4 élèves à la bourse, et ensuite une vingtaine en payant demipension (46o fr.). 11 est possible aussi, que ceux d'entre nous qui seront dans la seconde moitié après les examens de fin d'année soient soumis à la même mesure; et alors, il n'y aurait rien d'impossible à ce que vous vinssiez prendre ma plac3 ici et moi la vôtre à Rennes. Au reste, je vous donne cela pour des ouï-dire, ce n'est même pas le bruit de l'école, c'est au collège Rollin qu'on me l'a dit. A propos de collège, on s'y croit presque retourné les premiers temps qu'on est ici, parce qu'on se tutoie et que nous avons le même ordinaire, la même infirmerie, les mêmes vêtements que le collège Louis-le-Grand quiestdans lamême maison que l'école. Seulement notre habit et notre redingote sont de forme bourgeoise, à la mode, avec les palmes au collet, mieux cependant, qaoiqu'assez ignobles, que celles de vos normaliunculesde Rennes. Du reste, encore une fois, i( m'y plais pour tout ce qui n'est pas du cœur. Quoicjj'aie chargé Ayrault de mes respects pour le provisen obligez moi de lui parler de moi; on ne lui dira jam:i assez combien je le regrette et quel plaisir m'a fait .-,. lettre. Ce sera ma dernière parole pour aujourd'hui ; croyez-moi, mon chéri, aimez-moi de tout votre cœur, ce sera une charité ; et puis, après tout, ce serait encore l'acquittement d'une dette.

Votre Jules.

l'école normale i33

Quand vous viendrez au mois d'octobre, je vous ferai voir rOpéra, c'est magnilique. Il faut pourtant que je me détermine à vous quitter pour une nomenclature chimique. Adieu, mon bon, soyez sûr qu'il n'y a pas de creuset ni de cornue qui fera tourner en vapeur mon amitié pour vous.

Bonjour à Casimir.

Quoique je demande une lettre pour tout de suite, çà ne m'empêche pas de compter avec autant de force sur un énorme cahier par Caurant. Donnez-vous bien garde d'y manquer, jeune homme.

Je vois par votre lettre que vous étudiez Cousin, rien ie mieux, mais, encore une fois, les auteurs adoptés ici sor t : Reid et D. Stewart. Il ne faut pas vous mettre iaiis la tète que c'est Cousin qui interroge. Faites marcher les deux ensemble, ou plutôt consultez le prc viseur. Je lui parle aussi de tout cela dans la lettre que j'ai pour lui.

Suite du billet à lire après la lettre. Ce n'est pas une ison pour faire le sauvage, mais je sais bien que vous meniez.

J ' vous quille. Ayraiill a dû recevoir une Icllre de no ces jours-ci. Savez-vuus ce qu'il me dit, qu'il a eu ie la peine à vous arracher de vos bouquins pour

l34 PRKMIÈRES ANNÉES

m'écrire. Si c'était vrai je serais solidement en colère. Adieu, bon ami. Rêvez aussi de moi le soir.

Votre Jules.

Je suis un peu malade de la poitrine, mais çà ne sera rien.

C'est moi qui ai recacheté la lettre comme vous le voyez par le cachet.

Jules Simon.

Paris, 7 Décembre 1833.

Voyez, mon chéri, je commence ma lettre le jour même où je reçois la vôtre, n'est-ce pas exemplaire ? Je doute cependant que vous puissiez la recevoir de suite, car il me faudra la faire à bien des fois. J"ai peu de temps, et puis, pour vous dire tout, quoique certes ce ne soit pas le travail qui me falig-ue, il s'en faut beaucoup que j'aie une bonne santé ; mais le moyen qu'il y, ait en moi quelque chose de bien ! C'est pure misère,< laissons cela. Pour cette fois vous n'attendez plus de détails d'école. Je ne vous en ai que trop ennuyé; il n vous faut pas non plus de nouvelles exhortations d"y venir, vous y êtes décide, je le vois, mais il vous reste du découragement. Vous ne croyez pas votre pauvre ami qui a risqué sa parole d'honneur uniquement sans doute pour se jouer de vous ? Mais vous ne voulez pas non plus que je plaisante, et vous avez raison; elle n'est

l'école normale i35

pas plaisante votre lettre, mon ange, elle m'a fait mal. Mes plaisanteries à moi sont quelquefois sérieuses, Gallerand; elles parlent plus de l'amertume que de l'enjouement. Je ne vous ai parlé de mon amitié qu'en plaisantant, dites-vous. Oh ! vous savez maintenant qu'il n'y avait que la forme; ni vous ni moi ne sommes assez forts pour nous jouer de l'amitié. Plutôt se jouer de la vie I Ma raison, Gabriel, c'est cela qui m'arrête longtemps avant de me découvrir à nu, à moins de l'entraînement de la conversation (car vous n'oubliez pas l'enfer, je suppose ?) c'est que je crains de devenir triste au cœur des autres ; parce que le mien ne me fournit pas souvent de juie, et qu'il y a, dans mon existence, un grand fonds d'ennui et de douleurs. J'avais peur, voyez-vous, de désenchanter vos illusions, parce que, en dépit de vos lettres, je les ai longtemps cru riantes; mais puisqu'enfin vous êtes malheureux aussi, Gabriel, et que je ne crains plus de vous communiquer la contagion de la misère, laissez, je ne vous dirai souvent que trop sérieusement mon cœur. Si je pouvais reiionter voire énergie, vous rendre votre vigueur, vous rappeler à tout ce que le découragement vous fait oublier, je serais trop tier de la puissance de mes consolations. Vous savez que je ne peux les puiser que dans mon amitié; mais quelle raison a-t-on de se plaindre si cruellement quand on a un cœur pour appuyer le sien ? Tant d'autres passent leur vie au milieu du monde 00 lime des solitaires contraints de l'être ! Et vous, la nature vous a accordé, dès le commencement, toutes les alleclions que l'homme peut avoir. Vous avez un père et un guide dans le proviseur, vous avez à jouir de la ca ideur et de la bonté de votre Georges; vous pouvez rê^er à loisir, dans un avenir rapproché, la bonne petite

l36 PREMIÈRES ANNÉES

Liéonie, et grouper toutes vos idées, tous vos plans autour d'elle; je ne parle pas de moi, et pourtant si je m'interroge, je sens que c'est une consolation encore que d'avoir un ami qui fait la même route que soi et dont l'affection et le dévouement ne savent pas avoir de bornes.

Eh bien, de tous ces bonheurs-là, qu'est-ce que vous avez fait? Vous avez tout subordonné à un problème, et puis, quand une fois toute la masse de votre félicité à venir a été attachée dans votre mauvaise tête, à votre admission dans l'école, vous vous êtes figuré qu'un pareil bonheur ne pouvait pas être espéré, et voilà comment vous vous êtes fait des monstres à propos de rien. Oh ! mon chéri, de la confiance en Dieu ! De la foi à la providence ! c'est tout, tenez; Foi, Confiance, il n'y a de vie que là, il n'y a d'espoir que là; je me jette tous les jours de plus en plus dans cette croyance, et si j'ai quelque énergie, c'est là que je voudrais la concentrer. Nous sommes heureux au moins, nous allons ensemble, et laissez-la faire, la providence; puisqu'elle nous a faits pour nous soutenir, elle saura bien nous mettre ensemble, et alors, voyez-vous, nous serons un à nous; deux, et nous aurons un trésor de consolations pour tous nos chagrins. Vous savez ce que je suis, je sais ce que vous êtes ; ce que je vous demande ce n'est pas une amitié terre à terre, d'ici-bas, qui s'effraie d'un monde ^ au-dessus du positif. J'ai placé mes devoirs plus haut; il me faut donc un dévouement, parce que moi, qui suis si petit à mes propres yeux et à ceux des autres, je crois que je grandis quand il faut couvnr un ami et lej protéger contre le désespoir. Cioyoz-vous donc (pie je] sois heureux aussi? Nous sommes malheureux tous les^ deux, malheureux de ne pas être compris, malheureux'

L ÉCOLE NORMALE rij

de ne pas pouvoir aimer avec sécurité autant qu'avec passion. Plutôt que de nous désoler et de nous décourag-er, nous n'avons qu'à nous réunir ; et quand nous serons forts de l'amitié lun de l'autre, quand surtout mous croirons qu'il y a une providence, nous aurons du courage assez. Ainsi, vous me demandez une part de knon cœur, vous voyez que je suis tout prêt à me donner à vous. Nous n'en chérirons que mieux nos idoles. Car, voyez, l'amitié et l'amour vont bien ensemble; et moi je ne pense pas que ce soit trop de deux ilTrclions pour un cœur comme les nôtres. Si je croyais maintenant que vous ne me comprenez pas, que vous l'avez pas assez d'énergie et de vérité dans la sensibilité pour voir que je n'exagère rien ici, que je ne fais juc sentir avec passion et dire comme je sens, c'est dors que je serais découragé tout le premier. Mais /ous me comprenez, j'en suis sûr comme je suis sur juf j'existe. Je ne vous laisse pas froid dans ce no lient, vous voudriez me serrer la main, n'est-ce pas? îonime le premier jour! mais nous étions plus heureux iloi-s, nous avions plus de fraîcheur et d'ignorance, 'auvre Gabriel, vous travaillez, dites-vous, oui, oui il 'au; travailler et en même temps il fa uf croire. Est-ce jue je suis capable de vous mentir? Est-ce que je vous lirais que je suis sûr que vous réussirez si je n'en ;la s pas sur?

Que j'aie le bonheur de vous voir relevé dans votre )ro:haine lettre. Ecrivez-moi longuement; je n'attends le lettre que par Gaurant ; ainsi, faites comme moi, 'otre lettre par jets chaque fois que votre cœur sera »lein. Ah! comme j'avais besoin de dire tout, moi. 'ai été à l'inlirmerie longtemps, mon Dieu, tout

l38 PREMIÈRES ANNÉES

Au reste, puisque vous êtes jaloux, ce dont je vou'^ remercie de tout mon cœur, je vous tranquillise une fois pour toutes; jo n'ai qu'un Gabriel au monde parce que je n'ai que voire amitié qui réponde à mon idéal. Il y en a souvent qui recherchent mon amitié ; mais ils ne viennent à moi que quand ils ont besoin de consolations; leur amitié nest qu'un besoin, et il faudrait de plus qu'elle fut un dévouement.

Voyez comme l'habitude de la solitude me rend rêveur ! Vraiment je deviens un véritable songe-creux. J'ai si bien tourné et retourné dans ma tète tout ce que je ferai, tout ce que je m'arrangerai quand je serai une fois hors d'ici, que je me surprends quehiuefois le soir avant de m'endormir, à faire pour le lendemain les projets les plus extravagants du monde, comme ime belle leçon à mes élèves, un cadeau à D., un arrangement à mon jardin. Voyez comme j'ai la tête folle. En vérilé je ne rêve pas toujours de si belles chimères; il me passe quelquefois des idées noires comme à vous, Et puis ça me décourage et m'abat ; connue, pai exemple, que je ne resterai pas les trois ans à lécole, et je vous ai dit qu'il était aussi difficile d'y rester quj d'y venir ; puis mille autres choses qui ne sont pi agréables, tant s'en faut, et qui ne sont que trop vrait Mais bah ! Dieu aura soin de moi, c'est pour associi d'autres êtres à mon bonheur que je désire èti heureux. Ainsi j'ai droit de l'être et puis je chasse toi Voilà comuient vous faites aussi, n'est-ce pas, chéri mais c'est bien difficile quand on est tout seul; l'annl prochaine, car je vous en parle toujours de l'annî prochaine, je n'ai pas la moindre crainte, moi. Directeur disait l'autre jour qu'on en recevrait peut-êt 20. Par exemple, les lo derniers paieront, mais sei

l'école normale iSg

ment 4oo francs. Ce n'est que plus avantageux pour vous, parce aiie la nersn.'Ctive de navrr ('liiirnera beaucjup <! a'!! Mir^. i n du

îréilit à Pai\ . ...;... ,m. Si"- i "'l'C^^

j'en suis sûr. A'ous serrv. 1): moi.

Urous; car je suis un inuudil j-^w .--> <..v. .1 > > .. v-l bien fallu que j'aie proiité des soins de M. Dulilhol comme l'aurais dû le faire; mais je suis excusable: si vous saviez tout ce que j'ai soulï'ert cette année I je vous

dirai je ne veux aujourd hui que vous féliciter de

v^otre goût au travail qui vous amènera au concours plus fort, si vous voulez, que je ne serai jamais.

Jules.

Le 4 Février 1834.

Je m'en veux de ne vous avoir pas répondu le jour même puisque vous avez du chagrin; mais, vilain, on ne Unit pas avec vous, on trouve toujours quelque chose à dire, tandis que vous avez le secret de liuir toujours tout de suite. Au reste, je ne sais ce qui fait cela, mais ça me fait honte de chercher à consoler avec une malheureuse lettre. Si nous étions ensemble, mon chéri, j'aurais foi à mes consolations, parce que vous verriez de vos propres yeux que j'ai toute votre peine dans le cœur. Mais qu'est-ce que des mots peuvent signilier ? et])uis vous avez une autre consolation, je le sais bien, vous avez Dieu. On est heureux assez quand on a Celui-

là pour appui. L'habilude de penser à lui place si haut qu'on n'a plus de douleurs pour toutes les petites misères de la vie. Je dis les petites misères, et, de lait. nos plus grands nialhcurs ne sont guère que cela, puisque Dieu est la lin de tout. Enlin j'ai toujours bon espoir que vous n'avez pas besoin d'exercer voti résignation. Non, non, est-ce que Dieu n'est pas i< maître ? Est-ce qu'il nous veut du mal ? Vous êtes toujours alarmé trop tôt. 11 ne faut pas prendre une inquiétude pour un niallieur déjà arrivé, et surtout il ne faut pas s'exagérer les conséquences. Voyez les choses eounne elles sont, je vous en prie, et ne vous tourmentez pas hors de raison. Tout n est pas si noir autour de vous que vous ne puissiez pas reporter la vue sur des im'ages phis gracieuses. Si j'étais à votre place, au lieu de me fair(! des fantômes, je m'attacherais de toutes mes forces à toutes les espérances. Je vous assure, moi, que votre avenir n'est pas compromis. Allez, nous parlerons de Léonie l'année prochaine. Nous n'en parlerons pas dans les sales rues de Paris. Mais nous irons dehors tout seuls, le plus loin que nous pourrons, et nous ferons les projets les plus beaux du monde. Alors, comme Dieu est bon, nous aurons l'espoir de les voir se réaliser. 11 faut bien qu'on soit malheureux puisque c'est la destinée de l'homme, mais çà n durera pas toujours ; ayons ensemble l'espérance. .1< ne suis pas trop heureux dans le moment non plus. Tenez, aujourd'hui, ma sœur (]ui est ici fait sa profession; ensuite on nie fait des injuslices à l'Ecole par( ^ que je n'ai [)as de prolecteurs : et i)uis, malgré l'amiti de Madol, je m'ennuie souvent, surtout les jours d sortie, car la plupart du temps, il est à travailler v.i en visites. Je n'ai guère d'autre plaisir que d'écrire à

l'école normale i4i

ous et à une sœur de Lorient, el il est vrai que c'en est

n grand. Dites-moi un peu, est-ce que ça ne vous fait

en de penser à moi ? Je vous fais là une question bien

aïve. Mais en vérité c'est que moi, toutes les fois que

) m'aperçois qu'on me juge mal, je me réfugie à penser

vous ; dans votre dernière lettre vous ne m'avez pas

du tout où vous en êtes pour la religion. Moi je suis

s conférences de Lacordaire qui m'intéressent assez

ne lèvent pas mes doutes ; en sorte que je n'ai

icore d'autre religion que l'Evangile, c'est-à-dire que

suis protestant, mais ça ne remplit pas assez le cœur.

vous embrasse des millions de fois.

Votre Jules.

Parlez-moi fort de vous et aussi de ce que vous faites, tes-moi, vous ai-je assez recommandé d'apprendre inglais ? On m'a dit une chose qui m'a étonné. Ma mi)Osition de philosophie a été une des causes de on admission parce que M. Damiron a prétendu que connaissais Thistoire de la philosophie, aussi il ne adrait pas la négliger.

8 Février 1834.

Hélas, elles sont bien noires, mes idées; plus je pense moi, et plus elles le sont. Oh ! pourquoi Dieu a-t-il ulii que nous fussions nous, pourquoi ne pouvons-nous

l42 PREMIÈRES ANNÉES

pas vivre dans un autre ? Il n'y a rien de triste comme d'être obligé de songer à ses propres intérêts, à son propre bonheur. C'est trop petit, c'est trop vide. Vous arrive-l-il, comme à moi ? Quand j'ai réfléchi quelque temps à la vie humaine, je ne sais comment, j'ai au fond de moi une immense pitié pour tous ceux qui vivent. Il me semble que la vie est une crise, une angoisse, tout comme la mort ; seulement, la mort ça passe tout de suite et la vie, ce sont des siècles !

Pardon, bien pardon, mon chéri, de ces lamentations qui vous attristent peut-être. Voyez un peu si je ne suis pas impardonnable ; j'avais pourtant pris la plume avec l'intention de vous consoler, c'est une intention que j'ai chaque fois que je vous écris, et il faut bien que je l'aie, puisque je ne puis faire pour vous que cela; mais je vous l'ai déjà dit, je crois, je n'ai pas foi en mes propres consolations, il n'y a que Dieu qui console.

Je voudrais pouvoir prier pour vous, chéri, c'est encore ce qu'il y a de mieux, et Dieu sait bien que je le fais quand je prie pour moi t

Mais exhortez-moi donc à vivre un peu avec Dieu, car, en vérité, j'ai beau avoir depuis quelques mois un immense désir d'être à Dieu, toutes sortes de mauvais penchants, la paresse, la honte, je ne sais plus quoi, me retiennent comme un vrai lâche. Ecoutez, qusmid vous serez ici, il faudra me prêcher bien souvent, si vous avez comme moi (quoique vous ne me fassiez pas l'honneur de me donner le moindre détail), si vous avez, comme moi, le plus souverain mépris pour les pauvres misères qui sont autour de nous, si vous êtes pressé de rapporter votre vie à un appui qui ne soit pas aussi fragile qu'elle. Nous tâcherons, si vous voulez, de nous

l'école normale 143

aider ensemble à devenir tout à fait, tout à fait des hommes de bien.

Je ne crois plus maintenant qu'il y ait d'autre tranquillité, ni d'autre repos. Si vous saviez; mais vous ne rae connaissez pas du tout; je suis quelquefois bien malheureux depuis quelque temps.

Imaginez-vous qu'à Rennes, j'ai été endormi toute l'année; mon esprit, mon cœur, tout. Dès que je me suis trouvé absolument seul, je me suis réveillé tout coup et, depuis ce jour-là, toutes les fois que je que je ne suis pas encore parfaitement fixé dans iiM loi, j'éprouve l'anxiété et la peine d'esprit la plus in ixprimable. Le pauvre ami que j'ai ici m'a trouvé une i'i> -^ dans une espèce de délire qui n'a fini que quand j'.ii pu pleurer; et je crois qu'il y avait bien des années que je n'avais pas versé une seule larme. Mon Dieu, mon Dieu ! je ne peux plus comprendre à présent comment on peut oublier qu'il faut bien qu'on vienne et qu'on aille quelque part; je crois bien que cette pensée pe me quittera plus. Je pense quelquefois que vous devez être tout à fait la même chose, parce que je ne peux pas me persuader qu'il m'arrive quelque chose qui ne vous arrive pas. Au moins,^ si nous étions ensemble et que vous eussiez pour moi confiance et abandon, nous nous dirions tout ce que nous aurions dans le cœur. Nous irions prier le bon Dieu ensemble, et je n'aurais pas de ces crises redoutables comme l'autre jour. J'ai tant de peur que vous soyez dans le mtme état ! Pour moi, c'est la solitude qui me fait cela; ca- vous savez bien que je serais moins seul sans personne qu'avec 60 indifférents. Jexceple sans doute M.; mais je ne peux mettre ma tète sur cette poitrine-là, et pourtant Dieu sait qu'il a un bien bon cœur. Mais il

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s'occupe trop de ses sciences, de mille choses. Je voudrais quelqu'un qui voulût vivre avec Dieu et qui vît tout le reste d'en haut. Je sais bien qu'il n'y a que nous deux qui ferons cela ensemble. Voyez-vous, mon chéri, quand nous serons prêts de nous en aller du monde, nous n'aurons plus rien à nous reprocher; nous' aurons vécu en hommes de bien; et Dieu, ce sera un troisième ami qui nous attendra de l'autre côté de la tombe. Voilà lo heures, je vais me coucher en pensant à Dieu, à la vertu et à vous ; ce sont trois idées qui ne me quittent pas. A demain, chéri.

9 Février, DimaQche.

Je viens de relire ce que je vous ai écrit hier et j'ai été encore au moment de le déchirer ; pourtant je le laisse, car je veux que vous me répondiez là-dessus du long et du large. Savez-vous bien une des raisons qui me font soupirer si ardemment pour être marié ? C'est qu'il me semble que D. et moi nous passerions notre temps entre Dieu, l'amour et l'amitié; car rappelez-vous bien que Léonie ne doit pas me faire oublier, et que le même cœur est assez grand pour l'amitié et poiu* l'amour. Dites-moi, je voudrais bien savoir si le désir de vous rendre meilleur n'entre pas pour beaucoup dans votre amour pour Léonie. Il me semble que c'est l'intention de Dieu. Il a donné à l'homme et à la femme des vertus différentes pour qu'on se corrige l'un par l'autre. Et puis, il faut que je vous avoue encore une chose; vous croyez peut-être que je suis devenu comme un anachorète; cependant c'est tout^le contraire, et je veux justement vous demander conseil là-dessus. Est-ce que vous croyez qu'aller au spectacle et au bal, pourvu que ce soit rarement et par pur ^délassement, ce soit xm

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mai ? Moi, je vous avoue, je ne le crois pas. J'y vais quand je puis parce qu'on a toujours besoin de distractions, et je considère cela comme un plaisir innocent. V >• exemple, je vais au bal et à l'Opéra ce soir avec iol; je vous assure que si je croyais mal faire je 11 iiiiis pas. Il me semble que la sagesse n'est pas de fuir le monde, mais d'en user modérément.

Le 12, Mardi.

•le suis bien aise, mon ami, de ne pas avoir fait partir ma lettre Dimanche, parce que je me suis jeté à plein collier dans le monde avant-hier et que j'ai besoin de rafraîchir mes idées en vous écrivant. Vous pensez b . n néanmoins que, dans une nuit passée entre lOpéra et 1 ■ bal masqué, je n'ai rien fait que de très innocent. Cl ux que de pareilles choses excitent au vice font très b ( Il de n'y pas aller; pour moi, je vous avoue que leur ictluence est nulle. Aussi j'y vais sans scrupule et j'en reviens sans remords. Pourtant je serais bien malheureux d'y aller plus de deux ou trois fois dans l'année. Non, non quand on dit que le bonheur n'est pas là, ce n est pas ime déclamation, c'est une grande vérité. Le bonheur est dans les sentiments du ^îceur ; j'en fais la comparaison maintenant. Les pensées que m'a inspirées Taghoni ne ressemblent guère à celles qui m'occupent en vous écrivant. Il m'est resté de tout cela de petits fantômes blancs couverts de paillettes qui dansent lorsque je ferme les yeux, et puis un bruit de musique qui bourdonne, puis encore un grand vide dans la tète, el voilà trois jours que je n'ai pas dormi. Aussi, comme jf ne pourrais vous écrire que des stupidités, je vais clore ma lettre. Vous en recevrez une autre dans huit par une occasion. Je tâcherai d'être phis aimable

ciore I

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et moins fatigué. Je sais bien qu'aimable ou non, vous m'aimerez toujours; Dieu ferait plutôt un miracle que de permettre à l'un d'oublier l'autre.

Je vous embrasse comme on s'embrasse dans le ciel.

Votre Jules.

18 Mars 1834.

Vous savez bien le plaisir que me font toujours vos lettres, n'est-il pas vrai, mon cher Gabriel ? Jamais aucune ne m'en avait fait plus que la dernière que j'ai reçue de vous. Je ne sais pas, pourtant, me rendre* raison de cette circonstance, car quelle peut être la raison qui me fait tenir à ce point aux témoignages de votre amitié, puisqu'il me serait maintenant aussi impossible de douter de votre affection qu'il serait déraisonnable à vous de ne pas être certain de l'amitié exclusive que j'ai pour vous ? Ceci, mon ami, est presque un reproche; mais c'est un de ces reproches, comme vous savez, que l'on fait avec tant de plaisir ! Vous avez l'air de craindre qu'un an de séparation, qui ft'est plus maintenant que quatre mois, me fasse oublier un sentiment dont la vivacité, la pureté, et je serais tenté de dire la naïveté, est presque tout ce qui m'est resté des plaisirs de mon enfance. Non, Gabriel, vous êtes le dernier ami que je me suis fait, nous sommes à chacun le dernier ami que nous nous sommes fait en entrant dans la vie sérieuse; et croyons fermement, et disons maintenant avec conscience de ce que nous

disons, que ce sera le seul ; que les liaisons de la jeunesse, désillusionnées dès l'abord, et desséchées par un cérémonial, d'autant plus sot qu'il se croit le droit de mépriser et de traiter d'enfantillage l'enthousiasme si saint de l'amitié, que ces liaisons passagères ne S(?ront pas pour nous im sentiment de toute la vie. On n"a qu'une fois un ami tel que vous l'êtes pour moi ; c'est à vous que je rattache maintenant tout ce qui m'est cher dans le passé, tous mes premiers rêves, toute la poésie de mon enfance ; et je voudrais que vous fussiez ici pour voir avec quelle confiance je le dis aussi, Gabriel : vous n'aurez qu'une fois un ami tel que je le suis pour vous. Si un de nous deux pouvait oublier l'autre, ce ne serait pas pour un nouvel ami, ce serait pour n'en plus avoir. Ah ! qu'est ce que nous avons, l'un et l'autre, que nous n'ayons pas mis en commun dans notre amitié? Vous arrive-t-il de séparer du mien votre avenir et votre bonheur? Est-ce que vous priez quelquefois pour vous sans prier pour moi ? Que voulez-vous maintenant que je donne à un autre? Non, Gabriel, ne le pensez plus. Je ne suis pas plus ferme qu'im autre, mais mon cœur n'a jamais changé et il ne changera pas, vous en avez ma parole. Je vous ai parlé quelquefois de certaines personnes que j'aime. Eh bien ! oui, Dieu m'a fait la grâce d'avoir, de temps en temps, cette consolation de trouver quelque sympathie autour de moi. Ce sont des affections bien agréables et qui me resteront toujours, mais cela n'a rien de commun avec l'amitié, comme nous la comprenons; non, pas même qi and on vient à se confier ses secrets. Oh! vous vous trompez bien, je vous assure, si vous croyez que mes ariiis de Paris me consolent de ceux que j'attends. Xe vous ai-je pas dit bien des fois que je passe mes sorties

l48 PREMIÈRES ANNÉES

seul et désolé, la plupart du temps? Il est vrai que je vois Madol à cinq heures, parce que nous dinons ensemble. Mais il ne nous arrive de passer l'un avec l'autre une journée entière que lorsque nous couchons en ville. Ensuite, dans les récréations à l'école, il est constamment à travailler; et, comme les élèves de troisième année et quelques-uns de ma conférence me recherchent beaucoup, je passe mon temps à m' ennuyer, tantôt avec celui-ci, tantôt avec celui-là.

19 Mars.

Quels détails je vous donne là, mon Dieu! et qu'ave/vous besoin de ces niaiseries? Moi qui ai tant de choses à vous dire! Mais, tenez, il faut bien que je vous fasse. une fois pour toutes, mon apologie : Il ne faut pas m'imputer tout ce qu'il y a de décousu et de non-sens dans mes lettres. Je ne réussis jamais à avoir un quart d'heure de suite pour vous écrire, tant nous sommes pressés d'ouvrage.

20 Mars.

Même maintenant, voyez un peu ma position : Dans quinze jours, je dois lire à la conférence de littérature, une analyse du Rudens de Plante; après-demain, une dissertation à celle de philosophie; et la semaine prochaine, toute l'histoire des Séleucides, ce qui est un travail immense, car il me faut extraire de Justin, de Nepos, de Plutarque, Diodore de Sicile, Polybe, Photius, etc. Outre toute cette besogne, voilà quinze jours que je dois une réponse à maman, deux à ma sœur et une à Gustave. C'est coquetterie de ma part de vous dire tout cela, mais il faut, en vérité, tout le désir

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que j'ai de vous écrire, pour vous préférer à tout ce monde. Vous savez bien, chéri, qu'il n'y a personne que je vous préfère, non, pas même mon frère Gustave, et c'est un ami, cependant, et un bon ami, je vous jure, le meilleur des amis, si je ne vous avais pas. Il est bien heureux, maintenant. Gustave ; papa et maman sont allés demeurer du côté de Pontivy : il demeurera presque chez eux. Si vous saviez comme je me repose avec sécurité sur lui, du soin de rendre maman heureuse. Hélas! Mon Dieu, il est bien temps assez qu'elle se repose, ma pauvre mère ; elle a passé par bien des tribulations, et Dieu sait bien si je n'ai pas souffert toutes ses douleurs. Dites-moi, chéri, ne vous figurez- \ous pas que, quand nous serons bien vieux, et que nous aurons des enfants, ils auront aussi de la pitié pour nous? Après le ciel, c'est toute la consolation quïl faut espérer, je crois. Eh bien! si on a trouvé un ami, fidèle, sur, fervent, si on a eu sa Léonie pour chérir et pour vivre, si on a des enfants qui vous aiment bien, et puis, si on a rempli sa tâche et fait sa portion de bien, quel droit a-t-on pour se plaindre? Nous devrions bien penser à cela souvent, au lieu de nous donner la fièvre, à force de creuser et de maudire. Vous voyez bien que dans votre dernière lettre il n'y avait que du découragement; mais, malheureux, est-ce que vous n'avez pas une église au collège? Tenez, l'année dernière, j'avais des moments à passer qui me font peur quand j'y songe. Voici ce que je faisais. J'allais à la petite tiibune qui est au fond du dortoir d'en bas, j'y allais sans pouvoir ni prier, ni pleurer, rien. Je m'asseyais là, el puis, comme c'était tranquille, comme il n'y avait p is de monde, là, comme il y avait un crucilix et un tcbernacle, au bout d'une heure j'étais à prier, Gallerand,

l5o PREMIÈRES ANNÉES

Oui, je vous assure que pas une fois, je ne m'en suis allé de là, aussi malheureux que j'y étais venu. Et vous avez bien raison de dire que je dois être tourmenté et dévoré comme vous. Croyez-vous que je n'ai pas honte de chercher à vous rassurer et à vous tranquilliser ? Moi qui ai des moments où je ne sais presque plus s'il y a encore quelque chose dans le monde. Mais c'est une folie, mon ange, et il faut tâcher de nous guérir ; une vraie folie, parce que, quand il n'j' aurait que cela pour moi, il y a toujours votre amitié, n'est-ce pas vrai? Et pour vous la même chose. Et puis, si la vie est malheureuse partout, que voulez-vous ? On finit toujours par espérer.

L'année prochaine, dans cinq mois, nous aurons deux années devant nous, deux années, chéri ! Nous nous dirons tout ce qu'on peut dire pour se tranquilliser, pour se consoler, et vous verrez comme nous deviendrons confiants et comme nous aurons de la sérénité dans l'âme. Est-ce donc que vous ne voulez pas y penser ? Quand vous parlez de venir à l'Ecole, vous ne songez qu'aux thèmes et aux versions. Mais ne voulezvous pas encore me désespérer ? Je n'ai pas besoin de vous dire que si je vous engage à venir, c'est que j'yvois votre avantage. Vous vous trompez complètement, vous. Les travaux de la première année à l'Ecole sont assez ennuyeux, mais ils sont utiles, et quant à la société des élèves, nous réussissons aussi bien à être tout seul que si pas un n'était là. J'ai ici à côté de moi, au quartier, une place qui sera la vôtre. Nous travaillerons ensemble tout ce qui est commun aux études des deux années. Vous me donnerez des leçons d'espagnol. Nous repasserons tout ensemble. On permet d'aller deux par deux dans des chambres pour faire ce qu'on

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appelle des conférences particulières. Les jours de sortie, nous irons à la campagne, dans les musées, dans les églises. Vous verrez comme on apprend ime foule de choses, rien qu'à voir Paris. Et puis, ne vous faites pas d'illusion sur le travail de l'Ecole ; chacun choisit ses sujets; n'ai-je pas donné l'autre jour des mœurs bas-bretonnes ? Je m'attendais à des moqueries parce que je parlais de religion; au contraire, trois ou quatre sont venus me serrer la main après la conférence, et il y en avait im qui pleurait! Vous pensez bien qu'il ne pouvait pas y avoir là, matière à vanité, puisque ce n'étaient pas des applaudissements pour du talent, mais de la sympathie pour une pensée ; eh bien ! vous ne sauriez croire combien j'en ai été ému, et combien j'ai reconnu que je m'étais trompé sur bien d(îs caractères. Il y en a plus d'un qui ne me parlait pas avant et qui, depuis, m'a donné occasion de reconnaître que l'avenir de l'enseignement n'est pas perdu, quoique, n'en doutez pas, je vous parle ici du petit nombre. Vous verrez, chéri, vous verrez, parce que vous viendrez, et qu'il est trop indigne de vous de ne pus faire une chose que vous aviez résolue.

21 Avril 1834.

11 faut que je me vole. Monsieur, pour vous répondre, dCtt mon ouvrage rester tout entier sans être fait; car, en vtrité, je n'ai pas une aussi belle raison que vous pour excuser ma négligence; je ne puis pas dire de Paris comme vous de Ghàteauneuf qu'il ne s'y trouve pas de bi.reau de poste. J'ai reçu votre lettre avant-hier. Je ne pense pas que M. Dutilhol soit parti depuis. Je présume qi e vous trouverez bien un instant pour écrire à un

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vieil ami, Gabriel, qui peut bien faire un petit reproche maintenant, mais ne le ferait pas sur une trop grosse voix, je vous assure, si vous étiez à Paris pour Tenlendre. Je veux pourtant vous parler bien sérieusement, mon ami, je vous vois tout enchanté d'aller en Corse; je ne demande pas mieux que vous y alliez, mais si vous avez assez de confiance en moi, pour recevoir un simple conseil de celui qui ne fait pas de distinction entre votre avenir et le sien, je ne vous laisserai pas d'autre alternative que de ne laisser échapper aucune chance de venir à l'école ou de renoncer à l'instruction; c'est-à-dire cependant, que si vous vous occupez tout de suite et sérieusement de votre agrégation vous avez encore des chances pour vous, quoique bien peu de parties, surtout l'histoire, puissent être travaillées en Province avec succès. Quant à rester dans l'enseignement des collèges communaux, vous n'y songez certainement pas, ne fut-ce qu'à cause de Léonie.

La protection de M. Dufilhol ou de tout autre ne peut pas aller plus loin dans l'agrégation que vous donner une chaire de i5oo francs dans un pauvre collège avec des confrères sans instruction et sans talent et des élèves mal élevés. Votre peu de confiance en vousmême vous fait bien tort, s'il entre dans la résolution que vous prenez. Je vous assure que Morin et moi, (il me l'a dit plus d'une fois), nous vous regardons comme ayant toutes les chances pour vous. Au surplus, à moins que vous me le défendiez, il est sûr que j'en parlerai à M. Dufilhol si je suis assez heureux pour le voir. Tâchez de réfléchir un peu sérieusement à ce que je vous dis et d'y répondre nettement. Je vous avoue que vous me ferez plaisir. Je crois que vous ne considérez pas sainement, pardon si je me trompe, ce qui

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concerne votre intérêt matériel. Ce sont pourtant des choses qu'il ne faut pas mépriser, mon ange, si ce n'est pas pour soi, du moins pour ses amis.

Croyez-vous que je consentirais à vous voir manquer voire carrière ? N'en parlons plus. Dites-moi, vous avez donc été à Chàteauneuf, et vous voilà oncle maintenant? Vous devez avoir acquis bien de la gravité. Ai-je vraiment fait une conquête aussi charmante que vous me le dites ? 11 est vrai qu'à i5o lieues de distance, il tt'y a pas d'aliments pour la vanité. On vous aime donc si fort, qu'on est contraint à toute force d'aimer ceux :jui vous aiment ? Ah ! je le conçois bien, moi je vouais aussi vous parler de Léonie. Comment ? une correspondance ? Croyez-moi, mon bon frère, il y a trop l'innocence dans un attachement comme le vôtre pour jue Dieu ne vous aide pas.

"Nous verrez s'accomplir ma prédiction. J'irai vous roir, s'il vous plait, vous ne serez pas tellement jaloux jue vous m'empêcherez d'aller vous voir dans votre jetit paradis, et vous expliquerez à Madame Léonie que e suis le petit écolier qui est devenu un grand Monsieur. \.ycz un peu des images riantes dans l'imagination, noa chéri.

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