‹ Premieres anneesChapitre 4 sur 7 · vril · texte numérisé non relu

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Je vous assure que j'ai dans l'idée, (il faut bien jardonner des idées fixes à un pauvre fou comme noi) j'ai dans l'idée que vous vous abandonnez rop souvent à la mélancolie. C'est une maladie dont 'ai: rais l'espoir de contribuer à vous guérir si je pouvais spérer que nous habiterions jamais le même pays, ce pii n'est plus probable. Mon opinion est que cela tient i l'imagination d'abord, au défaut de croyances religieu-

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ses bien arrêtées ensuite, et puis au manque de confiance dans les amis. Je fais bien le sermonneur, n'est-ce pas ? Qu'y faire, je me sermonne moi-même pendant toute ma vie, et il faut bien que vous en ayez votre part. J'ai bien aussi quelque sujet de douleur, et je ne le supporte pas plus stoïquement que vous. Mais il me suffit de penser à Dieu, ou de vous écrire, oui, Gabriel, pour me trouver de la patience. Voyez-vous, il n'y a que la sympathie qui soit un baume ; il n'y a pas d'autre consolation que celle-là. Et puis, peut-être l'habitude du mépris pour le monde et ce qui s'y rapporte.

Gomme vous ne me dites jamais à quoi vous pensez habituellement et que je ne puis juger du sujet de vos méditations que par quelques mots, tous douloureux, que vous me laissez dans vos lettres, je ne puis que conjecturer que vous prenez trop les peines à cœur. Voulezvous que je vous dise à quoi je m'amuse ? Vous savez peut-être que je prends mes récréations le soir à lo heures quand l'ouvrage est iini, et la journée, et que tout le monde se met à dormir. Je ne vais pas m'occuper comme un songe-creux des sottises que je puis avoir apprises, je fais tout bonnement des rêves, des châteaux en Espagne, les plus jolis du monde. Gabriel, vous en êtes, ma mère en est aussi, car Dieu sait si je me figure du bonheur sans elle. Je creuse mes chimères si loin que j'ai été jusqu'à tracer les plates-bandes d'un jardin entre nous deux où il y a la tonnelle de Léonie et celle de D. Et puis nous faisions à nous deux un très grand ouvrage sur les applications de la loi morale, la partie historique à vous et philosophique à moi. Je suis bien sot, pas vrai, de vous raconter des niaiseries pareilles ? Mais pourquoi ne me contez-vous pas les vôtres ? Est-ce que vous n'en pensez jamais, vous ? Moi

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je passe moitié de ma \ie par ce monde là. Mais si vous vous en faites, il ne faut pas les garder pour vous tout seul. Oh ! vraiment la pratique de la vie est assez triste pour qu'on doive écarter, autant que possible, la tristesse de la théorie. Vous devez considérer tout ce que je vous dis là comme une preuve que j'exige de vous beaucoup de sérénité, et je veux en savoir quelque chose par vos lettres. Hélas ! mon ami, ne nous connaîtrons-nous donc jamais que par lettre ? Il doit être bien agréable de vivre deux amis ensemble ! Pour moi. je suis seul ici, bien seul ! Je n"ai jamais aimé M. de cœur, et maintenant je me suis aperçu qu'il a oué avec moi le rôle d'un hypocrite. Hypocrite d'amitié, chéri ! comprenez-vous cela ! Je me suis détaché de lui le plus facilement du monde, car ce n'était qu'une liaison de collège et je n'en ai tiré autre chose qu'une grande humiliation d'amour-propre, parce que j'avais la vanité de me croire bon jugeur d'hommes. Bien entendu que je n'ai pas eu de querelles et que nous nous parlons comme à l'ordinaire, mais j'évite sa société sans affectation. Je n'en ai pas le moindre regret. D'ailleurs, je suis bien avec tous les élèves d'ici. Il n'en est pas de même des professeurs. Celui de littérature est toujours à mon égard d'une injustice ré>oltante. Mais je m'en inquiète d'autant moins que le prt'fesseur de philosophie a évidemment de plus en plus bonne opinion de moi. En sorte que je me crois sûr d'être un de ses premiers sur la liste à la fin de l'année. Le professeur qui était avant lui m'en voulait beaucoup, ainsi j'ai gagné au changement. Vous me dites de vous parler de D. Je crois vous avoir dit que ma tante voulait parler de nouveau à sa famille, mais je m'y Impose, parce que j'aime mieux prolonger mon incer-

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titude que d'avoir à craindre qu'elle ne m'oublie (trois ans), ce qui serait bien dur si elle m'était promise, et bien plus afTreux si elle se sacrifiait pour accomplir une promesse. Non, non, ce n'est pas moi qui chercherai à la lier d'avance. Si je me croyais plus aimable, j'en courrais plus volontiers le risque, mais, d'ailleurs, j"ai des qualités qu'elle ne me connaît pas, et je ne vois trop comment je rivaliserais d'ici contre ceux qui la demanderont. Elle vient d'avoir une petite sœur. Louise est toujours sa meilleure amie et elle m'écrit qu'elles ne se quittent plus.

Je me borne, mon chéri, les examens de la lin de l'année me font peur, parce qu'on en renverra trois et qu'on serait bien content que ce fût moi.

Mais vous, écrivez-moi donc une longue lettre et dites-moi que vous m'aimez beaucoup.

Je vous embrasse bien.

JULKS.

Le 3 Août 1834.

Mon cher Gabriel, encore un mot, puisque Muterse va vous voir, mais un mot aussi court que me le permettra une sotte querelle qu'on me fait actuellement. Mon Dieu, Gabriel, ou vous avez le cœur froid comme la glace, ou vous ne m'aimez pas du tout, ou vous avez deviné que je suis malade, malade d'ennui, d'isolement, de vexations. Vous ne pouvez pas croire comme ils sont égoïstes, froids, orgueilleux, exigeants^ comme ils se plaisent à calomnier, à insulter pour des niaiseries.

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pour des riens qui font mal au cœur. Je n'y tiendrai pas, je n'y resterai pas ; il faut que j'aie bien du courage pour rester ici. Aucun succès, aucune aniitié, oublié de toute ma famille, ayant à peine un Dieu.

Muterse vous parlera un peu de moi ; il vous dira que je me porte bien ; c'est, je pense, tout ce qu'il en sait. Nous le perdons, ce cher Muterse, et nous en avonsbien du chagrin. C'était lui qui mettait en train les entreprises littéraires ; nous lui devions l'idée d'ime sorte de réunion dont Martineau a parlé à Ayrault, je crois, en lui énumérant ses occupations de l'année prochaine. Que devenez-vous à Croizic ? Vous y pensez sans doute à vos amis, excepté à un, parce que celui-là est abandonné à 200 lieues de chez lui, au milieu de gens qui font ce qu'ils peuvent pour le ridiculiser et pour le dénigrer à l'administration.

Depuis Pâques, j'ai refusé deux duels, et j'en ai proposé un ; et nous ne sommes que 14 ! jugez cette vie- Un grand niais qui me rappelait tout de suite avec des yeux brillants une plaisanterie que j'ai faite il y a six mois... L'araour-propre offensé... vous savez le proverbe. Je vous jure que je n'y tiens plus. Ah ! qu'ils me renvoient donc, mon Dieu ! c'est la semaine prochaine nos examens. J'ai été malade une partie de l'année et d'autant plus que c'était des suites d'une petite vérole, qui n'a guère eu d'autre résultat qu'un affaiblissement ; mais on n'en tiendra nul compte. Tant mieux !

Adieu, Gallerand, je suis malheureux, je me plains à vous, à tous. Je suis fait pour vivre là où l'on pensera dn bien de moi et non pas où l'on n'aura pour moi que de l'aversion. Adieu, mon ami, adieu : je suis à peine fait pour avoir des amis. Il faut bien qu'il y ait en moi quelque chose de répulsif, puisque personne ne peut

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m'aimer, que vous, peut-être ?.... Et pourtant, vous n'avez pas voulu m'écrire deux fois de suite. Adieu, chéri, adieu... Ne soyez pas assez bon pour vous tracasser de ceci ; vraiment, j'ai bien peu de courage.

Je vous embrasse du plus profond de mon cœur.

Votre Jules.

J'ai été au moment de déchirer cette absurde lettre, mais je n'aurais pas le temps de la récrire, et je ne veux pas manquer Muterse. Dites-moi donc quand je vous verrai. Ne viendrez-vous pas à Paris, avec Ayrault, ces vacances ?

Paris le 5 Août 1834.

Je quitte Thucydide pour toi, mon cher Gabriel, et je te sacrifie sans regret un aussi grand historien. Je devrais bien m'en occuper jusqu'à dix heures, mais il faut nécessairement que je t'écrive, car après la stupide lettre que Muterse doit te remettre, je ne sais plus ce que tu penseras de moi. Voici comment je t'explique l'accès de méchanceté qui m'a poussé je ne sais comment, à t'envoyer toutes ces lamentations ; c'est qu'en effet, ennuyé que je suis et vexé de tous côtés depuis un an, et n'ayant personne à qui le dire, je me serai laissé aller à te le raconter d'une manière si déplorable ; et remarque bien que, ce dont je gémis, ce n'est pas de

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t'avoir écrit qpie j'éprouve des désagréments, puisqu'il fallait bien que je te l'écrivisse, mais c'est de favoir montré une âme désordonnée et d'avoir complètement manqué de courage ce jour-là. Je me suis pourtant fait toute cette année une morale stoïque qui m'a rendu si grave que ma gravité a passé pour du mépris et de l'orgueil et m'a beaucoup nui ; mais, vois-tu, j'ai fait l'expérience que, quand on a comme moi, un cœur de femme, une tête d'homme peut bien servir à diriger la conduite de l'extérieur, mais le courage n'est jamais qu'atlecté. et il faut à toute force qu'on trouve quelqu'un avec qui pleurer, ou qu'on étouffe. Ainsi, pardonne-moi cette lettre funèbre et encourageons-nous tous les deux au contraire à résister fortement et avec mépris à tout ce qui est trop peu pour être entendu là-haut. Je ne [trouve rien de beau comme un homme qui se met au jdessus du découragement.

j J'aime beaucoup, mon cher Gabriel, que tu aies \ti [toti-t ce que tu désirais visiter. J'espère que tu as pu, ces jdeux mois, inonder ton cœur de toutes les affections de |fariiille les plus pures. Je te remercie de ne me parler jariais d'un tombeau sans me parler en même temps |de prière ; sans la prière on aurait fort à faire de ne jpas avou' peur de la mort, pauvre ami. Il me semble 'qu(; la prière commence Tavenir dès le présent. Tu raraènes donc ainsi toutes tes pensées, tout ton amour |vers le monde où il ny a plus de sécheresse. Bénédicitiou sur toi, Gabriel, pourvu que tu ne te presses pas d'anticiper sur le ciel et que tu te souviennes qu'il faut que; l'homme travaille et soutire. Je suis obligé, dans ce moaient, de bien me le rappeler et de me le dire bien fore, car j'ai des velléités de m'en aller avant qu'on me renvoie;; mais Je les chasse ; car enfin faut-il avoir de la

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consistance. Quant à ce que tu me dis, que je te fais rire avec mes appréliensions, je ne sais trop si tu ne ferais pas mieux de dire, avec mes espérances. Tu crois donc, puisque tu le dis, qu'on me connaît ici maintenant; tant pis pour moi si cela est, car je m'imaginais valoir un peu mieux. Il n'y a guère que M. Garnier qui ait une bonne idée de moi, et pour celui-là je crois qu'il exagère. Au surplus, je te dirai d'un bout à l'autre le résultat de mes examens, il sera bien piètre : j'ai été malade d'une part, et de l'autre j'ai passé des examens de droit. Dans tous les cas je m'eri inquiète peu.

Avant de te quitter, laisse-moi te faire le reproche de ne pas t'inquiéter d'un avenir matériel. Je crois en avoir le droit et j'en use. Je veux bien que tu aies les moyens de vivre tranquille avec ta famille, mais pour Dieu ne va pas oublier que c'est dans la jeiuiesse qu'il faut faire sa vie. Je ne te dirai pas cette niaiserie sonore qu'on se doit à son pays et à l'humanité, mais je te dis tout simplement et franchement que quand on est apte à mener une vie active dans la société et à travailler utilement pour d'autres que pour soi-même et pour sa famille, on y est obligé en honneur et en conscience. J'ai quelque honte de te dire cela, parce que jr sais que tu n'en doules pas, mais enfin pourquoi ne pas continuer à faire ton droit ? et puis, si M. Dulilhol n"a pas une place disponible, je prévois que tu ne vas pas t'en inquiéter. Excuse tout ceci, n'est-ce pas ? Tu sais bien ce qui me fait te le dire. Il est vrai que tu m'interdis toute observation pareille, en ayant l'air, dans tes lettres, de te défendre de me l'aire un sermon. Fais-moi donc des sermons, au contraire. Car j'aime beaucoup être grondé, du moins par certaines personnes.

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Adieu, mon Gabriel, aime-moi toujours beaucoup, de peur d'être en reste avec moi.

Ton Jules.

P. S. — 8 Août, 3 heures 12 du matin. Adieu encore. Raconte-moi un peu comment tu vas voir locéan tous les matins, les champs, les paysans, le foin, la paille, tout ce qui est breton. Nous autres, ici, au dedans, nous n'avons que du grec et au dehors des cris, des marseillaises, des balles, et puis aussi une bonne vieille cathédrale que j'aime autant que Quasimodo ; adieu donc. Ecris-moi une autre belle lettre. J'aime bien les lettres qui sont bien remplies comme la dernière.

foici maintenant deux lettres adressées à M. Frélaut :

Monsieur l'abbé Frélaut,

Professeur au Séminaire de Ste-Anne, près Auray (Morbihan).

A Paris, le 1" Juin 1835

Mon cher Frélaut,

Je crains que M. Hourat ne t'ait pas remis la lettre dont je l'avais chargé pour toi, car je te [priais de me donner acte de réception des deux petits cahiers que je t'adressais et tu ne l'as point fait. En tous cas, je tâcherai de t'en apporter d'autres aux vacances ; je regrette bien de ne pouvoir te procurer tout ce que tu voudrais avoir, mais au pis aller, nous' pourrions prendre une

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de vers et de composition grecque. Nous aurons cinq ou six semaines devant nous.

Je ne sais, mon ciier Fortuné, si tu sais que j'ai été malade ? Cela t'expliquera le retard que j'ai mis à répondre à ta dernière lettre ; et de plus, je voulais trouver une occasion, à cause des paquets et j'ai eu beaucoup de peine à en trouver une. Je pense que tu n'hésites pas à croire que je n'écris à nul de mes amis avec autant de plaisir qu'à toi, mon ancien, mon bon, mon fidèle ? Il me sera bien doux de te revoir aux vacances. Y fussions-nous déjà ! Si tu savais ce que je souffre de toutes les manières et sous tous les points de vue. Je ne veux pas te fendre le cœur. Sois plus heureux, plus tranquille que moi. Les temps sont bien changés, depuis le temps que nous étions à Vannes. Qui nous aurait dit, à tous deux ?... Nous en causerons bien en septembre. Ne nous croirons-nous pas encore chez Lebourgeois ? Aux jours de grandes fêtes, sais-tu, quand tu faisais les cérémonies.

Si, comme je le pense, tu es avant moi à Uzel (je n'y serai que le 3 Septembre), tu viendras au devant de moi, avec ma famille. Je suis pressé de te voir prêtre; je te crois digne de ce titre et je ne sache pas de plus bel éloge, mais je connais bien ta tète et ton coeur.

N'est-il pas vrai que tu me conteras tout ce qui est relatif à ces deux années pour toi ? Comment as-tu été à Sainte-Anne ? Que t'a coûté l'acte que tu as fait ? Surtout quel changement a porté dans ta situation l'arrivée de M. de Rancé ? Ecris-moi ce dernier arlicli de suite, je t'en prie, parce que rien ne m'occupe plus que de savoir que ta position n'en reste pas moins solidement établie.

Pour moi, mon cher ami, je suis catholique, je n«

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suis pas Philippiste, c'est assez te dire que je suis au plus mal avec mes chefs. Il n'y a pas de vexation qu'ils ne me fassent éprouver. Mais je suis avocat et si j'ai quelque talent, comme le disent mes amis de Paris, je saurai bien me passer d'eux. Je te rendrai compte de mes projets. Je ne les écrirai pas.

J'ai trouvé, l'autre jour, Grabot à la Sorbonne. Il parait qu'il donne des leçons dans une pension. C'est étonnant comme on se rencontre. Leblanc, aussi, m'a écrit; si tu le vois, dis-lui bien que je lui répondrai incessamment.

Ma sœur Louise est maintenant à Vannes; elle est allée à Sain te- Anne, je crois même qu'elle t'a demandé, mais tu étais à Plémeur. Si tu vas à Vannes, va lui donner de mes nouvelles. Je pense que Fautray te dira son adresse. Sinon, demande-la à Madame Normand, air moi, je ne la sais pas.

Ecris-moi, mon bon ami, et parle moi des vacances. Fais mes amitiés à l'abbé Maurice. Si j'ai l'agrément de le voir aux vacances, comme tu me le fais espérer, ce sera avec le plus grand plaisir.

Adieu, mon cher Fortuné, prie pour moi, tu dois cela à ton plus ancien ami et n'oublie pas un homme qui t'aime de toutes les forces de son âme.

Jules Simon.

Ne manque pas de me dire, en me répondant, si tu as reçu un paquet.

Compte encore sur quelques bribes, aux vacances, mais je suis bien honteux de n'avoir qu'une aussi mince provision. J'attends ta réponse avec impatience.

Adieu encore.

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Paris, le 13 Janvier 1836.

Je te dois quelques mots de détails sur ma situation actuelle. A Técole je n'ai plus qu'un professeur unique, Victor Cousin, que tu connais sans doute de réputation et que je ne te souhaite pas de connaître autrement. Je m'occupe exclusivement de philosophie du matin au soir, c'est-à-dire de quatre heures du matin à dix heures du soir, et je fais une certaine traduction d'un certain livre d'Aristote qui sera publié à la fin de l'année par mon excellent maître sous son propre nom, grâce aux conseils peu utiles qu'il prend la peine de me donner. Mon espoir est que ce travail qui n'est pas mince me le rende favorable à l'agrégation ; ça dépend en entier de son caprice; mais je doute qu'il me tienne grand compte d'un sacrifice auquel il sait que je n'avais aucun moyen de me soustraire.

Ceux qui n'ont pas été à l'école normale ne sauraient avoir l'idée de ce que sont trois années passées ici. Je ne recommencerais pas pour un million.

Nous reprenons les Souvenirs :

Cousin habitait dans la Sorbonne, un vaste et beau logement, aux dépens de la Faculté de théologie qu'il avait reléguée au second étage. Il venait de loin en loin, à Iheure de la récréation, causer avec « ses philosophes ». Il n'avait qu'un pas à faire. C'était une joie pour moi quand il apparaissait, avec son chapeau gris et sa houppelande de bouracan bleu, à triplé collet doublé de rouge, au

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bout de l'allée plantée de petits arbres malingres, qui nous servait de lieu de récréation. Nous nous groupions aussitôt autour de lui ; il prenait la parole et la gardait tout seul pendant qu'il était là, parlant de philosophie, de littérature et même de politique, sans aucune suite et, à ce qu'il nous semblait, sans aucune surveillance sur les opinions qui lui survenaient. Il était si riche en aperçus nouveaux, et il avait des trouvailles si heureuses que nous restions là, tantôt enthousiasmés, tantôt amusés au plus haut point, et toujours ébahis. Je suppose qu'il n'était pas seul de son espèce ; mais, quoique j'aie connu beaucoup de causeurs, je n'en ai jamais rencontré de cette force.

Je ne vous cacherai pas que la dignité souffrait quelque peu de cette abondance, et que le grand philosophe s'oubliait parfois à n'être plus qu'un boullon. Mais quel bouffon, quand il s'y mettait !

Un jour, comme il se préparait à nous quitter, nous entendîmes tout-à-coup un grand bruit, et nous vîmes courir d'un air effaré les gens de service. Ce n'était rien. C'était le portail qui s'écroulait en soulevant des flots de poussière : mais comme personne ne passait dans le couloir en ce moment, il n'y avait ni mort, ni blessé. Le surveillant général accourait auprtsde Cousin! — Monsieur le Conseiller, ai.torisez-moi à faire venir des ouvriers pour parer ai. plus pressé, et pour déblayer le passage. — Non» dit Cousin, je ne vous autorise pas, — Mais ce pan kÉc^ur va tomber. — Qu'il tombe ! Nous avions

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prévenu l'Administration, nous sommes en règle. — Vous-même, ne pourrez pas sortir d'ici. — Je franchirai la barricade au risque de ce qui pourra m'arriver, dit Cousin, et vous ferez comme moi, si vous voulez aller dans la rue.

Puis, se tournant vers moi : « Je vais de ce pas chez Gillou, et je le ramène dans quelques minutes. En attendant, vous resterez où vous êtes comme un soldat en sentinelle, avec la consigne d'empêcher M. le Surveillant général et son concierge de toucher à mes pierres. S'il en manque une seule quand je reviendrai, on aura affaire à moi. » Il ajouta, pour adoucir ces mots de mauvais augure : « Saisset et vous, vous vous remplacerez d'heure en heure ».

Gillou était le rapporteur du budget. Il soutenait obstinément que nos murailles étaient solides, que si l'on accordait les dix mille francs réclamés par le Ministre (M. Guizot), pour les réparer, il faudrait mettre le budget de la France en déficit.

Comme je l'ai dit, nous étions logés, nourris, habillés par le collège Louis-le-Grand,et soignés par lui dans nos maladies. Il nous donnait aussi, le dimanche, un de ses aumôniers pournousdire laraesse . Cette messe était Tunique service que Taumônier nous rendit. Il n'en faut pas conclure que nous fussions indifférents aux questions religieuses. Nous avions notre aumônier que nous avions choisi, que nousconsult ions quand il voulait bien nous écouter, etdont nous suivions les cours et les conférences avec des sentiments très divers. C'était Lacordaire. Nous

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faisions queue le dimanche pour assister à ses conférences de Stanislas, et plus tard à ses conférences de Notre-Dame. Il est probable que, si elles avaient vu lieu à l'Ecole par ordre supérieur, nous nous serions fait tirer l'oreille pour y assister.

La messe du dimanche était obligatoire, à notre grande indignation. Nous pensions quïl était de notre dignité de bien montrer que nous y allions malgré nous, et nous avions imaginé d'y aller les bras ballants, sans nous encombrer de livres de messe. Le Directeur, qui était M. Guigniaut, intervint aussitôt. Il donna l'ordre d'apporter un livre. Mais il ne dit pas quel livre ; et quand il l'aurait dit, le surveillant, M. Milfaut, ne pouvait se tenir à la porte pour constater la présence de ce livre dans les mains de chaque élève entrant dans la chapelle. Amédée Jacques inventa un nouveau genre de protestation. Il apporta un livre, puisqu'il le fallait, mais ce livre fut un Lucrèce.

Il prit un volume de Lucrèce traduit par Lagrange et publié en deux volumes gi'and in-8° par Bleuet, libraire sur le pont Saint-Michel, Paris, 1768. La dimension inattendue du format ne pouvait manquer d'attirer l'attention de M. Guigniaut. Il prit le livre des mains de Jacques, le regarda attentivement et le lui rendit avec gravité. Jacques se demanda pendant toute la matinée à quel genre d3 martyre il allait être soumis. Il reçut de la direction, au moment de sortir, un petit paquet leusement ficelé contenant une note sur la

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traduction de Lagrange, sur la valeur du texte imprimé en regard et un charmant exemplaire du Lucrèce imprimé à Londres en 1718, par Jacques Tonson et Jean Watts, en format in-i8, avec des notes excellentes. On insistait surtout sur le format in-i8, on voit pourquoi et sur l'absence de traduction. Une traduction, fi donc ! Un élève de l'Ecole, et surtout un philosophe, ne doit lire Lucrèce que dans le texte.

Cousin recevait son régiment deux fois par an : à Pâques et aux grandes vacances. Il y avait dans Paris deux foires d'hommes aux environs de Pâques : celle des comédiens, qui se tenait au Palais-Royal, entre le Théâtre-Français et la Montansier (vieux style), et celle des Philosophes, qui se tenait à la Sorbonne, de sept heures du matin à midi. On se promenait dans la cour, on encombrait l'escalier, et, à chaque sortant, celui dont le tour était venu pénétrait dans le sanctuaire. Le maître savait tout : ce qu'on avait fait, ce qu'on n'avait pas fait ; les propos tenus en classe et hors de la classe. Il écoutait les requêtes, faisait quelques questions, jugeait ensuite la situation en deux mots avec beaucoup de clarté et de justiôe, et prononçait un jugement sans appel. On disait à demi-voix dans l'escalier : « Où vas-tu ? — à Poitiers ». La nouvelle circulait jusqu'au fond de la cour, et c'était ainsi jusqu'à la fin de la revue. Jamais il ne prenait une note, tout cela était classé dans son incomparable mémoire.

Il en était autrement des gros bonnets ; il délibé-

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rait sur eux devant eux : c'était sans doute de la franchise, c'était aussi un peu de maladresse, car il faisait naître des espérances qui étaient quelquefois trompées, et il froissait inutilement des amourspropies. La visite de ces chevronnés se prolongeait quelquefois longtemps, au grand désespoir des simples soldats qui attendaient dans la cour. Ordinairement, il retenait les philosophes de marque pour déjeuner ou dîner avec lui par groupes de trois ou quatre. Il voulut une fois les héberger tous ensemble. Justement, ce jour-là, la compagnie d'élite était très nombreuse. Ce fut un véritable festin à organiser; il m'en chargea. J'invitai en son nom au moins vingt personnes. Je l'en avertis ; mais il était en belle humeur : a Allez chez Pinson et commandez un bon dîner de vingt couverts ». Il faisait bien les clioses dans ces occasions, sans aucun faste, mais avec convenance et abondance.

Tout était bien arrangé depuis deux heures quand je montai comme un fou son rude escalier de pierre, qai ressemblait à une échelle. Il pétait pas sorti, c'était un grand bonheur. Je franchis toutes les salles en laissant les portes ouvertes : « Mais qu'at-il donc? Que fait-il? » J'avais appris que nous étions au vendredi saint. Cousin avait invité vingt pliilosophes à dîner le vendredi saint. Ce fut Taéodore Bac qui s'en aperçut.

— Et que va dire Yeuillot ? Et que diraMontalembert? Il ne faut pas qu'ils le sachent. Courez après vos philosophes et dites leur que c'est pour lundi,

je les invite à dîner chez Pinson avec tous ceux que vous rencontrerez encore. — Mais je ne sais où les prendre. Ils sont aux quatre coins de Paris. Il ne faut pas même y songer. — C'est évident. Vous vous tiendrez à la porte de chez Pinson, et à mesure qu'ils arriveront vous les enverrez ici. — Pour faire une émeute dans la rue deFAncienne-Comédie? Et comment les ferez-vous diner ici ? Sur quelle table ?

jVjme Blanchard exhiba la table qui était faite pour douze couverts au maximum.

— On ajoutera une petite table. — 11 faudra prendre le bureau de Monsieur. — Il n'est pas mobile. — Il n'y a que six couverts d'argent. — On en empruntera.

L'heure passait pendant ce temps là. M°'<= Blanchard déclara qu'il était trop tard pour aller aux provisions. Il fallut en revenir à Pinson. « On obtiendra de lui le secret et le silence. — Commandez un dîner maigre. N'épargnez rien. Un cabinet obscur sur les derrières ». Nous nous, trouvâmes à sept heures, tous les vingt fort ébahis, devant une soupe à l'oignon plantureuse et un saumon magnifique.

On fit contre fortune bon cœur. Le maître, ayant pris son parti, fut plus étincelant que jamais. Vacherot et Franck versèrent des trésors de métaphysique. Au dessert. Cousin songea à la nécessité d'attendrir Pinson et de l'éblouir. Il réclama sa présence. Pinson parut aussitôt, et s'arrêta sous la porte principale ébloui par la majesté de l'assemblée. Cousin excellait à se tirer d'une position ridicule à

force d'esprit. Il fit à ce pauvre Pinson, qui n'y comprenait rien, le plus admirable discours sur la grandeur de la philosophie et la dignité de ses maîtres. « Ne dites à personne... que personne ne sache jamais par vous... » Ces exhortations nous ravissaient d'autant plus que tous les dîneurs de la maison entouraient Pinson et encombraient toutes les portes, depuis qu'ils avaient su que Cousin était là et quil était en verve. Ce fut le lendemain le récit de tous les journaux. «Nous l'avons échappé belle ». disait Cousin, qui ne les avait pas lus, Yeuillot fut assez indulgent. Il n'était pas ennemi d'un bon dîner si j'en juge par ses portraits et par la qualité de sa phrase abondante et lippue. D'ailleurs où était en tout cela le panthéisme ? On n'en voyait pas la moindre trace.

Je pourrais compléter le dîner de Cousin par le déjeuner de M . Dutrey. Je sais bien que c'est sortir de l'école normale. Mais c'est la même doctrine, voyez-vous ; et au fond, ce sont les mêmes personnes.

Nous étions donc une vingtaine de professeurs à la Sorbonne, en train de corriger les compositions d'i concours général. Comme nous étions là toute la jcurnée, l'Université nous donnait à déjeûner. Ce n'était pas un de ces déjeuners que Pinson aurait pu servir. Le nôti'e venait de chez Flicoteau, tout simplement. Flicoteau, c'est tout dire. C'est chez lui, au coin de la place de la Sorbonne, que j'ai dîné Une année entière au prix de treize sous, y com-

pris un sou pour la bonne. Pauvre fille ! Je la vois d'ici. Elle n'avait que la peau et les os. Evidemment elle mangeait de notre dîner. Nous voilà donc réunis à onze heures, sous la présidence de M. Dutrey, inspecteur général, pour consommer notre provende. Des côtelettes de bois, des biftecks minuscules, quelques pommes de terre frites et de l'abondance. M. Dutrey, à cet aspect, entre dans une sainte colère : « Des biftecks, dit-il, des côtelettes, du poulet ! Voilà ce qu'on ose servir à l'Université un vendredi ! Qu'on aille chercher Flicoteau ! Qu'on lui explique que s'il ne nous sert pas un déjeûner maigre dans l'espace de dix minutes, son adjudication sera rompue ! » Ceux d'entre nous qui ne mangeaient pas de biftecks du tout ou qui croyaient à l'authenticité de ceux de Flicoteau, gémirent de cet anathème ; mais c'était le président, il fallait se soumettre. Nous restâmes assis et inactifs autour de notre déjeûner pendant les dix minutes de répit accordées au pauvre Flicoteau. Il ne se fit pas attendre. A l'heure prescrite nous vîmes entrer une procession de garçons et de plats telle qu'on n'en avait vu jamais dans l'antique Sorbonne. D'abord un maître d'hôtel portant sa serviette, puis un autre portant deux homards sur un plat, entourés d'un persil réjouissant; puis une salade de pommes de terre, puis une omelette. On se jeta avec avidité sur cette manne céleste. Je réfléchissais pendant cela, comme un professeur de vingt-quatre ans pouvait le faire. Je me disais que l'Université était sauvée

puisqu'elle pouvait faire maigre. Aucun règlement ne l'obligeait à faire maigre effectivement, ni même à être catholique. Après délibération, je conclus que les droits de la liberté de conscience ne seraient vraiment sauvegardés que si le corps du délit, qui était un maigre et triste poulet, ne demeurait pas inattaqné. Je le pris donc, non sans un secret frémissement, et je détachai les quatre membres avec dextérité : après quoi, saisissant avec ma fourchelte ce qui me painit être une aile, je la plaçai dans mon assiette sans oser lever les yeux autour de moi. A ce moment, une main s'avança sur le plat que je tenais encore, le saisit, s'empara de la fourchette, et je reconnus avec terreur la main et la face de l'inspecteur général. Mais cette face était souriante; cette main était caressante : « Permettez-moi, me dit-il, de réclamer mon tour ». Et il se servit Tautre aile avec du cresson et de la gelée. Les deux déjeuners furent expédiés en un clin d'oeil, et la cuisine

' Flicoteau ne fut jamais à pareille fête.

M. Cousin n'abandonnait aucun de ses philosophes. Il leur donnait ses avis sur la conduite qu'ils devaient tenir dans le lycée où on les envoyait. Il connaissait tous les recteurs, tous les proviseurs, tous les professeurs de Faculté, et naturellement les pi ilosophes mieux que les autres. Si quelqu'un

;ux avait écrit un livre, une thèse, une brochure, ur article dans quelque journal, il le savait, il en savait la valeur. Il savait aussi le contenu des bibliothèques publiques et privées. « Voilà les

livres que vous aurez à votre disposition pendant toute Fannéc. Les autres sont à la Mazarine où vous les étudierez pendant les vacances ». Il se faisaitaussi rendre compte des cours. « Il faut pendant vos deux premières années d'enseignement, établir ] vos cahiers ». Dans le monde où il fréquentait, monde politique et monde lettré, on s'amusait beaucoup « de son régiment ». Il écoutait sans sourciller les plaisanteries , sachant bien qu'elles cachaient un fond d'admiration, et que cette phalange de jeunes hommes instruits, laborieux, intelligents, qu"il avait derrière lui et qu'il faisait mouvoir à sa guise, était pour lui une force considérable. Il bénéficiait de tous nos succès, qui, en effet, étaient en grande partie son œuvre.

L'organisation du « régiment » était très savante. D'abord on entrait à l'Ecole normale. Les étrangers, ou non normaliens, étaient rarissimes. Cousin approfondissait tous les détails du personnel de l'Ecole. Il choisissait ses philosophes, il les étudiait, il les interrogeait. Il présidait le concours d'agrégation qui les introduisait définitivement dans la compagnie. Il leur assignait un emploi, il était maître de leur avancement. Les règlements de l'Université donnent aux professeurs la propriété de leur cliaire; mais Cousin, qui ne voulait pas de résistance, avait trouvé le moyen de tourner la diflicullé. 11 ne nommait pas de titulaires; on était seulement chargé de cours. Un chargé de cours faisait tout ce qu'aurait fait le titulaire, mais il ne

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touchait que la partie du traitement qu'il plaisait à Cousin de lui assi;^ner. et surtout, il était r.évocable ad niitiim. Au moindre écart, il pouvait être [envoyé de Paris à Garpentras. On le savait, et on était d'un bout à l'autre en respect et en obéissance. Le régiment était un prolongement de l'Ecole normale.

avoue que M. Cousin nous paraissait, il y a cinquante ans, absolument insupportable quand il voulait nous imposer sa philosophie comme philosophie d'état. Moi qui avais été son élève et qui tais de son avis, au moins pour les doctrines qui faisaient partie de notre enseignement ofliciel, je souffrais d'enseigner par ordre les choses mômes que j'aurais enseignées par conviction, si on m'avait laissé faire; je me disais que si j'avais été dissident su ' certains points, j'aurais brisé ma carrière sans hésiter, plutôt que de servir d'organe à une opinion qui n'aurait pas été la mienne.

e pensais cela, et c'est parce que je le pensais que je fondai une revue au bout de quelques années. Je l'appelai : la liberté de penser; nous entendions par ce titre pompeux, et alors assez nouveau, la liberté de penser autrement que M. Cousin; mais quand je fis cette entreprise, je n'étais plus dans l'ensei- ^oment secondaire, auquel je n'ai appartenu que pendant deux ans.

L'autocrate était impitoyable quand il punissait t ([uand il réprimandait. Il avait établi une disci-

recourir à ces moyens extrêmes. En général, il était bon prince, accessible aux petits comme aux grands, paternel et familier pour les grands, dont il tirait, en livres et en enseignement, tout ce qu'ils pouvaient donner.

Aux deux vacances (vacances de Pâques, grandes vacances), tout ce qui était un peu compté dans le régiment, accourait à Paris pour se présenter à M. Cousin: c'était de règle. A huit heures du matin, la grande cour de la Sorbonne était pleine de philosophes. On entrait à son tour. M™^ Blanchard, et plus tard son gendre, qu'elle éleva à la charge de valet de chambre, ne connaissaient pas la faveur. Les §i7r(>),),Gt étaient expédiés en un instant; il n'était question, avec eux, que de leurs places. Les autres étaient retenus quelquefois pendant des heure entières pour parler d'une question historique, philosophique ou bibliographique ; quelquefois le maître les emmenait diner avec lui dans un restaurant. Il était très simple et très aimable dans ces occasions, soit qu'il y eût un seul philosophe, ou toute une petite bande. Ce n'étaient pas des festins ; mais il n'était pas question d'avarice dans ces occasions. Sans la peur terrible qu'il nous faisait, nous l'aurions idolâtré. Nous l'accusions de caprice ; il n'était que juste, mais, comme il outrait l'éloge et la répriuiaiule, nous avions peine ù reconniilre la justice sous les exagéralions. Quelques-uns dentre nousl'aiuiaient; tous, nous l'adaiirions sans réserve. Il ne nous paraissait pas quil put avoir son égal.

Toutes ses fantaisies, et Dieu sait s'il en avait, étaient pour nous des oracles.

Quand il faisait son cours à lEcole normale, je suis persuadé qu'il ne savait jamais, en s'asseyant su*? sa chaise de paille, de quoi il allait parler. Le sujet officiel de son cours était le douzième livre de la métaphysique d'Aristote. J'en traduisais quelques pages pendant la semaine, et la leçon du dimanche devait être employée à rectifier ma traduction et à commenter le texte. Nous avons accompli cette tâche; et même la traduction que j'ai faite, et qui ne vaut rien, malgré les corrections de Cousin, figure sous son nom dans ses œuvres. Je ne m'en plains pas, pour deux raisons : la première, c'est qu'elle ne me ferait aucun honneur, et la seconde, c'est qu'un protecteur peut prendre à son compte une traduction soi-disant faite sous sa direction par un de ses élèves.

Cousin, quoiqu'il eût été professeur de seconde à Henri IV, ne savait pas le grec, ou le savait très mal. Il navait qu'une idée vague de la philosophie d'Aristote. Il n'avait lu presque aucun de ses ouvrages. Il aurait pu prendre pour nous la peine de lire le chapitre qui devait faire l'objet de la hîçon ; mais il se fiait sur la puissance de son génie philosophique pour tirer d'un texte d'Aristote l'occasion d'une belle théorie. Nous avions sous les yeux les traductions allemandes, les traductions de Marsile Ficin qui fourmillent de contre-sens. Nous faisions du mot à mot, mais le plus souvent Cousin

dissertait sur quelque point de philosophie indiqua ou eflleuré par notre texte. Quand il y avait di grandes beautés, il les faisait ressortir avec sa rare éloquence et très souvent avec une véritable profondeur. Souvent, au début de la leçoi),, il introduisait tout à coup la question du jour, une discussion à la Chambre, un livre qui venait de paraître, un homnîe qui faisait parler de lui, un système qui venait de germer dans sa tête. Il ne faisait pas de tout cela une leçon, mais une conversation ; et cette conversation, souvent enjouée, touchait quelquefois au sublime. C'était son art particulier de passer de la plaisanterie à l'épopée. On le suivait sans étonuement, et on l'admirait également sous ces deux aspects. Tout autre que lui, s'adressant à quatre jeunes gens pour leur développer avec enthousiasme les plus hautes théories de la psychologie, de l'histoire, de la morale, de la politique, aurait été ridicule. Nous en avions pour une semaine à ressasser ce qu'il nous avait dit, et à en vivre. Où il était seulement amusant, mais franchement amusant, c'est quand il entreprenait de nous apprendre à vivre dans le monde. Il nous jouait des comédies incomparables avec des gestes, des intonations et des trouvailles ! II avait de ces mots que St-Simon lui aurait enviés, et, quand il le voulait, une grâce charmante. La leçon durait quelquefois quatre heures. Quand le coup de midi sonnait, il était là depuis huit heures du matin, nous étions tentés de dire : Déjà !

Dans les salons, on se l'arrachait. Il y était un peu bouffon : mais ses plaisanteries étaient relevées par un si grand air et mêlées de vues si éblouissantes, qu'on sentait le grand homme bien plus que le comédien. Il était l'un et l'autre. Sur la fin. il avait renoncé en fait à la philosophie, pour se faire romancier et coureur de ruelles ; mais il portait toujours son étiquette de philosophe. Il avait quitté l'apostolat; mais il a exercé son pontificat jusqu'à sa mort.

Il eut à l'Ecole deux soufïre-douleurs, M. Guigniaut qui le quitta et M. Viguier qu'il mit à la porte. Il chercha à mordre aussi sur M. Dubois, qui était un Breton hargneux, difficile à entamer. « Je suis un homme de second ordre », disait ce Dubois; nais il donnait du fil à retordre aux hommes de premier ordre, et à Cousin tout le premier.

Cousin avait, dans l'Ecole, un rival : c'était IMichelet. Si on lui avait dit qu'il le craignait, il aurait rejeté cette injure avec un dédain superbe. C'est de Michelet qu'il a dit ce mot terrible : « Je l'ai connu honnête et médiocre » . Il le craignait mortellement. Michelet n'était ni conseiller, ni membre de 1 Académie française. Il n'était pas orateur. Mais il avait, comme orateur, des succès qui égalaient ou surpassaient ceux de Cousin. Il l'égalait pour la \erve, et ils n'étaient ni l'un ni l'autre égalés par personne. On peut dire qu'il semait les idées, et plus que les idées, les sensations. Il avait une ;nce historique immense, et toutes sortes de sacs

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remplis de perles et de diamants, dans lesquels il puisait à pleines mains. L'Ecole se divisait entre ces deux hommes. Ceux qui les admiraient également étaient bien rares. Ils passaient pour des tièdes. Il fallait être passionné, enthousiasmé. Pour les juges du dehors, l'Ecole appartenait à Cousin et à lui seul.

Paris encombrait tellement ma pensée, quand j'entrai à l'école normale, que je profitais des jours de liberté pour le parcourir : non pas lé Paris de Philippe-Auguste ou de Louis-le-Grand, mais le Paris qui avait guillotiné Louis XVI, battu monnaie sur la place de la Révolution, massacré les prêtres de l'abbaye.

Je visitai la place sur laquelle s'était dressé l'échafaud et où ne s'élevait pas encore l'obélisque; la prison de l'Abbaye, dont je ne vis, bien entendu, que les dehors ; l'enclos des Carmes, où le public pouvait pénétrer ; le cachot de Marie- Antoinette, converti en une sorte d'oratoire. Je me disais que je verrais sans doute, parmi les maîtres et les visiteurs de l'Ecole, les hommes qui avaient joué les plus grands rôles dans la tragédie qui venait de finir.

Je me trompais. L'Ecole était fermée à la politique. Nous ne parlions que d'elle entre nous, dans nos récréations, mais nos maîtres n'en parlaient jamais. Les plus obscurs seulement, tels que M. Mabellini, que nous appelions en français Mablin, avaient vu la Révolution ; les autres étaient nés avec elle : Cousin, Michelet, Ampère. Il fallait sortir de chez

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nous et aller à la Sorbonne et au Collège de France pour trouver La Romiguière, Lacretelle, Geoll'roy Saint-Hilaire, dont nous étions les auditeurs et non les élèves. La Romiguière passait pour avoir oublié, comme l'abbé Mabellini, l'abbé Rouehitté et quelques autres, qu'il était prêtre. C'était le plus doux des hommes. M. Daunou, qui avait été vicaire général de Paris, ne nous apparaissait que dans les solennités académiques. Nous voyions passer Talleyrand dans son carrosse ; mais celui-là n'avait pas nos sympathies, et nous en voulions mortellement à nos maîtres de l'admiration que la plupart d'entre eux professaient pour lui. Je dus à « mes opinions politiques » d'être admis de loin en loin chez quelques grands hommes : Alexandre Dumas, Victor Hugo, Sainte-Beuve, pour lesquels la politique d'opposition était plutôt un agrément qu'une profession. Je connus aussi Armand Carrel, aujourd'hui bien oublié, alors tout puissant sur l'esprit de la jeunesse. Mais tout se bornait à quelques mots échangés, à quelques poignées de mains, et, dans l<;s occasions, à quelques discours que je prononçais au nom des étudiants de ma coterie. C'est par un universitaire que je fus vraiment introduit dans le monde républicain. M. Philippe Le Bas, mon profi?sseur d'histoire à l'Ecole normale, m'accueillit chez lui, et me fit accueillir dans quelques familles rsstées fidèles aux souvenirs de 1793.

C'était le fils du conventionnel Le Bas. ami et ^isciple de Robespierre. Il était fier de la renommée

iSa PREMIÈRES ANNÉES

de son père. On raconte même qu'avant d'être membre de l'Institut, il se faisait annoncer dans les salons sous ce titre : « M. Philippe Le Bas, fils du conventionnel ». J'avais désiré voir de près des survivants de la Révolution ; mon succès dépassait mes espérances, puisque je me trouvais transporté d'emblée dans le monde de Robespierre. J'étais comme un jeune débutant qui aurait voulu goûter d'un vin généreux, et à qui on aurait versé abondamment de l'alcool. J'avais assez de fermeté pour m'accommoder à peu près des Girondins, mais je fus sur le point de perdre l'esprit en me trouvant au milieu des amis de Robespierre.

La veuve du conventionnel Le Bas qui accoucha quelques semaines après de celui qui devait être mon professeur, était une des filles du menuisier Duplay. Cette famille Duplay était devenue la famille de Robespierre. Tl y demeurait; il était, quand il mourut, fiancé de Mademoiselle Eléonore, la sœur de M^e Le Bas. La fiancée prit le deuil de Robespierre et le porta jusqu'à sa mort. Toute cette famille était étroitement unie, et le souvenir du grand mort ne contribuait pas peu à cette union. Le Comité de Salut Public, universellement condamné et maudit, avait encore quelques amis dans ce coin du monde; et pour ces survivants, pour ces persistants, la famille Le Bas était l'objet d'un respect particulier.

Du reste, le menuisier Duplay avait donné à ses filles une éducation excellente. Ce menuisier était

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un entrepreneur de menuiserie : il remplit pendant quelque temps les fonctions de juge au Tribunal révolutionnaire. Son petit-fils, celui qui fut mon maitre à l'Ecole normale, était l'homme le plus doux et le plus bienveillant du monde. Quand il n'avait plus à s'expliquer sur son père et les amis terribles de son père, il parlait et agissait en homme cultivé, ami de la paix, et préoccupé, par dessus tout, de ses recherches d'érudition. Il avait été précepteur d'un prince. Il est vrai que ce prince était le prince Louis-Napoléon, celui-là même qui, coQtre toute attente, devint Empereur des Français. L'avènement de sou élève au rang suprême ne changea rien ni aux idées de Philippe Le Bas, ni à sa conduite, ni à son langage, ni à sa vie. II resta jusqu à la fin tel que je l'avais connu en i834, M. Philippe Le Bas, fils du Conventionnel.

On savait parmi les familiers de M. Le Bas, que je ne connaissais personne à Paris ; et c'était une raison pour eux de m'inviter à dîner ou à déjeuner le dimanche. Je fus invité une fois avec des formes solennelles et mystérieuses qui me donnèrent lieu de penser que j'allais assister à quelque événement d'importance. J'arrivai à l'heure dite. Il y avait quslques convives, tous républicains avérés et rédacteurs des journaux du parti. Près d'une heure s'éîoula ; la personne qui avait donné lieu à la réunion se faisait attendre. Je pense que tout le mtiude, excepté moi, était dans le secret ; mais j'é ;ais trop timide pour faire une question. Enfin

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un gi'and mouvement se produisit, la famille se porta tout entière dans l'antichambre pour rendre la réception plus solennelle, et nous nous rangeâmes autour de la porte, pendant qu'à côté de nous on échangeait des propos de bienvenue.

On n'annonçait pas dans cette modeste maison. Je vis entrer une femme âgée qui marchait péniblement et qui donnait le bras à la maîtresse de la maison. Elle était venue seule. On la salua très profondément ; elle répondit à ce salut en reine qui veut être aimable pour ses sujets. C'était une femme très maigre, très droite dans sa petite taille, vêtue à l'antique avec une propreté toute puritaine, P]llc portait le costume du Directoire, mais sans dentelles ni ornements. J'eus sur le champ, comme une intuition que je voyais la sœur de Robespierre. Elle se mit à table, oii elle occupa naturellement la place d'honneur. Je ne cessai ie l'observer pendant tout le repas. Elle me parut grave, triste, sans austérité cependant, un peu hautaine quoique polie, particulièrement bienveillante pour M. Le Bas, qui la comblait d'égards ou, pour mieux dire, de respect. Quand la conversation devint générale, elle y prit peu de part; mais écouta tout avec politesse et attention. S'il lui arrivait de dire un mot, tout le monde se taisait à l'instant. Je me disais qu'on n'aurait pas mieux traité une souveraine.

Le nom de Robespierre ne fut pas même prononcé. Au fond, c'est à lui que tout le monde pensait, et c'est de lui qu'on parlait sans le nommer. C'était

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l'habitude dans ces familles dévouées. Je ne l'attribue à aucune appréhension de se compromettre en prononçant ce nom qui était là, révéré, et exécré partout ailleurs. On ne le prononçait pas, parce Wu il était sous-entendu dans tous les discours.

Il y a deux Robespierre : le Robespierre féroce et le Robespierre raisonneur et sentimental. Le ulte de ses fanatiques s'adressait également au délateur et à l'orateur humanitaire. Les revenants ivec lesquels j'étais attablé n'appartenaient pas à 834. Ils voulaient être, ils étaient de 1793. Les jrandes tueries n'étaient pour eux que des actes lécessaires de gouvernement. A peine les Thermiloi iens eurent-ils renversé le Comité de Salut ul:>lic qu'ils s'exercèrent à le copier. Au 18 Fructior , La Réveillère-Lepeaux, le plus dur des hommes, léf orta des Directeurs, des représentants et des ournalistes à Sinnamari. Pendant un quart de iècle, la proscription fut dans les mœurs. Je crois )iea qu on excusait les tueries de 1793 autour de noi. que peut-être même on les glorifiait. Mais on >erisait surtout au disciple de Jean- Jacques Rousea 1, aux discours contre la peine de mort et sur 'Etre suprême, à Fauteur de tant d'homélies atten- Irissantes sur la fraternité et la vertu. Je suis sûr [ue Charlotte le revoyait dans ses rêves, précédant Convention à l'autel, le jour de la fête religieuse, n habit bleu clair et en cravate blanche, et portant ans ses bras une gerbe de fleurs.

l86 PREMIÈRES ANNÉES

M elle Robespierre avait soixante-quatorze ans lorsque je la vis. Je savais qu'elle avait passionnément aimé ses deux frères et que, quand Maximilien s'était installé chez les Duplay, elle s'était montrée irritée et jalouse. Elle faisait à ces nouveaux amis un crime de leur amitié. Elle allait jusqu'à prétendre qu'Elconore avait employé la ruse pour se faire épouser. Elle vécut loin d'eux après la catastrophe. Le Premier Consul lui fit une pension de 3. 600 livres, qui fut plus tard réduite de plus de moitié, mais qu'elle toucha presque sans interruption jusqu'à sa mort. Elle vivait de cette faible ressource dans un isolement absolu. Elle publia des Mémoires qui roulaient sur des événements connus, et ne piquèrent point la curiosité. Je suppose qu'elle consentit à laisser faire cette publication dans un moment de détresse. Sans doute, elle avait voulu, aux approches de la mort, oublier son ancienne rancune. Elle s'était souvenue avec attendrissement d^une femme vénérable qui avait failli être la sœur de son frère. Elle avait voulu se rapprocher un moment de cet homme déjà célèbre, dont le père avait été le plus fidèle ami de Maximilien . Elle sentit enfin que ceux qui s'étaient rencontrés dans ces jours lugubres devaient être réunis dans le souvenir comme ils l'avaient été dans la vie.

Je croyais rêver et je rêvais en eftet. Les deux femmes qui étaient là, quel que fut leur nom, avaient vécu dans l'intimité de Robespierre, écouté sa parole comme celle d'un pontife, admiré sa vit

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comme celle d'un héros et d'un sage. Les questions se pressaient en tumulte dans mon esprit, et je me demandais avec effroi si j'oserais interroger mon maître et si je ne me laisserais pas opprimer une fois de plus par ma maudite timidité.

Il me conduisit jusqu'à la porte pour me dire d'un air triomphant : « Gomment la trouvez-vous? » Je m'enfuis et je me dis tout en courant à travers les rues de Paris, que je n'étais pas à ma place dans ce monde-là. Tout, dans ce temple, était respectable, excepté le Dieu. J'eus le souvenir de mes morts et, sn même temps, de ma haine.

J'avais voulu, quand j'étais au collège de Vannes, i^oir un condamné allant au supplice. J'y réussis; e fus porté tout près de lui par la foule immense. Je vis ce mort ambulant, avec sa charrette à côté, t (.'et homme par derrière qui le tenait dans ses soldes. Je ne fis que l'entrevoir, car je fermai les jreux aussitôt.

(Certainement, après être sorti des écoles, j'ai eu u; grande période d'activité. J'ai fait beaucoup de ivi'es: je rougis de dire que j'ai publié plus de a*e ite volumes. J'ai écrit dans beaucoup de journaux ît fie revues. On ferait plus de cent volumes avec es articles que j'ai publiés de tous les côtés ; je ne X)rseillerais à personne de les lire. J'ai été proesseur à l'Ecole normale, à la Sorbonne ; j'ai •eprésenté successivement quatre départements ; ai été conseiller d'Etat, ministre, je suis sénateur ;

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j'ai fondé deux revues ; je fais partie de beaucouj^ d'académies et d'une quantité d'associations presque innombrables. J'étais, au corps législatif un des députés les plus verbeux, et je trouvais le moyen, tout en occupant fréquemment la tribune, de faiie des discours au dehors. Il n'y a pas un bourg de l'Hérault, de la Gironde, des Gôtes-du-Nord, de la Marne où je n'aie péroré; il n'y a pas une salle à Paris où je n'aie prononcé des discours ; les théâtres, les cirques, les ateliers, les greniers, les salles de mairie, les amphithéâtres de toutes les écoles, les palais les plus spleudides, les bouges les plus misérables ont retenti de ma voix, qui n'est pas, tant s'en faut, une voix de tonnerre.

Tous ces discours, tous ces voyages, ces articles semés de tous côtés, m'empêchent de travailler à une œuvre sérieuse, ils m'épuisent, ils me fatiguent, ils me font passer pour un courtisan de la popularité, ou du moins, si le mot paraît trop gros, de la publicité, tandis que mon plus grand plaisir serait de rester tranquille dans un coin, et d'écrire l'histoire de quelques-unes des histoires auxquelles j'ai été mêlé comme comparse ou comme spectateur. J'ai donc eu, jusqu'à ces derniers temps, jusqu'à ce temps, une vie agitée et, comme on dit à présent, mouvementée. Eh bien ! c'est seulement par réflexion que je m'en aperçois. En réalité, tout ce que je vois et tout ce que je fais depuis cinquante ans me donne peu d'émotion. J'y donne peu d'attention. C'est un chemin qu'il faut suivre ; ce sont des

incidents qu'on ne peut éviter; mais qu'est-ce que cela auprès de la vie véritable : auprès de ma vie d'il y a cinquante ans !

Paris était à nous. Nous avions Victor Hugo et Alfred de Musset dans la poésie, avec toute une pléiade de grands poètes pour les escorter ; Balzac et Georges Sand. dans le roman ; Armand Carrel, dans le journalisme: Alexandre Dumas partout; le général Foy, Berryer. Thiers, à la Chambre ; Cousin, Guizot, à la Sorbonne : Lacordaire, à Notre- Dame; Arago, à l'Observatoire. Au Théâtre, il y avait lutte entre Hernani et Bérénice. Nous n'étions rien dans tout cela, mais nous étions de tout cela. C'était notre monde, notre patrie. Victor Hugo et Dumas nous donnaient des poignées de mains. Si nous écrivions quelque barbouillage dans un journal de notre quartier, nous l'adressions bien v^ite à Victor Hugo, qui nous écrivait bien vite que ttous avions du génie. H faut vous dire que Paris Hait très petit dans ce temps-là. H se composait des jthéàtres, d'une douzaine de salons et du jardin des Tuileries. Tout le monde connaisssait tout le |DQionde, au moins de vue. Hugo, qui nous voyait jk toutes ses premières, ne savait pas nos noms, mais il savait nos visages.

Michelet, dans sa chaire, n'était pas un professeur, ce n'était pas un historien, c'était un

a^icien. H avait soin de nous dire qu'il était l'ami aiticulier de chacun de nous. Et il l'était. Celui-là, ous ne nous contentions pas de l'admirer. Nous

igO PREMIÈRES ANNÉES

l'aimions et il nous aimait. Je crois réellement qu'il avait plus d'influence sur nous que tous les autres. L'histoire qu'il nous faisait était de l'histoire, et pourtant, c'était tour à tour un roman et un drame.

On a, à présent, des salles de conférences où l'on assiste à des cours publics, à des discours étudiés. Je ne sais pas si c'est M. Lissagaray qui les a inventés ; en tout cas, il en a été assez vite le directeur et l'imprésario ; c'est lui qui les a rendus célèbres : c'est à lui, en réalité, qu'on les doit. Sa première salle de conférences était dans la rue de Richelieu, où il y a eu longtemps une sorte de jardin public, puis un bal, puis les conférences de Lissagaray, transportées depuis au boulevard des Capucines. Nous n'étions pas si solennels auparavant. Nous avions, au quartier Latin, un assez grand nombre de petits amphithéâtres qu'on nous louait à très bon marché, et qu'on éclairait le soir avec un ou deux quinquets. L'idée ne nous venait pas d'y admettre le public. Nous nous réunissions entre nous pour discuter les questions de poésie, d'histoire, de droit, de médecine. Ce n'était pas comme la conférence Mole, où on discutait gravement sur le droit et la politique : ordre du jour, règlement, bureau, rappel à l'ordre. Nous n'avions ni règlement, ni police, ni président, ni ordre du jour. Le romantisme était à l'ordre du jour, tous les jours. Nous avions une façon d'entendre l'histoire où il entrait autant de Victor Hugo et d'Alexandre

l'école normale 191

Dumas que de Michelet. Guizot était déjà un ancien. On le connaissait, à la Chambre, comme grand orateur ; on savait qu'il avait été autrefois un historien très grave et très ennuyeux. Notez que c'est de nos erreurs et de nos fantaisies que je parle. Le catholicisme était presque aussi à la mode que le romantisme. Il était très romantique lui-même. Ce n'est pas en vain que nous passions notre vie avec la Esmeralda et Claude Frollo.

Il fallait nous voir, dans nos antres, quand il y avait un nouveau roman ou une nouvelle pièce. On diïicutait aussi dans les cafés et les divans ; mais c'était un autre monde, le monde des étudiants qui n'étudiaient pas. Nous étions, nous, les étudiants qui étudiaient. Nous suivions réellement les cours, nous passions les examens, nous assistions aux concoars, nous prenions parti pour Velpeau en chirurgi<?, et pour Royer-CoUard en médecine. Cela ne nous empêchait pas d'aller siffler nos favoris, quand une fois ils étaient nommés, s'ils abandonnaient les saines doctrines. Je me rappelle quelques-uns des grands événements de mon temps. Parmi les pièces de théâtre Chatterton. L'effet à'Hernani a été plus 8é)ieux et plus profond ; mais Chatterton s'était eniparé absolument de nos esprits. Il y avait une Kitty Bell descendant l'escalier dans la grande scène du désespoir, qui nous paraissait une scène de Sophocle. Nous aimions aussi l'acteur qui personniiiait Chatterton, M. Geffroy, avec ses manchettes qui remontaient jusqu'au coude. Il y a toujours une

iga PREMIERES ANNEES

différence entre les agitations du moment et la grande résultante historique.

Les deux livres qui, de mon temps, furent une sorte de révolution dans notre fourmilière, furent VAhasçérus d^Edgar Quinet, et les Paroles d'un croyant de Lamennais.

Les Paroles d'un croyant n'étaient qu'un pamphlet très court, très enflammé, terribleinent apocalyptique, écrit dans la belle langue de Lamennais, avec beaucoup de passions et très peu d'idées. Je doute fort qu'il ait beaucoup de lecteurs à présent. Quand il parut en i835, tout le monde le lut, tout le monde l'acheta. On faisait queue à la porte du libraire. Gela coiitait vingt ou trente sous. On dut le vendre par centaines de mille. J'avoue que je n'en fus pas aussi émerveillé que mes camarades.

J'étais, au contraire, grand admirateur d'Ahasvérus, et je n'ai pas changé d'avis en vieillissant, quoique je sois naturellement devenu plus calme. Je connais bien des poèmes qui ne sont pas à moitié aussi poétiques que cela. J'avoue ([u Ahasvérus est écrit en prose, mais c'est de la prose d'Edgar Quinet.

Michelet et Quinet étaient déjà, en i835, des amis inséparables. Nous étions, à l'Ecole normale, fort alléchés par les annonces A' Ahasvérus, qui avaient été faites. Michelet vint à trois heures faire sa conférence. Il avait sa redingote couleur de fumée d'enfer qui lui battait les talons, et un grand in-8 tout flambant neuf sous le bras. Il traversa rapide ment la salle d'études ; la classe était au bout, uni

l'école normale 193

toute petite classe, blanchie à la chaux, avec une unique fenêtre, garnie de rideaux de vitrage en coton blanc. Une table de sapin, deux bancs, une chaise de paille en mauvais état pour le professeur, un vieux poêle qui fumait horriblement. J*ai passé là quelques-unes des plus belles heures de ma vie, à entendre Cousin et Michelet. Il n'y avait sur les murs qu'une inscription en mauvais latin, que je vais mettre ici pour la postérité. Il faut savoir qu'une des plaisanteries de Cousin consistait à promettre comme une faveur inespérée la chose même dont on avait peur. Pontivy était le plus petit, le plus mal situé et le plus mal payé des collèges royaux, a Je ne puis pas vous promettre d'envoyer à Pontivy celui d'entre vous qui sortira avec le n» i. J'essaierai, je ferai de mon mieux : mais franchement, je ne puis pas le promettre. » C'était pour consacrer cette déclaration que Lorquet avait écrit sur la muraille, avec un morceau de charbon :

Mémento f philosophe, quia pauper es et ad Pontiçy mitteris.

Michelet en arrivant avec son volume, nous trouva tous les douze, rassemblés autour du poêle, et très persuadés à l'avance que ce volume n'était autre chose qu'exaspéras. C'était Ahasvérus, je le vois encore : une couverture bleue, de grandes marges, lin volume magnifique. Michelet le jeta sur la table avec force : « Messieurs, je vous annonce que la France, qui n'avait pas de poëme épique, en a un, à

Iiartir d aujourd'hui. Le voici ! ». Nous aurions tous

voulu le tenir déjà dans nos pattes ; mais nous nous attendions à ce qui allait suivre : « Comme on ne peut pas aujourd'hui parler d'autre chose, je vais vous en faire l'analyse. » Il la fit. Un poëme de Quinet raconté par Michelet, je vous laisse à penser quelles délices. Il dépassa de beaucoup l'heure de la leçon. Il avait pour le moins autant de plaisir à parler que nous à l'entendre. Nous lui pressions les mains après qu'il eût fini, car il n'était pas solennel avec nous, et il nous permettait de faire voir notre admiration, qui allait jusqu'à l'adoration. Il nous laissa le volume : « ce n'est pas le mien, ce n'est pas non plus celui de la bibliothèque. J 'ai demandé cet exemplaire à Quinet pour vous ; pour que vous le lisiez... demain », il prononça ce mot : demain, en souriant. Il était six heures du soir. Le volume était gros. La brochure fut décousue, et quatre élèves eurent chacun la disposition immédiate d'un fascicule. Il y eut trois relais dans la soirée et dans la nuit. Nous avions tous dévoré Ahasçérus, quand minuit sonna. Je fus obligé de commencer ma lecture par le troisième livre, mais je m'y retrouvai, les autres aussi. Nous étions dans l'enchantement. Le lendemain, par bonheur, était un jeudi, chacui de nous trouva un auditoire dans le quartier d( écoles, et notre succès fut si grand qu'on noi demandait encore Ahasvérus un mois après.

J'aime beaucoup nos étudiants d'aujourd'hui. J' eu plusieurs années de défiance. Je croyais qu'ils étaient devenus parfaitement sages. Que voulea

VOUS ? Il faut être sage, il ne faut pas l'être parfaitement. On me repi'ésentait les étudiants comme de petits saints, — des saints laïques, — bien brossés, bien pommadés, bien gantés, passant leurs examens le plus correctement du monde, notaires et substituts, même sur les bancs, jusqu'au bout des ongles. J'aimais mieux cela, pour la raison, que les étudiants un peu échevelés de ma jeunesse, qui remplissaient de leurs cris les ruelles du quartier Latin, et ma chère rue Saint-Jacques, où l'on ne voyait pas clair en plein midi. Mais mon cœur était avec les étudiants de mon temps.

« Messieurs les étudiants s'en vont à la Chaumière »

La Chaumière ! C'était bien risqué. Je n'ai jamais mis les pieds à la Chaumière, et je suis loin de de nander qu'on la ressuscite ; mais les parlottes où l'oQ se provoquait en duel pour la gloire d'Alfred de Vigny, et les théâtres devant lesquels on faisait queue cinq heures durant, les pieds dans la boue, en injuriant les romantiques d'un coté et les classiques de l'autre, et les cours du collège de France où l'on en venait quelquefois aux mains en sortant du cours de Lerminier, et les articles enflammés, dont l'auteur mourait de faim, et où il y avait presque du génie, voilà ce que j'appelle des écoles, avec énormément de passion et un peu d'extravagance ; de la jeunesse jeune, qui n'a rien à démêler avec Thomas Diafoirus.

l^s étudiants d'à présent renaissent tout à fait.

Ils ont l'esprit de corps, ce qui est un des ingrédients du patriotisme. Ils fraternisent avec les étudiants des autres Universités étrangères pour y montrer le drapeau des écoles françaises, qui est un drapeau doublement français. Je serai parfaitement content si on m'apprend qu'il y a parmi eux des luttes de doctrines. Doctrines littéraires, doctrines philosophiques : je préfère les discussions philosophiques, mais ce que je demande surtout, c'est la passion. Une jeunesse trop calme n'entendra jamais rien ni à la procédure, ni à la physiologie.

Le Paris d'autrefois, si incomplet, si inférieur à celui-ci, je le regrette de tout mon cœur.

La rue St-Jacques et la rue de la Harpe, qui encadraient mon quartier Latin, n'ont jamais été que des ruelles d'une lieue de longueur, irrégulières. mal bâties, dans lesquelles le soleil pénétrait k peine. La rue Vivienne et la rue Richelieu étaient, dans ces temps reculés, les deux belles rues de Paris. On en admirait la largeur. On avait pour uniques promenades le jardin des Tuileries et le Palais-Royal. On nous abandonnait le jardin du Luxembourg, qui paraissait être au bout du monde. La ville était bien plus petite qu'aujourd'hui, et elle nous paraissait plus longue, avec cet enchevêtrement de rues tortueuses.

Mais savez-vous ce qu'il y avait de charmant ? C'est que tout le monde se connaissait. Mon Dieu, oui. Quand on allait au spectacle, on savait le nom de tous les spectateurs et la place qu'ils allaient

occuper. Vous entendez bien que je ne connaissais que de vue les duchesses et les grandes coquettes ; mais à force de les voir tous les jours, on les regardait presque comme des amies ; on savait leurs histoires, on s'intéressait à leurs conquêtes. Rien de ce que vous voyez à présent ne peut vous donner une idée des premières : ces salles-là étaient comme un salon, ou comme une Académie, avec cette difterence, au profit des spectacles, que la passion littéraire était ardente ; ardente ne suffit pas, c'est violente quil faut dire. Elle était quelquefois violente jusque dans les salons. Dans notre quartier Latin, nous la poussions jusqu'au délire. La première fois que je serrai la main de Victor Hugo dans la cour de l'École Normale, en i834, je me sentis transporté au troisième ciel. Nous avions le culte du génie, nous l'adorions et nous mettions au rang des hommes de génie bien des écrivains et des artistes qui n'étaient que des dii minores. Nous sentions, en quelque sorte, le besoin d'admirer.

I Nous retrouvions un peu de sang-froid pendant les vacances ; mais dès que nous mettions le pied sur le pavé de Paris, nous avions la fièvre.

J'étais de ceux qui, à la passion littéraire et à la passion philosophique, mêlaient la passion poli-

j ti(|ue. Je brûlais de tous les feux à la fois. Dès que l'école me laissait un moment de liberté, je courais chez Victor Hugo, chez Alexandre Dumas, chez S^i-Beuve. Je ne voyais Carrel qu'aux Tuileries, ais il y était assidu avec son état-major. Tout

;#Qais

igS PREMIÈRES AJÎNÉE8

Paris était là dès qu'il y avait un rayon de soleil. On se promenait dans l'allée qui borde la rue de Rivoli. Les plus grandes dames s'y montraient. Le duc d'Orléans y apparaissait de loin en loin avec la duchesse Hélène. On y voyait aussi les princes, ses frères. C'est là que M. Thiers, en revenant de l'exil, reçut une ovation que Louis-Napoléon regarda comme un des gros événements de son règne. Le jardin appartient maintenant aux bébés, autrefois relégués auprès de l'orangerie, à la Petite Provence. Il a perdu ses marronniers qui étaient les plus beaux du monde. L'humidité l'a envahi ; on a peine à le reconnaître dans sa tristesse et sa solitude. Les nouvelles reines des élégances, reginae elegantiarum, n'y retrouveraient pas le théâtre où nous admirions les grâces de leurs aïeules. Paris, en cessant d'être la capitale de la France pour devenir la capitale du monde, a gagné en magnificence, mais il a perdu beaucoup de son charme. On le traverse ; on y vivait.

Je ne veux pas quitter l'Ecole Normale sans dire comment me vint ma vocation pour l'enseignement, et sans indiquer la route que beaucoup de mes amis et de mes camarades ou de mes élèves ont suivie. On croit volontiers que les normaliens, qui contractent l'engagement de se vouer pendant dix ans à l'enseignement, deviennent nécessairement des professeurs. Il n'en est rien.

Je vous conterai d'abord ma propre aventure.

Moi, qui vous parle, j'avais envie de me faire

avocat ; mais rester trois ans à Rennes sur les bancs de lécole, il n'y fallait pas penser. Je ne pouvais compter que sur moi, sur les ressources que je tne créerais. J'avais vécu au collège en donnant des leçons à trois francs par mois; c'était bon pour Vannes et pour un collégien ; il n'était pas question de retrouver cela, ni de vivre comme cela à Rennes. J'obtins une place de maître d'études suppléant, et je fis ainsi ma première année de droit. Je pouvais faire mes trois années dans les mêmes conditions et décrocher la licence. Je ne serais pas bien avancé, pour en être arrivé là : et d'ailleurs j'avais à penser à d'autres. Je fus sur le point d'accepter une place au petit collège d'Ancenis. Le proviseur du collège de Rennes, qui

e voulait du bien, me dit : « Entrez à l'Ecole normale ».

L'idée de devenir journaliste par ce chemin ne me vint pas même à Tespiùt. Je pensais que j'aurais là une carrière modeste, mais assurée. Je ne craignais pas le travail, je n'avais pas de grandes ambitions, je concourus. Je fus reçu. Voilà le récit fidèle de ma vocation pour l'enseignement.

Cette vocation, l'Ecole ne parvint pas à me la donner. J'y pris très rapidement un goût très vif, j'oseraispresque dire une passion, pour l'étude, mais j'aurais voulu être sous-bibliothécaire quelqpie part, platôt que professeur. Je pris encore des inscriptions de droit en sourdine, me disant que je trouverais peut-être le moyen de quitter ma classe, pour

le barreau. Puis je me réconciliai avec l'idée d'enseigner, mais le seul enseignement qui m'attirât était celui de l'histoire. Je désespérai bien vite d'y être appelé. J'étais d'une ignorance invraisemblable. On ne connaissait aucun livre d^histoire au collège de Vannes. On n'y enseignait, en fait d'histoire, que l'histoire du bas empire. Pourquoi celle-là plutôt qu'une autre ? Probablement parce que l'on suivait des cahiers pour l'histoire, comme pour la philosophie, et que, les leçons étant très espacées, on n'arrivait pas, avec une seule génération d'élèves, jusqu'au bout des cahiers. On en était au Bas- Empire en i832. On m'avait fait prendre Aetius et Narsès en horreur. M, Cousin, qui faisait son choix le premier à la fin de l'année, me prit pour la philosophie.

Ces détails n'ont guère d'intérêt excepté pour moi. En voici de plus curieux pris dans la carrière de M. Cousin lui-même. En entrant à l'Ecole normale (vingt-trois ans avant moi) il se destinait à l'enseignement des lettres ; il fut même un instant chargé d'une rhétorique. Il a raconté comment il devint philosophe en écoutant M. Laromiguière. Royer- Collard l'était devenu en parcourant sur les quais un volume dépareillé de Thomas Reid, et Malebranche en lisant le dioptrique de Descartes qui lui tomba sous la main.

Je ne me suis jamais consolé de n'avoir pas été professeur d'histoire ; M. Michelet a été plus heureux ; il avait été un instant professeur de

philosophie, mais pour celui-là, il ne pouvait pas y avoir de barrière infranchissable : il fallait, de nécessité absolue, qu'il fût historien. J'ai eu bien des camarades à côté de moi dans la section de philosophie, à propos desquels je me suis toujours demandé pourquoi ils étaient là. A coup sur, ce n'était pas par vocation. L'un d'eux, Nicolas Lorquet, déclarait avec des airs tragiques qu^il était né pour être pianiste. Il avait réussi à convaincre M. Guigniaut qu'il était de toute nécessité de fourrer un piano dans un coin. Le piano y était, Lorquet aussi ; nos pauvres oreilles en savaient quelque chose.

Je ne sais pas si M. Louis Veuillot, qui traitait tous les normaliens comme des ennemis de l'Eglise, a jamais su que l'Ecole avait fourni au clergé et aux oixires monastiques, de nombreuses recrues. Je cite au premier rang, un évéque, Monseigneur Perraud, qui a été mon élève à l'Ecole normale, et qui est aujourd'lmi mon confrère à l'Académie française. Monseigneur Perraud est agrégé de philosophie. L'Ecole n'a pas produit moins de sept jésuites : Les Pères Olivaint, Pitard, Verdière, Ghartier, Pharou, Joubert et Barbier.

Nous avons eu deux dominicains : l'un d eux, le l'ère Hernsheim est de mon temps. Si mes souvenirs me servent bien, il n'était pas d'origine catholique.

Les simples prêtres sont fort nombreux, j'en c Dmpte neuf en commençant par l'abbé Bautain qui té vicaire général de Paris.

aOÎJ PREMIÈRES ANNÉES

Parmi mes autres camarades qui ont quitté l'enseignement je trouve un notaire, le directeur d'une compagnie d'assurances, un libraire, M. Hachette, dont la maison est une des gloires du commerce parisien et de l'université. M. Hachette prétendait qu'il continuait à être professeur en publiant des livres pour la jeunesse. Il avait pris pour devise : Sic quoque docebo ; c'est une autre manière d'enseigner. Un des chefs actuels de la maison, M. Guillaume Breton, a suivi l'exemple du fondateur. H est sorti de l'école normale avec le titre de docteur èslettres. Je relève parmi nos camarades un imprimeur, M. Léopold Cerf, un fabricant de sardines à l'huile, un distillateur. Le fabricant de sardines à l'huile est agrégé de grammaire, le distillateur est agrégé de mathématiques. M. Maneuvrier qui a publié un excellent livre sur la réforme de nos collèges est secrétaire général de la compagnie de la Vieille- Montagne.

Nous avons eu aussi des ministres : Cousin, Rogier qui fut longtemps premier ministre en Belgique, Beulé, Challemel-Lacour, Duvaux et moimême ; des députés : JoufTroy, Dubois (de la Loire-jj Inférieure), Mézières, le membre de l'Académieij Française, Dyonis Ordinaire, Emile Deschanel deux colonels parmi lesquels je compte Chevriaux^ qui na jamais bien su s'il était colonel ou professeur ; un secrétaire général du gouvernement de Calcutta; des diplomates, entre autres, M. Patenô-| tre et M. Gérard ; des gouverneurs de colonies, des

l'école normale 2o3

magistrats à foison en commençant par M. Renouard de la promotion de 1810, qui devint en 1871 procureur général à la cour de Cassation.

Mais si je voulais citer les hommes de lettres et les journalistes qui sont sortis de l'école Normale, c'est alors que je n'en finirais pas. On peut dire, en règle générale, que tous les élèves de l'école normale deviennent écrivains.

Quand ils écrivent des livres de classe, ce n'est pas quitter leur profession, au contraire, ils disent alors comme Hachette : Sic quoque docebo.

Le grand ouvrage de Bouillier sur Descartes, les belles et solides études de Beaussire sur la philosophie et le droit public, les brillantes études psychologiques de Levesque, les ouvrages de Janet qui ont tant contribué aux progrès de la métaphysique et dt; la morale, l'œuvre entière de Caro, si diverse et si forte, les essais de Martha, écrits dans la meilleure langue française ; en hisloire les livres de Duruy, dt! Wallon, de Fustel de Goulanges et de tant d'autres que j'oublie; les résurrections de la langue latine et de la vie romaine par Boissier ne sont pour leurs auteurs que l'accomplissement de lem* tâche principale. C'est le résumé et le développement de leur enseignement. Ce n'est pas une infidélité à la carrière embrassée, à la vocation reçue. On peut relire d'un bout à l'autre les œuvres de Gréard, il semble, après Tavoir lu, qu'on n'est pas sorti de la Sc>rbonne . Ce n'est pas l'ancien Rollin mais c'est le nôtre. C'est le Traité des études du xix« siècle.

2o4 PREMIÈRES ANNÉES

Ce n'est pas de ces écrivains que je parle, mais de ceux qui ont fait des romans, des voyages, des pamphlets, besognes assurément très peu universitaires. Je signale M. Taine, un des premiers. Même quand il fait de la philosophie, c'est de la philosophie de controverse. Les Origines de la France contemporaine sont moins de l'histoire proprement dite que le développement merveilleux d'une thèse. Pour celui-ci cependant, il appartient à la science la plus haute, et plusieurs de ses ouvrages seront un jour comptés parmi les classiques.

Il n'en est pas de même de l'auteur de Tolla, de Guilleiy, de la Question romaine, du Nez d'un notaire. Quoiqu'il soit l'honneur de l'école, il n'a pas l'air d'en être un produit naturel. Nous avions tenu] About trois ans à l'Ecole normale et trois ans à] l'école d'Athènes; nous en avions fait un savant, uni lettré, un écrivain; mais nous n'en avons pas faiti un normalien.

A la sortie de l'école, on l'avait proposé pour jej ne sais plus quel poste dans une ville de province^ qui était le meilleur des postes vacants. Je vis entrer chez moi, un peu comme un tourbillon, une dame fort essoufflée, fort étonnée et fort irritée, qui^ me dit être la mère d' About et qui venait se plaindre et s'ébrouer de l'envoi de son fils en province. « Oi avez-vous tous l'esprit, de croire que nous accepte rons cela ? » J'étais loin de me comparer à About;] un des élèves les plus brillants de l'école. Cepen-' dant, je ne pouvais m'associer à son sentiment parce

l'école normale 2o5

que j'avais été trop heureux quinze ans auparavant, d'être envoyé au collège de Caen. Je le lui dis. Elle reçut cette apologie fort irrévérencieusement pour son interlocuteur. Je lui citai alors Cousin qui avait été désigné pour le collège communal de Rome. (Rome était à ce moment-là une province de l'empire français). Ce second exemple ne Témut pas davantage. Elle pensa queje tirai mes arguments d'infini- Inents petits. « Je vous parle d'About » me dit-elle. Il [fallait l'entendre ! On me dit qu'elle a chanté depuis sur un autre ton. Et elle ajouta ce curieux détail : « J'avais sauvé du naufrage une petite somme que j'ai employée tout entière à faire de lui ce que vous [voyez. Il faut qu il me rapporte l'intérêt de mon placement et ce ne sera pas trop pour commencer d'un revenu de c[uinze mille ou vingt mille francs. » Voilà bien l'outrecuidance des riches ! Elle disait cela à un professeur de l'Ecole normale qui gagnait alors 2.400 francs par an.

Sarcey était le condisciple d'About. mais celui-là était un professeur. Il l'était tellement qu'il l'est encore ; et moi, qui ne vais jamais à la Comédie, je ne la connais que par les leçons qu'il me donne toutes les semaines, à moi et à tout le monde, avec une netteté, une pénétration et un bon sens qui font de ses feuilletons un véritable cours de littérature. Nous avons encore d'autres grands critiques, Despo s, Deschanel. Charles Bigot. Claveau, des écrivains politiques de premier ordre tels que mon Uère Edouard Hervé, Prévost-Paradol qui vou-

ao6 PREMIÈRES ANNÉES

lut à toute force passer de la théorie à la pratique et qui, à peine entré dans les fonctions publiques où il débuta par une déception immense, ne vit d'autre issue à l'aventure où il s'était jeté que la mort.

Et mon pauvre Amédée Jacques ? Celui-là n'est pas parti comme ambassadeur mais comme proscrit. Je le préfère pour lui. Il paya à grand peine son passage sur l'avant. Il comptait sur quelques bribes d'espagnol et sur sa grande tenue. Arrivé à Montevideo, il n'y a pas trouvé de leçons. Il a employé ses derniers sous à acheter un appareil de photographe et il a couru le pays en le portant sur son dos et dinant quand il plaisait à Dieu. Sa mort a été plus triste que sa vie. S'est-il tué ? a-t-il été assassiné ? c'était un écrivain et un philosophe du plus grand mérite.

Combien de noms se mêlent dans mes souvenirs ! Assolant, un romancier, Rogeard, un pamphlétaire : les Propos de Labienus {urentnn éyénement; Frary, que j'aurais dû citer avec Bigot et Claveau ; Ganderax, un critique qui est devenu un auteur dramatique et qui, pour son début, a eu l'honneur d'associer son nom à celiïi de Meilhac ; Manuel que je regrette tant de ne pas voir à l'Académie française où sa place était marquée parmi nos poètes les plus éminents.

Je l'ai contrarié, ce pauvre Manuel. Il voulait à toutes forces entrer dans la philosophie ; c'est moi qui lai contraint à faire de la littérature. Je ne m'enrepens pas. C'est lui qui se classait mal. C'est

nn de nos lettrés les plus charmants et, cela ne l'empêche pas iVêtre aussi un de nos plus charmants et de nos plus pénétrants moralistes.

Nous n'avons pas eu beaucoup d'auteurs dramatiques. About qui a réussi partout dans la vie, n'a pas eu de succès au théâtre. Manuel a deux pièces au répertoire du Théâtre Français. Villetard est un des auteurs du Testament de César Girodot.

Mais si je cède à ma manie de glorifier mes anciens élèves, je m'écarterai trop de mon sujet, qui est de montrer la difficulté qu'on a toujours, ou de deviner sa propre aptitude, ou de trouver le moyen de s'y livrer. Je dirai au moins, pour finir, un nom très justement célèbre, à divers titres, et qui, figurant dans la liste des élèves de lEcole normale, achèvera ma démonstration : c'est celui de Jean Richepin.

Le Professorat

Quand je quittai l'Ecole normale au mois d'Août 83t), je n'avais pas encore vingt-deux ans. Je fus în^ oyé au collège royal de Caen pour y enseigner a philosophie.

La première réflexion qui se présente à l'esprit, 'est que je n'étais guère qu'un enfant, et que j'allais nseigner la logique et la morale à des enfants de non âge.

Je pris congé, rue Saint-Jacques, de mon maître l'éludes et de mes camarades ; et quand je sortis le endemain de la diligence, à cinquante lieues de là, e n'étais plus l'élève Jules Simon ; j'étais M. le jrofesseur gros comme le bras, et à peu près, en ma pialité de philosophe, le premier professeur du îollège.

Je me rendis aussitôt, conformément aux instructions de M. Cousin, chez mon proviseur. C'était M. l'abbé Daniel, un gros homme qui n'avait pas de cou, et qui rougissait dès qu'il se sentait regardé. Il est mort évoque de Bayeux ou de Coutances. Il me reçut admirablement, et avec des façons respectueuses auxquelles je me dis qu'il fallait désormais m'habituer. Je succédais à M. Vacherot, à qui, par parenthèse, je devais succéder encore l'année suivante au collège de Versailles. A la distance oii je vois maintenant les choses, cette extrême mobilité des professeurs et l'extrême jeunesse de quelquesuns ne me paraissent pas un excellent moyen de fonder l'autorité des maîtres.

Je passai le reste de la journée à choisir un logement et une pension, et je pris le logement et la pension de M. Vacherot, qui n'était pas un guide infaillible en ces matières. Le logement était situé au coin de la rue Saint-Guillaume et de la place du Palais-de-Justice. 11 consistait en une petite chambre à coucher sur le derrière, contiguë à un long boyau décoré du nom de cabinet, qui ne pouvait contenir qu'une table et deux chaises, mais qui avait jour sui le palais-de-justice par une large fenêtre. Quant s| la pension, elle était située au fond d'une cour qui était remplie, les jours de marché, de moutons et de bêtes à cornes. C'était une auberge fréquentée pai les fermiers et les garçons de ferme du pays d'Auge Nous y avions une petite table à part pour deux ou trois professeurs du collège, deux étudiants er

LE PROFESSORAT 2l3

droit, et les deux juges de paix de la ville. C'était, les jours de marché, une véritable cohue ; mais nous étions assez tranquilles le reste du temps. Le maitre de la maison mangeait avec nous. La chère était grossière, mais saine et abondante ; le cidre, noir et dur, était le sujet de grandes querelles avec ['hôtelier. La conversation roulait aussi sur les sancans de la ville et sur les affaires du pays d'Auge. Je fis ma classe le lendemain devant trente-cinq îlèves qui étaient tous de mon âge ou à peu près. Is se montrèrent très attentifs, et je pensai que ma rie était ainsi aiTangée pour plusieurs années.

J'étais plus heureux que beaucoup de mes îamarades. M. Jules Vieille, qui sortait en même ;emps que moi de lEcole, était envoyé à Gaen pour ir euseigner les matliématiques. C'était une société, it une aimable société toute trouvée. Je fus aarfaitement accueilli par deux ou trois de mes îoUègues qui formaient une société à part, et qui ne reçurent comme un des leurs. C'étaient M. Berger, )rofesseur de rhétorique, un homme d'infiniment ^e^prit qui est mort professeur à la Sorbonne; ^. Henri Martin, professeur de seconde. Ne le confondez pas avec son célèbre homonyme, Henri Martin. Celui de Caen, a toujours été désolé de sette homonymie. Il semblait à tout le monde qu'il )ortait le nom d'un autre. C'était un érudit très listingué, qui devint membre de l'Institut et, pour omble, dans la même académie que l'historien, îotis avions passé un an ensemble à l'Ecole normale m '9

2l4 PREMIÈRES ANNEES

et je lus très heureux de le retrouver. Je ne parle pas des autres ; je citerai seulement le censeur, M. Gassiu, parce qu'il devint par la suite le beau-pèi'e de M. Caro.

Il faut pourtant que je cite aussi M. Gollin, le professeur de troisième qui eut la bonté d'entreprendre de au t'or.uer au>c balles manières. C'était un Parisien, du quartier du Marais, c'est-à-dire, selon lui, du véritable Paris. Il avait été très répandu dans le grand monde du Marais ; il en connaissait les célébrités ; il était reçu chez la plupart de ces grandes dames, et il avouait modestement qu'elles goûtaient sa conversation et son genre d'esprit, qu'elles avaient confiance en sou jugement, et que n'étant plus d'âge à occuper un autre emploi, il était devenu leur conseiller et presque leur oracle. Nous ne connaissions le grand monde que par lui, et nous étions émerveillés des récits qu'il nous en faisait. C'était aussi un gi'and voyageur. On ne saurait croire le nombre d'ascensions de montagnes et de courses à travers le Tyrol qu'il trouvait le moyen d'accumuler pendant ses deux mois de vacances. Il linit par produire une petite révolution dans notre monde universitaire Vieille qui avait des goûts assez mondains, et Henri xMartin que vous auriez pris volontiers pour un grand eulaut de chœur, se laissèrent euLraiuer par lui à un bal de la préfecture 1

Le hasard avait réuni au colley Alexandrins : Henri Martin, qui écrivait un mémoire

LE PROFESSORAT 2l5

sur la musique des anciens d'après le Timée de Platon, Berger qui préparait sa thèse sur Proclus, et moi. qui commençais à piocher les Ennéades. Dans nos promenades quotidiennes le long de la prairie, nous aurions volontiers disserté sur Plotin et sur Platon, si CoUin l'avait permis ; mais, outre les grandes traditions sur les douairières du Marais. il savait toutes les historiettes des demoiselles de la ville de Caen. et il faut se souvenir que le plus vieux d'entre nous, et c'était CoUin lui-même, n'avait pas vingt-cinq ans. Je finis par être fatigué de ce bavardage, sans cesser d'avoir de l'amitié pour paes amis; je n'en avais plus pour leur compagnie.

Je m'isolai de plus en plus. Je louai un splendide ap])artement dans la rue de l'Oratoire : je devins un élève assidu du manège de M. Jardin ; je parcourus là cheval tous les beaux lieux qui entourent la ville, et je m'acquis la réputation d'un sauvage, que je n'ai depuis que trop justifiée.

; J'ai dit que j'avais fait une visite à mon proviseur, l'abbé Daniel, le jour de mon arrivée en août i836. Je retournai chez lui le 2 Janvier i838. et je lui communiquai une lettre en trois lignes de M. Cousin, qui m'enjoignait de partir à l'instant pour Versailles où j'étais inoumé professeur de philosophie. M. Daniel me jdit. croyant me faire un compliment : « C'est la seconde visite que vous me faites ». J'avais fait au recteur ma visite réglementaire : mais il n'était pas chtîz lui. Je ne lui fus jamais présenté et je ne le vis

2lb PREMIERES ANNEES

qu'une seule fois, et de loin, à la distribution des prix du collège.

Il faut dire qu'indépendamment de ma sauvagerie volontaire, ma réclusion avait pour cause la situation de mes études philosophiques. Je m'étais fait à Paris beaucoup d'illusions. Je croyais connaître Kant et Hegel ; je n'en avais que quelques données très incomplètes, et de seconde main. En fait de philosophie contemporaine, je n'étais ferré que sui' les Ecossais, dont je ne faisais pas grand cas, et sur les écrits de Cousin et de JoufTroy, que je savais par cœur. Des philosophes du moyen âge, je ne connaissais que saint-Thomas ; encore le connaissais-je surtout par son Commentaire de la Métaphysique d'Aristote. En revanche, j'avais vécu pendant près de deux années avec Platon et Aristote.

Mes connaissances historiques m'avaient inspiré jusque-là une certaine confiance en moi-même. .le roulais dans mon esprit un système métaphysique qui ne demandait qu'à naître, et qui s'appuyait d'une part sur les microbes pythagoriciens et de l'autre sur le dynamisme de Leibniz. J'en ai laissé quelques traces dans la préface de VHistoire de l'Ecole d' Alexandrie et dans l'Introduction à la philosophie de Descartes. L'idée qu'un aussi grand philosophe que je croyais l'être, serait peut-être embarrassé pour faire la leçon à une quarantaine de citoyens de la vallée d'Auge, ne m'était pas venue tandis que je voyageais dans la rotonde de la diligence à la découverte de la Normandie. Mais il en

fut tout autrement quand je vis devant moi le programme qui nous était imposé; je vis distinctement les lacunes de ma préparation. Je me dis que l'Ecole normale nous avait préparés parfaitement à argumenter sur Platon et Aristote, et ne nous avait pas du tout préparés à enseigner la philosophie.

Il fallait commencer par la psychologie ; et aussitôt on se trouvait en présence de deux grands problèmes : comment le moi pouvait affirmer le non-moi ; et comment l'immatériel agissait sur la matière ; le secret de la pensée et celui de la création. Il fallait expliquer cela sous lœil malveillant de l'aumônier à de jeunes gaillards de vingt ans qui n'avaient jamais entendu parler que du commerce des bœufs ; et moi-même, je n'avais pas encore vingt-deux ans.

Je résolus de m'en prendre, pour commencer, à la philosophie écossaise, qui était surtout descriptive et qui me donnerait du temps.

Je savais bien que, dans l'ancienne Université, et tout à côté de nous, dans les collèges catholiques, il y avait des professeurs aussi jeunes que moi, professeurs à l'âge où on est élève, et qui, assis dans leurs chaires, étudiaient la science qu'ils étaient chargés d'enseigner. Mais le professeur catholique n'était ^hfirgé que de commenter des cahiers. Il transmettaii une science toute faite. Son cours n'était qu'une sorte de catéchisme renforcé. On pouvait s'en couinai acre en comparant, dans un petit séminaire, le îatt'chisme qui préparait à la première communion, ^^atéchisme de persévérance, et les cahiers de phi-

2l8 PREMIÈRES AJÎNEES

losophie. Du moment qu'il s'agissait surtout d'être orthodoxe, un bon élève, doué d'un peu d'éloquence, devenait sur-le-champ un excellent profes seur.

Toute autre était la situation d'un élève de l'Ecole normale, installé tout à coup, à vingt-deux ans, dans une chaire de philosophie . C'était bien la philosophie qu'il avait étudiée à l'Ecole normale, avec sa première et indispensable condition, qui est de ne^ rien admettre en sa croyance qui ne soit clairemei et solidement établi, et de ne rien enseigner que que l'on croit. De toutes les vérités philosophiques* celle-là n'est pas seulement la plus indispensableJ c'est celle que l'on accepte le plus facilement, et à] laquelle on tient le plus quand on l'a une fois acceptée. On ne faisait aucun effort à l'Ecole pour habituer les futurs professeurs à mettre leur enseigne mentd'accord avec celui de l'aumônier. Au contraii tout respirait dans l'Ecole un grand sentiment d' dépendance. Les élèves étaient incrédules et s'ei vantaient . Tout ce qu'on peut dire des professeurs c'est qu'ils l'étaient sans trop s'en vanter. Cousii qui d'ailleurs se déclarait, en fait, très orthodoxe se déclarait, en droit, très indépendant. Quand l'interrogeait sur son opinion relativement aux doj mes catholiques, il fuyait le débat par un : « qu' savez-vous ? » qui se traduisait dans ses livres pï des précautions infinies, ou bien il vous riait au ne en disant : « Je ne dois de comptes qu'à mon confea seur. »

L'Ecole n'avait pas d'aumùnier. Elle ne voulait pas en avoir. Cousin ne voulait pas qu'elle en eût. L'anecdote suivante vous montrera bien son obstination : je me trouvais cliez lui un matin quelques années plus tard occupé à l'aider au classement de quelques ouvrages nouveaux envoyés d'Allemagne. Nous étions dans le petit salon donnant sur l'arrière cour, une petite pièce, assez sombre, qu'il affectionnait probablement parce qu'elle ressemblait à une cellule. Il avait un grand et beau cabinet au bout de sa bibliothèque, où il ne travaillait jamais. Louis vint annoncer M. l'abbé OUivier. C'était le curé de Saint-Roch. Un homme aimable, aimé dans le monde, confesseur de la Reine, très puissant et, disaient les mauvaises langues, très intrigant. Je crois quil fut évêque d'Evreux quelque temps après. Cousin se leva sur-le-champ: « Faites entrer, dit-il », Il me jeta un regard qui voulait dire : Quel est ce mystère ? Je voulus me retirer. « Non, non, restez, je le veux.

— C'est mon ami et mon suppléant dit-il.

— Monsieur Jules Simon, dit M. Ollivier en me saluantavec politesse. Jen'ai aucun secret. Monsieur Cousin ; dans tous les cas aucun secret pour Monsieur. Je viens vous demander une place.

— Trop heureux de me mettre à vos ordres. Puisje vous demander d'abord pour qui ?

— Mais pour moi.

— Une place de professeur de philosophie ! s'écria M Cousin en faisant de grands gestes. Quel honneur

pour la philosophie et pour l'Université ! Voilà une glorieuse réponse à tous nos ennemis ! Cette seule démarche nous venge de toutes leurs querelles ! Mais, Monsieur le curé, il y a nos règlements ; ce titre d'agrégé qui est nécessaire. Nous nous en tirerons peut-être par un diplôme de docteur. Vous êtes bien docteur en théologie ?...

M. OUivier souriait et laissait passer tout ce monologue. Je vis qu'il connaissait Cousin, qu'on ne pouvait jamais interrompre.

— Je n'ai pas tant d'ambition, dit-il, quand il put j placer un mot, c'est une modeste place d'aumônier que je demande ; et notez bien cela, d'aumônier sans traitement.

^Sans dot! dit Cousin! Voyez, mon cher (parlant à moi), combien ces messieurs ont le sens pratique.- Il n'y a rien comme la théologie pour aiguiser] l'esprit. Ne fallut-il qu'une somme de mille francs, celamettraitenraouvement (comptant sur ses doigts), le ministère d'abord, la commission de comptabilités du ministère des finances, peut-être le Consed d'Etat, les deux chambres à coup sûr, la presse d| toutes les couleurs. Mais avec ces deux mots : sani dot ! M. le curé a tout facilité ; et comme je suîl décidé à lui obéir (ôtant son bonnet de velours s'inclinant profondément) il ne lui reste plus qu'j me donner ses ordres et à me dire où il compt nous faire la grâce. . . .

— Eh bien, puisqu'il en est ainsi, Monsiei Cousin, je vous dirai sans préambule que c'est

l'Ecole normale. Je n'aspire à rien moins qu'à être votre collègue.

— A l'Ecole normale ? dit M. Cousin, en donnant les signes du plus profond étonnement, à l'Ecole normale, répéta-t-il en se tournant vers moi. Et vous voulez réellement être aumônier à l'Ecole normale ?

— Je le veux.

— C'est une place à créer ; car depuis la réorganisation sous le ministère Martignac...

— Sans dot, Monsieur Cousin ; et par conséquent sans chapitre à ouvrir au budget.

— Sans dot. j'entends bien. Et vous prendriez aussitôt un suppléant.

Pour cela, non: j'entends faire moi-même la fonction. Je ne dirai pas la messe dominicale, ou du moins je la dirai rarement, à cause de mes fonctions curiales. Mais je ferai exactement une leçon toutes les semaines sur les vérités de la religion, et à vos propres élèves. Monsieur Cousin.

Et à leur maître, dit-il. en ôtant de nouveau sa calotte ; car je ne manquerai pas de prendre une ptrt dans le bonheur qui leur arrive ; je serai un de vos écoliers les plus assidus. Comprenez-vous cela, mon cher ami ? me dit-il dans un grand accès d'enthousiasme. Voilà notre clergé. Il ne doute de rien, il ne craint rien, quand il s'agit d'un devoir à remplir, d'un noble but à atteindre. Ce n'est pas vous, mon cher, qui vous chargeriez de faire des }ns à nos jeunes gens sur les vérités de notre

sainte religion (avec réTérences). Vous connaissez trop ces esprits sceptiques, pénétrants, armés de logique et d'érudition, impitoyables dans leurs sarcasmes, insatiables dans leur curiosité, sur lesquels l'éloquence même n'a pas de prise, et qui connaissent à fond tous les systèmes de philosophie anciens et modernes. Je ne m'en chargerais pas plus que vous. Je cause avec eux de philosophie, quoique ce soit la tâche la plus difficile que j'aie jamais eue à remplir. Vous vous en souvenez, Simon; et quelles difficultés vous me faisiez sur le septième livre de la Métaphysique. Je m'en tenais au commentaire d'Alexandre d'Aphrodisée : mais vous étiez très, fort avec le commentaire de Saint-Thomas. Si je n'avais pas été nourri des gloses de mon maître Schliermacker... Mais, pardon Monsieur le curé, je me laisse entraîner avec mon ami au souvenir d« nos anciennes luttes. C'est notre vie à nous, pauvreii philosophes, abstracteurs de quintessence, comi dit le curé de Meudon, pauvres sophistes comme dit peut-être in petto le curé de Saint-Roch ; noi passons nos jours et nos nuits à étudier les maître à sonder les abîmes ; et avec tout cela, c'est à peii si nous sommes prêts pour la lutte. Vous ne sauric croire à quel point ces jeunes esprits sont redout blés. Jamais ni moi, ni Jouffroy, ni Damiron, aucun de nos maîtres de l'Institut et de la Sorboni n'aurions l'audace de leur taire un courjs d'exégèse o\ de morale canonique .Et cependant (parlant à moi)J voilà M. le curé qui n'a jamais été même professeu

de philosophie... (M. OUivier voulut répondre). Non, M. le curé ; vous avez enseigné la rhétorique au séminaire de Saint-Nicolas, avec un éclat incomparable; mais vous n'avez jamais abordé la philosophie. Vous y auriez réussi également, je n'en doute pas; je vous ai entendu à Saint-Roch, je connais la puissance de voti*e parole. Mais, Monsieur, ce nest pas le professeur qui m'embarrasse; c est l'auditoire. Nous n'avons à vous ollrir ni les belles et pieuses dames de Saint-Roch, ni les futurs abbés de Saint- Nicolas. Et vous croyez que je vais, moi qui vous regarde comme une des grandes lumières et des grandes espérances de l'église, vous condamner à ce rude travail, à ces déceptions, à cette lutte de chaque jour! ce serait un véritable crime. Je ne veux pas exposer mes élèves à vous méconnaître, et à donner des preuves de leur esprit indiscipliné, et je veu V encore moins vous arracher à la haute destinée qui vous attend. Voilà plusieurs années que U)ute l'Eglise vous désigne pour lépiscopat. Les fidèles eux-mêmes vous appellent, et je crois savoir que le parti du ministre est déjà pris. Vous résistez, je le sais. Votre ambition est de vous sacrifier à 1 Ecole normale. Mais ce n'est pas l'ambition que j'ai pour vous. Quand vous serez évèque je vous demanderai de venir bénir nos travaux. Vous me luissez, ainsi que mon ami, pénétré d'admiration pour votre courage. Vous êtes plus héroïque qu'un soldat montant à l'assaut; c'est à nous, mon cher a ni, à le sauver des conséquences de sa témérité. Il

est trop nécessaire à la gloire de notre clergé et à celle de notre pays.

Il s'était levé en disant cela, et avait tout doucement poussé M. Ollivier jusque vers la porte. Il s'épuisait en révérences.

M. Cousin ferma derrière lui la porte de l'antichambre et revint tranquillement s'asseoir à côté de moi sans même être fatigué de la scène qu'il venait déjouer avec une verve dont il m'a été impossible de vous donner une idée.

L'abbé Ollivier qui était fin comme tous les théologiens, comprit qu'on n'entrerait pas dans la place par la ruse.

On y entra cependant. Quand l'Ecole fut transportée rue d'Ulm, et pourvue d'un organisme complet, la présence d'un aumônier s'imposa. Cousin accepta M. Gratry, qui fut depuis Père de l'oratoire et membre de l'Académie française. « C'est un mathématicien, » disait-il alors pour s'excuser, et peutêtre pour se tranquilliser. Ce mathématicien, élève de l'Ecole polytechnique, professeur de philosophie, et qui était la douceur même, ne tarda pas à entrer en guerre avec M. Vacherot, directeur des études à l'Ecole, et M. Vacherot, après un échange de polémiques qui seront un jour d'un très haut intérêt pour l'histoire de la philosophie, fut obligé de se retirer.

Je n^étais pas à Caen, en présence de l'abbé Gratry, et je n'étais pas, comme M. Vacherot, sur un grand théâtre. Mais j'étais surveillé de près, par

M. Roger l'aumônier du collège, et par le proviseur, qui était prêtre. La ville de Caen était fort attentive aux questions religieuses, partagée entre deux camps comme toutes les villes, et ayant de chaque côté des champions très exercés, à cause de sa cour royale, de sa Faculté de droit et de son barreau très nombreux et très lettré. M. Charma, professeur à la Faculté des lettres, passait, parmi les indépendants, pour un philosophe de premier ordre. On s'étonnait que sa renommée fût à peu près circonscrite dans la ville de Caen, mais à Caen elle était immense. Il avait été le fidèle ami et le protecteur de Vacherot. 11 ne montra pas d'hostilité contre moi ; mais il laissa voir qu'il ne me regardait pas comme un philosophe : et tel était le crédit dont il jouissait ])armi les étudiants et dans le parti libéral, que ma situation en devenait embarrassée et difficile.

J'étais sans doute préoccupé de la nécessité de me faire supporter par les théologiens et accepter l)ar les philosophes ; mais, ce qui me troublait surtout, c'était la pensée de ma responsabilité tsnvers mes élèves. Si j'avais été maître de choisir une ou deux questions, j'aurais pu développer quel- <{ues idées justes dont ils auraient sûrement tiré profit : mais ce n'était pas le cas ; il y avait un programme, et il fallait le parcourir tout entier. Sur quelques points, j'avais des convictions très fermes ; sur d'autres, je cherchais encore. Allais-je me trouver contraint à exposer ma doctrine avant d'en avoir une ?

aa6 PREMIÈRES ANNÉES

Le proviseur et l'aumônier, qui, au fond, me voulaient du bien, et qui me savaient gré de ne pas être en faveur auprès de Charma, m'avaient procuré les cahiers de M. Gassin, le Censeur, Le censeur Cassin, avant d'être censeur, était professeur de philosophie au collège. Je lus ces cahiers, avec le dédain qu'un agrégé, élève de l'Ecole normale, doit à un professeur arrivé par ancienneté et qui ne possède aucun de ces hauts grades. J'ose dire que le principal mérite de l'enseignement de M. Cassin, était sa parfaite orthodoxie. Le proviseur me signala aussi deux manuels, dont la doctrine, me dit-il, serait parfaitement accueillie par les familles. Ces manuels n'étaient pas à dédaigner, et je savais qu'ils faisaient le fond de l'enseignement de beaucoup de . mes collègues. L'un était de M. Géruzez, et l'autre de M. Patrice Laroque. Mais trouver ma leçon toute faite dans un manuel, l'étudier comme une leçon de rhétorique ou de grammaire, et venir ensuite la réciter en quelque sorte devant mes élèves, cela jurait tellement avec l'idée que je m'étais faite d'un philosophe, et m'humiliait à un tel point que je ne pouvais m'y résigner.

Je me souvenais que j'avais failli échouer à Ren-] nés, à mon Baccalauréat pour une raison à peu prèii semblable. J'avais à Caen, dans M. Cassiri, le futi beau-père de M. Garo; et c'est le propre père M. Caro qui, à Rennes, m'avait examiné pour 1^ baccalauréat. Cet examen, aujourd'hui si compliqué| était alors bien sommaire. D'abord, il n'y avait pj

à Rennes de Faculté: on était examiné par une commission de trois membres, composée du proviseur, qui était le président, du professeur de philosophie, et d'un professeur de mathématiques et de physique. On appelait le candidat : il se tenait debout devant la table ; chacun des professeurs l'examinait pendant un quart d'heure ou vingt minutes ; après quoi les trois examinateurs chuchotaient entre eux un moment, et le proviseur disait tout haut : « Vous êtes reçu », ou: « Vous êtes ajourné. — Passons à un autre. »

Comme j'avais eu constamment tous les premiers prix dans toutes les facultés et même dans un concours général qu'on s'avisa d'établir en i83i. entre tons les collèges de l'académie de Rennes, je me croyais bien assuré de mon succès. Mais, par malheur pour moi, M. Caro avait fait un manuel de philosophie; il le trouvait excellent, et, par amitié pour les élèves, il voulait les forcer à l'étudier. Je venais de Vannes, un pays perdu, où notre professeur lui-même n'avait jamais entendu parler de M. Caro, ni de son manuel. Il faut dire que, dans ce collège, on étudiait pour être abbé, et non pour être bachelier. Nos professeurs même n'étaient pas bacheliers; ils étaient abbés. Nous n'avions appris que la philosophie de Lyon. J'en aurais peut-être remontré à M. Caro, sur les arguments en Baralipton. Je tombai sur l'association des idées, dont la philosophie de Lyon ne parle pas.

— Dites-moi, Monsieur, ce que c'est que l'association des idées ?

— Monsieur, les idées s'associent entre-elles...

— Ce n'est pas cela.

— On appelle association des idées...

— Non, vous n'arriverez jamais ainsi. Je veuxbien vous mettre sur la voie. «J'entre dans un appartement.... Continuez...».

Je me disais intérieurement : «Est-ce qu'il est fou'?)) Il ne l'était pas. C'est son chapitre sur l'association des idées qui commençait par ces mots là; et il pensait charitablement qu'en me les rappelant, il susciterait dans mon esprit le reste du chapitre.

Enfin, que ce fût ce souvenir ou une autre cause, j'étais réfractaire aux manuels. Je préparai moimême toutes mes leçons. Je vins à bout de satisfaire mes élèves; mais je ne satisfis jamais ni M. Charma, ni moi-même.

Je terminerai le récit de mon séjour à Caen par une anecdote. Je connaissais M. Bertrand, qui a été depuis maire de Caen et député du Calvados. Il me dit un jour:

— Je vous mènerai chez Pierre Aimé Lair. Ce Pierre Aimé Lair, était, je crois, conseiller dej

préfecture. Il aurait pu être préfet s'il l'avait voulu] mais il aurait fallu quitter sa ville natale, ce qui était] tout à fait impossible. Il habitait entre le pont et| la place royale, une petite maison qui lui appartenait de père en fils. Elle n'avait rien de remarqua-! ble. c'était une des curiosités de la ville. On la]

montrait aux étrangers et aux nouveaux venus.

Un jour que je causais avec M, Cousin, sur le libre échange, (je vous parlerai tout à Iheure de Pierre Aimé Lair) il s'indignait de m'entendre dire Ique j'étais libre échangiste.

— Moi, Monsieur, me dit-il (Monsieur, en parlant à moi, était une injure) moi, Monsieur je suis protectionniste, parce que je suis patriote.

Il était aussi actionnaire des mines de l'Aveyron. I Pierre Aimé Lair était le patriote par excellence. Il avait le patriotisme de la France, celui de la Normandie et celui de Caen, qui était le plus enraciné dans son âme. C'est lui qui a fait tirer à plusieurs millions d'exemplaires une médaille de plâtre, portant d'un côté le nom de Malherbe, le lieu et ia date de sa naissance, et l'autre le fameux vers qui a immortalisé Boileau :

Enfin Malherbe vint...

M. Bertrand me mena donc chez Pierre Aimé Lair; je ne savais trop pourquoi il m'y menait, mais je n'osai pas le lui demander parce qu'il me sembla que je ne devais pas l'ignorer. Je vis un homme tout simple qui me détailla les merveilles de la A'ille, et m'invita à diner pour le lendemain. M. Bertrand trouva un prétexte pour se dispenser de venir. Je dinai avec M. Pierre Aimé Lair 3n tête-à-tête.

^ « Nous appelons ceci le salon de Malherbe » me

a3o PREMIÈRES ANNÉES

dit-il, et je vis, en effet, des inscriptions et des estampes qui se rapportaient à celte dédicace. «J'ai « donné le nom d'un Caennais célèbre à toutes les « pièces de la maison, me dit-il en souriant, et (j'es- « père que vous n'avez pas de préjugés contre le « théâtre), nous allons diner dans la salle de « Mélingue ».

J'ai été depuis un des nombreux amis de Mélingue, j'ai même été son député ; mais je n'étais alors que son admirateur. Je le trouvais aussi beau que Bocage dans la Tour de Nesle. Son jeu était moins profond ; mais quel éclat et quelle jeunesse ! « Gomment trouvez-vous ce linge ? » me dit M. Pierre Aimé Lair en me mettant sa serviette sous les yeux. Je fus assez étonné. Je déclarai que je le trouvais superbe. « Non, me dit-il, il est fort laid, mais je n'en emploie pas d'autre. C'est du lin récolté à Gaen et filé par ma fermière ». Il me fit remarquer les assiettes.

— C'est de la porcelaine deBayeux. J'ai de belles faïences de Rouen qui me viennent de mon arrièregrand-mère. Car il faut que vous sachiez, cher monsieur, ajouta- t-il comme un homme qui confesse une faute, que mon arrière-grand-père s'était marié à l'étranger. Ma bisaïeule était de Rouen.

Heureusement, pensai-je, que nous sommes dans un pays plantureux. Nous avons les huîtres de CourseuUes, les moutons du Bocage, les bœufs de la vallée d'Auge. Nous ne sommes pas exposés à mourir de faim. M. Pierre Aimé Lair me fit encore

LE PROFESSORAT 23l

remarquer le pain : « Gest du blé de Gaen, me dit-il avec orgueil. Il u'y a pas longtemps que nous en avons: autrefois, nous n'avions que du seigle, du sarrazin et de l'avoine ».

Gomme on était vite eu familiarité avec lui, je m'aperçus qu'il portait une redingote en drap bleu assez grossier. Je lui en demandai la raison.

— Vous avez, lui dis-je, les fabriques dElbeuf?

— Sans doute, me dit-il, et Elbeuf est une des gloires de la Normandie. Mais je tire mon drap de Vire qui est dans le département.

Il n'avait pas manqué de me demander si j'aimais le cidre. Il apprit avec plaisir que j'étais Breton, et que c'était pour moi un goût national. « Quoique vos cidres, dit-il... ». Mais il s'aperçut qu'il était sur un terrain brûlant et se hâta de me dire que nous aurions, à l'ordinaire, du cidre du Bessin, et qu'on nous servirait au dessert du poiré de

hClécy.

Une chose le tourmentait, il me l'avoua, c'était le vin. Je lui dis que j'en voyais une bouteille sur la table. « Oui, me dit-il, c'est du vin de Gaen, Je n ose pas vous en faire boire ». Il en grillait. De mon côté, je n'étais pas peu désireux de boire du vi n récolté dans un pays où il est notoire qu'il n'y a pus de vignes.

Il m'en versa, par discrétion, un tout petit coup. Je résolus, par politesse, d'en redemander après

I avoir bu. Mais il n'y eut pas moyen. Mettez ensemble

tous les verjus et tous les vinaigres que vous pourrez imaginer, et vous n'arriverez pas à la saveur diabolique qui fit jaillir des larmes de mes yeux. Il me regardait tristement, tenant toujours sa bouteille. Il la replaça sur la table après l'avoir bouchée avec beaucoup de soins.

— La vigne est à moi, me dit-il, on l'admire beaucoup, parce qu'elle est unique dans le pays. J'ai fait venir des ceps des meilleurs crûs de la Gironde. On m'a conseillé de ne pas recourir aux crûs de la Côted'Or qui sont dans les terres. J'ai fait construire des nmrs bien orientés pour protéger les plants et pour présenter les grappes au soleil. Mon fermier a appris son métier au Château Haut-Brion. Nous faisons un triage si rigoureux avant la mise en cuve, que nous écartons au moins les trois quarts du fruit.

Je réfléchissais pendant ce temps que la bouteille que nous avions sous les yeux devait lui coûter aussi cher qu'une bouteille de Ghâteau-Yquem. Il continua :

— Celui-ci était encore en cercles, il y a douze ans. Je pense qu'il sera tout à fait potable quand il approchera de sa vingtième année. Le vin de Cahors n'arrive à sa perfection qu'au bout de vingt-quatre ans.

Je le félicitai de son courage et de sa confiance.

— Oui, dit-il, j'ai confiance. Avec de l'argent et du travail, on peut tout ce qu'on veut. Je serai bien peu imité, monsieur. L'octroi est si mal organisé en

France et les tarifs de douane si peu protecteurs !

Nous publions ici une lettre intime que Jules Simon idressa à son ami Frélaut :

Caen, le 6 Novembre 1836.

Mon clicr Fortuné,

Je t'ai écrit à la lin du mois de Septembre, au moment e p»artir de chez moi pour venir à Caen. n est temps que je te donne de mes nouvelles et que

te prie de me donner des tiennes.

Je suis arrivé à Caen. mon bon ami, le 2 Octobre i'56. à 4 heures du matin et le même jour j"ai diné chez on proviseur; ensuite de quoi, j'ai prêté serment et gné le procès-verbal de mon installation ; rien ne peut re plus régulier. Notre collège est admirable et il sur-

sse de beaucoup, pour la majesté des bâtiments, ênie les plus beaux de Paris.

Nous avons 36o pensionnaires et 3oo externes. Ma ace va à 8200 Frs et sera de 38oo dans quatre ans, si j n'avance pas.

Je suis logé à dix pas du collège, dans le plus beau liai tier de la ville ; mais je paie deux chambres 3o anos par mois, et ma pension 5o francs. L'éclairage, I blanchissage et le chauffage à ma charge.

Ma classe se compose de 5o élèves, dont 3o laïques ; le reste sont des abbés du Séminaire de Bayeux, qui passent un an à Caen, pour suivre mon cours et qui ont, en même temps, un professeur de théologie.

Le clergé de Caen, mon cher ami, renferme beaucoup de gens honorables, mais quoiqu'il m'ait bien accueilli, je ne puis m'empêcher de trouver odieuse la conduite qu'il a tenue envers mon prédécesseur. Non seulement ils l'ont dénoncé, mais ils l'ont lâchement calomnié, sans une ombre de raison. Je suis obligé de me tenir en garde ; mais ce qui passe l'imagination, c'est que chacun des prêtres qui viennent me voir, m'avertit individuellement de me délier des autres.

Comme je suis catholique et que je m'en fais gloire, j'espère n'avoir rien à craindre de la part du clergr, mais cette conduite blesse ma délicatesse et m'afflige pour une cause qu'ils servent par de mauvais moyens, et à laquelle je mlntéresse. Espérons, néanmoins, que tout ira bien. J'ai quelques bons élèves ; mais je n'en ai point de très bons, et quoique tout le monde travaille, je crois que mon enseignement mériterait d'être suivi avec un peu plus d'entraînement. Les gens de ce pays ci sont d'une nature apathique. Je regrette les bas bretons.

Ecris-moi, mon cher ami, parle-moi de tous nos amis, mais surtout de toi et de ce qui te concerne. Donne de mes nouvelles à Gauthier et dis lui que je lui écrirai d'ici quinze jours. Leblanc me doit une lettre. Songe-t-il à se mettre en règle ? Recommande moi bien à tout le monde, à Maurice et à nos autres amis. Il y aun jeune homme, à Ste Anne, que j'ai connu à Vannes et dont je ne puis me rappeler le nom. Le Kélec, quelque chose comme cela. Tâche de me donner de ses nouvelles.

C'était un bien bon enfant. J'irai à Uzel à Pâques ; ne pourras-tu y venir, un jour ou deux ?

Adieu Fortuné. Ecris moi au collège royal. Donne-moi beaucoup de détails sur nos amis et sur toi. Aime-moi toujours comme je t'aime, de tout mon cœur.

Jules.

J'avais été, je vous jure, bien surpris et bien •avi, en recevant un beau jour une petite lettre, îcrite par M. Cousin, de cette écriture grimpante, îno, nette, à longues queues retournées, qui lui nspirait une si vive admiration, et où il préteniait trouver à la fois les caractères de la force et ie la gi'àce. Je trouvai l'écriture charmante et le ityle encore plus, elle ne contenait que ces mots : ( Ji3 vous ai nommé professeur de philosophie à i^ersailles, soyez chez moi après demain à huit \eures du matin ». — V. Cousin.

Quelle éloquence î Je passai un quart d'heure à admirer; puis j'allai, encourant, faire mes visites Tadieu et retenir ma place à la diligence; puis je evins boucler ma malle qui ne contenait, avec un )eu de linge, que le Platon et l'Aristote de Tauchnitz, :t en route pour Paris, mon ami, c'est-à-dire, à ce [ue je pensais, pour la fortune !

Cousin avait deux opinions sur la carrière d'un jeune philosophe, je ne le lui reproche pas. D'un côté, il disait bien haut qu'il voulait animer et ressusciter la province, qu'il créerait des Universités provinciales sur le modèle des Universités allemandes. C'était son opinion ésotérique. Ne vous y trompez pas : les universités^ mortes sous les foudres de M. Challemel-Lacour, n'étaient l'œuvre ni de M. Bourgeois, ni de M. Liard. Elles remontaient à M. Cousin dont elles étaient le rêve favori. Mais quand il donnait ses avis particuliers en catimini à quelque élève de prédilection, il lui confiait sa doctrine ésotérique qui était le contraire de l'autre et qu'il résumait en trois mots : Ne pas quitter le pavé de Paris. Il s'était appliqué à luimême sa doctrine ésotérique lorsque, à sa sortie de l'Ecole normale, il refusa d'aller enseigner la philosophie au collège communal de Rome et préféra une chaire de seconde à Paris. J'avais quitté le pavé de Paris pour un an seulement. J'y revenais à vingtdeux ans pour ne plus le quitter. Versailles, c'était Paris !

C'était doublement Paris pour un universitaire. Car les collèges de Paris formaient une classe à part dans les collèges royaux, et Versailles était de cette classe. J'étais donc habitant de Versailles et professeur de Paris.

J'ai été deux fois dans ma vie habitant de Versailles. La seconde fois j'étais vieux, j'étais ministre, incertain du sort de la France et de celui

de la société, j'étais logé dans une des plus vastes

galeries du palais, où je couchais par terre sur un

matelas. La première fois j'avais vingt-deux ans, de

la santé, de l'ardeur, une besogne selon mes goûts ;

î et je n'avais d'autre souci que celui de servir la

I vérité à mon rang et de me faire par mon travail

! une petite renommée. L'année 1871 devait être la

1 plus triste année de ma vie; l'année i838 en fut

une des plus joyeuses.

Je vous ai dit que j'avais commencé, pendant mon séjour à Caen, à piocher les Ennéades. J'avais relu à cette occasion le Timée de Platon, que je lisais dans mon Tauchnitz et dont je traduisais les passages les plus importants pour mieux fixer mes idées. J'étais en correspondance avec M. Cousin, qui avait la bonté de répondre à deux ou trois de ses élèves préférés (je ne dis pas à trois ou quatre) et de leur donner sur leurs travaux des conseils qui étaient, avec juste raison, accueillis comme des oracles. Je lui écrivis naturellement que j'étais enfoncé dans le Timée et je ne sus qu'en arrivant à Paris, un an après, l'influence que cette confidence avait eue sur ma destinée.

[1 va sans dire que je sonnai chez lui, à la Sorbonne, au jour et à l'heure indiqués. < Moucher ami, me dit-il d'abordée, vous vous occupez du Timée, vous l'avez traduit en partie, il manque à laa traduction de Platon et je vous prie de me le donner ».

Un nest pas plus franc; et on n'est pas non plus,

a38 PREMIÈRES ANNÉES

VOUS pouvez m'en croire, plus joyeux que je ne fus. J'étais rempli de reconnaissance pour les leçons qu'il m'avait données à l'Ecole un an auparavant, pour la bienveillance qu'il m'avait toujours témoignée, pour le grand avancement qu'il me donnait en ce moment même, sans que rien me l'eût fait prévoir, et je trouvais une occasion de lui rendre un service auquel il tenait beaucoup parce que le temps des traductions était passé pour lui. Ma joie se trouva doublée par cet arrangement. Il me proposa de venir tous les samedis coucher chez lui.

« Vous m'apporterez la copie que vous aurez faite pendant la semaine, et nous passerons le dimanche à nous promener quand il fera beau. Quand il fera de la pluie, nous tirerons chacun de notre côté » .

Ainsi il fut fait. Je couchais dans une chambre à demi-meublée qui fut celle de son secrétaire quand il en eût un. M™*' Blanchard nous servait le matin deux grandes assiettées de soupe, qui était la plupart du temps de la soupe au choux, et nous partions à pied pour aller nous promener dans les bois de Meudon. Le soir, nous dînions très frugalement à la Tête-Noire, et nous nous séparions sur le pont de gèvres, moi pour regagner Versailles, et lui pour rentrer gaillardement à Paris, après une journée de fatigue. Je prenais cela pour un tour de force, parce que, comme il approchait de cinquante ans, moi qui n'en avais que vingt-quatre, je le regardais comme un vieillard.

La traduction du Timée marcha fort vite. Je lui donnais mon paquet le dimanche matin. Il le remettait sur le champ à M"^e Blanchard ou à Jacinthe pour le porter à l'imprimerie. Il ne lisait pas même les épreuves.

— Quand paraîtrai-je ? me dit-il, un jour.

— Voici le bon à tirer de la dernière feuille,

— Oh ! je vous remercie.

Le dimanche suivant, j'arrive chez lui à l'heure ordinaire. Je le vois encore, il était sur son échelle dans sa bibliothèque. Il se hâta de descendre pour me donner la main avec son afîabilité ordinaire.

— Comment vous portez- vous? lui dis-je.

— Assez mal, me dit-il. Je suis très fatigué. On ne saura jamais combien cette traduction du Timée ma fatigué.

Puis se rappelant tout à coup à qui il parlait :

— Mais si fait, ajouta-t-il avec le plus grand sangfroid, vous le savez aussi bien que moi.

Et il parla d'autre chose.

Il partit quelques jours après, pour passer l'été à Môudon, où il avait loué un pied à terre. Barthélémy Saint-Hilaire qui était son ami le plus intime, al ait souvent le voir. Nous autres, il nous recevait le dimanche et retenait à dîner ceux qui se présentaient. Ses dîners se ressentaient plutôt du philosophe que du pair de France. Ce n'était pas ladrerie comme on le croyait ; il n'avait qu'à nous laisser partir. C'était plutôt la simplicité de ses goûts qui lui étaient toute idée de magnificence.

Un jour que nous nous promenions dans les bois avec Saint-Hilaire depuis le fin matin, nous voyons arriver son valet de chambre qui lui conduisait Léon Faucher. Léon Faucher n'était pas encore un grand homme. On était loin de penser qu'il dût jamais devenir ministre. Cousin ne voyait en lui qu'un économiste, ce qui était à ses yeux infiniment peu de chose, et un candidat plusieurs fois malheureux à l'agrégation de philosophie. Il le reçut très bien.

— Vous dînerez avec nous sans doute ?

Arriva, quelques temps après, Odilon Barrot.

Cousin fut ravi.

— C'est le jour de mes amis, dit-il.

Saint-Hilaire commençait à trembler pour l'honneur de la maison. Il me dépêcha secrètement pour demander au domestique ce qu'il devait nous servir. Il avait commandé une matelote d'anguilles. « Et puis ? ». Et puis c'était tout. Je ramenai en revenant Duvergier de Hauranne. Je crus devoir avertir secrètement Cousin.

— Bah ! me dit-il. Il y aura bien quelque part du fromage. Ou bien on ira chercher un plat à la Tête- Noire.

Je savais la figure que ferait Duvergier de Hauranne devant une pareille pitance, et j'étais en train de lui confier mes douleurs quand nous vîmes arriver Halévy. Il faisait un temps superbe, et l'idée d'aller demander à dîner à Cousin était venue à tout le monde. Il était rayonnant de voir cette belle compagnie, et il ne manqua pas de dire à M. Halévy :

LE PROFESSORAT o/^l

— Vous dînez avec nous ?

— Oui, dit alors Duvergier de Hauranne interveenant fort à propos, mais comme il n'y a chez vous [ue deux portions de matelote d'anguille commanlées dans une gargotte, je prie ces messieurs, et je 'OU3 prie en même temps de descendre avec moi asquà Saint-Cloud. où je vous donnerai à dîner hez Grouelle.

Pour le coup, notre hôte se sentit offensé. Il se éleva de toute sa hauteur, et déclara qu'on ne lui erait pas une pareille injure. Il prit son temps pour ne parler secrètement un moment après, et pour n'envoyer commander à la Tête-Noire tout ce que e cuisinier pourrait nous donner. Il se trouva que e dîner fut très abondant, et Cousin étourdissant. !)uYergier de Hauranne lui fit amende honorable.

— Mais, dit-il, je suis excusé par vos vieux )échés que j'ai encore sur l'estomac.

; M. Halévy était très lié avec Cousin. Cousin avait )romis à Halévy les paroles d'un opéra, et Halévy ivait promis à Cousin la musique de ses paroles. Je mis bien aiso pour eux deux qu'ils en soient restés i des promesses.

C'est Tannée de ma vie où je vis le plus souvent VI. Cousin. Il vint passer quelques temps à Vei'sailles. au commencement de l'été. Il était iéharrassé de sa fameuse traduction du Timée. et il avait le temps de prendre du repos.

Il y avait dans l'avenue de S'^-Cloud, vis-à-vis du polLège de Versailles, un grand et beau parc, avec

un bel hôtel, qui devint une fabrique d'horlogerie quand une société fut formée dans le but de faire concurrence à l'industrie de Genève. Je dis en passant que la première montre vendue par la nouvelle compagnie appartint à M. Aubernon, pair de France et préfet de Seine-et-Oise, et la seconde à moi. C'est une montre plate, que j'ai encore dans ma poche au moment où j^écris ceci, et qui me fut apportée à mon domicile, sur la place Hoche, le jour même de la naissance du comte de Paris. Le plus clair résultat de la fondation de cette fabrique d'horlogerie a été de détruire le beau parc dont je parlais tout à l'heure, et dont nous admirions les arbres magnifiques lorsque nous passions devant les grilles en attendant l'heure d'entrer au collège. La princesse de Belgiojoso loua cette belle résidence, et vint y tenir sa cour quelques mois avant l'installation de la fabrique.

Dans une autre ville que Versailles, son arrivée aurait été un grand événement. Mais Versailles a un caractère particulier : c'est la ville où l'on sommeille. Cette ville se divise en deux villes ; il y a la ville ancienne, groupée autour de la cathédrale : celle-là est exclusivement versaillaise et provinciale ; on ne sait pas si ses habitants viennent quelquefois visiter Paris. L'autre s'est bâtie peu à peu aux alentours du château; elle a de belles avenues, de beaux boulevards, des maisons modernes, de beaux hôtels, des restaurants : c'est un coin de Paris, mais, peut-être, par suite du voisinage, un

coin de Paris un peu endormi. Il y a de beaux parcs quand on approche de la campagne, mais leurs habitants s'y renferment et ne se montrent pas au dehors, comme s'ils savaient qu'il n'y a dans ce pays-là d'autre vie que celle qu'ils y portent. C'est peut-être pour cela qu'ils l'aiment. Je ne connais pas de ville où il y ait plus de grands espaces, de beaux édifices, de grands souvenirs, et de majestueuse immobilité.

Les promeneurs de cette partie un peu lointaine et peu fréquentée de l'avenue (car on ne va guère au-delà de la rue St-Pierre, où sont le tribunal et la préfecture) furent à peu près les seuls à s'apercevoir quïl y avait derrière cette grille, et sous ces arbres un grand déballage de Parisiens et de Parisiennes. Le prince n'aurait pas fait trop de bruit, s'il était Ypnu seul ; mais la princesse était femme à remuer le monde. Elle était belle à mener les cœurs après soi ; elle avait l'esprit cultivé comme une femme de lettres qu'elle était ; elle avait une âme de patriote, ce qui, à cette époque, voulait dire, en Italie, une àme de révolutionnaire. Cousin qui était de sa suite r't qui, au milieu des grandeurs qu'il aimait, soupirait toujours après les mansardes et après les cuistres, vint bien vite me voir à la place Hoche et, dès le lendemain, il m'introduisit chez la princesse.

. C'était la première fois que je voyais une grande dame, et je ne puis dire que je la vis, car j'éprouvai un tel émoi, que je fus comme privé de mes facultés.

L Tout ce qui était illustre me causait la même com-

motion, de sorte que ce n'était pas seulement la princesse qui me faisait trembler, mais son entourage. Il y avait là Cousin, devant lequel, quoique je le connusse depuis tant d'années, je n'avais pas toute ma liberté d'esprit, Thiers, Mignet, Augustin Thierry, que je connaissais sans doute, mais que je n'avais jamais vus d'aussi près. J'étais à la fois enthousiasmé et épouvanté de mon aventure, et je sentais, à mon grand désespoir, que l'épouvante l'emportait, que je ne reviendrais jamais sans être appelé, et que mon trouble était si profond que personne n'aurait aucun motif pour désirer de me revoir. C'était pourtant, de tous les salons de Paris, celui où j'étais le plus en état de me mêler à la conversation, et j'appris, quelques années plus tard, à ma grande stupéfaction, que si j'y avais exprimé mes idées sur la politique, j'aurais trouvé un appui dans la reine de ces lieux.

Cousin m'avait averti. Il excellait à faire des portraits, et toutes les fois qu'il en faisait, il vous laissait dans l'esprit une image impérissable de son modèle. Il la jugeait avec une grande liberté et une certaine dureté. Je crus pourtant deviner à certains signes qu'il était intimidé devant elle. Il laissait passer sur le gouvernement et les classes sociales des théories qui auraient excité sa bile partout ailleurs. Il prenait sa revanche sur les questions métaphysiques. Là il se sentait écouté comme un maître; et aussitôt il en était un. C'était un homme qui avait quelque peine à prendre sa place, mais qui, une fois

quil lavait prise, la défendait avec un éclat incomparable.

La traduction du Timée me prit la moitié de mon année. Je donnai aussi quelque soin à ma classe, qui fut la dernière que je dirigeai, car je n'ai été professeur de collège que pendant deux ans. Mon enseignement ne fut pas trop mauvais cette annéelà : car, d'une part, j'avais passé toute Pannée précédente à le préparer, et. de l'autre, je n'avais pas eu le temps de le perfectionner. J'enseignais une philosophie dont je n'étais pas le père. Mon amour-propre en souffrait dans ce temps-là, mais ma conscience s'en réjouit aujourd'hui.

Ma classe était moins nombreuse que celle de Cuen. Mes élèves étaient moins laborieux. Ils n'étaient pas plus intelligents, mais ils étaient plus -civilisés. J'en avais un qui était le modèle des écoliers et qui est devenu le modèle des maîtres. C'est M. Charles Waddington, aujourd'hui membre de l'Institut et professeur à la Sorbonne.

J'ai une belle liste d'élèves et une belle liste de maîtres. J'aime à les repasser dans ma mémoire. Je n'oserais pas compter tout haut mes élèves illustres, de peur de faire des omissions involontaires. Je craindrais encore plus de m'entendre récuser par quelqu un d'entre eux. Deux ou trois l'ont fait publiquement et cela m'a causé de la peine. Ils sont pi'esque tous restés mes amis et me forment, en quelque sorte, une grande famille. J'ai eu pour mai-

très des hommes tels que Michelet, Ampère, Damiron, Guigniaut, Jouffioy, Rossi et surtout Cousin, qui n'a cessé d'être mon maître que quand il avait cessé depuis long-temps d'être mon professeur.

Nous reproduisons ici une lettre intime que Jules Simon adressait â Frélaut pendant qu'il était professeur à Versailles.

Versailles, le 19 mai 1838

Je suis à Versailles depuis trois mois ; ma nomination m'est arrivée à Caen comme la foudre en pleine classe de philosophie ; je l'ai serrée dans ma poche, et j'ai achevé ma leçon très paisiblement; après quoi j'ai fait mes adieux au proviseur, et une heure après j'étais en route au grand étonnement de tout le monde, mais personne n'était plus étonné que moi.

Vous avez le temps d'écrire, mes chers amis, tandis que moi, on me fait gagner mon avancement par des travaux qui font quelque homieur à autrui. Un grand personnage (i) a publié, sous son nom, il y a six semaines, un petit ouvrage de moi, et il fait paraître dans quinze jours le onzième volume d'un grand travail qui n'a pas dû lui coûter grand chose, s'il a fait les dix premiers comme celui-là,car je t'avoue qu' il n'a pas lu son onzième volume, quoique l'impression en soit presque achevée. J'espère travailler maintenantpour mon compte, il en est temps. Je t'en reparlerai. Mais tu vois comme les plus grands philosophes savent mettre en pratique le vieux proverbe : Rien pour rien.

(1). Il s'agit ici de M. Victor Cousin.

ifc

Débuts dans le Journalisme

( Mon séjour à Caen et à Versailles ne m'a laissé We de bons souvenirs. A Caen, c'était ma première ^niiée de liberté ; à Versailles, j'avais une besogne |qui m'occupait sans me troubler, des relations toutes nouvelles pour moi et qui piquaient ma eurio- »ité, un séjour merveilleux et de belles espérances 'avenir. Je me laissais aller au bonheur de vivre d'avoir vingt ans, quand je fus tout à coup réveillé p une aventure qui n'était pas couleur de rose. IVles lecteurs ne connaissent pas bien l'Université aujourd'hui ; ils ne connaissent pas du tout l'Unirsité d'il y a cinquante ans. Le Ministre d'aujour- :ui et celui d'autrefois gouvernent avec le concours n Conseil supérieur, voilà la ressemblance ; mais

Ksemblance n'est que dans les mots. Les attri-

25o PREMIÈRES ANNEES

butions du Conseil de 1898, sa composition, sa fonction différent complètement avec les attributions, la composition, les fonctions du Conseil de i83g. Un mot expliquera tout : le Conseil d'aujourd'hui est composé de cinquante fonctionnaires élus à temps par leurs collègues, donc il est impuissant. Le Conseil d'autrefois qu'on appelait le Conseil royal, était composé de six grands personnages nommés à vie par le roi ; donc il était tout puissant. Le Ministre d'aujourd'hui décide souverainement du sort de son personnel, en se conformant aux règles de la carrière, et en prenant l'avis des inspecteurs généraux;] le ministre d'autrefois, même quand il s'appelait Guizot ou Villemain, ne faisait que donner la signature aux arrêtés qu'on lui envoyait tout faits du Conseil royal. Dans le Conseil même, il n'y âvail pas de délibération sur les personnes. Le baron Thénard décidait de tout pour la physique et la chimie ; M. Orfila pour la médecine. On n'y mettai* pas de mystère. Chacun allait chez son conseillei poser sa candidature ou faire entendre ses doléan ces. Cousin faisait tant de bruit de son autorité, qu« c'était, pour les personnes du dehors, une sort» d'amusement.

Nous autres, qui étions le gros de la troupe, nou savions que sa dicipline ne s'étendait pas seulemen à nos actes, et qu'elle s'appliquait aux idées et au: paroles. Le public s'en doutait. Cousin ne le croyai pas. Il nous disait d'un grand sérieux :

« Vous êtes libres comme l'air dans votre ensei

« gnement, en respectant, bien entendu, les lois de « l'Etat ».

Au fond, nous étions dans nos chaires pour développer, non pas tous ses livres, mais ceux qu'il avait lui-même mis à part pour notre usage, depuis qu'il aA ait été assagi par la fortune. A peine restait-il qiielques vieux professeurs, au nombre de trois ou quatre, qui enseignaient la doctrine de la Romiguière. Il les tolérait à cause de leur âge, et parce quil ne pouvait pas faire autrement. Ils étaient inamovibles. Il y en avait deux à Paris, M. Saphary et M. Valette. M. Valette avait encore quelques années d'activité devant lui. Vous vendez tout à riieure à quel curieux moyen M. Cousin eut recours pour annuler son enseignement, ne pou- Tant le supprimer.

Au mois dAoùt, après les distributions des prix, et pendant les vacances de Pâques, la cour de la Sorbonne était pleine de philosophes depuis le n^atin jusqu'au soir. Chaque fois qu'un visiteur p naissait sur les dernières marches de l'escalier de p erre qui conduisait chez le maître, on se précipite it sur lui, et l'on jugeait du premier coup d'oeil sil était avancé ou disgracié. Tout se faisait chez Cousin par soubresauts. On avançait ou on reculait ands pas. Il aimait ces coups de fortune, qui - utraient sa toute-puissance et sa perspicacité.

Il avait fait pour moi un grand effort quand il n l'avait transféré tout à coup de Caen à Versailles. Après une telle marque de faveur soutenue pendant

une année entière de toutes sortes de privautés et de familiarités, je me croyais à l'abri des revers, en dépit du sage Damiron, qui me disait toujours avec amitié :

— Prenez garde aux sursauts de Cousin.

J'entrai chez le Maître à l'heure ordinaire, il me

dit :

— Je ne puis vous laisser à Versailles.

Je fus un peu étourdi de la nouvelle. Il me fallut même quelque temps pour comprendre qu'il m'ôtait ma place sans m'en donner une autre. Il me mettait tout bonnement sur le pavé « sur le pavé de Paris » comme il disait.

J'entendis comme dans un rêve qu'il me remplaçait par M. Franck, professeur à Nancy, dont assurait-il, les droits étaient supérieurs aux miens. Ils l'étaient en effet, et j'avais assez de bon sens, même alors, pour en convenir, mais je me disais enmême temps qu'il aurait l)ien dû s'en apercevoir dix mois plus tôt :

— Je ne vous envoie pas en province, me dit-il, car il ne faut pas quitter le pavé de Paris.

C'était une marque d'amitié. S'il m'avait envoyé dans quelque collège de province, à Nancy, pai exemple, j'y serais peut-être encore. Mais, à c( moment-là, je ne voyais que la nécessité de vivre Je n'avais pas 200 francs dans ma bourse, et i s'agissait de vivre à Paris indéfiniment sur un te trésor. Il lue regardait attentivement et devina sani peine ce qui se passait dans mon esprit :

— Votre famille vous aidera, me dit-il : et. plus tard, vous lui rendrez tout au centuple.

Ma famille était précisément ce qui me préoccupait le plus parce quelle allait perdre la part que je lui avais faite sur mon traitement les deux années précédentes.

Je le lui dis franchement parce que j'étais aux abois. 11 n'en fut pas autrement ému.

— Vous avez dit-il, vos 4oo francs d'agrégé. Je us ai nommé agrégé volant, c'est une ressource

a-sez petite, mais une ressource cependant ; et je vais faire venir Pierrot, pour voir si nous pouvons vous trouver une leçon.

Là-dessus il me congédia. Je partis fort irrité. En réfléchissant aujourd'hui sur cette aflaire, je m'explique mon irritation, etje ne l'approuve pas. Mais je ne veux pas me laisser aller à des réflexions qui seraient sans intérêt pour vous. Je vais vous dire ce que je décidai en traversant la cour de la Sorbonne.

Mais laissez-moi vous apprendre d'abord que je ^uis un esprit pratique et pessimiste. Pratique, e est une qualité ; pessimiste, c'est peut-être un défaut, parce que c'est une gi'ande occasion de souff'rance : mais peut-on être pratique sans èti-e pessimiste ? En ma qualité d'homme pratique, j'établis mon bilan en trois minutes.

Je ne devais rienà personne. J'avais fort heureusement donné congé de mon appartement à Versailles. Je possédais en numéraire environ 200 francs, et

j'avais, comme ressource, mes 4oo francs d'agrégé. En outre, j'étais agrégé volant.

Vous ne savez pas ce que c^est. Je ne le savais pas non plus une heure avant, mais Cousin venait de me l'apprendre. Un agrégé volant de philosophie était le suppléant éventuel de tous les professeurs de philosophie qui venaient à être malades dans le courant de l'année. Je crois bien qu'il n'y a pas eu d'autre agrégé volant que moi, et que j'ai été le seul de mon espèce. J'ai joui de ce titre pendant un an : titre absolument honorifique. Un professeur (je crois bien que c'était M. Bouillet, l'auteur du dictionnaire) fut malade pendant 3 jours, cela me rapporta 3o francs, mes appointements de 4oo francs se trouvèrent donc élevés à 43o francs. Vous voyez que je n'eus pas tort, en faisant mon budget dans la cour de la Sorbonne, de me dire qu'il fallait compter sur vingt sous par jour pour le vivre et le couvert, et sur la grâce de Dieu pour le reste.

Si vous voulez savoir comment je m'arrangeai, je vais vous le dire. Tout fut réglé en une demi-heure.

La place de la Sorbonne a été transformée depuis ce temps-là. Elle formait alors un carré régulier, relié par une rue large et courte à la rue Laharpe. Au coin de la place et de la rue était le célèbre restaurant Flicoteau, dont j'aurai encore à vous parler tout à l'heure. A droite, en regardant vers l'église, était une grande maison à cinq étages, qui est encore là, et qui appartenait à un ancien libraire, nommé M. Ménard, le père de Louis Ménard, au-

teur de La Morale avant les Philosophes et de ruelques autres ouvrages trop peu connus et qui ! itent de l'être. J'aperçus au cinquième étage de te maison un écriteau : « Chambre et cabinet à er ». On demandait i5o francs pour l'année. Il tait beaucoup pour une chambre et un cabinet. Je désespérai de trouver mieux, et j'étais pressé par le temps. Je payai 3- fr. 5o pour un trimestre et je me trouvai avoir un chez moi. J'y transportai aussitôt ma malle, que j'avais déposée chez le portier de l'école, rue St-Jacques. Je la trouvai un peu lourde. Quand elle fut « chez moi », au haut de mes t inq étages, elle en formait le seul mobilier et le seul ornement. Je trouvai dans la rue St-Jacques uut ce qu'il me fallait : un matelas, une couverture d'hiver approchait, mais je mettrais mes habits sur non lit), deux paires de draps, six serviettes, une ruche et deux chaises de paille. J'achetai aussi une 'jle en sapin, grande comme cela, une main de copier, des plumes d'oie, dont on se servait encore, m encrier où je fis mettre de l'encre sur une éponge, ?t un chandelier de faïence. Je croîs que je n'oublie lien. Il y avait sur la cheminée, où je ne ferais jamais de feu, une petite glace qui me présentait une figure allongée et livide. Je pensai qu'elle ni attristerait tous les matins et je me dis : — Mon garçon, si tu deviens riche.

Si qua fata aspera rampas lu achèteras, pour trente sous un miroir à barbe. Ayant achevé tous ces préparatifs, et payé comp-

256 PHEMIKRES ANNEES

tant tous mes fournisseurs, je m'aperçus qu'il ne me restait pas de quoi vivre, à raison de vingt sous par jour, jusqu'à l'échéance du premier trimestre de mes quatre cents francs. Je me résolus,, avec un serrement de cœur, à mettre en gage ma belle montre. Ce qui m'affligeait, ce n'était pas de m'en passer, car j'étais tout voisin de l'horloge de la Sorbonne, c'était d'aller dans un office du Mont-de- Piété, car j'ai toujours été un peu fiérot, même dans mes années de détresse. Je le fis pourtant, et je rentrai un peu plus tranquille dans a mes appartements » en disant :

— Je vais d'abord écrire à mon frère, qui n'en croira pas ses yeux, et qui mettra tout ce qu'il a à mon service ; mais j'espère bien me tirer d'affaire tout seul. Après quoi, j'irai dîner, et je me coucherai par terre sur mon matelas, à la bonne franquette.

Diner, c'était bientôt dit. Dîner chez Flicoteau, je ne pouvais pas dîner ailleurs. J'avais réglé que je déjeunerais avec un pain de deux sous, et que je dépenserais treize sous à mon dîner. Il fallait bien garder cinq sous pour l'imprévu. J'étudiai Flicoteau pendant quelques jours, et je finis par établir mon menu de la façon suivante : julienne, quatre sous ; fricandeau aux haricots, six sous ; du pain (à discré- 1 tion), deux sous, et la fille, un sou. Que dites- vous | de ce dîner? Il est frugal. II n'était pas trop mauvais! \ La julienne était excellente et copieuse. Il y avait! très peu de veau et beaucoup de haricots. L'eau était

laire : c'était la boisson préférée par mes commen- -Hux. Je m'en accommodais moi-même fort aisément, me suis mis à Teau deux ou trois fois dans ma . pour la même cause, et je puis vous dire que la mière semaine seule est assez désagréable. On fait après ce temps-là. Ce renseignement peut as être utile.

Juand je fus étendu sur mon matelas, après une

mcnade philosophique dans le quartier latin, je

lue dis avec raison que si quelqu'un m'avait prédit

If matin où je serais le soir, je l'aurais pris pour un

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