Je me demandai ce que j'allais faire, car ce
tait pas le tout d'être dans mes meubles et de
voir ce que mon dîner me coûterait. Je n'avais
'" deux cordes à mon arc : chercher des leçons, ou
ire dans les journaux. Où. chercher des leçons ?
vis sur le champ que je n'en trouverais jamais,
is que Pierrot m'en trouverait si Cousin le
: demandait. Cousin le lui demanderait-il ? Là
dt la question. Que j'eusse ou non des leçons, je
avais écrire des articles. Je me croyais assez bien
aé pour le journalisme. Excusez cette vanité. Je
' croyais donc capable d'écrire, mais je me savais
iucapablede me proposer. Jelesavais. Je n'en doutais
n aucune façon. J'avais beau le savoir, je pris la
-olutionde me vaincre.
— Que diable ! me disais-je. tu ne veux pas ourir de faim !
L'exploit que je venais de faire en engageant ma montre, me donnait une lueur d'espoir : faible
Ik
a58 PREMIÈRES ANNÉES
lueur. Je résolus en même temps de consacrer la moitié de mes journées à la recherche des moyens d'existence, et d'employer l'autre moitié à préparer mes thèses de docteur.
« Je suis déjà agrégé, disais-je, et j'aurais pu dire agrégé volant, si ce titre avait mieux sonné. Quand je serai, en outre, docteur, Cousin sera bien obligé de me donner une place ».
Mon sujet de thèse était tout trouvé depuis un an. C'était une étude sur le commentaire du Timée de Platon par Proclus. M. Cousin m'avait fait prêter le texte, et c'était même la demande que je lui en avais faite, qui l'avait mis sur la voie des études que je faisais sur le Timée. Il me faudrait bien d'autres livres ; mais j'étais à Paris où on ne manque de rien en ce genre. J'étais « sur le pavé d< Paris ». Je ne passai pas la nuit à gémir, comme un lâche, mais à me consoler et à me fortifier. Il n'y avait que les démarches à faire qui me chiffonnaient. Je crois que si quelqu'un m'avait démontré qu'elles seraient inutiles, et que je pouvais les supprimer et me contenter de mes vingt sous par jour, il m'aurait lait plaisir : mais personne ne s'offrit pour me rendre ce bon office.
Je partis pour commencer mon odyssée à travers les journaux. Je connaissais un peu Louis Blanc et Pierre Leroux, mais ils ne pouvaient me servir à rien. Carrel m'aurait peut-être accueilli au National, mais il était mort. Je m'étais trouvé une ou deux fois en tiers avec lui et Bastide. Allons voir
Bastide. J'y fus, c'est-à-dire jusqu'à la porte, mais je n'osai jamais la franchir.
Après deux ou trois tentatives inutiles pour triompher de moi-même, je fis cette réflexion qu'il n'était pas plus diflicile de commencer par en haut (jue par en bas, que la plus médiocre feuille de chou n'était pas plus abordable que la Revue des Deux Mondes. Je m'enfermerais chez moi, j'écrirais de mon mieux un grand article, et, mon article en poche, je m'en irais afl"ronter le redoutable Buloz. Cette nouvelle résolution me charmait d'autant plus qu'elle me donnait le droit de suspendre, au (noins pendant un mois, mes courses à travers les journaux. Je pris poursujet un livre assez estimable qui venait de paraître sur l'école d'Alexandrie , et dont l'auteur était un inspecteur général de l'Université, M. Matter. J'avais déjà quelques notions sur l'école d'Alexandrie ; j'avais étudié Proclus ; j'avais lu presque complètement les Ennéades. Toute cette science était un peu abstruse pour les gens du monde, mais je pensai que je serais porté par la grandeur du sujet. Je regardais du haut de ma grandeur le pauvre M. Matter, qui en savait plus long que moi, mais qui n'était ni de l'Ecole normale, ni de l'Ecole de M. Cousin, ni de la Revue des deux Mondes. Enfin, je fis mon article tout d'une venue ; il était composé, corrigé etrecopiéau bout de quinze jours. Il ne s'agissait plus que de le porter; mais c'était là le point difficile.
Je me rappelle le Passage des Beaux- Arts, qui
aGo PREMIÈRES ANNÉES
s'appelle à présent la rue des Beaux- Arts ; ce n'était alors qu'un passage fermé aux deux bouts par une grille. La Revue des deux Mondes, qui était déjà une grande puissance, y occupait un petit entresol. On entrait dans une antichambre où il y avait deux chaises. Sur l'une de ces chaises était un garçon qui vous mettait à la porte. J'entrai, je saluai. Je fus mis à la porte. Voilà tout ce que je sus. pour le quart d'heure delà Revue des deux Mondes. Legai-çonnie dit bien en ricanant : « Si c'est pour un manuscrit, vous pouvez me le remettre.» « Non, non, medis-je, en remontant la rue de Seine pour aller chez Flicoteau; je ne grossirai pas le tas des manuscrits qui pourrissent dans ton antre. Je remettrai V Ecole d'Alexandrie en mains propres, au grand Buloz. »
Allez-y voir ! Je retournai plusieurs fois, sans plus oser, comme la première fois, franchir le seuil de l'antichambre et affronter le garçon de bureau. Si bien, qu'un beau jour, furieux contre moi-même, et n'espérant pilus me vaincre, je fourrai mon manuscrit dans la boite aux journaux.
« Bornons-nous à ma thèse, puisque là je suis le maître ; M. Le Clerc l'accueillera avec bonté, et peutêtre que la faculté lui fera fête ; tandis que ces journalistes et cette Revue des deux Mondes »...
Un mois après environ, et comme je désespérais de plus en plus de la destinée, je vis ma porte s'ouvrir à mon grand ébahissement, une porte qui n'était gardée que par un loquet, mais qui ne s'était encore ouverte pour personne. Un homme que je regardai
comme un passant qui se trompait et croyait entrer chez le voisin, entra en regardant autour de lui avec curiosité. Il y avait de quoi.
J'avais besoin de beaucoup despace pour recueillir mes documents, et ma table était toute petite : je plaçais mes paquets par terre, en les assujettissant avec des cailloux, et je travaillais ventre à terre presque constamment ; position que je ne vous recommande pas, car elle est fatigante à la longue, et elle était malsaine dans mon grenier qui était pavé et non planchéié.
— M. Jules Simon? dit-il.
Je me hâtai de me lever.
— C'est moi.
Que peut-il me vouloir?
— Je suis Bonnaire, le Directeur de La Revae de l'avis, et je viens, de la part de Buloz, vous porter les épreuves d'un article sur l'Ecole d'Alexandrie...
Vous me croirez si vous voulez. Je n'étais pas loin il avoir vingt-quatre ans, j'avais été deux ans proiesseur de philosophie, je possédais la dignité «1 agrégé volant, je voyais poui' la première fois ]3onnaire qui était Directeur de la Repue de Paris et associé à la Revue des deux Mondes. Alais je ne pus mempêcher de danser une sarabande autour de mes paperasses. Je me remis à temps pour sentir linconvenance et la maladresse de ma conduite, et faire mes excuses à mon visiteur. Mais je perçus quil riait à cœur joie. C'était le meilleur
a62 PREMIÈRES ANNÉES
des hommes, et il fut depuis et jusqu'à sa mort mon ami.
— Ne vous excusez pas, me dit-il, et surtout ne vous expliquez pas. (Un regard circulaire jeté sur mes meubles, commenta éloquemment sa pensée). Mais, ajouta-t-il, pas de méprise ! Buloz a fait composer votre article, avec la pensée de causer avec vous et d'exiger des changements, beaucoup de changements,
— Tout ce qu'il voudra, lui dis-je, je ne suis pas homme à faire le diflicile.
— Ne vous livrez pas, dit Bonnaire, Il faut se défendre contre nous (L'excellent homme !). Pensez à votre talent plutôt qu'à votre mobilier.
Vous ne savez peut-être pas quelle joie profonde on éprouve à se voir devenu membre du quatrième pouvoir. Voilà bien des années que je fais partie de l'un des trois autres. Je ne sais vraiment pas si ma première élection m'a fait autant de plaisir que mon premier article.
Il est vrai que je commençais par la Reçue des Deux Mondes.
Elle avait alors, comme aujourd'hui, le privilège d'attirer à elle tous nos premiers écrivains, et ces écrivains étaient dans ces temps heureux, pour la philosophie, Victor Cousin et Jouffroy ; pour l'histoire, Augustin Thierry et Mignet ; pour la critique, Sainte-Beuve et Gustave Planche ; pour la poésie, Lamartine et Alfred de Musset ; pour le roman, George Sand, Mérimée, Jules Sandeau. Je . cite
quelques grands noms au hasard de mes souvenirs, mais j'en pourrais remplir des pages entières. Un homme avait réussi, par une extraordinaire puissance de volonté, à faire un tout de cette glorieuse i élite. On avait besoin, pour être vraiment célèbre, ou même pour être compté dans le monde littéraire, \ d'être loué par la Revue des Deux Mondes ou d'y ■' écrire.
Comment cet homme s'y était-il pris pour persuader cela à ses contemporains ? Il ne prodiguait pas l'or à ses rédacteurs, il ne leur prodiguait pas non plus les compliments, il ne leur donnait pas de fêtes, il ne remplissait pas les journaux d'annonces et de réclames. Sa volonté, sa persévérance, son travail surhumain et la justesse de ses appréciations avaient tout fait. Il était lui-même aussi important, aussi célèbre et aussi puissant que sa Revue.
C'était un homme qui aurait paru robuste s'il
n avait pas porté les traces du travail incessant
f uquel il se livrait. Il avait, au moment où je l'ai
connu, environ quarante ans ; on iui aurait donné
davantage à cause de sa calvitie presque complète.
l^e peu de cheveux qui lui restaient étaient tout
gris. Il avait l'air dun bourru, et il l'était. Sa tète
( arrée annonçait une volonté invincible. Il n'avait
'M un œil, ou du moins il n'en avait qu'un de bon.
- manières, sans être précisément vulgaires,
talent pas celles d'un homme du monde. Il avait
u peu d'instruction. Ce n'était en réalité qu'un
bon correcteur d'imprimerie, très ferré sur l'orthographe et sur la grammaire. Il se forma peu à peu en lisant les articles de la Revue. Je vous réponds qu'il les lisait à fond et qu'il ne laissait pas passer une ligne sans l'avoir lue et comprise.
D'abord, il lisait tous les articles qu'on lui apportait, et dont le sujet paraissait rentrer dans ses cadres. Je ne dis pas qu'il les lisait tous jusqu'au bout, mais il lisait d'un bout à l'autre tous ceux qui paraissaient dignes d'attention. Quand il avait mis un article à part comme susceptible d'être imprimé, il était rare qu'il ne fit pas appeler l'auteur. Il apportait dans ses discussions un entêtement admirable. Il devenait compétent sur presque toutes les matières à force de bon sens. Personne n'a jamais mieux pratiqué que lui le précepte de Descartes, de ne rien recevoir en sa créance qui ne fût clairement compris et victorieusement prouvé. Il disait de lui-même qu'il était un homme médiocre, en quoi il se trompait grandement ; mais il n'avait qu'une culture médiocre, et pour cette médiocrité même, il se croyait un juge excellent.
« Ma Revue, disait-il, est faite pour moi et pour ceux qui sont au même niveau intellectuel que moi. Elle recrute des écrivains parmi les grands hommes, mais elle n'y recrute pas d'abonnés. Et quant aux sots et aux ignorants, elle se fait gloire de les dédaigner.»
Je me souviens d'un certain article de Cousin sur la philosophie de Kant, que vous pouvez relire dans les Fragments, et dont Cousin faisait grand cas.
avec raison. Kant cherchait quelquefois l'obscurité, parce qu'il est dans l'esthétique des Allemands de confondre l'obscurité avec la profondeur ; Cousin, au contraire, avait, au plus haut degré, la qualité toute française de la lucidité. La doctrine de Kant, exprimée par lui, était facile à comprendre et à juger ; il fallait pourtant, pour la comprendre même sous cette forme lumineuse, une certaine habitude des méthodes philosophiques. Je n'ai jamais vu Cousin si content de ses œuvres qu'il le fut de cette exposition ; il la lut sur le manuscrit à l'Académie des Sciences morales, qui ne lui marchanda pas les compliments ; il l'annonça dans sa correspondance à ses élèves et à ses amis. La surprise fut grande pour lui et pour nous tous quand le numéro parut sans le fameux article. Cousin le prit de très haut. Il me chargea d'aller dire à Buloz (j étais alors de la maison depuis assez de temps), qu'on ne fait pas attendre un homme tel que lui.
— Non seulement je l'ai tiré de ce numéro, me dit Buloz, mais je ne le mettrai pas dans un autre. "Vous me dites qu'il est excellent ; j'en suis persuadé, puisqu'il est de lui et puisque vous me le dites. Mais je ne le comprends pas, et les lecteurs de la Revue, qui ne sont ni plus instruits ni plus intelligents que moi, ne le comprendraient pas. Je suis bien fâché de blesser M. Cousin, mais je ne sacrifie lu Revue ni à lui ni à personne.
Notez bien ces derniers mots qui contenaient la [gion et la force de Buloz.
Au fond, comme il s'y connaissait en hommes aussi bien qu'en Revues, il savait que la colère de Cousin ne durerait pas toujours, et qu'il n'était pas homme à se brouiller définitivement avec le plus puissant des journalistes. Cousin nous écrivit une sorte de circulaire pour nous dire qu'il se brouillait avec Buloz, et qu'il nous priait de rompre toutes relations avec lui. Cette prière ressemblait de bien près à un ordre ; elle était un peu sauvage, adressée à des gens qui regardaient leur plume comme leur principale force. Jacques, qui n'écrivait pas dans la Revue, n'en fit que rire. Je présume que d'autres en firent autant. Saisset fut très inquiet et résolut de se tenir à l'écart pour voir venir les événements.
Pour moi, je pensai, comme Buloz, que la bourrasque ne durerait pas, mais je me sentis très irrité de la lettre. Je pensai que Cousin n'était pas assez paternel dans ses relations avec nous, pour nous associer aussi étroitement à une querelle qui n'était pour lui qu'une aflaire d'amour-propre très éphémère, et qui serait devenue pour nous, si nous l'avions écouté, une cause de ruine.
En ce qui touche l'article sur Kant, je pensais qu'un pareil travail, pourvu qu'il ne fût pas trop souvent renouvelé, ne pouvait qu'augmenter l'éclat de la Revue. J'étais donc, dans ce cas particulier, pour Cousin, contre Buloz. En général, je trouvais presque toujours que Buloz avait raison. Il ne se rendait pas toujours un compte exact des motifs
de son jugement ; tantôt il se décidait par réflexion et tantôt par instinct : mais instinct ou raisonnement, c'était un esprit juste et pénétrant. Je n'ai jamais connu personne qui eût plus de bon sens et plus de Tolonté, et je le regarde très sincèrement comme un des hommes qui ont joué, dans l'histoire littéraire du règne de Louis Philippe, le rôle le plus considérable et le plus utile.
J'avais demandé à Bonnaire à quelle heure on pouvait trouver ce potentat.
Je fus introduit, il ne se leva pas, fit à peine un signe de tête, prit sur-le-champ , mes épreuves qui étaient là sur un mauvais pupitre de bois blanc, tout maculé, et se mit à me faire «ses observations», qui étaient des critiques acerbes, exprimées sans aucun ménagement. Tantôt c'était une phrase qu'il déclarait inintelligible, tantôt une contradiction, tantôt un développement inutile. Il y avait même des remarques sur des détails de style et de ponctuation tout à fait insignifiants. Il y eut un moment où mon article me parut si détestable, que je crus qu'il allait revenir sur sa détermiïiation et me le rendre.
Pas du tout : je sus plus tard, qu'il recevait et traitait tout le monde de la même façon, à l'exception des gros bonnets de la maison, et même les plus gros bonnets n'étaient pas à l'abri de ses boutades. Je fis ensuite un article sur Platon, qui eut le bonheur de lui plaire, et qui me mit dans ses bonnes grâces. Puis je maltraitai successivement Bûchez,
M. de Bonald, M. Guiraud, et même M. de Lamennais.
Je m'acquis une sorte de réputation de méchanceté qui me protégea visiblement auprès de lui. Quand il voyait dans mes articles quelque bonne impertinence :
— Bon cela, disait-il. Il sera content !
Sa maxime était, qu'on ne réussit que par ses ennemis. « Voyez Planche ! » Ce n'est que plus tard que je publiai dans la Revue l'Ouprière, l'Ouvrier de huit ans, et quelques chapitres du Travail, J'eus beau travailler dans la Revue ; je n'y fus jamais qu'un étranger. Je ne fus pas dans la familiarité de Buloz, comme Labitte, Marmier, Louandre, qui n'y écrivaient pas plus que moi. J'attribue cela, en grande partie, à mon mauvais caractère.
Mais je n'ai à parler ici que de mes débuts, et je puis bien dire sans vanité, puisque cela ne prouve rien, qu'ils furent rapides et brillants.
J'ai gagné quelques bonnes amitiés, au premier rang desquelles je dois mettre Sainte-Beuve et Jules Sandeau.
Sainte-Beuve me quitta plus tard, mais par délaissement et sans rupture.
Sandeau fut pour moi bienveillant et affectueux, jusqu'à sa mort. Je trouvai aussi dans Labitte, un ami précieux et de bon conseil.
Ma nouvelle position de rédacteur de la Revue des Deux Mondes me donnait une grande importance à mes propres yeux et quelque importance
parmi mes amis et mes camarades. Elle augmentait aussi mon revenu, ce qui n'était pas à dédaigner. Comme les bonheurs ne viennent jamais seuls, à ce qu'on dit, M. Cousin s'occupa sérieusement de me trouver une place, et il m'en trouva une.
Disons tout de suite pour les gens positifs que c'était une place de loo francs par mois. 1200 francs pour ma place, 4oo francs comme agrégé volant, et environ six articles par an dans la Revue, me rapportant chacun 3oo francs, cela faisait 3. 400 francs, presque une fortune. J'eus la sagesse de rester dans mon grenier, de continuera coucher par terre sur mon matelas, et de dîner chez Flicoteau, suivant la formule dont je vous ai conservé le détail ; pour l'édification des races futures. Je pus passer dans ces conditions, qui étaient de bonnes conditions, ma seconde et dernière année d'agrégé volant. Je savais qu'il y avait à Paris des théâtres e1 des lieux de plaisir d'une autre espèce, tels que la Chaumière, par exemple. Je m'en figurais des merveilles; mais je vivais au milieu de tout c«;la comme un reclus, travaillant toute la journée dans ma chambre, et ne m'accordant d'autre plaisir qu'une promenade le soir à travers les rues. Je passais rarement les ponts. Il me semblait que le quartier Latin était ma patrie, et je me promettais nn voyage « de l'autre côté de l'eau » pour le temps où je serais riche.
J'avais d'ailleurs beaucoup à faire, avec mes rticles d'un côté, et ma thèse de l'autre. Car, entre
jirticles d un c
a^O PREMIERES ANNEES
autres vertus dont je me vante, j'eus celle de ne pas abandonner ma thèse un seul instant.
J'avais en outre sur les bras le travail que me donnait ma place, la fameuse place que m'avait dénichée M. Cousin, et sur laquelle je veux donner quelques détails, parce qu'ils intéressent l'histoire universitaire de ce temps-là tout autant que ma propre histoire.
J'ai déjà eu l'occasion de dire quelques mots de l'enseignement de la philosophie à cette époque. J'ai dit que Cousin se vantait de nous laisser la bride sur le cou. Il y avait, à ses yeux, deux sortes de philosophes : ceux qui enseignaient purement et simplement sa philosophie, ou, pour mieux dire, la partie de sa philosophie qui, après examen, lui semblait à lui-même orthodoxe ; ces philosophes-là étaient de beaucoup ceux qu'il préférait. Venaient ensuite ceux qui restaient fidèles à la Romiguière, ou même à la philosophie de Lyon; ceux-là étaient simplement tolérés; et même ils ne l'étaient qu'à l'expresse condition de ne pas lui faire d'affaires.
Comprenez s'il vous plaît ce bel ensemble. La règle du philosophe était de ne pas faire d'affaires à Cousin, et la règle de Cousin de ne pas faire d'affaires au ministre; c'est-à-dire de ne pas susciter d'interpellations. Le roi lui-même n'échappait pas à l'obligation d'éviter les affaires. Il disait à Cousin, quand Cousin était ministre : « Surtout ne me faites pas d'affaires avec cette bonne reine ! ».
Je crois bien que Cousin, pair de France, membre
de deux Académies, professeur à la Faculté des lettres, souverain maître des professeurs de philosophie etdéfiniteur de la foi universitaire, se serait porté de lui-même, par inclination, à proscrire les professeurs qui lui auraient fait des affaires ; mais qu'il le voulût ou non, il était obligé d'exagérer la prudence. Il avait d'un côté le clergé violent, mené au combat par M. Veuillot, et le clergé habile, dirigé par Montalembert ; et de l'autre côté les radicaux dont Pierre Leroux menait la bande. Ces deux ou tî'ois armées le tenaient bloqué, en quelque sorte. On ne lui reprochait pas seulement ce qu'il disait, mais ce que nous disions. Le moindre régent de philosophie ayant dans sa classe trois ou quatre fils de paysans se destinant au séminaire, ne prononçait pas un mot dont Cousin et l'Université ne fussent déclarés solidaires. De même Cousin et r Université répondaient de tout ce qui pouvait se dire à la Sorbonne et au collège de France, par des gens qui n'étaient rien moins que les amis et les disciples de Cousin.
— Vous êtes tous des panthéistes, criaient à la lois Veuillot et Montalembert.
— Oui, vous l'êtes, disait à son tour Pierre Leroux; mais en même temps que vous l'êtes, vous avez la lâcheté de ne pas en convenir.
Là-dessus les cléricaux et les libéraux interpellaient, les journaux injuriaient, les prédicateurs tannaient, la i-eine gémissait, et le roi disait à M. Cousin : « Vous me faites des affaires avec cette
272 PREMIERES ANNRES
bonne reine ». Tout cela n'était pas commode.
J'aurais bien voulu voir Cousin disant à Michelet ou à Quinet: « Vous changerez de langage sur Luther, vous ne parlerez plus de la grâce ni des indulgences ».
Quant aux pauvres régents à mille deux cents francs des collèges communaux qu'il pouvait menacer de la misère et de la ruine s'ils ne revenaient pas à résipiscence, à quoi pouvait lui servir le silence qu'il leur imposait pour l'avenir? — Ils avaient parlé, le mal était fait.
— Il l'a dit, Monsieur; il a dit en propres termes que Dieu crée le monde comme nous créons nos actes et nos pensées. C'est du Spinoza tout pur. Voilà ce qu'on enseigne par vos soins aux jeunes générations. On dépense l'argent du contribuable pour enseigner ces doctrines perverses.
Que pouvait faire Cousin ? Surveiller. Il n'y manquait pas. Réprimer? Il ne s'y résignait qu^à la dernière extrémité. Sa ressource était de bien choisir son personnel, d'écarter les brebis galeuses et de n'admettre dans l'enseignement, que les jeunes gens nourris à sou école, pénétrés de son esprit, à qui il laissait d'autant plus volontiers la bride sur le cou qu'il savait par avance l'usage qu'ils feraient de leur liberté. Malheureusement pour le succès de cette politique, il y avait dans l'Université un abus presque indéracinable : c'était l'inamovibilité des professeurs. Sans l'inamovibilité. Cousin aurait été tout-puissant; mais il lui fallait subir cette loi, cette
re loi. Un professeur titulaire, une fois installé
lume tel, était réellement quelqu'un; il ne pouvait plus être dépossédé. On pouvait lui faire un procès eu règle devant le conseil académique, avec appel devant le Conseil supérieur; mais c'était une grande résolution à prendre, une grande machine à remuer. Et quelle certitude avait-on dobtenir une condamnation, surtout si le professeur nétait coupable que de ne pas être éclectique ?
Il résultait de cette organisation qu'un titulaire qui avait renoncé à toute idée d'avancement était maître de dire tout ce qu'il voulait. Cela paraissait intolérable.
Il y avait bien un remède, mais insuflisant. Au lieu de nommer des titulaires, on nommait des chargés de com*s. Les chargés de cours avaient les mêmes fonctions et les mêmes avantages que les titulaires ; mais ils n'étaient pas inamovibles ! On pouvait utilement leur donner des conseils. Ce moyen de tourner la dilÛculté, quoique excellent. ne parvenait pas à la détruire, et notamment il restait dans les collèges royaux de Paris (que vous appelez à présent des lycées), deux professeurs étrangers à l'école de M. Cousin et à sa prudence : M. Saphary et M. Valette; M. Saphary à Bonaparte iqae vous appelez Condorcet) et M. Valette à Louis-le-Grand.
On avait fait le siège de ces deux vétérans d'un «M^re de choses philosophiques disparu. On leur avait montré, du haut de la montagne, toutes les
richesses de la terre. Voulez- vous être inspecteurs d'académie ? Censeurs des études ? Voulez-vous même être proviseurs? Car on était allé jusque-là. On s'était apitoyé sur leur santé. « Voilà bien longtemps que vous enseignez la philosophie deux heures par jour, pendant quatre jours la semaine. Vous vous userez à ce métier-ià. Que ne prenez-vous un suppléant?... Voilà Simon, qui est agrégé volant, qui vous suppléera pour mille deux cents francs. On peut aussi vous ofïrir Saisset. Si vous trouvez excessif ce prix de mille deux cents francs, il sera facile de le diminuer. Vous vivrez en rentier, avec le surplus de vos appointements, et vous pourrez employer votre temps à faire de beaux ouvrages ».
Ils avaient fait à tout la sourde oreille.
C'est alors que Cousin inventa de créer une conférence à côté du cours de M. Valette. On lui dit : « Nous ne vous touchons pas. Vous êtes titulaire, c'est bien. Voilà vos élèves. Faites votre cours. Touchez vos appointements. Il nous convient de donner à ces jeunes gens un répétiteur. Vous devriez nous en remercier; mais nous vous dispensons de toute reconnaissance ».
C'est moi qui fus ce répétiteur, et voilà quelle fut la place que l'industrie de Cousin parvint à dénicher pour moi. Les élèves du collège Louis-le-Grand furent avertis que je savais la bonne parole, celle qui réussissait au baccalauréat.
J'y gagnai d'avoir des élèves tels que Descha-
DÉBUTS DANS LB JOUBNALISMi: a^JO
nel. Octave Feuillet, Baudelaire, Bocage. J'y gagnai aussi de pouvoir finir ma thèse.
Je fus reçu docteur à la fin de l'année. avec un certain lat. Quand la Faculté rentra en séance, selon lusage, après la soutenance, pour me déclarer que j étais reçu docteur à l'unanimité, M. Cousin prit la parole, et m'annonça en ces termes mes nouvelles : stinées:
— Jusqu'ici votre talent n'était connu que de vos lis. A présent que vous venez de le consacrer par VI succès public, je vais me rendi"e chez le ministre : le prier de vous nommer mon suppléant. Ainsi finirent l'histoire et la fonction de lagrégé jlant de philosophie.
Je vous ai parlé delà Revue des Deux Mondes, et,
j'y reviens, c'est pour avoir l'occasion de dire un ot de tout un monde un peu oublié qui a une hisire cependant, mais qui n'a pas son recueil d'anectes, et surtout de Charles Labitte, qui était devenu on ami et qui exerçait une grande influence dans ia Revue.
La rue, assez peu mondaine, des Beaux-Arts, était fréquentée par les premiers esprits de l'époque.
Comment la grande Revue, alors dans toute sa gloire, occupait-elle un logement dans cette pauvre rue ? Et un très pauvre logement, je vous assure. C'était un entresol, bas d'étage, coupé en deux parties par Tescalier. La plus grande partie, la plus
l'jÔ PREMIÈRES ANNÉES
belle, donnait sur la rue. C'était un appartement luxueux, avec une pendule sur la cheminée, un tapis un peu effiloché et un canapé en velours d'Utrecht. On n'entrait pas dans ce sanctum sanctorum, qui était réservé à la famille et aux amis. L'autre partie de l'appartement se composait de deux petites pièces, éclairées chacune sur la cour par une petite fenêtre, et meublées l'une et l'autre de cinq ou six chaises de paille et de deux tables de sapin noirci, en mauvais état. La première de ces pièces était l'antichambre, la seconde toute pareille, était le cabinet de M, le Directeur et de son adjoint, M. de Mars. Et c'était toute la Revue des Deux Mondes. Nous autres, débutants dans la carrière des lettres, nous n'entrions pas là sans trembler. C'était d'ailleurs le rendezvous de tout ce qu'il y avait de plus illustre. Il faudrait citer tous les grands noms de l'époque, pour donner une idée de ce qui s'agitait matin et soir dans ce petit coin d'une petite rue. Il n'y avait pas de cohue cependant. Buloz faisait quelques frais de politesse pour les gros personnages, il répondait à leurs questions. Pour les autres, quand il avait vu de quoi il s'agissait,il ne se gênait'pas pour leur dire: « j'ai à travailler, vous ferez bien de vous en aller.» A la fin de la quinzaine, on ne laissait plus entrer que les heureux dont l'article passait. Ceux-là, mê. me les plus grands, avaient des discussions avec le maître du lieu, et ces discussions dégénéraient souvent en querelles.
A l'autre extrémité de la rue, et de l'autre côté, il
DEBUTS DANS LE JOURNALISME l'J'J
y avait une table dhôte ou pension de famille qui était au rez-de-chaussée, mais dont rien sur la rue n'annonçait la présence. C'était une salle oblongue, sans prétention, avec une table au milieu, vingt couverts environ, devant chaque assiette la bouteille de vin commencée, entourée de la serviette du propriétaire. Le diner coûtait trente sous, sans le vin, mais il fallait être agréé et prendre à la fois quinze cachets. C'était fort aristocratique, comme vous voyez. Pourtant je dois dire que la nappe n'était pas fréquemment renouvelée.
Je fus introduit là par Scudo et le général Ulloa. C'tHait le rendez-vous de beaucoup d'Italiens exilés, Scado et Ulloa étaient de Venise. On y voyait aussi, mais plus rarement, et seulement à titre d'invité, l'illustre Manin.
C'est là que j'ai connu Labitte qui, malgré sa jeunesse (il devait avoir vingt-quatre ans environ), était familier avec tout ce monde-là. Une grande intimité s'établit presque sur le champ entre Labitte et moi. Nous différions pourtant par tous les côtés, et surtout par celui-ci : c'est qu'il était entraînant, et moi timide. J'aui-ais dîné un an à côté de lui. à cette talile, saris lui adresser la parole. Mais lui, il fut au courant de mes affaires au bout de huit jours, de m s sentiments et de mes idées au bout de quinze jours.
Il appartenait à une honorable famille de Picardie. Son père était ou avait été juge, ou même pré- U^lent au tribunal d'Abbeville. Son frère, alors
enfant, a été depuis mon collègue au Sénat. Il étai résolu à réussir — je ne trouve pas d'autre exprès sion — et il y travaillait avec une énergie que j n'ai rencontrée chez personne au même degré. So: travail était de deux sortes. D'abord il travaillai comme lettré et comme érudit ; ensuite, il travail lait comme intrigant, en se poussant dans l'intimit des gens qui pouvaient lui servir à quelque chose Notez bien que ce sont deux carrières différentes qui demandent des aptitudes opposées. Labitte avai toutes les aptitudes et faisait avec passion ces deu métiers. Vous ne l'auriez pas vu perdre une minut ou, ce qui est la même chose, l'employer à untravai sans profit.
Son centre d'action était la Reçue des Deux-Moi des. Il était venu à bout de Buloz, ce qui était u chef-d'œuvre, non pas comme de Mars, en s'annih: lant et se laissant annihiler, mais en combattant, e se rendant utile et même indispensable. Il n'y avai pour lui ni besogne rebutante, ni besogne imposs ble. Il était prêt pour toute chose et à toute heure Le travail commandé, hâtif, était toujours fait ave le même soin que s'il avait été sa besogne préférée Indépendamment de ses articles, dont quelques-ur étaient pleins d'érudition et témoignaient de reche: ches sérieuses, il rédigeait des notes anonymes, d( notices, des compte-rendus anonymes ou pseud< nymes. Il s'était logé d'abord à l'Ile Saint-Louii mais il était venu bien vite rue des Beaux-Arts, e face de la Revue. Les fenêtres de son entresol fa
-aient face à celles de Buloz, qui pouvait l'envoyer chercher nuit et jour.
Il y avait alors à Paris un petit homme qui s'appelait M. Tissot, et qui était professeur au Collège de France et membre de l'Académie française, rien que cela. 11 faisait un singulier métier. Dès qu'il découvrait quelque part un garçonnet de lettres commençant à percer, il allait lui faire une visite. Et sans trop de circonlocutions :
— Il faut être de l'Académie française.
— De l'Académie française, ô ciel !
Ni Sainte-Beuve, ni Sandeau n'en étaient encore. On rougissait, on s'excusait ; mais, il avait sa thèse faite, et il vous démontrait clair comme le jour, que votre absence portait un préjudice énorme à l'Académie, et qu'il était de votre devoir de venir à son -ecours. Puis brusquement :
— Combien donnez-vous ?
Si vous étiez novice, vous ne compreniez pas d'abord. Il s'expliquait :
— Oui, combien d'argent me donnerez-vous pour ma voix? Combien pour mon initiative? Combien pour mes démarches ?
Je ne sais plus s'il y avait un tarif ou si on traitait à forfait. Je devrais le savoir, car j'ai reçu sa visite tout comme les autres.
11 avait un autre but en se présentant chez Labitte. Il lisait dans l'espi'it de Labitte comme dans un livre ouvert. Il savait qu'il brûlait d'échanger la chaire de Rennes, où il fut nommé après avoir été reçu
aSo PREMIÈRES ANNÉES
docteur contre une suppléance au Collège de France. 11 lui fallait à lui-même un suppléant. C'est cette place, objet de tous ses désirs, que Labitte s'entendit proposer un beau matin avec ravissement. Il chantonnait intérieurement le célèbre refrain à'Armide :
Dans ces beaux lieux, dans cette heureuse plaine Le bien que nous cherchions se vient olï'rir à nous, Et pour l'avoir trouvé sans peine Il ne nous semble pas moins doux.
quand il fut tiré tout à coup de sa béatitude par la voix de M. Tissot lui demandant à brûle-pourpoint :
— Combien donnerez-vous ?
Oui, c'était comme pour l'Académie, avec cette différence que la chaire du Collège de France n'était rien moins qu'une sinécure. M. Tissot voulait être) payé pour donner à M. Labitte la satisfaction et la] gloire d'enseigner la littérature latine en son lieu etj place. Il fallut marchander, disputer. On s'arrêta à| ceci : Labitte serait nommé suppléant ; il ferait 1« cours ; M. Tissot ne ferait plus rien. Il empocherait| tranquillement les six mille francs que la chaire] rapportait, plus trois mille francs que Labitte y| ajouterait de sa poche. Le vendeur, qui était un épicu-J rien, stipula en sus du marché un dîner de six couverts. Labitte en voulait neuf, à cause des neul Muses ; mais Tissot qui voyait venir le nom del
Buloz, dont il avait une peur horrible, tint bon pour le chiffre de six, et Labitte, après tout, n'avait pas de motif bien puissant pour se ruiner. Le dîner eut lieu rue des Beaux-Arts dans le petit cabinet de l'amphitryon, mais il fut servi par Chevet. Les convives étaient, avec les deux amphitryons, Sainte- Beuve, Jules Sandeau, Philarète Chasles et moimême.
Si j'écrivais au xvii'' siècle, je ne manquerais pas de vous dire les propos de table de cette soirée ; mais, outre que je n'ai pas la faconde d'Erasme, la mode des propos de table a disparu. Je puis au mcàns vous dire que Sainte-Beuve et Tissot parlèrent presque seuls. Sainte-Beuve parce qu'il était incomparable, et Tissot parce qu'il racontait les historiettes de sa profession avec une adorable naïveté. Il avait dailleurs beaucoup d'esprit.
Je ne retiens de tout ce qui fut dit ce soir-là qu'un dé ail. Tissot nous parlait de sa première leçon au collège de France.
— Je ne savais pas de quoi parler, dit-il, j'ai trouvé que la grande difficulté d'un discours était lexorde ; mais cette fois-là je commençais une leçon, un cours, une carrière. J'avais beau chercher de tous les côtés, il ne venait rien. « C'est mon cabine qui ne m'inspire pas » me dis-je ; je me promenai dans mon jardin; rien non plus. J'ai une porte qui communique avec le bois de Meudon; je me mis à errer dans les bois : « Peut-être les champs parlent-ils mieux, puisqu'il s'agit des Géorgiques. >> On
|g)lt-llS
empilait le foin sur des charrettes à quelques pas de moi. J'y courus. Rien ne me réussissait ce jour-là. Je rentrai chez moi sans exorde et sans courage, je vous laisse à penser quelle nuit je passai. Enfin je me trouvais assis dans ma chaire sans savoir ce que j'allais dire. Les applaudissements me rendirent un peu de cœur, et, ma foi, je pris le parti d'une confession. « Messieurs, dis-je, avec une émotion dont vous devinez la cause, hier je me promenais dans la campagne, mon Virgile à la main... » je fus interrompu par une salve d'applaudissements. J'essayai de recommencer : « Hier, je me promenais dans les champs... » Les applaudissements reprirent de plus belle et recommencèrent plusieurs fois, au point de me couper entièrement la parole. Le jeune maître, ces champs, ce Virgile enthousiasmaient l'auditoire. On était très bucolique pendant la Révolution. On guillotinait, mais on pleurait. Quand je vis définitivement qu'on ne me laisserait pas parler, je fus rempli de joie : « Mes- « sieurs, m'écriai-je, je vous remercie du fond du « cœur de l'accueil que vous me faites, j'en suis ému « jusqu'aux larmes. )) Je fus porté en triomphe.
« La même chose était arrivée à mon ami Bernardin de Saint-Pierre. On le nomma, à son insu, professeur aux écoles centrales. Il n'avait jamais parlé en public ; il ne s'en reconnut ni le goût ni les moyens, en sorte qu'il refusa l'honneur qu'on lui faisait. Sa démission ne fut pas acceptée ; il figura sur l'afïiche ; la première leçon fut annoncée. D
DÉBUTS DANS LE JOURNALISME a83
3orapritque, s'il se dérobait, il y aurait scandale. Il ie^ ait y avoir là plus de trois mille personnes. Il eint, résolu comme moi à demander grâce, mais une »ràee définitive. Que diable 1 On ne force pas xin hiomme, parce qu'il est un grand écrivain, à avoir, par surcroît, un talent d'orateur. « Messieui*s, dit-il, bu citoyens, je crois que nous disions citoyens dans aps-là « Citoyens, je suis père de famille et
, ^ite à la campagne, m Quoi ! Bernardin de
5aint-Pierre lui-même? Oui, Bernardin en personne ; il est père de famille, et il habite à la campai^ne. quel tableau î II doit dîner comme Tityre, Itviic des châtaignes bouillies et du lait pressé.
Castaneœ molles et pressi copia lactis.
^uel tableau attendrissant ! Les larmes gagnèrent tout Tauditoire ; le professeur pleura comme les auditeurs. On le porta jusqu'à la carriole qui devait le ramènera la campagne.. Heureuse carriole ! On t dû y penser la veille : on l'aurait enguirlande fleurs. Ce char antique le ramena à Romainville ou à Bagnolet. Il n'en revint plus, ou du moins il ne revint pas comme professeur. Sa carrière oratoire était finie. Elle tient toute en trois mots.
— Mais vous, M. Tissot, lui dîmes-nous, vous avez eu de grands succès, vous aimiez l'enseignement. Vous le regrettez.
— Oui, dit-il, avec une émotion sincère, j'envie notre jeune ami, que tant de succès attendent. Pour
e n'ai plus que des souvenirs.
Ces derniers mots nous rendirent pensifs. Nous avions ri des jovialités de cet aimable vieillard, peu scrupuleux sur la façon d'enjoliver sa retraite ; nous nous rappelâmes alors qu'il avait eu ses jours de gloire bien vite oubliés, qu'il avait ému ce qu'on appelait alors les âmes sensibles ; et plus d'un, parmi les convives, qui recevait chaque jour trois salves d'applaudissements en paraissant dans sa chaire, se demanda avec mélancolie si, dans vingt ans, les jeunes gens se rappelleraient seulement son nom.
Labitte tint sa place honorablement au collège de France. Il n'y jeta point d'éclat. Il était sage, ce qui n'était pas, surtout à ce moment-là, une raison pour attirer la foule. Il faisait un cours très savant, très étudié, qui convenait aux érudits. Même ceux-là auraient voulu, dans le jeune maître, plus d'habileté dans l'emploi des excellents matériaux qu'il accumulait; j étais persuadé qu'il deviendrait un jour un des plus solides professeurs du collège. A mes! yeux, il représentait le travail opiniâtre et intelligent. Il devait toujours aller en accumulant, en perfectionnant. Je pense qu'il n'aurait jamais sacri-j fié aux grâces. Je l'aimais mieux comme cela que s'ilj avait été plus brillant. Il me donnait l'idée d'une] grande force, et cette force, c'était d'abord sur luimême qu'il l'exerçait.
Quand il eut ajouté l'immense travail du collège de France à tous ses autres travaux, la charge parut' à tout le monde accablante. Je crois bien qu'il était obligé de travailler davantage de son métier d'écri-
Tain pour acquitter le black mail que prélevait M. Tissot. On se disait : Comment fait-il ? Nous le sûmes bientôt. Il se tuait.
Il m'écrivit un jour qu'il avait besoin dun peu de joie et de repos : qu'il minvitait à dîner dans trois jours ; qu'il aurait fini son article le matin, et que nous dînerions avec Amédée-Renée au Pauvre Diable. Le Pauvre Diable était un excellent restaurant, aux allures modestes, situé rue de Seine, juste en face de la rue des Beaux- Arts, et par conséquent, tout auprès de V ordinaire. Les clients de Charpentier (Charpentier de la Bibliothèque Charpentier) dont nous étions, Labitte et moi, s'y rencontraient souvent, parce que les magasins de la Bibliothèque Cliarpentier étaient dans la maison d'à côté. C'est là quon trouvait quelquefois Balzac se faufilant, quand le mauvais sort le contraignait à délaisser les affaires de Rastignac pour songer aux siennes. Quant à Renée, qui a été depuis directeur du Constitutionnel, conseiller d'Etat, député et secrétaire général de la préfecture de la Seine, je n'ai pas à vous le présenter.
Je me proposais un grand plaisir de cette soirée. J'arrivai à Fheure dite, à la porte du petit entresol de la rue des Beaux- Arts. Je sonne, on ne répond pas, je resonne ; je regarde à ma montre. Il es^t bien six heures. Oii peut-il être ? A la Revue, Sîins doute. Il n'y avait que la rue à traverser. Je donne un coup de pied à la porte, avec l'arrière-
■nsée que peut-être le cordon de la sonnette était t
cassé. La porte s'ouvre alors toute grande, et je vois devant moi une sœur de charité tout effarée.
— A quoi pensez-vous de faire tant de bruit ? me dit-elle.
— Quoi ! répondis-je, il est malade ?
— Il est mort.
En ouvrant la porte de l'antichambre, elle découvrit le lit où mon pauvre ami était étendu, avec un crucifix dans la main.
C'est ainsi que finit Charles Labitte, tué par le travail. L'église de Saint-Germain-des-Prés fut comble le lendemain, à ses obsèques. Le surlendemain on ne pensa plus à lui. Sa place à la Revue fut remplie par Charles Louandre, un autre grand érudit, d'un caractère tout différent. Aujourd'hui je parle d'un homme que j'ai tant connu et tant aimé, il y a cinquante ans, comme je parlerais de quelque écrivain des siècles passés tombés dans l'oubli. Ou dit quelquefois dans les moments d'orgueil qu'il faut penser à la postérité. Non, il faut penser à la vérité.
Nous reproduisons des lettres intimes adressées par Jules Simon à son ami Frélaut :
13 juin 1840.
Sais-tu, mon cher ami, que je vais avoir trois mois de vacances. M. Cousin vient de me nommer professeur agrégé de la faculté. Ce qui est un titre supérieur à
celui de Suppléant et le premier après le sien. Comme ce titre ne se perd pas même par la rentrée du titulaire, me voilà enfin quelque chose de fixe. Je suis donc en meilleure veine qu'il y a quelques mois. J"ai eu quelques succès, je ne puis me plaindre, je serais même riche à présent car j'ai plus de six mille francs d'appointements sans mes dettes contractées par nécessité. Je paie trois cents francs tous les mois, j'en ai encore pour trois ou quatre mois ainsi et j'en aurai fini avec le plus pressé.
Paris, le 22 juin 1846.
11 ne m'est pas bien démontré, mon cher ami, que la dernière lettre soit de toi, mais si elle Test, si ta mémoire est fidèle, je n'ai pas autre chose à faire que de te demander pardon, et je le fais de tout mon cœur. Tu serais bien injuste envers moi, si tu m'en voulais. Cl aime ta lettre pourrait me le faire croire, car je n'ai jamais changé et je ne changerai jamais pour personne. Je n'ai aucun correspondant à Lorient et je ne t'y is pas. Peut-être, pourtant, me Favait-on dit. J'ai de correspondre avec deux ou trois de nos amis, que je n'ai pas cessé d'aimer ; je l'ai fait, en partie parce qiie je n'étais pas bien sûr de ne pas les compromettre ur écrivant, et ensuite parce que j'ai reçu d'eux . ttres qui me mettaient dans l'embarras. J ai été beaucoup attaqué, vois-tu, il y a quelques années. On a dit du \Tai, on a dit du faux : mes amis ont cru tout à la fois ; ils m'ont écrit des choses singu- Ji'ires ; jai répondu une première fois ; mais à la
réplique, j'ai pensé qu'il valait mieux pour tout le monde attendre que nous puissions traiter dans nos lettres toute autre question que les rapports du clergé et de l'Université.
La mort de mon père est venue, je vous l'ai fait dire à tous ; personne n'a songé à m'écrire. Quand j'ai perdu ma mère, il n'y a pas un an, il en a été de même. Dis-moi que tout cela ne m'excuse pas, je ne demande pas mieux. Si tu te plains, loin de m'en fâcher, je te remercie. Je puis du moins t'assurer d'une chose qui est bien certaine, c'est que tous ceux que j'ai jamais aimés, même ceux qui m'oublient, je les aime encore au même degré, au même rang. Et nous allons voir, toi qui te plains, et qui à présent me dois ime lettre, ce que tu feras !
Je ne suis pas trop heureux, mon pauvre garçon. Ma famille me donne bien des soucis ; les ennemis de l'Université m'attaquent tant qu'ils peuvent ; le ministre de l'Instruction publique me déteste, comme Suppléant de Cousin ; les amis de M. Cousin ne m'aiment pas non plus, à cause d'un peu de réputation que j'ai et de quelques doctrines, qui ne lem* plaisent pas. Avec cela, jt suis pauvre comme Job, grâce à l'accumulation de mef charges de famille et à la façon dont sont traités par tout les suppléants et les substituts. Je te dis tout celî pour te montrer que mes amis doivent être bons diablei avec moi. Je t'apitoye sur mon sort. J'ai eu quelque: bonnes chances dans ma vie, ce sont les apparentes j'en ai eu plus de mauvaises, qui sont secrètes. A cou] sûr, je ne pensais pas à Vannes, qu'à trente ans, j( serais professeur à la Sorbonne, décoré, éligible ; mai je ne pensais pas non plus qu'on pouvait être tout celi et lutter en secret contre la pauvreté, contre l'envie
contre la calomnie. Enfin, j'entrevois un terme à la plupart de mes chagrins ; mais, crois-moi, ce qui me soutiendrait le mieux, ce serait de penser à mes amis de là-bas, à toi surtout, le plus ancien et le plus cher ; de croire que mes affaires t'intéressent, que mon souvenir t'est toujours cher, enfin que tu n'as pas changé plus que moi, car c'est tout ce que je te demande.
Adieu, mon cher ami. Quand tu seras à Rennes, mets les deux lettres ci-jointes sous enveloppe, écris toimême les adresses et va les remettre. Sur celle qui commence par mon cher Riaux, tu mettras : à M. Riaux, professeur à la Faculté des lettres et sur celle qui commence par mon cher ami, tu mettras : M. Martin, doyen de la Faculté des lettres. Je pense qu'elles répondent suffisamment à tes intentions. D'ailleurs, je suis à ta disposition, sans réserve.
Si tu vois Gauthier, ou Leblanc, ou Charlopin, parle leur de moi. Je ne connais plus qu'eux à Lorient. Je n'ai pas entendu parler de Sohier depuis plus d'un an ; c'est une des plaies de mon cœur. Adieu, tout à toi, et comme chez Lebourgeois, te rappelles-tu ?
Jules Simon.
Martin et Riaux sont d'excellents garçons. Martin est fervent catholique ; Riaux est sans cérémonie. Si tu veux pour toi-même, des lettres pour Rennes, j'y ai deux amis. M. Aussant, \-icaire à Toussaint et M. Hauer, professeur au Séminaire.
rUNE ELECTION EN BRETAGNE
Une élection en Bretagne
ues amis eurent l'idée, en 1845, de me proposer une' candidature politique dans l'arrondissement de Lannion. Je cherche encore d'où cette idée avait pu leur venir. Je les appelle des amis parce qu'ils le sont devenus. Ils n'étaient au début que des amis politiques ; on sait ce que cela veut dire. Le dernier, M. Savidan, qui vient de mourir, a été trente-neuf ans juge de paix de Lannion. C'était un esprit juste et un caractère d'élite ; très grand magistrat dans une très petite magistrature. Il y avait encore Turquet, dont le fils, l'amiral Turquet de Beauregard, est aujourd'hui major général de la marine à Brest : le docteur Tassel, que j'ai tendrement aimé: Robert, principal du collège; Dépasse, maire de Lannion à perpétuité, et qui a
été membre de l'Assemblée constituante et de la Législative. Je ne cite pas Le Goaster qui nous rendit les plus grands services, parce que ce n'était presque qu'un enfant en i845. Je ne les connaissais pas, et ils ne me onnaissaientpas. On ne s'imagine pas aujourd'hui combien Lannion était loin de Lorient en i845. Il n'y avait ni diligence, ni carriole, ni route. D'ailleurs je n'étais ni à Lorient ni à Vannes ; je n'avais pas quitté Paris depuis onze ans. Ils eurent un député à élire, ils ne trouvaient personne dans le pays qui leur parût en état de faire un bon député. J'étais breton, professeur à la Sorbonne, par conséquent beau parleur (je vous dis leurs illusions), professeur de philosophie et par conséquent libéral. Ils m'écrivirent pour me proposer de tenter la partie.
Dépasse vint même me voir. Il était entré chez moi par un beau jour de novembre, en déclinant son nom et sa qualité ; il me dit aussi qu'il était ou qu'il avait été notaire : « Monsieur, me dit-il, je viens vous proposer le siège du général Thiard ». Voilà comment les idées ambitieuses s'introduisirent pour la première fois dans ma tête.
Je ne manquai pas de faire connaître à M. Dépasse mes trois objections ; c'était mon devoir.
D'abord mon âge. Il ne fit qu'en rire : « Vous n'avez pas trente ans, me dit-il, mais il s'en faut de quelques semaines. On ouvrira la période électorale à la dernière limite. On n'y manque jamais pour se donner le temps de manier le corps électoral. Vous
aurez trente ans en janvier. Au pis aller, si on nous : convoque en décembre, votre élection sera cassée ; ' vous nous reviendrez alors, en janvier ou février, avec vos trente ans bien sonnés ». Cela ne me ])laisait qu'à demi. Il y avait le cens qui me semblait ime barrière infranchissable.
Javais été chargé l'année précédente par quelques électeurs influents de Loudéac d'offrir la candidature à Lamennais. Il m'avait répondu: «Il ne faut pas y songer seulement, je ne suis même pas électeur ». La lettre avait été publiée dans les journaux et avait fourni un bel argument à ceux (pai réclamaient ladjonction des capacités.
Dépasse ne s'y arrêta pas ; « Lamennais et vous, me dit-il, (j'en demande pardon au génie de Lamennais) vous êtes de grands enfants. Oui. le (ens électoral est une grande gène: il écarte de la vie politique le plus grand nombre des citoyens ; mais le cas d'éligibilité n'est pas un obstacle, ce 11 est rien. Il sagit tout simplement d'avoir un ami (jui paie cinq cents francs et qui ^it confiance en ' ous. Je me charge de l'éligibilité : n'y pensez plus. Avez-vous encore une objection ? »
Je lui expliquai que je serais pour tous les clecteiu's, un inconnu.
— Je n'ai pas un ami dans r'arrondissement, 'lis-je.
— Vous vous trompez, me dit-il, vous avez Dépasse 't tous les amis de Dépasse.
— Quelque puissants qu'il soient, répondis-je, ils ne peuvent jamais être que sept.
— Ils ne sont pas puissants, me dit-il. ils sont tout puissants, et je vous le ferai voir.
J'acceptai en étourdi. Quoique j'eusse fait quelques articles pour l'adjonction des capacités, pour l'abaissement du cens et finalement pour le suffrage universel à deux degrés avec condition de domicile, je m'improvisai homme politique ; même les outils du métier me manquaient. Je n'avais un pouce de terre ni dans le département, ni ailleurs, et, pour tout dire, je ne possédais rien au monde.
Je n'avais pas d'autre ami dans les Gôtes-du-Nord que les cinq ou six personnes qui m'appelaient et dont je lisais les noms pour la première fois. On me demanda par lettre une circulaire; je l'envoyai, elle fut acceptée avec enthousiasme. On me demanda des patrons pris dans le monde politique. Ce fut plus difficile; j'avais connu Garrel, mais il était mort. Il ne fallait pas penser à Cousin et à Saint- Marc-Girardin, qui, pour mes nouveaux alliés et pour moi-même, étaient des réactionnaires. Je finis par trouver deux répondants, et même de premier ordre : Jules de Lasteyrie et Charles de ^ Rémusat en personne. Ils me connaissaient par la^ Revue des Deux-Mondes. Ils me donnèrent chaci une belle lettre ; je mis en poche toute ma fortune qui montait bien à 3oo francs, et je partis avec cl viatique pour un pays où je n'avais jamais mis \i
pied et où personne, à l'exception de mes sept amis, ne savait mon nom.
J'eus l'idée, puisque je retournais en Bretagne après onze ans d'absence, de passer par Vannes, et d'y rester un jour ou deux. J'aurais bien voulu pousser jusqu'à St-Jean-Brévelay, mais le temps manquait. Je débarquai le samedi, de la rotonde de la diligence Laffitte et Gaillard, je ne voulus pas loger chez Vincent, à l'Hôtel du Commerce, où la journée coûtait un petit écu, parce que je voyageais sans faste, et, prenant mon paquet à la main, je m'acheminai vers la maison de M^*" Tanguy.
M"* Tanguy ne tenait pas une auberge. Elle était boulangère sur la place de Saint-Paterne, vis-à-vis de l'église. Elle avait une chambre au premier étage, qu'elle louait aux petits bourgeois des environs qui craignaient la dépense et le bruit d'une auberge. Elle ne louait pas au premier venu ; il fallait pour loger chez elle, être son ami ou l'ami de quelqu'un de ses amis. C'est là que ma mère descendait autrefois quand elle venait me voir à Vannes. M'"^ Tanguy donnait à son hôte un pain tout chaud et de bon lait le matin ; la soupe et le bouilli à midi, remplacés le vendredi par quelque poisson ; h; soir, quelques tranches de bœuf bouilli frites dans la poêle. Un verre de cidre avec cela, c'était tout ce qu'il me fallait. Je savais le prix qui était de I fr. 5o par jour, tout compris. Je me demandais, en descendant la rue du Mené, si M°i* Tanguy était encore là, si elle prenait toujours des pensionnaires,
si sa chambre serait vacante, et si elle se souviendrait de moi. Pour moi, je la retrouvais dans ma pensée comme si je l'avais vue la veille.
Il faisait nuit, ou à peu près, quand je débouchai sur la place de l'église; je vis sur-le-champ la boutique de M™® Tanguy, avec des pains de seigle et des pains de six livres étalés sur une forte saillie en pierre qui s'allongeait sur la rue à côté de la porte . La fenêtre de la chambre que je convoitais était ouverte, quoique ce fût l'heure du souper; ce qui me fit conjecturer qu'elle était vacante. M"" Tanguy, quand je descendis les quatre marches qui conduisaient à la boutique, était en conversation avec un prêtre qui me tournait le dos, mais que je reconnus immédiatement à sa voix.
C'était Fortuné Frélaut en personne. Je voulus saluer la maîtresse de la maison, avant de me faire re- ; connaître de mon ami ; mais elle mimposa silence ' d'ungeste plein d'autorité comme à un malappris, qui s'apprêtaità interrompre son supérieur. Je vis sur-lechamp que Frélaut s'informait de plusieurs familles nécessiteuses auxquelles il fournissait du pain et d'autres secours encore, par l'entremise de la boulangère. Je toussai, je remuai les papiers pour l'avertir qu'il y avait là quelqu'un, et vous comprendrez que j'étais pressé de lui serrer la main ; mais il était habitué à ne se laisser déranger par personne, et il défila tout son chapelet sans plus s'occuper de moi que s'il avait été seul avec son interlocutrice. Enfin, quand il eut fini toutes ses recommandations, qui furent
longues et détaillées, il se retourna pour s'en aller, me jeta seulement un coup d'oeil sans me reconnaître dans l'obscurité devenue plus épaisse, et voyant à mon paquet et à mon bâton que j'étais un voyageur, il me salua poliment, et me dit, en forme d'excuse :
— Vous savez que les affaires des pauvres passent avant toutes les autres, je vous laisse avec M^^ Tanguy.
— Mais non pas avant de m'avoir embrassé, lui dis-je en lui tendant la main avec émotion.
Il me reconnut au premier son de ma voix, et se jeta à mon cou avec la tendresse d'un frère. Je vous fais grâce des premiers propos.
— Et que fais-tu ici ? me dit-il. Je te croyais à Lannion, où tu vas faire des bêtises.
— Merci de Taugure. J'ai voulu d'abord voir le vieux pays et les vieux amis.
— Et tu n'as pas eu l'idée de descendre directet chez moi ?
Mais, lui dis-je un peu embarrassé, je savais que tu étais à Vannes, mais je ne savais pas où tu demeurais.
— Ni ce que je faisais, apparemment, dit-il, en I riant de son bon rire d'autrefois.
— C'est M. le curé! c'est M. le curé! se mit à c:?ier la bonne femme persuadée que j'allais être
! ébloui et terrifié par cette découverte. r.lle ne se trompait point tout à fait. 1 — Le curé de Saint-Paterne ! m'écriai-je à mon ^our.
Il
3oO PREMIÈRES ANNEES
Il faut VOUS dire que depuis Vitré, qui est de l'autre côté de Rennes, en allant vers Paris, je n'entendais parler que du curé de Saint-Paterne par les voyageurs qui se succédaient dans la rotonde. Mais on ne lui donnait que le nom de sa cure ; et l'idée qu'il s'agissait de mon ancien ami ne m'était pas venue.
— Avez- vous vu la maison de retraite de Meucon ? disait l'un.
— Je veux la voir, répondait l'autre. On dit que c'est la plus belle construction de Saint-Paterne.
— Où trouve-t-il de l'argent pour tout cela ?
— Et du temps ? Il a sur les bras non seulement les pauvres de sa paroisse, mais ceux de tout le diocèse.
— Sans compter que c'est lui qui est l'évêque.
— S'il n'était que cela ! disait un autre endiguant de l'œil.
Et tous se mettaient à rire. Il m'était aisé de voir que j'étais au milieu de légitimistes, ce qui ne pouvait me surprendre, ni à Vitré, ni à Rennes, ni à Vannes. Je prenais naturellement une haute idée de ce curé de Saint-Paterne, qui m'apparaissait comme un des hommes les plus puissants de la France, puisqu'il était le maître de tous lés esprits dans l'Ouest.
Un laïque, me disais-je, fùt-il un homme de génie, n'arriverait jamais qu'à exercer quelque influence par sa parole ou ses écrits au moment du vote. Mais voilà un prêtre qui s'est emparé à tout le moins
UNE ÉLECTION EN BRETACtNE 3oI
d'un diocèse. Il a, dans chaque paroisse, un agent principal qui est le curé, et dessous-agents, les marguiliiers, les sacristains, les sonneurs de cloches, tous ceux qui tirent leur subsistance de l'église. Il a la prédication publique et secrète, l'influence de sa parole, redoublée par l'influence de sa position ; il a sous ses ordres l'armée des jeunes séminaristes ; il exerce sur les dames une sorte de fascination ; il peut, pour les alliances entre les familles, rendre d'importants services ; il a le moyen de susciter le dévouement et de le payer. Si je dois rencontrer à Lannion l'équivalent du curé de Saint-Paterne, ce n'est pas la peine d'y aller.
On voit que j'étais tout plein de la grandeur du curé de Saint-Paterne, quand M^"^ Tanguy se mit à crier, en montrant mon camarade : « c'est le curé de Saint-Paterne ! C'est le curé de Saint-Paterne ». Frélaut insista beaucoup pour me mener au presbytère ; je ne voulus pas y consentir ; je louai la chambre que j'étais venu chercher ; mais aussitôt il me prit par le bras en me disant : « tu ne mangeras pas ailleurs que chez moi, et justement, c'est l'heure du souper. » (huit heures du soir). Je consentis pour cette fois ; et je me trouvai un quart d'heure après, assis devant une table simplement mais copieusement servie. Frélaut voulait absolument faire déboucher une bouteille de derrière les fagots, mais je lui expliquai que j'étais un buveur deau et que je ferais un extra en buvant avec lui un verre de cidre.
Il soupait seul tous les soirs, à huit heures, il
dinait à midi avec ses vicaires. Il me présenta à eux le lendemain, car il me refusa avec obstination la permission de goûter à la cuisine de M™^ Tanguy. Je pus me convaincre qu'il n'était question dans leurs conversations que des œuvres d'une active et ardente charité. Si le curé se mêlait de politique, je ne pouvais imaginer à quel moment, car il avait sur les bras tous les pauvres de la paroisse, ceux de la ville, ceux du diocèse.
— Tu ne dois rien laisser à faire à l'assistance publique, lui disais-je.
— Il y a toujours des pauvres à secourir, me répondit-il tristement.
Puis reprenant sa bonne humeur :
— Mais tu as raison ; plus je rends tes philanthropes inutiles, plus je suis heureux.
Et là-dessus de grands éclats de rire auxquels répondaient les vicaires.
Je riais aussi. «Gen'estque l'émulation du bien » me disais-je. J'étais là depuis trois jours, en train de m'oublier dans les délices de Gapoue. J'avais visité son dispensaire, ses deux orphelinats, son école des garçons où je n'avais rencontré rien de suspect. On y enseignait la religion , et l'Cni versitél'enseignait aussi .
— Va, cherche, examine, interroge les maîtres et les élèves, ne te gêne pas !
Il était aimé partout comme un père, cela se lisait dans tous les yeux. Et moi-même, ne l'aimais-je pas comme un frère? «Il n'a, me disais-je, d'autre arme que sa bonté. »
UNE ÉLECTION EX BRETAGNE 3o3
Je reçus le dimanche matin, comme je me rendais au dîner, qui était un diner de gala parcequ'il avait convié ceux de ses confrères qui m'avaient connu au collège, une lettre de Lannion qui me jeta dans le plus grand trouble. Lannion était très loin de Tannes, par l'absence de voies directes et de moyens de communication. Il n'avait pas de journaux. Il ne lisait pas la petite feuille cléricale qui paraissait le samedi à Saint-Brieac. Pourtant on y avait appris vai;uement que j'étais à Vannes, chez la mère Tanguy et en grandes relations avec Frélaut.
« Etes-vous fou ! disait mon correspondant. Vous z ici pour défendre nos idées, et vous vous afficomme lami et le commensal de leur plus implacable et plus puissant ennemi ? Arrivez-nous P il- le prochain courrier et nous tâcherons de réduire imprudence à une visite non préméditée de . ax camarade, etc.. » Ma première pensée fut de montrer la lettre à Frélaut. Mais comme il était très uré et très occupé le dimanche, je fus forcé d'atre au lendemain.
Frélaut passait régulièrement une heure dans sa cil ambre, tous les matins, après avoir dit sa messe, e mettait en ordre sa correspondance, qui était considérable. Le samedi, il retournaità l'église après son courrier, et passait une heure au confessionnal. ^ serai à toi le reste du temps, n m'avait-il dit. it un peu surpris de me voir entrer dans sa chambre, malgré nos conventions.
Je n'y avais jamais mis les pieds. C'était une vraie
3o4 PREMIÈRES ANNÉES
chambre de séminariste. Un lit de fer, mais bien garni, car Frélaut aimait à prendre ses aises ; pas même de papier sur la muraille ; il était remplacé par toutes sortes d'afïiches, de notes à la main, ayant pour objet des œuvres de dévotion ou de bienfaisance ; des chaises de paille, des rideaux de coton, blanc aux fenêtres. Il n'y avait pas de glace sur la cheminée, mais seulement un grand crucifix de bois noir avec un Christ en plâtre acheté à la foire. Une grande table de sapin, sur laquelle des papiers étaient rangés en très bon ordre ; car tout attestait, dans cet intérieur, l'absence de luxe et même l'absence de goût, mais des habitudes de travail et d'exactitude. Ajoutez quelques cartons et une douzaine de livres tout au plus ; livres salis, et qui paraissaient dépareillés ; voilà le réduit du curé de Saint-Paterne, dont la cure rapportait de gros revenus, qui était plus puissant sur le clergé que révêque et plus puissant sur les électeurs que le préfet.
« Tu me poursuis dans mon antre », dit-il en riant, mais d'un ton où perçait un peu de reproche. Je lui mis la lettre dans la main ; il la parcourut d'un coup d'œil, en homme qui voyait sur le champ de quoi il s'agissait.
— Eh bien ? lui dis-je.
— Eh bien ! dit- il, il a raison, il faut détaler, et le plus tôt sera le mieux.
Il resta pensif quelque temps, tenant toujours la lettre à la main.
UNE ÉLECTION EN BRETAGNE 3o5
— J'aurais dû te dire cela plus tôt, me dit-il, mais le plaisir de t'avoir chez moi... et puis je voulais avoir une conversation sérieuse avant de te laisser partir, et je ne savais comment l'aborder.
Je me récriai.
— Non, dit-il, il y a des choses difficiles à dire, même à un ami. Nous voici tête à tête, la main dans la main, dans ce petit coin ignoré, et pleins d'amitié l'un pour l'autre. Cependant il y a entre nous le monde entier...
Et il ajouta beaucoup plus bas et avec tristesse :
« Encore s'il n'y avait que cela ! »
Ce préambule m'étonna et m'effraya. Allait-il me faire un sermon ! Cela lui ressemblait si peu, que je renonçai sur le champ à cette idée, mais j'avoue que je ne devinais plus où il voulait en venir. Ses premiers mots me tirèrent d'embarras.
— Es-tu toujours décidé à partir pour Lannion?et même, es-tu décidé à te faire député ? Je crois qu'à Lannion tu cours à une défaite certaine ; mais si tu t'entêtes à vouloir entrer dans les Chambres tu trouveras peut-être un autre collège. Tu aurais mieux à faire, à mon avis. Veux-tu me permettre de te parler à cœur ouvert sur ces deux points là ?
— Le second est un peu vague, lui dis-je, et la conversation prendrait vite une tournure de personnalité qui me serait désagréable, même venant de toi. Mais je désire beaucoup entendre ce que tu penses de mon expérience actuelle. J'espère que tu ne vas pas me dire que tu es aussi puissant à
3o6 PREMIÈRES ANNÉES
Lannion qu'à Ploërmel ou à Auray, et que je ne réussirai pas dans les Côtes-du-Nord, parce que tu ne veux pas.
— Moque-toi de moi, si lu veux, me répondit-il, mais c'est à peu près cela que je vais te dire. Cependant je ne veux pas te laisser croire que je suis tout puissant dans l'arrondissement de Lannion : je n'y suis pas puissant le moins du monde, je n'y connais en tout que trois personnes : un prêtre à Lannion et deux laïques à Tréguier. Mes trois amis ne sont pas souvent d'accord entre eux.
— Mais ils sont toujours d'accord avec toi ?
— Laissons cela, me dit-il, je n'ai à te parler que du prêtre. Quoi qu'il décide, il sera suivi par tout le clergé. Tu sais probablement qu'il a déjà pris parti contre toi, mais il n'a pas fait jusqu'à présent de démarche irrévocable.
— Il en fera, lui dis-je, c'est l'abbé de Kéroal. Je te prie de croire que je compte absolument sur sa malveillance, et que, si tu lui disais un seul mot pour le désarmer, je te désavouerais à l'instant.
— Oh ! me dit-il, je n'ai pas besoin que tu me le dises. Le jour où tu te convertiras réellement, je serai le plus heureux des hommes ; mais je te sais incapable de simuler une conversion ou même d'atténuer tes opinions pour te procurer l'indulgence dun ennemi, en le trompant. Fi donc ! J'ai écrit à l'abbé de Kéroal ; je terminais ma lettre quand tu es entré, elle ne partira que ce soir. En voici la première phrase : « C'est mon camarade de collège ;
UNE ÉLECTION EN BRETAGNE 3on
« bien pins, c'est mon ami ; mais vous avez mille « lois raison d'employer toutes les forces du parti, « à le combattre. Si jamais il entre à la Chambre, il « sera notre ennemi le plus dangereux.
— Tu as écrit cela, lui dis-je. en pâlissant ! Et tu sais que ce n'est pas la vérité !
— Gomment, je le sais ! répondit-il avec énergie. Je ne dis jamais que ce que je crois. Jai écrit cette phrase avec la conviction de dire la vérité, et la certitude de le rendre service. Mais si tu t'emportes je m'emporterai peut-être aussi. Nous nous fâcherons, nous ne comprendrons plus rien ni à ta situation politique avec tes électeurs, ni à la situation de l'm de nous vis-à-vis de l'autre. Laisse-moi t'aflîrmer d'abord que mes intentions sont droites et
tueuses, et sois assez raisonnable pour en écoua démonstration.
— Soit, répondis-^e en me contenant à grand peine, je t'écoute.
— Ce n'est pas cela, dit-il. il faut m'écouter avec lintentionde me croire, etle désir dem'absoudre.
— Au diable tes distinctions et tes précautions ! mécriai-je. Nous ne sommes pas ici à confesse.
Il s'aperçut que j'avais envie de rire, malgré ma miuvaise humeur.
— Cela va mieux, dit-il. Eh bien ! je commence. Nous allons épuiser les thèses possibles, comme nous faisions sous labbé Flohy. t en souviens-tu ?
— Eh 1 oui. mais tu ne fais que battre la campa-
3o8 PREMIÈRES ANNÉES
— C'est pour te donner le temps de redevenir calme. Je dirai donc que j'aurais pu écrire à mon correspondant : « "Vous vous trompez tout à fait. Il n'est pas des nôtres, cela est vrai, et je le déplore. Mais il comprend la liberté de conscience ; il la veut pour nous autant que pour lui ; il défendra l'Eglise si elle est attaquée dans ses droits politiques. 11 se rend compte des services qu'elle peut rendre, et cœtera. » Une telle lettre n'aurait pas pour résultat de déterminer M. de Kéroal et ses amis à voter pour toi ; mais elle les déciderait à te combattre poliment, fermement, par la discussion, sans invectives, comme on se combat entre adversaires qui s'estiment réciproquement, et qui savent que, dans certaines circonstances données, ils peuvent avoir à combattre le même ennemi.
Je ne pus m'empêcher de l'interrompre.
— Mais, lui dis-je, cette lettre, que tu n'écris pas, est aussi vraie que celle-là (en frappant sur saj lettre) est fausse. La situation qu'elle me ferait est conforme à mon caractère, à mes désirs, à la position que j'occupe. Je n'ai aucun goût pour les coups de bâton et les vulgarités de M. Louis Veuillot. Je ne te demande pas d'écrire cette seconde lettre, et même je ne veux pas que tu l'écrives ; mais il me semble qu'un ami ... et un homme droit et honorable comme tu l'es, n'aurait jamais dû écrire la première.
— C'est en écrivant la seconde lettre, me dit-il, que je manquerais à la vérité, et que je te ferais un
UNE ÉLECTION EN BRETAGNE 3o9
tort irréparable. Songe donc que tu es venu chez
moi, à la veille même de l'élection ; qu'à tort ou à
raison, je passe pour le chef du parti catholique,
que si, au moment oii tu nie quittes, j'écris à mon
ami de là-bas une lettre apologétique, tu passeras
aux yeux de tout le monde pour être venu la chercher.
' On dira, avec une forte apparence de raison, que tu
ménages tous les partis. Mes amis se contiendront
par déférence pour moi, sans t'approuver ni testi-
I mer. Les tiens se diviseront en deux camps inégaux.
r Les amis de la personne, décidés à tout approuver,
I, pourront louer ton ingénuité et ta candeur ; les
ji politiciens crieront à la perfidie. Ils seront suivis
,; parle gros du parti et par le public. Les journaux te
I t onfectionneront en moins de quinze jours une solide
t et durable réputation de cafard. Vois-tu, me dit-il, il
i^ faut reconnaître que tu as fait un pas de clerc, et
|-' C[ue j'en ferais un autre si j "achevais de te compro-
I mettre en prenant ta défense. Que fais-je au lieu
■ le cela ? En poussant mon ami à déployer tous ses
talents contre ta chétive personnelle te condamne à
la plus terrible exécution que l'on puisse imaginer.
Il n'a peut-être pas autant de talent que Louis
Veuillot, quoiqu'il en ait infiniment, mais il a pour
le moins autant de virulence. Tu sentiras ses griffes
îicérées sur ta chair vive et tu m'en diras des bonnes
I nouvelles.
— Je vous mets au défi, lui dis-je. On ne peut iliscuter que mes opinions et je m'en fais gloire.
Unt à ma vie privée . . .
OIO PREMIERES ANNEES
— Ne me mets pas de la partie, dit-il, je n'écrirai pas un mot contre toi.
Il prit sa lettre sur la table et la tournant entre ses doigts,
— J'ai épuisé dans ceci tout mon venin. D'ailleurs je ne dis jamais de mal de personne. C'est mon goût et mon habitude d'être bienveillant, même pour mes ennemis, c'est-à-dire pour les ennemis de la religion, car je n^ai pas d'ennemis personnels. Ta vie privée ? Non certes, on ne l'attaquera pas. De Kéroal en est bien incapable. C'est un homme d'honneur. Il est homme à te défendre si on te calomnie. Mais tu es philosophe, mon camarade. Tu es professeur de philosophie, assis dans la chaire de pestilence. Tu es suppléant de Cousin, et responsable par conséquent de tout ce qu'il a pu dire avant toi dans sa chaire, et des trente ou quarante volumes qu'il a écrits. Toi-même, tu es journaliste ; tu écris dans les revues ; tu as déjà, à trente ans, trois gros volumes sur la conscience. Sois bien sûr que, toute élection à part, Kéroal ne peut lire une page de toi ou de Cousin sans horreur. C'est très sincèrement, très effectivement qu'il y découvre à chaque ligne le panthéisme, le rationalisme, le déisme, et toutes sortes de barbarismes qui le remplissent d'effroi pour l'avenir de la société.
— S'il m'accuse de panthéisme, lui dis-je, en rentrant involontairement dans mon rôle de philosophe, je ne serai pas embarrassé pour lui répondre.
— Lui répondre ! me dit-il. Et où lui répondras-
UNE ÉLECTION EN BRETAGNE 3ll
tu ? Dans la Revue des Deux Mondes ? Elle n'a pas un abonné dans Tarrondissement. Et que lui opposeras-tu ? Des raisonnements philosophiques ? Il n'y a pas un électeur sur deux cent-soixante-trois ■ qui soit en état de les comprendre, ou qui consente à les lire. Tu prouverais comme deux et deux font quatre qu'il n'y a pas un atome de panthéisme dans toute ta doctrine, que tu n'en seras pas moins un panthéiste avéré parce que Kéroal l'aura dit. Et qu'est-ce que c'est que le panthéisme ? Que fait-il le panthéisme à l'existence du ministère Mole, et à la question d'Egypte? Ils n'en savent absolument rien. (yest quelque chose d'obscur, de dangereux, de monstrueux dont Monsieur Cousin et sa séquelle sont infectés. Vous vous prétendez amis de la saine Morale ? C'est bon à dire. Vous seriez bien en peine ce le prouver ; vous ne pouvez pas être à la fois iioralistes et panthéistes. Crois-tu que l'arrondissement de Lannion va se donner un panthéiste pour représentant ? A d'autres !
— Mais toi, lui dis-je, qui t'associes à cette campagne, puisque tu lui donnes le branle, tu sais très bien t ue je ne suis pas panthéiste, puisque tu as lu mes li\ res. Tu sais à quel point il est ridicule de transt uiner le panthéisme en question politique. Tu sais ( ue je n'ai jamais été un ennemi de la religion, que j ne veux, ni ne puis l'être, étant données mes I c pinions sur les besoins intellectuels et moraux des 1 masses peu éclairées. Tu sais que je puis être l tians la Chambre le défenseur courageux et habile
3l2 PREMIÈRES ANNÉES
d'idées qui te sont chères à toi-même, tandis qu'on va élire à ma place quelque grossier matérialiste, habitué, comme on dit, à manger du prêtre. Tu sais tout cela, tu en conviens ici entre nous deux, et tu écris à ton correspondant, c'est-à-dire à toute l'armée ennemie, précisément le contraire.
— Tu te trompes, me dit-il, la voici cette fameuse lettre dont tu ne connais encore que la première phrase. Lis-la d'un bout à l'autre, je suis le premier à t'en prier.
Il me la mit dans la main presque de force. Mais je la rejetai sur la table avec indignation.
« Tu as tort, me dit-il. Il pourrait têtre utile de savoir par le menu ce que j'ai écrit. Tu agis, comme un enfant et non comme un homme politique. J'explique dans cette lettre que tu es un spiritualiste d'un ordre très pur, très élevé, que tu prêches la tolérance et que tu la pratiques. Seulement, je sais que Kéroal en conclura que tu n'en es que plus dangereux, et c'est la conclusion que j'en tire moi même. Je sais, je sais. Tu vas me dire. « Faisons « ensemble les immenses biens que nous désirons « également, et laissons de côté les deux ou trois « points qui nous séparent et qui ne sont ni de la « philosophie, ni de la politique, ni de la morale. » Vous autres philosophes, vous dites cela et vous le pensez. Vous avez raison de le penser, comme nous avons raison de penser le contraire. Ces deux ou trois points, que vous voulez oublier, que vous nous proposez d'écarter, c'est tout simplement pour nous
UXE ÉLECTION EN BRETAGNE 3l3
la question capitale, la grande, l'unique question : être ou ne pas être. Nous ne craignons pas les négations brutales, mais nous redoutons par-dessus tout lindifïerence polie entourée de grandes admirations. Dis, si tu veux, que nous n'aimons pas nos successeurs, et je reconnais qu'il y a quelque chose de cela dans le sentiment que vous nous faites éprouver.
« Vous racontez souvent, avec de grands éclats de joie, Tanecdote de Louis XIV avec le duc d'Orléans, le futur régent, à propos dun ami du duc qui demandait à être employé dans larmée qu'on envoyait en Espagne. Le duc insistait. Le roi rechignait. A la fin, poussé à bout par son neveu, le roi avoua le fin mot de la résistance : « Il est janséniste ! » Le duc éclata de rire. « Lui, janséniste, sire ! Il est athée ! — Alors, mon neveu, dit le roi tout rasséréné, c'est bien dilTérent ! ».
« V^ous citez cela comme une preuve de fanatisme ignare, mais nous sommes, Kéroal et moi, de lavis de Louis XIV. Il n'avait pas lieu le moins du monde de craindre l'athéisme. S'il se publiait un livre, non pas athée, cela ne pouvait pas se supposer, mais suspect d'athéisme, il y avait le pilon pour le livre, et Lîfeu. L'auteur même pouvait être brûlé, si celaétait nécessaire. Mais cela n'était pas nécessaire. La Bastille sufiisait ou lexil. L'esprit public ne soufflait pas de ce côté là. Tout le monde se serait trouvé c 'accord pour combattre un athée, même les héréticues et les libertins. C'était tout autre chose pour les jansénistes. Ils étaient nombreux et puissants»
3l4 PREMIÈRES ANNÉES
Il y en avait à la Cour, dans le clergé, dans le Parlement. Pour les vaincre, la royauté avait été obligée dç jeter toute sa force dans la balance. Louis XIV parlait et sentait en grand politique, et vous autres, je parle du duc d'Orléans, du duc de Saint-Simon, de toi et de tes amis, vous n'êtes que des esprits étroits, qui ne voyez pas plus loin que le bout de votre nez. »
Il se leva en prononçant ces mots :
— J'ai une assemblée de charité à présider. Nous dînerons à une heure. A deux heures, ta voiture sera devant chez M"»* Tanguy. On te mènera bon train. Tu coucheras ce soir à Loudéac, et tu seras demain à Lannion.
Il me prit les deux mains un peu par force.
~ Réfléchis à notre conversation, mais tâche de la prendre du bon côté en ce qui me concerne. Nous n'y reviendrons plus. Je crois que nous avons épuisé le sujet. Mes vicaires ne dîneront pas avec nous. J'ai invité nos deux camarades, le pharmacien Giquello et l'avocat Bizos, qui sont de ton parti, et qui ont accoutumé leurs amis à les voir venir chez moi. Ils te serviront de couverture pour là-bas. Tu vois que j'ai pensé à tout. Dans une heure !
La neige tombait à gros flocons depuis plusieurs jours. Le froid augmentait, et le verglas commençait à se former. Il fallait être un candidat pour se mettre en route par un temps pareil. Lannion est aujourd'hui en possession d'une gare de chemin de
UNE ÉLECTION BN BRETAGNE 3l5
fer; mais, en i845, il n'avait même pas une diligence. Quand on avait aflaire dans ces contrées lointaines, isolées du reste du monde, on louait une voiture à Guingamp, ou l'on profitait du courrier qui partait deux fois par semaine et qui desservait les villages situés sur le parcours entre les deux villes. On pouvait aussi aller à Tréguier par une route carrossable, mais si l'on voulait pénétrer dans l'intérieur des terres, visiter des fermes isolées, ou des châteaux, ou de petits villages perdus dans les bois ou dans les landes, il fallait renoncer aux douceurs d'une carriole, et se résoudre à marcher à pied, ou à enfourcher un bidet.
Nous avions deux cent soixante-trois électeurs, c qui nous obligeait à deux cent soixante-trois A isites. Sur ce nombre une trentaine d'électeurs résidaient à Lannion, une vingtaine à Tréguier ; il fallait aller chercher les deux cents autres dans les hameaux ou dans des groupes de deux ou trois maisons qui n'étaient reliés au reste du monde que par des sentiers à peine tracés. On m'avertit qu'il faudrait souvent mettre pied à terre et conduire les caevaux par la bride. Ne le savais-je pas? On me ti'aitait en parisien, oubliant que j'avais passé toute mon enfance à marcher dans l'éternelle et inextricible boue des chemins bretons. Je les connaissais arec leurs fondrières, les roches qui, tout-à-coup, é uergent du sol, leurs mares que le soleil le plus a 'dent ne parvient pas à tarir et dans lesquelles on e ifonce jusqu'aux genoux, pendant que les pommiers
3l6 PREMIÈRES ANNÉES
chenusetles petits chênes forment une voûte épaisse sur la tête du passant, et lui interceptent le jour.
Nous nous étions emmitouflés de notre mieux ; de grands chaussons de laine par-dessus nos bottes, des couvertures sur les genoux, des peaux de biques sur le dos, et nos chapeaux attachés sous le menton avec des foulards ou des tricots. Nous avions l'air d'une bande de sauvages. Il s'ngissait de voyager ainsi pendant quinze jours, et de nous défendre contre le vent, la neige et la glace. Je frissonne aujourd'hui, rien que d'y penser; mais nous n'avions que trente ans, et nous étions emportés et ranimés par l'ardeur de la lutte.
Nous étions huit en commençant et dix en approchant de Tréguier, parce que Duportal et Le Goaster vinrent se joindre à nous. Ils connaissaient mieux le chemin que les Lannionais qui s'étaient déjà trompés plus d'une fois. C'est un pays où l'on fait souvent plus d'une lieue sans trouver une maison. Il ne fallait pas penser par un temps pareil à rencontrer des voyageurs. La neige avait couvert les sentiers qui, même en temps ordinaire, sont difficiles à discerner parce que nos piétons sont très capricieux. Ils marchent sur la lande, et, s'il y a quelque haie sur laquelle on puisse poser le pied, il faut qu'ils montent dessus, sans autre raison que le plaisir de grimper. On arrive quelquefois au bout d'un chemin qui s'arrête tout court au milieu de la lande, comme si personne n'avait jamais eu l'idée qu'on pût aller au-delà.
UNE ÉLECTION EN BRETAGNE 3l7
Dépasse, qui était un notaire de campagne très occupé, connaissait toutes les habitations, et savait par quel trou il fallait passer pour les atteindre. Il nous dit qu'il n y avait d'asile pour nous nulle part, et que nous serions obligés de nous replier tous les soirs sur Tréguier ou sur Lannion selon l'occurrence. Il avouait que, quand il fallait longer la mer à la nuit noire, la route était loin d'être sûre ; mais malgré cela il était sage de profiter du jour tant que nous en aurions, au risque de faire chaque soir deux ou trois lieues dans l'obscurité. Il avait réglé nos itinéraires pour nous faire arriver chaque jour à l'heure du dîner dans une maison amie, de sorte que nous étions à peu près sûrs de ne pas mourir de faim. Les cabarets ne manquaient nulle part : mais on n'y trouvait que du cidre, de l'eau-de-vie et du pain de seigle un peu trop grossier pour nos estoinacs de citadins.
« Il aurait fallu prendre un panier de provisions » dis-je. Ces paroles furent couvertes par un toile g(inéral. Nos amis auraient considéré ce panier comme une injure personnelle et mortelle. Selon les pi'obabilités. nous ne mangerions que trop. Autre péril. Il pouvait se faire que nous fussions attendus dans deux maisons, et obligés de dîner deux fois pour ne pas faire de jaloux. « Et de bien manger, disait Savidan. Il n'est pas permis à un candidat de faire la petite bouche. C'est une politesse que l'on doit aux gens, de s'empitiVer chez eux à outrance. »
J'avais déjà vu dès le début, les conséquences de
3l8 PREMIÈRES ANNÉES
l'hospitalité bretonne sous une de ses faces les moins agréables.
Dépasse et ses sept amis m'expliquèrent que j'allais faire immédiatement une conférence comme entrée de jeu, que je commencerais ensuite les visites individuelles, et que je ferais une seconde et dernière conférence, le jour de l'élection du bureau. L'élection du bureau, en ces temps préhistoriques, se faisait avant l'élection du député. C'était un assaut d'influence entre les partis. Quand on avait le bureau, on était sur de la victoire. Le plan me sembla bien conçu, je chicanai un peu sur la conférence immédiate.
— Mettons la à demain. Donnez-moi une journée de repos,
— Pas une heure, me dirent-ils, pas une minute ! Voyez devant vous cette vieille maison branlante, où on accède par un escalier extérieur à double rampe : c'est le prétoire. Ceux qui entrent à flots si pressés sont vos électeurs, qui ne sont aujourd'hui que vos auditeurs. Vous vous brosserez et vous vous laverez quand vous aurez parlé. Nous vous ferons faire un dîner breton à quatre heures.
Je compris qu'il n'y avait pas à répliquer et que je devais leur obéir aveuglément pendant toute la période électorale. Disons rapidement que ce discours improvisé eut du succès. Les Bretons ont moins de faconde que les méridionaux: mais ils admirent la faconde dans les autres. Et puis, le Paiisien! Gadiou et Tassel, les deux avocats du crû.
UNE ÉLECTION EN BRETAGNE 3l9
jui étaient lun et l'autre de grand avocats, ne pouraient tenir devant un Parisien. Ceux même qui le devaient pas voter pour moi, déclarèrent que j étais in Berryer ou un Bernard (Bernard était un avocat parisien qui avait été leur député avant le général rhiard).
Mes amis ou mes lieutenants, comme vous vouirez les appeler, se dispersèrent parmi les groupes jui stationnaient sur la place après la conférence, St s'occupaient, comme c'était leur devoir, de sonder esprit public, et, au besoin de le former. Je me ppouvai doublement isolé, et parce que je ne connais- Itais personne, et parce que je ne connaissais pas la angue du pays qui était le bas-breton. Un Français lirait : le patois.
Les Français, dans leur ignorance, croient que le >as-breton est un patois. C'est une langue qui a son iictionnaire, sa grammaire et ses poètes. Sous Louis-Philippe tous les bourgeois savaient le franais et le parlaient entre eux. Mais les paysans ae parlaient et n'entendaient que le Èas-breton. Le DPtne se faisait en breton dans les églises. On y îhantait des cantiques bretons. Il arrivait quelquebi-s qu'un paysan sût le français et refusât de le pai 1er : le plus souvent, l'ignorance était réelle, et tt en résultait entre les bourgeois et les paysans une iiflérence accrue encore par la diilérence du costune On aurait dit deux peuples vivant côte-à-côte iur le même sol, sans se mêler. Un candidat qui ne raviit pasle breton était comme un français qui
J20 PREMIKRES ANNEES
serait allé soutenir une candidature en Angleterre, sans savoir un mot d'anglais. J'avais parlé en fran-^ çais à ma conférence et pour cause. Les bourgeois et les citadins qui encombraient la salle m'avaient compris. Il est probable que les paysans n'avaient entendu que du bruit. Ils étaient les plus enthousiastes. Le geste et Fintonation les avaient séduits.
J'allais donc de groupe en groupe sur cette place où je jouais une si grosse partie. Personne ne semblait^ mevoir,quoiqu'en réalité, je fusse examiné, expliqué; et jugé comme par des Peaux-Rouges. Je n'étais pas aussi ignorant qu'on le croyait.
J'attrapais un mot à la volée. Voici une conversation qui m'est restée dans l'esprit, parce qu'elle était caractéristique.
Trois électeurs causaient ensemble, et personne ne les interrompait, quoique tout le monde eût les yeux fixés sur eux. Vous les eussiez pris pour trois mendiants, à leurs chapeaux usés, à leurs vestes et à leurs pantalons de toile écrue, sales et déchirés. L'un deux avait un pantalon en lambeaux à travers lequel passaient ses genoux. Vous leur auriez volontiers donné deux sous, et, il est probable qu'ils les eussent pris. C'étaient des électeurs à 200 francs.
— Votons pour lui? dit l'un d'eux.
— Moi ! répondit l'autre, jamais de la vie. Il a di lui-même qu'il ne possède rien.
Je compris que j'avais fait une boulette. J'avai parlé à des déguenillés, mais à des déguenillé riches.
Nous avions commencé nos courses le lendemain, après avoir pris à la bâte une tasse de café au lait, et nous avions visité, entre Lannion et Tréguier, deux électeurs. Ce nétaient pas de nos amis, mais la règle était, de temps immémorial, de visiter tous les électeurs, amis et ennemis. On était partout reçu avec la plus grande politesse. Qui que vous soyez, dès que vous avez mis lepiedchezun Breton, tout ce qui est dans la maison est à vous. On sert du cidre, du pain, du beurre, des crêpes, s'il y en a, des sardines dans la saison. Quelquefois on n'otire que du cidre, mais, pour cela, personne ne s'en dispense, et le visiteur aussi ne se dispense pas de boire. On s'asseoit devant la table. On choque les verres. On se souhaite réciproquement bonne santé et bon appétit.
lin étant encore à mes débuts dans le métier, ce n'est pas sans embarras que j'étais entré chez deux îhommes qui travaillaient très ardemment contre 'moi. Leur accueil fut d'une extrême politesse. On is'empressa d'approcher des chaises. On remplit des ; pichets de cidre. Uhoii iched, Eiitrii. u A votre santé. Monsieur. » Il fallait trinquer, il fallait boire. J"i vais été prévenu qu'on ne pouvait refuser sans faire une injure mortelle à ses hôtes.
Ils savaient très bien le français ; mais ils affectaient de ne le point parler. Dépasse et Savidan servaient de truchemans. Quoiqu'ils sussent à merveille qu'on avait compris toutes mes paroles, ils les traient avec un sérieux imperturbable. Je me
levai après quelques propos insignifiants sur la beauté du pays, sur le mauvais temps qu'il faisait. C'était un grand soulagement pour tout le monde. « Encore un verre de cidre ». J'aurais bien voulu refuser; mais je lisais dans les yeux de mes amis qu'il fallait s'exécuter. Quand nous nous assîmes vers midi pour dîner chez un électeur français (parlant français), j'avais dans l'estomac une tasse de café au lait et pour le moins deux bouteilles de cidre.
Mes amis étaient contents de moi ; ce que je disais dans ces visites importait peu, mais il fallait boire pour établir ma réputation de Breton. Dépasse disait avec raison qu'il fallait réserver mes talents diplomatiques pour les douteux, pour ceux qui hésitaient encore et pouvaient être perdus ou gagnes. Ces conquêtes partielles étaient de haute importance, dans un collège où nous savions d'avance que la dilférence entre mes adversaires et nous serait de huit ou dix voix tout au plus. En réalité elle ne fut que de trois voix. Mes amis me firent mon itinéraire, et se partagèrent la corvée de m'accompagner pendant les quinze jours que cette course allait durer. Savidan eut Tréguier, Dépasse Saint-Michelen-Grève, chacun avait son canton. Je partis le lendemain avec Savidan. Pauvre Savidan ! je l'ai perdu. Il était juge de paix de Lannion depuis plus de trente ans. C'était bien le meilleur ami, le caractère le plus ferme et le plus courageux. Nous étions jeunes en 1845, et nous envisagions, sans frémir, la
perspective de courir à cheval le long des côtes du matin au soir pendant tout le mois de décembre. Il n'y avait pas d'autre moyen de locomotion : il fallait aller à pied, à cheval ou en charrette. Dieu vous [préserve des affreux voyages en charrette ! Le che- Ival, même quand il n'est qu'une bique bretonne, est iplus supportable. Il vous occupe; il vous laisse la iliberté et le plein air : et puis, c'est un ami. Je dois [avouer que les pauvres bêtes étaient quelquefois jplus embarrassées que nous pour éviter une chute. Nc>us descendions alors et nous les tirions par la bride. Elles marchaient au pas sur la glace. Nous mimes plus d'une fois en délibération la question de savoir si nous ne finirions pas la tournée en simples piétons. Savidan craignit l'effet de cette innovation. A tous les degrés du monde civilisé, la pauvreté, ou tout ce qui parait annoncer la pauvreté, est comme iLoe sorte de vice. Quelle absurdité ! Nous avons donc chevauché jusqu'au bout, Savidan et moi. Quand Fun de nous tombait, son camarade le ramassait de son mieux. Une jambe cassée au beau milieu de la lande, ou même une simple entorse, nous aurait mis dans un bel embarras ! Nous étions biîn choyés en arrivant au terme de notre course, m hne quand nous étions reçus par un ennemi politii[ue. On nous faisait boire du bon cidre chaud. Nous mangions du bœuf bouilli, et les légumes cuits df ns le bouillon avec le bœuf. Quelquefois on nous faisait des crêpes. La plupart du temps il fallait rler breton. J'écorchais quelques mots avec une
Durlei
prononciation barbare: on s'efforçait, par politesse, de ne pas sourire. Et puis, quand on était chez un dissident, il y avait un mauvais quart d'heure i\ passer. On ne parlait que de religion ; c'était dans ce coin du monde, la grosse affaire ou plutôt la seule affaire.
On me disait d'un air renfrogné : « Moi, je suis pour la religion ». Je n'avais jamais écrit ni parlé contre la religion ; j'étais d'ailleurs religieux, quoique indépendant; plus religieux à coup sûr que le général Thiard et M. Bernard ; plus religieux que les autres députés du département, Glais-Bizoin, Le Gorrec, à qui l'on ne reprochait jamais d'être des impies. Nous fûmes assez longtemps à découvrir qu'on ne voulait pas d'un professeur de philosophie. C'était à peu près le seul grief, mais il était gros. Le clergé se mit en campagne, et je dois dire que ce fut un rude adversaire. Le préfet et le souspréfet n'eurent plus qu'à se croiser les bras et à laisser faire les curés.
On sait avec quel soin les sages de tous les partis s'attachent à écarter le clergé de nos luttes politiques. En devenant un parti, il fait courir à la religion toutes les chances auxquelles les partis sont assujettis. Il s'expose certainement à déchoir. Il donne à ses ennemis l'occasion de traiter la religion sans ménagement, de la discuter, de l'attaquer, de la calomnier. Outre cette raison, qui est très sérieuse, on peut dire que le clergé, une fois déchaîné, est trop puissant. Aucune association ne
peut rivaliser avec lui, ni pour le nombre, ni pour la forte organisation hiérarchique, ni pour les moyens daction. Il a des représentants dans toutes les paroisses. Il met en mouvement non seulement ses membres, mais ses affiliés, le conseil de paroisse, le bas-chœur, certaines communautés. II a, à peu près, seul la parole. II a l'administration des sacrements; il prêche et il confesse. Le plus souvent, sous Louis-Philippe, il était, secrètement ou ostensiblement, adversaire du candidat gouvernemental. Cette situation le diminuait un peu, parce qu'il ne pouvait, pour ainsi dire, agir qu'en contrebande. Mais dans l'élection que je raconte, il se trouvait d accord avec le gouvernement pour me repousser. Le gouvernement savait à quoi s'en tenir sur ma philosophie, qui ne lui inspirait aucune terreur. II me combattait comme ami de M. Thiers, le clergé me combattait comme ami de M. Cousin, et voyez la mauvaise chance, M. Thiers et M. Cousin ftie combattaient aussi de leur côté. J'avais tout le monde contre moi.
Je comprenais que le gouvernement me combattit. J'étais fort irrité des attaques qui me venaient de M. Cousin et de M. Thiers, et je ne comprenais pas la violence du clergé.
Il faut savoir qu'au moment où Ion me présentait dans un coin de la Bretagne comme un ennemi de toute religion et presque comme un ennemi de Dieu, j'avais la chance de passer parmi les philosophes pour une sorte de catholique égaré parmi les libres-
3a6 PREMIÈRES ANNÉES
penseurs. J'étais libre-penseur en théorie ; mais en pratique, c'est-à-dire en métaphysique, j'étais d'accord avec l'Eglise, Je me trouvais donc attaqué de tous les côtés. On ne se contentait pas, dans l'arrondissement de Lannion, de m'accuser d'impiété d'une façon générale ; on disait en quoi j'étais panthéiste. Je ne l'étais pas, et on me reprochait durement à Paris de ne pas l'être, mais à Lannion, on voulait que je le fusse; et on prouvait que je l'étais par ce raisonnement in baroco : Vous êtes élève de M. Cousin. Or, M. Cousin est panthéiste. Donc, etc.
On m'avait aussi cherché une autre querelle et qui intriguait un peu mes amis. On avait dit que je me présentais sous un nom qui n'était pas le mien ; que ma profession de foi était signée Jules Simon, tandis que je m'appelais en réalité Jules Suisse.
— Qu'est-ce que cela signifie, disaient mes amis? Nous n'avons jamais connu que Jules Simon et la famille Simon.
J'étais tout ébaubi de ce nom qui éclatait tout à coup d'un bout à l'autre de la presqu'île, tandis qu'à Uzel, oii mon père et ma mère demeuraient, on n'en avait jamais entendu parler. Je leur disais en riant que je n'avais pas pris ce nom-là par fantaisie aristocratique. Mon père s'appelait Simon-Suisse, et on ne l'appelait jamais que Simon. Moi-même je ne me connaissais pas d'autre nom, jusqu'au moment où j'eus besoin de produire mon acte de naissance pour passer mon examen de baccalauréat. Je fus inscrit à l'Ecole normale sous le nom de Simon-
Suisse: c'est sous ce nom, naturellement, que je subis mes examens et que je concourus pour l'agrégation. Ma thèse, pour le doctorat, qui forme un volume in-8. assez compact, est signée Jules Simon- Suisse. Je crois que. malgré cela, j'aurais eu assez de peine à déshabituer mes professeurs et mes cama-
- des de m'appeler Jules Simon. Quand M. Cousin me choisit pour suppléant, je dus rédiger la ligne qui me concernait dans l'affiche de la Faculté ; j'écrivis, au-dessus de l'indication de mon sujet, mon nom tel que j'avais coutume de l'écrire dans les occasions
-solennelles : mais M. Cousin eiïaça le Suisse.
— Vous vous appellerez Jules Simon à la Sorbonne. comme vous vous appelez Jules Simon pour nous tous, me dit-il. C'est un nom dont on peut faire quelque chose: mais il serait difficile de rendre votre Simon-Suisse célèbre.
Je lui laisse la responsabilité de cette opinion. Le Suisse disparut ainsi de l'affiche, et. en quelque sorte, de ma vie. Il aurait étonné beaucoup de monde s'il était resté : il nétonna personne en disparaissant. « Et voilà, dis-je à mes amis, tout ce que vous saurez jamais de ma généalogie, et de l'histoire de ma race ».
Au fond, ceux qui m'écoutaient n'attachaient aucune importance à cette historiette. Nous sommes a2coutumés en Bretagne à prendre des libertés avec les noms propres. On prend le nom de sa maison, C'ilui d'une ferme, un sobriquet, qui se perpétue de ère en fils. Mais avez-vous remarqué comme il
SaS PRi^.MlÈRES ANNÉES
arrive à la chose la plus simple de paraître tout à coup importante quand elle est mise en scène d'une certaine façon? Le bruit qu'on avait fait le dimanche avec mes deux noms avait fortement impressionné les paysans. J'en eus la preuve dès le second jour de ma tournée.
Nous entrâmes chez un des grandschefs du parti légitimiste, un paysan fidèle aux habitudes et à la langue du pays, mais très riche, et qui avait fait des études complètes au petit-séminaire de Tréguier. Quand je n'aurais pas connu ces détails je les aurais devinés envoyant sur la table plusieurs exemplaires du dernier pamphlet de mon concurrent : Feu ! ft par M. de Gormenin. Dépasse lui dit en entrant:
— Voilà M. Simon que je vous présente.
— C'est M. Simon qui est là. dit l'autre. Il a do: deux noms?
Cette plaisanterie fut suivie d'une sorte de gloussement, destiné, je pense, à en faire ressortir la délicatesse. Dépasse le prit de très haut, et les autres aussi. Le paysan répondit en bas-breton, et la conversation continua dans cette langue. J'avais gardé le plus profond silence ; et comme ce n'est jamais pour rien qu'on est philosophe, je réfléchissais à la sottise humaine qui perd son temps à s'époumoner sur des inepties, quand il y a devant nos yeux les questions les plus sérieuses. Enfin, on erf vint aux politesses d'usage, et. peut-être pour atténuer le mauvais accueil du commencement, notre hôte fit mettre sur la table un plateau conte-
Bant des crêpes du pays et plusieurs paniers où il y avait des fruits. Il voulut me servir le premier, et m'offrit poliment du cidre. Mais je retournai mon verre, en le posant sur la table, et me levai tout droit: ce fût comme un coup de théâtre. L'hôte pâlit, je vis ses mains trembler, ses lèvres s'agitèrent comme s"il voulait parler, mais il ne prononça aucun son. Mes amis, un peu effarés, à ce qu'il me parût, sortirent en silence, après avoir salué, comme } je le fis d'ailleui*s moi même. Nous pai'tîmes au bon *' t. laissant notre homme tout ébahi sur sa porte, eut parmi nous des discussions à perte de vue, II- uns me blâmant, les autres m'approuvant. Fina- 1' 'lient on s'accorda à trouver que j'avais bien fait. ir moi. je n'avais pas hésité une minute. J'avais larti-pris de ne pas entrer en discussion et en ;rparlers à propos d'une chose aussi simple dont avait la vilenie de faire une arme de guerre, énement prouva que j'avais eu raison : quand on sut comment j'avais reçu cette première agression, personne n'osa recommencer, et il n'en fut plus question dans le reste de mes visites. On se rejeta sjr le panthéisme, qui lui-même ne rendait pas tous les services qu'on en avait attendus. Ce grand mot produisait plus d etonnement que de colère : 1 Mais enfin qu'est-ce que c'est? » disaient les paysans, et la plupart de ceux qu'ils interrogeaient, pour ne pas dire tous, étaient incapables de répondre. Que pouvait faire, en eft'et, le panthéisme à des cultivateurs bas-bretons, dont beaucoup ne savaient
33o PREMIÈRES ANNÉES
pas lire couramment et qui n'avaient que deux ou trois idées dans la tête? Ils ne savaient évidemment pas ce que c'était ; et il est probable que la plupart des curés, qui allaient partout répétant le mot. ne le savaient pas davantage. Ces questions de création, de nature naturante et de nature naturée, d'éma nation et d'aspiration sont au nombre des plus abstruses de la métaphysique. On peut avoir toutes les vertus sacerdotales et même des connaissances étendues en théologie sans comprendre à fond les doctrines de Plotin et de Spinoza. Rien n'est plus terrible qu'une accusation dont l'accusateur, l'accusé et le juge ne connaissent pas le sens. Celui qui accuse, celui qui juge, se passent de la comprendre ; celui qui est accusé ne sait comment, ni sur quoi répondre.
Je ne répondis que par une négation. Répondre par une discussion aurait été le comble du ridicule. On joignait à l'accusation principale de panthéisme de menus agréments. On prétendit, par exemple, qi je n'étais pas marié avec ma femme. On répandi aussi le bruit qu'elle n'était pas chrétienne, quoi qu'elle eût pour confesseur avant son mariage moi seigneur l'évêque de Rennes en personne.
Je disais à mes amis :
— Je ne suis pas panthéiste.
— Eh ! quand vous le seriez !
Ils me disaient :
— C'est une phrase de Cousin qu'on vous ii pute.
UNE ÉLECTION EN BRETAGNE 33l
— Elle est de Cousin, elle n'est pas de moi.
— Ils disent que c'est la même chose, parce que vous êtes son suppléant.
— Lui-même n'est pas panthéiste.
— Eh ! quand il le serait !
J'admirais cette élection politique, qui roulait sur la longueur de mon nom et sur une phrase équivoque, prise dans un livre qui n'était pas de moi. Cependant, mes affaires allaient de mieux en mieux, et nous commencions à croire au succès, quand on nous fit une troisième surprise, plus inattendue encore que les deux autres,
I^e bruit se répandit à la fois dans toutes les communes, deux jours avant le vote, qne je n'étais pas Breton.
Je dirai, en passant, que je n'ai jamais vu les nouvelles se répandre avec autant de rapidité que dans ce coin de terre isolé, où il n'y avait ni routes carrossables, ni sentiers, ni courriers, ni messagers, où l'usage du télégraphe était inconnu, où les bourgeiois qui ne demeuraient pas dans les villes, habitaient comme des ermites de vieilles maisonsisolées, oii chacun se suffisait à soi-même, n'achetant rien, ne vendant rien, vivant de ses produits, et ne sortant d(; sa tanière que pour aller le dimanche entendre la messe. Si un mot se prononçait à Tréguier, il était connu à Lannion une heure après. On prenait le samedi soir la résolution de tenir une assemblée le lendemain à huit heures du matin. La foule était ^ avant le jour, quelques-uns ayant fait huit ou dix
lieues pendant la nuit. Ces mêmes populations, si bien averties de ce qui se passait chez elles, ignoraient les plus grands événements qui se passaient en France. Leur horizon commençait et finissait avec la presqu'île.
C'est dans un dîner qui me fut donné chez Le Bihan, notaire à Plestin, qu'on m'apprit, pour la première fois, que ma nationalité était contestée. Gela nous Ut beaucoup rire. Le dîner, commencé à midi, se termina suivant l'usage à quatre heures. Tout le long de la route jusqu'à Lannion, nous trouvions des gens venus de fort loin, qui nous attendaient le long des haies pour nous demander si vraiment j'étais un Français. «Breton, mes amis, disais-je; Breton jusqu'à la moelle des os». Je ne tardai pas pourtant à être effrayé de l'effroi que ce singulier racontar avait produit. 11 était clair qu'on ne parlait pas d'autre chose dans toutes les maisons, et qu'on ne se faisait pas d'autre question quand on se rencontrait. Pourtant je suis né à Lorient, dans la rue du Port, j'ai fait mes études au collège de Vannes jusqu'à la philosophie inclusivement; j'ai été étudiant en droit à Rennes, j'avais ma famille à Uzel, qui est dans les Côtes-du-Nord. C'était se moquer du sens commun que de répandre une pareille bourde et d'en espérer quelque profit. Le bruit redoubla le samedi. Quelques personnes me conseillèrent de faire une petite affiche pour rappeler que jetais Breton, et de la faire coller partout, au coin des rues, dans les villages et jusque sur les
arbres des chemins, où on la verrait le dimanche en venant voter. Ce n'était pas chose facile, car il aurait fallu courir jusqu'à Guingamp, ou même jusqu'à Saint-Brieuc, pour trouver un imprimeur. Obligés I de nous résigner à des affiches manuscrites, nous t mîmes en réquisition toutes les dames de bonne volonté. Madame Robert, la femme du principal, y passa plusieurs heures.
— Je ne suis pas sûre à présent, me dit-elle en I me remettant son paquet, de faire mes pàques l'année prochaine.
Enfin arriva le jour du vote. Kous sûmes de bonne heure que les deux cent soixante-trois étaient à Lannion. Il n'en manquait pas un. Il faisait un vent dont on n'a aucune idée au-delà des côtes de r(3céan. Il fallait être fort et courageux pour se hasarder sur la place. Les chapeaux volaient en l'air comme des plumes, ou roulaient sur le pavé comme des toupies, au milieu du nuage de sable dont on était aveuglé. Nous étions tous là à l'issue d«îs offices, quoique l'on ne dût guère voter avant d(;ux heures.
C'était l'usage, dans ce temps là, de faire de longues discussions sur la place, qui. naturellement, ne servaient à rien, et de voter ensuite à la queueleu-leu. comme si le scrutin avait dû être fermé à dtmx heures et demie, à la sonnerie des vêpres. Chaque chef de parti était entouré de sa cour. Les nobles escortaient l'abbé de Kéroal, qui apparaissait dans toute sa gloire. Ma bande était menée par
Ir-
Dépasse. C'était un grand garçon, maigre, actif, impérieux. Il avait l'œil à tout et tenait les douteux en laisse avec le concours de Turquet et deSavidan, qui étaient des amis incomparables. M. Cousin avait fait partir de Paris, huit jours avant le scrutin, un homme de sa droite, devenu avec le temps mon très cher ami — je peux bien le nommer : c'est Barthélémy Saint-Hilaire, — et qui vint tout uniment recommander aux électeurs M. de Cormenin. Les Bretons ne sont pas aussi faciles à mener qu'on l'imaginait à Paris. L'ambassadeur obtint pour son candidat, qui pourtant était illustre, quatre voix, pas davantage. Mais les quatre voix furent prises sur les miennes, et je fus battu à trois voix de majorité par Tassel, un notaire de campagne sans prétentions oratoires, qui se bornait à dire aux électeurs « Je pense tout ce que Simon vous a dit, mais je suis du pays». Il fut élu, et il se trouva que je lui avais servi de porte-parole. Son frère, le docteur Tassel, était dès le commencement un de mes partisans les plus décidés, et il me fut fidèle jusqu'à i dernier jour, jusqu'à la dernière heure. Il disait sur la place au candidat :
— Que veux-tu dire avec ces mots : Je suis du pays?
— Rien que ce que je dis, répondait l'autre ; qu( je suis né à Lannion et que j'y demeure.
Je crois bien qu'il n'y entendait pas malice, mais ceux à qui il parlait comprenaient que je n'étais pas Breton, ce qui était pour moi un coup de massue.
Pétais là, mais je ne pouvais plus me tenir debout. Je m'étais assis sur les marches de la maison de Savidan, qui donnait sur la place du prétoire. Mes lieutenants venaient tour à tour me rendre compte de ce qui se passait. Dépasse ne faisait qu'entier dans la salle, en ressortir pour venir à moi, puis il y retournait de nouveau pour relancer ses douteux. Il devait être aussi fatigué que moi, ce qui n'est pas peu dire. Le prétoire où on votait, et qui depuis
été démoli, était une vieille baraque croulante et déjetée, où on accédait par un escalier en pierre à double rampe, couvert par un toit d'ardoises, dont quelques-unes se détachaient de temps en temps sous l'action du vent et tombaient sur la tète des ébîcteurs : des têtes de paysans bretons et d'habitants des côtes, sur lesquelles les vieilles ardoises se brisaient. Je voyais depuis quelque temps Kcroal, debout à l'intersection des deux rampes, parlant à tous les électeurs qui entraient, et leur remettant un papier.
< Il faut savoir ce qu'il fait là » dit Dépasse. Il se faufila dans la procession et revint dix minutes après, avec le papier.
— Voici, me dit-il, ce qui se passe. Il dit à chaque paysan : Pour qui votes-tu ? S'il répond : Pour Tassel, il reçoit une chaude poignée de main et se dirige vers le bureau. S'il répond : je ne sais pas. Tu votes pour Simon; eh bien, c'est un m3nteur. Je parie qu'il t"a dit qu'il était Breton? — Oui, dame ! il me l'a dit, répond l'autre
avec chaleur. — Et moi, j'ai la preuve qu'il ne l'est pas. Tiens ! Et il lui remet ce papier qui nous tue, mon cher ami, ajouta- t-il avec tristesse.
Je jetai les yeux sur le papier. Il ne contenait que ces deux lignes autographiées : « Mon cher ami, je n'ai aucune difficulté ni aucune objection à vous dire de quel pays est Jules Simon. Il est né à Lorient, rue du Port, no i3, le3i décembre i8i4- — Frélaut ». C'était l'exacte vérité. Je n'avais pas un mot à répondre.
Frélaut m'écrivit à Paris, le mois suivant : « j'espère que tu es consolé, me disait-il. Tu as fait, de l'aveu de tous, une campagne superbe. Ta défaite est très honorable. Je persiste à croire qu'il est heureux pour toi d'avoir été battu. » Notre correspondance et notre amitié avaient recommencé de plus belle; mais nous n'avons jamais reparlé de «ma campagne de Lannion » .Nous le perdîmes deux ans après. Il s'était jeté à l'eau pour sauver une famille, dont la barque avait chaviré. 11 la sauva; mais il y gagna une fluxion de poitrine qui l'emporta en quelques jours.
Je fus donc battu à Lannion, à cause de Cousin et de l'abbé de Kéroal, qui eut le tort de me croire panthéiste, quoique je ne le fusse pas, et la faiblesse de penser que je convertirais les députés au pan théisme, ce qui, je l'avoue, aurait rais le désordre dans nos finances.
Cet abbé de Kéroal passait, à juste titre, po un homme de bien, et pour un esprit très élevé ; était chanoine à S*-Brieuc, quand la guerre de 1870' éclata. Il écrivit une lettre, où il se plaignait
de ne pouvoir porter les armes, et demandait pour lui et pour les autres membres du clergé, le moyen de prendre part à la peine et au péril. On le nomma aumônier en chef du camp de Conlie. Il déploya une charité et un courage vraiment admirables. Il gagna dans les hôpitaux la maladie dont il mourut. Il est mort au champ d honneur.
Voilà l'histoire de ma candidature sous le régime des élections censitaires. Il semble que l'argjent et le cens, par conséquent, n'y jouaient pas même « un faible rôle ». Il se montra cependant. J'avais plusieurs concurrents ; un d'entre eux, qui d'ailleurs ne fut pas élu, avait imaginé un moyen assez peu délicat de pousser sa candidature. Il s'était renseigné sur la situation des principaux électeurs. Quelques-uns étaient chargés de dettes. Il fut
. les voir, à titre officieux, disait-il, et tout simplement pour rendre service à des compatriotes, et pour éviter à la place de Launion et à celles deGuingamp
: et de Saint-Brieuc une secousse qui serait fatale à tout le département. Il faisait d'ailleurs une affaire.
' Il avait de bonnes sûretés; il prenait l'intérêt légal.
■ I^e service qu'il rendait n'était pas une fraude ; il y avait seulement concomitance entre l'élection et le contrat. Je ne sais ce qu'en aurait pensé la Commission de la Chambre. Ce qu'il va de plus vraisemblable, c'est qu'elle n'aurait pas été saisie de ce détail. Je le mentionne seulement pour qu'on voie bien c[ue l'argent était mêlé à toutes les fonctions
Mitiques. On l'avouait ouvertement. On disait : ;
« La politique est la garantie des intérêts. » On disait aussi, avec plus de cynisme : « Ceux qui n'ont pas su gérer leur tortune, ne sont pas capables de gérer celle des autres. » Il y a bien des hommes de talent et même de génie, qui n'ont aucune espèce de fortune à gérer. Pauvres ils sont venus, pauvres ils s'en vont. Leur génie n'enrichit que les autres.
Je revins de Bretagne plus partisan que jamais de l'adjonction des capacités. Je ne m'en tenais pas là. Je fis des articles de revue en faveur du suffrage universel ; ce qui me donna un mauvais renom dans le monde officiel de l'Université. Je dois dire : cependant que je ne demandais pas le suffrage universel direct; je voulais le suffrage à deux degrés avec des conditions de résidence pour l'électorat.
Nous étions naturellement remplis d'illusions. Une des plus invétérées, qui touchait encore au rôle de l'argent, consistait à croire que les dépensesi électorales seraient à peu près nulles avec le suffrage universel. Nous disions : Il y aura un parti il aura une caisse ; on fera quelques conférences] on apposera des affiches. Rien de tout cela n'es dispendieux. Il fallut en rabattre en 1848. Et poi tant, en 1848, on était dans l'enfance de l'art. On savait pas encore la manière de s'en servir. 0]| cita dans le département, comme des prodigue^ des candidats qui avaient dépensé 3. 000 francs 4.000 francs. On a vu depuis des comptes électoraux, dans le même département des Gôtes-du-Nord, qui se soldèrent par 100.000 francs.