LA FRANCE A LA VEÎLLE DE LA 6UBBRB
Le 2 décembre 1913, le cabinet Barthou a été renversé par une coalition nouée au Congrès de Pau et conduite à l'attaque par M. Gaillaux. Son crime? Il avait su prévoir. Après le vote à Berlin de la plus forte augmentation de l'armée dont on eût parlé depuis 1870 et de la contribution extraordinaire d'un milliard, il avait compris ce qui se complotait. Obligé de ne parler qu a mots couverts, il sut pourtant arracher à la majorité des Chambres la loi de trois ans destinée à procurer des effectifs permanents de taille à tenir tête à l'attaque brusquée qui se préparait. Cela, les partis de gauche ne pouvaient le lui pardonner et criaient au « régime du sabre » . Ils prirent un prétexte financier, l'immunité de la rente proposée pour faciliter l'emprunt de treize cents millions, et le cabinet Barthou fut renversé par 25 voix de majorité...
Alors s'ouvrit une période de troubles intérieurs qui ne contribua point à rehausser le crédit de la France à l'étranger. Quand on étudiera les causes de la guerre actuelle, le 13 décembre 1913 apparaîtra comme un tournant d'histoire.
Dès son avènement, le cabinet Doumergue afficha ses préoccupations surtout électorales. On préparai^ le renouvellement de la Chambre : partout M. Malvy, ministre de l'intérieur, soutenait les adversaires de la loi de trois ans et se montrait hostile au rappel national que, conscient du péril extérieur, le Président Poincaré et les cabinets précédents avaient sonné non sans écho. Ceux qui préconisaient l'apaisement furent dénoncés comme traîtres à la République. Il fallait avant tout entretenir, aviver les discordes politiques, dénoncer des suspects à la façon jacobine.
Puis ce furent les révélations confondantes sur les manigances judiciaires au profit de l'escroc Rochette, les élections générales avec le succès personnel de M. Caillaux, la majorité démagogique tirée des urnes par M. Malvy, le ministère de M. Ribot renversé au bout de quarante-huit heures, tout radical qu'il se fût montré.
En Allemagne, on jouissait de ce spectacle. On y enregistrait avec une débordante joie tous les cris de haine qui s'échangeaient en France. Comme sur un mot d'ordre, toute la presse, tant à Berlin qu'à Vienne, avait pris avec une ardeur unanime le parti du couple Caillaux. Décidément, l'heure était venue. L'Angleterre se débattait avec le home rule et le prince Lychnowski la déclarait, dans ses rapports, incapable de se ressaisir pour faire bloc devant un péril étranger.
La Gazette de Lausanne s'exprimait d'une façon analogue. En voici un extrait :
62 PBBUlàRES CONSÉQUENCES DE LA GUBRRB
En France, le désordre était grand. Entre radicaux-socialistes d'une part et adversaires de toute étiquette de l'autre, la lutte en était arrivée à ce degré de violence où les notions élémentaires de justice, d'honnêteté, de bienséance s'effacent, où tous les moyens de combat deviennent légitimes. De cette situation, le procès Rochette fut le signe et l'affaire Caillaux le drame. 0 disait sans doute que la France valait mieux que ses hommes politiques; et c'est strictement vrai. Mais, à force de les coudoyer, de les tolérer ou de les applaudir, la nation menaçait de tomber à leur niveau et quand on l'a vue, lors de la consultation du printemps dernier, accorder un nombre de suffrages croissants à des politiciens incapables d'aucun travail utile et de réputation suspecte, on a eu l'impression que le mal était très grave, les ministères Doumergue ou Viviani paraissant s'accommoder fort bien de cette décadence. Cependant la nouvelle loi militaire, la « loi des trois ans », qui avait répondu à une inquiétude profonde du peuple, subsistait ; non que les hommes au pouvoir lui voulussent du bien, mais parce qu'aucun chef politique n'était de taille à la détruire.
Si les démocrates et les ploutocrates avaient été moins avides, moins prodigues, pour leur propre avantage et pour des buts électoraux, des deniers publics, écrivait dans la revue Scientiay le i^^ mars 1915, le professeur Pareta, et si, par conséquent, la France eût été mieux préparée à la guerre, il se peut que l'Allemagne ne l'eût pas faite.
On voit vers quel attristant déclin nous marchions. C'était une de ces décadences de Bas- Empire dont les peuples ne se relèvent guère. Il faut assurément maudire la guerre qui ruina la France et y sema la désolation. Mais cette gigantesque lutte aura du moins servi à remonter une pente qui, dans le cours usuel de la vie des peuples, ne se remonte pas.
Quand une catastrophe comme celle que nous subissons n'anéantit pas une nation, elle la grandit. Nous devrons cependant garder le souvenir de nos errements passés pour éviter d'y retomber encore.