ÉVOLUTION DU GOUVERNEMENT DE LA FRANCE
La presse étant réduite au silence parla censure, les commissions parlementaires constituèrent pendant la guerre le seul stimulant du gouvernement. Grâce à elles fut faite la lumière sur les invraisemblances de certains marchés dont j'ai parlé plus haut, sur les négligences des bureaux, l'imperfection de notre outillage, la routine administrative due à l'absence de responsabilités, etc.
L'expérience a prouvé que beaucoup de nos services avaient besoin d'être fort étroitement surveillés. C*est ainsi, par exemple, que, malgré les affirmations répétées de certains bureaux, des régiments entiers furent, par la négligence de l'intendance, privés de vêtements chauds, en décembre 1915, alors que les magasins en étaient remplis. Pour découvrir la vérité les membres d'une commission parlementaire durent aller eux-mêmes voir, sur divers points du front si oui ou non les effets avaient été distribués. Ils ne Pavaient pas été.
Le résultat de cette enquête fut une interpellation qui amena la révocation de plusieurs intendants. Les soldats obtinrent alors de suite les vêtements que, sans la commission, ils auraient attendus longtemps encore.
Les exemples précédents, auxquels on ajouterait facilement bien d'autres, montrent qu'un régime parlementaire, si médiocre soit-il, est le correctif nécessaire d'un régime autocratique, quelles que puissent être les circonstances qui l'ont imposé.
La Russie elle-même en fit l'expérience lorsque, trahi de tous côtés, trompé par ses conseillers, voyant ses armées constamment battues, ne sachant plus à qui s'adresser, le tsar se résigna à convoquer la
102 PRBHliRES CONSéQUENCES DE LA GUERRE
Douma. Bien qu'étant seulement une ombre de Parlement, elle eut vite démasqué les trahisons et les concussions qui avaient conduit la Russie jusqu'aux extrêmes limites de l'abîme. Le ministre de la Guerre fut emprisonné, un de ses protégés, qui vendait tous les plans de l'état-major à l'ennemi, pendu, d'autres condamnés aux travaux forcés. Les dilapidations se trouvèrent arrêtées, au moins pour quelque temps, et des munitions obtenues. Les scandales révélés furent d'ailleurs tels qu'on préféra proroger la Douma, pour ne pas trop effrayer le public.
Si notre Parlement s'était borné à exercer l'influence bienfaisante dont je viens de montrer les effets, il aurait tracé une belle page dans l'histoire, mais il renfermait un certain nombre de socialistes fanatiques dont les passions, contenues un instant par la nécessité, finirent par se manifester.
Ils empêchèrent les votes de lois sur l'alcoolisme, exigèrent le vote de l'impôt sur le revenu, qui ne pouvait rien rapporter et gênait considérablement, les projets d'emprunt du ministre des Finances. Ils en arrivèrent même à vouloir provoquer une crise ministérielle parce que le ministre de la Guerre prétendait empêcher les marchands de vins de Marseille, électeurs influents, de vendre de l'alcool aux soldats.
Un professeur, d'opinions avancées pourtant, M. Séailles, a jugé comme il suit cette triste séance :
Le général Gallieni disait ce que nous pensons tous, et il le disait avec force : « Les mercantis au front et les débitants de boissons, dans un grand nombre de localités, sont les moins intéressants parmi les profiteurs de guerre; je mettrai des entraves à leur action pernicieuse. » Vous attendiez des applau-
issements unanimes; c'est le commencement de l'oragô. Les