La France devant l'Allemagne, pages x et xi
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LES CONCEPTIONS Dd DROIT ET DE LA FORCE 271
domine d'ailleurs la force que parce qu'il est lui-même une force redoutable constituée par des sanctions très supérieures à toutes les forces individuelles.
Les règles du droit que se sont imposées les sociétés pour vivre ne résultent pas de l'arbitraire des hommes, mais de la nécessité. Ce fut seulement en effet quand les peuples se trouvèrent stabilisés par la coutume et les codes qui la fixent, que la cohésion sociale remplaça l'anarchie et que les nations purent prospérer.
Avec la formation d'une force sociale créant des obligations sanctionnées par les codes s'évanouirent progressivement les abus de la force individuelle. Beaucoup de révolutions, la Révolution française notamment, eurent surtout pour but de faire disparaître les privilèges permettant à certaines personnes de soustraire leurs forces individuelles au joug de la force sociale.
Les codes sociaux ont comme appui nécessaire le gendarme. Pour les codes internationaux il n'existe pas de gendarmes et c'est pourquoi leurs prescriptions, bien que très respectables, sont rarement respectées.
§ 3. — Les conceptions latines du droit.
Les peuples latins font partie des nations dont je parlais plus haut, chez lesquelles le droit représente une entité mystique supérieure à la force.
Cette illusion n'est pas rationnellement défendable, mais on ne doit pas méconnaître sa puissance. Les formules mystiques ayant toujours été les guides des hommes, il faut tenir compte non de leur valeur mais de leurs effets.
Quand nous assurons, par ^exemple, lutter pour le triomphe du droit sur la force, nous employons une formule douée d'une action stimulante incontestable, indépendante de son faible contenu rationnel.
Par suite de sa répétition fréquente, la théorie latine du droit est devenue une de ces certitudes mystiques qui, dans l'esprit de la plupart des hommes, tiennent lieu de vérités et agissent comme telles. Notre idéal lalin du droit primant la force possède aujourd'hui une puissance assez grande pour être devenu générateur de force matérielle. On peut alors opposer justement le droit à la force et les considérer comme des grandeurs productrices d'effets du même ordre.
Les civilisations ne progressent que grâce aux suggestions entraînantes de ces formules mystiques, d'autant plus puissantes que, restant assez vagues, chacun y peut enfermer son propre idéal. Les mots ont leur force agissante, écrivait justement un grand journal italien à propos de mouvements qui conduisirent l'Italie à la guerre.
Pour le mot « Honneur » la Belgique a sauvé l'Europe; pour le mot « Revanche » la France entière s'est levée; pour le mot « Grandeur » l'Italie s'est jetée en première ligne. Le mot « Fraternité » prononcé par la France et l'Italie prépare la victoire et la force de demain. L'utilité économique, les nécessités militaires et politiques n'ont de valeur durable qu'appuyées sur ces mots... Un mot, c'est un idéal et c'est l'idéal qui dirige l'action. L'importance des mots est souvent supérieure à celle des faits. Qu'est-ce, par exemple, que le pangermanisme? — Une orgie de mots qui a grisé l'Allemagne, mais c'est cette griserie qui a fait sa grandeur et sa force. (Secolo, 12-2-16.)
Et ici on retombe encore sur cette notion fondamentale, si souvent défendue dans mes livres, que ce n'est pas le rationnel qui conduit le monde. Le