‹ Premières consequences de la guerreChapitre 67 sur 100 · LES CONCEPTIONS DU DROIT ET DE LA FORCE · texte numérisé non relu

LES CONCEPTIONS DU DROIT ET DE LA FORCE

nation ne peut être liée par des traités qu'autant que ces traités lui sont avantageux.

Pendant la guerre, l'utilité a constitué la seule règle de droit en Allemagne. Plusieurs professeurs de droit, Kolbe et von Blume, notamment, écrivirent de longs articles pour développer cette thèse. Ils l'appliquèrent à la violation de la Belgique qui, suivant eux, n'avait pas le droit d'interdire la traversée de son territoire à un voisin auquel ce passage était nécessaire.

Pareille théorie a été adoptée par plusieurs juristes des pays neutres, bien qu'elle fût fort menaçante pour eux. M. Kiellen, professeur de sciences politiques à l'Université de Stockholm, la défend de la façon suivante dans un article publié sous ce titre : le Champion du droit :

C'est une loi élémentaire : quand un intérêt a atteint son développement complet, il change de nom aux yeux de l'intéressé et devient un droit. Nous pouvons donc, en nous basant sur les faits qui se sont produits au cours de la guerre mondiale, poser comme dogme cette vérité. Quand une puissance a grand avantage à violer le droit, elle en a le droit... Quand un Etat est assez puissant pour défendre son intérêt par une infraction au droit, il en a le droit.

Les théories du droit appliquées par les Allemc.iids pendant la guerre auront forcément une influence considérable sur les mœurs européennes. Tout ce qui était justice et douceur subira an sensible recul. La vision du monde changera. On ne se demandera plus si une chose est permise, mais simplement si elle est profitable.

Toutes les barrières inhibitives élevées par la sagesse des siècles entre la convoitise et l'acte étant ainsi abattues, les peuples se retrouvent vis-à-vis

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tes uns des autres à l'état des hordes primitives.

La guerre européenne a montré ce que deviennent alors les luttes. Certains actes de l'envahisseur nous ont ramenés aux époques les plus lointaines de l'histoire. Tels, par exemple, les massacres de Belgique et du nord de la France, la déportation en masse, renouvelée de l'esclavage antique, de civils y compris femmes et enfants, destinés aux plus rudes travaux en pays ennemi. Telle aussi la destruction, avec tous les raffinements possibles de tortures, d'un million d'Arméniens.

On commence à s'y habituer. Alors que les massacres beaucoup moins importants, commis par les Bulgares dans les guerres balkaniques, avaient produit des explosions d'indignation, les hécatombes actuelles, celles de l'Arménie notamment, laissèrent les neutres assez indifférents. Un grand journal écrivait, à propos de ces derniers massacres :

Aujourd'hui les exodes en masse, les tortures, les pendaisons, les tueries sauvages ont coûté la vie à plus d'un million de ces malheureux, dont les cadavres couvrent toutes les routes d'Arménie. L'imagination ne saurait créer de vision plus atroce que celle de cette extermination voulue, œuvre des Jeunes-Turcs et de ceux qui les protègent. Et pas un gouvernement n'impose aux auteurs de ces abominations de cesser leur sinistre carnage!

Le monde, qui attendait du xî» siècle le triomphe de la Justice et le respect des conventions internationales, assiste à un spectacle de sauvagerie qui n'a pas été dépassée dans les périodes de la plus sombre barbarie.

On remarquera cependant, en ne se plaçant même qu'au point de vue utilitaire et laissant de côté les sentiments d'humanité si méprisés des Allemands, que les massacres et les aestructions sont souvent plus nuisibles qu'avantageux pour leurs auteurs. C'est

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