LES PBUPLBS POURRONT-ILS ÉVITER LE MILITARISME
§ 4. — Difficultés d'an désarmement.
Les arguments qui viennent d'être invoqués en faveur de la probabilité d'une paix durable appartiennent malheureusement à la famille de ces démonstrations rationnelles qui ont fort peu d'influence sur la conduite des hommes. Il ne faut donc pas trop ge fier à leur action.
L'Allemagne comptera toujours comme partisans de nouvelles guerres la caste militaire, qui raisonne peu et celle des professeurs qui, en dehors de leur spécialité, ne raisonnent pas davantage et ne renoncent jamais à un principe adopté. Les Turcs savent de source sûre qu'un infidèle est « un chien ». Le professeur germanique sait de source non moins sûre que le mélange de métis, dont est formé le peuple allemand actuel, constitue une race supérieure destinée par Dieu à dominer le monde. La force pourra bien obliger les Germains à abandonner momentanément leur rêve mystique, mais ils l'auront toujours présent à l'esprit et, dès que l'occasion s'en présentera, une nouvelle croisade sera entreprise pour sa réalisation. Le pédant, dominé par une idée fausse, n'est pas susceptible de conversion. Dans des conditions pareilles comment désarmer?
Le désarmement est encore rendu impossible par la démonstration expérimentale qu'aussitôt que l'armement d'un peuple fléchissait, les Allemands songeaient à l'attaquer. C'est notre faiblesse seule qui poussa l'Allemagne à nous déclarer la guerre. Toutes les fois qu'elle nous voyait faiblir, elle devenait m%' naçante.
Quand en 1905 nous avons voté la loi de deux ans, écrivait le Temps en février 1914, l'Allemagne est venue nous provoquer au Maroc et nous imposer « l'humiliation sans précédent» dont M. Clemenceau parlait jadis à la tribune.
Quand, en 1908, nous avons désorganisé l'instruction des réserves, l'Allemagne a monté contre nous l'incident provocateur des déserteurs de Casablanca.
Quand l'antimilitarisme révolutionnaire a retrouvé, grâce au « bloc », accès dans les conseils du gouvernement avec les ministères Monis et Gaillaux de 1911, nous avons eu Agadir.
On peut ajouter qu'au moment où la guerre fut déclarée, l'armée et la marine restaient désorganisées en Russie depuis ses défaites de 1905. L'Angleterre, dominée par les radicaux pacifistes, n'avait pas augmenté son armée et réduisait ses constructions navales. Sans le pacifisme de la Russie, de l'Angleterre et de la France, l'Europe n'aurait probablement pas été en guerre.
L'Allemagne, qui savait toutes ces faiblesses et ne pouvait prévoir le formidable effort dont se montreraient capables les Alliés, devait croire que jamais pareille occasion ne s'offrirait à elle d'établir sa domination. Une courte campagne suffirait sûrement pour vaincre ses pacifiques adversaires. Sa victoire semblait sj assurée qu'aucun pays neutre n'en doutait. En Espagne, notamment, notre triomphe paraissait complètement invraisemblable.
Pourquoi d'ailleurs et comment en eût-il pu être autrement ? écrivait un grand journal. En face de l'Allemagne, alliée de l'Autriche, de l'Italie et de la Turquie, tendant vers la guerre toutes ses ressources depuis cinquante ans, en face de l'Allemagne victorieuse, il y avait la France vaincue en 1870 et en apparence détachée de tout idéal militaire, la Russie battue en 1904 et désorganisée par la défaite, l'Angleterre déplorablement pacifiste et sans armée. Dans cette Europe d'avant-guerre, où les plateaux de la balance étaient si inégalement chargés, comment des puissances secondaires n'eussent-elles pas cédé au prestige de la force, du succès et de l'arrogance ?
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La guerre européenne, aussi bien d'ailleurs que ^' l'expérience de tous les siècles, a suffisamment prouvé que le pacifisme était un générateur certain des guerres de conquêtes. N'étant pas redouté, le peuple pacifiste attire fatalement la guerre sur lui, alors qu'une nation bien armée est rarement menacée.
Plus d'un écrivain, et moi-même l'avaient répété avant la guerre et montré à quel point nous étions menacés. Ces prévisions furent sans effet. Nous savons ce qu'il en coûta à la France de ne pas les avoir partagées.
Il est de toute évidence qu'une paix armée sera ruineuse, dangereuse et même absurde. Théoriquement on peut souscrire aux déclarations suivantes d'un 1^^ homme d'État hollandais, M. de Beaufort :
t : Un retour à la paix armée comme elle existait avant qu'éclatât %^ le conflit mondial n'est pkis possible. Le désarmement générai f; doit être la juste logique de cette lutte insensée. Peut-on croira ; • que les représentants, élus par des hommes ayant vécu au V' milieu de toute l'horreur de la guerre moderne, oseront recommencer à paver la vieille route qui, infailliblement et sous peu, conduirait à de nouvelles conflagrations?
A ces assertions on est bien obligé de répondre encore qu'on ne voit, en dehors des armements, aucun moyen d'empêcher des agressions dont l'expérience a montré le danger. Tant que les idées germaniques n'auront pas changé, il faudra bien rester armé, tout en prévoyant ce qu'il en coûtera.
Quoique les analogies historiques soient toujours incomplètes, on pourrait peut-être rapprocher de la guerre actuelle la guerre de Trente Ans, qui fut à la fois une lutte religieuse et politique contre les prétentions germaniques à l'hégémonie. De telles guerres sont toujours longues, meurtrières et ruineuses. Ce
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que la guerre de Trente ans coûta est relaté par M. Boutroux de la façon suivante :
En Dohôme, sur 35.000 villages, il en restait 6.000. En Saie, ïe nombre des habitants était tombé de 3 raillions à 800.000. Dans l'ensemble de l'Empire, la population, diminuée presque des deux tiers, était de 6 millions au lieu de 16. Partout le bouleversement, la ruine, le désert. Plus d'agriculture, plus d'industrie, plus de commerce, plus de finances. La décadence morale n'était pas moindre. L'esprit, les mœurs, les croyances, remarquablement cultivés aux xv« et xvi« siècles, étaient retombés dans la barbarie.
Un des côtés véritablement désastreux du militarisme est qu'il comporte comme conséquence nécessaire l'absorption de l'individu par l'État. Cette absorption, que Rome connut à certaines époques et que la Grèce ne connut jamais, donne à un peuple une grande puissance militaire, avec une faible valeur individuelle. Si les Grecs avaient possédé l'unité nationale des Romains, ils n'auraient pas sans doute été conquis par eux, mais peut-être aussi n'auraientils pas été ce peuple de lettrés, de savants et de philosophes qui, bien que vaincus par les armes, conquit le monde par sa pensée et continua cette conquête après avoir disparu de l'histoire.
Evidemment il est avantageux, au point de vue matériel, pour un État de posséder des sujets coulés dans le même moule, pensant de la même façon et prêts à se faire tuer pour assurer une conquête, alors même qu'ils en ignorent le but, La question est de savoir si une telle supériorité collective n'a pas comme conséquence nécessaire, plus ou moins lointaine, une décadence individuelle profonde. Le choix se posera peut-être un jour pour tous les peuples, entre le militarisme allemand, qui permet la puissance collective