‹ Premières conséquences de la Guerre, transformation mentale des peuplesChapitre 24 sur 78 · PERTURBATIONS MORALES QUE LA GUERRE POURRA ENGENDRER · texte numérisé non relu

PERTURBATIONS MORALES QUE LA GUERRE POURRA ENGENDRER

>■ \. - Perturbations morales résultant de la vie militaire.

Après avoir montré les qualités suscitées ou dévo- Inppées par la guerre, il ne sera pas inutile d'indiquer aussi les i)erlurbations morales qu'elle pourra peulôlre provoquer.

Toutes les sociétés sont fondées sur des. conventioijs et des coutraintes. nécessaires à l'existence des r(illectivil(''s, mais plus ou moins gênantes pour les individus. Elles sont maintenues d'abord par les sanctions des codes, puis par Thabitud»' (jui rend à la longue les sanctions inutiles. L'expérience monlrr, <Mi effet, que chez les sociétés civilisées les lois ne -iMit violées que par une minorité très faible.

Le fondement essentiel de la force inhibitive (ivs lois cesse donc peu à peu d'être la crainte iln châtiment, mais l)ien l'habitude que fortilie chaque, LTi-néralion jusqu'au jour où une révolution dans les ' -prits vient l'ébranler. Les lois perdent alors leur puissance, l'anarchie en résulte et, si elle persiste, ramène le civilisé à la barbarie. Ce n'est jamais

sans danger qu'un peuple est soustrait aux liens de la coutume.

Une guerre ne saurait se prolonger sans perturber toutes les habitudes qui déterminent le respect des lois. Il en résulte bientôt l'affaiblissement de l'armalure sur laquelle les sociétés reposent.

Toute l'échelle des valeurs se trouve transposée en ellet par la guerre. Ce qui était considéré comme respectable cesse d'être respecté. Les meurtres, les incendies,' les destructions, crimes en temps de paix deviennent des vertus. Le respect de la propriété et celui de la vie humaine, fondements mêmes de la société, s'évanouissent. Des bouleversements analogues troublent la vie civile. Les droits politiques des citoyens sont abolis. Un pouvoir militaire autocratique s'impose à toutes les volontés.

En dehors de ces grandes perturbations morales, il en est d'autres, moins graves assurément, mais encore chargées de conséquences. Si fréquents que soient les combats, ils ne sont pas journalieïs. Dans leurs intervalles, le soldat demeure forcément désœuvré. Il perd le goût du travail et contracte l'habitude d'être alimenté par l'État. Prolongé pendant des .muées, ce pli d'oisiveté sera ensuite malaisé à détruire.

Les diverses perturbations que je viens d'indiquer restaient à peu près sans influence dans les luttes rapides d'autrefois auxquelles ne prenait part qu'une portion infime de la luic^on. 11 en est autrement dans les longues guerres d'aujourd'hui qui intéressent tous les membres de la nation.

Sans vouloir préciser maintenant les conséquences

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d'habitudes aussi générales et aussi longtemps maintenues, on peut dire qu'il sera bien difficile de rappeler à la vie paisible et au respect des lois les hommes dont le métier a été de tuer et de détruire.

Le code du soldat, en temps de guerre, est sim- [Jcmont la volonté autocratique du chef. Les lois (Mviles finissent par peser bien peu, quand on s'est accoutumé à n'accepter que des lois militaires indépendantes de l'action des législateurs.

législatives.

A côté des perturbations morales résultant de la vie du Iront, d'autres, aussi graves peut-être, ont été créées <lans l'existence civile par les erreurs de nos gouvernants. Telle, par exemple, lasuccessionde décrets moratoires suspendant le paiement des dettes, des loyers, etc.

Un des principaux fondements de la vie sociale est !•' respect des cngagomcnts. Ni commerce, ni industrie, ni relations d'aucuiif sorte ne seraient possibles sans ce respect.

Nos législateurs l'ont oublié lorsque, poussés par dos infinences diverses, ils édictèrent, sous le nom d<; moraloriurn, la rupture de tous les engagements. Les agonis de cliaiigo so virent autorisés «à ne pas liquider la situation des clients, les grandes sociétés • le crédit et les banquiers à ne pas rembourser les dépôts (jui leur avaient été confiéîs, les locataires à lie plus payer leur propriétaire.

C'était l'arrôt complet de Tengrenage social. Plus de capitaux en circulation, donc [ilus d'induslrio ni de Commerce. Plus do fabrication, plus d'expitrtation.

Nos gouvernants mirent quelque temps à comprendre cette vérité assez évidente pourtant, mais ils finirent cependant par la saisir. Les banques furent obligées de rembourser leurs dépôts, les agents de change de liquider leurs comptes. Les usines purent alors se rouvrir et la vie économique du pays, entièrement suspendue, reprit un peu.

Si ces mesures, dictées par l'esprit jacobin le plus étroit, avaient persisté, c'eût été la ruine totale du pays à brève échéance, puisque nos exportations auraient été complètement arrêtées, et qu'un peuple ne vivant que d'importations arriverait vite à la

faillite.

Restait, cependant, un point important : la dispense de paiement des loyers, acceptée avec joie par les socialistes, et dont les maîtres du jour ne perçurent pas d'abord les incidences.

Elles étaient pourtant bien claires : ruine menaçante des institutions de crédit qui avaient prêté aux propriétaires et que ces derniers, ne touchant plus de loyers, étaient dans l'impossibilité de rembourser ; pertes énormes pour le Trésor obligé do renoncer aux impôts élevés que les propriétaires lui payaient, etc.

Ce furent là des pertes matérielles considérables, mais les pertes morales furent plus graves encore.

La notion fondamentale du respect des engagements 59 trouva ébranlée au point qu'une foule de personnes, parfaitement à .néme de payer leur loyer, s'y refusèrent en s'aulorisant de la loi. Des fonctionnaires, des employés, des industriels, dont la guerre n'avait pas atteint les ressources et qu'elle avait même souent augmentées, usèienl de la faculté accordée par

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d imprudentes lois pour se soustraire au paiement de h'urs dettes.

La permission de ne pas tenir ses eni,'agements, destinée seulement, dans l'esprit du législateur, à empêcher les familles des soldats pauvres d'être poursuivies, s'étendit vite à toutes les classes et conslilua bientôt une sorte de droit nouveau. 11 se fixa tellement que les modestes tentatives de quelques juges de paix, pour faire payer leur loyer à des locataires fortunés, soulevèrent à la Chambre les hurlements et les meniices des socialistes, heureux de trouver une nouvelle occasion d'attaquer la propriété.

En janvier 1916, un député socialiste, approuvé à I Unanimité par ses collègues, n'hésita pas à dire :

l'renez ^arile, monsieur le ministre, vous ne savez pas ce qui s'amasse de rancœurs, de haines! Prenez garde qu'aprî's l.-t i.'iit'rre les pauvres ne se dressent contre les riches.

iJe telles menaces montrent l'inépuisable fonds de haine où s'alimentent les sentiments socialistes. Jamais les pauvres ne furent menacés d^aucune poursuite. Seules, les classes moyennes, qualifiées de riclies {)ar ce brave député eurent à souffrir de la [•rivation do leurs revenus, souvent bien minime.-.

Les diverses conséquences des moraloriums auront contribué à montrer linnuence que peuvent exercer les lois sur l'abaissement de la moralité publique. Helatant ce fait, que des locataires ayant sous-loué fructueusement l'appartement dont ils étaient détenteurs, se réfugiaient derrière le moratorium pour ne pas payer leur propriétaire, le Temps écrivait :

Que de semblabh-s abus aient pu se produin-, qu'un<' ti-llf déviation de sens moral nous soit révélée fiiez des cens probablement fort lioniiries par ailleurs, il y a là un symptùmecravf. Ce n'est pas iMi|iuni-mitil que, même snus la pression des éve-

nements, on est amené à proclamer dans des documents officiels que l'effet des lois et des contrats est suspendu, et qu'on est libre do ne point remplir ses engagements. Prenons gardf que dans noire démocratie il n'y ail bientôt, à intervalles réguliers, une question des dettes, comme pour la plèbe romaine dans la décadence de la République.

§ 3. — Perturbations intellectuelles résultant de brusques ruptures d'équilibres mentaux.

L'évanouissement de l'esprit critique.

Tons les grands bouleversements : guerres, révolutions, etc., provoquent un affaissement général de Tesprit critique. Le jugement s'évanouit, et la faculté de voir les choses comme elles sont disparaît.

Et ce n'est pas seulement dans les classes populaires que ce phénomène s'observe. J'ai reproduit, dans mon dernier livre, quelques divagations des plus illustres savants de l'Allemagne, Wundt notamment qui, en temps normal, paraîtraient inexcusables chez un enfant. Combien en est-il parmi eux, après deux ans de discussions et malgré les documents les plus probants, qui ne soient encore convaincus que la guerre actuelle résulte d'un complot ourdi par l'Auglelerre?

Cette absence d'esprit critique ne fut pas spéciale à l'Allemagne. Notre presse fit preuve, pendant la guerre, on ne saurait le nier, d'une sagacité très au-dessous de la moyenne.

Qu'on se rappelle les grands journaux annonçant, dès les débuts de la guerre, l'arrivée des Russes en (juelques jouYs, leurs assurances que dans trois ou fjuatre mois l'Allemagne entièrement ruinée serait <lans l'impossibilité de continuer la guerre, etc.

Si le jugement et le bon sens se sont montrés à ce point faibles dans les couches supérieures de la société,

HKUTIHIIAIIONS MUllAl.ES liL l.A MliUHa 8.'J

Oïl peut [leiiscr CL' (jifils (lurent »^lre {Jan< les classos populaires.

Les bruits les plus absurdes ne cessèrent de circuler dès l'ouverture des hostilités. Kn Allemagne, desdépê- ' lies annonçaient la traversée du territoire par des automobiles [deines de millions, à tlestination de la Uussie, et conduites par des Français déguisés en femmes. « Les douaniers ne dormaient plus à la seule pensée d'une si riche capture. »

Dans ces moments de crise, tout ce qui est d'ordre rationnel : observation, réflexion, jugement, disparaît. Les invraisemblances les plus énormes sont acceptées cl leurs narrateurs croient de bonne foi avoir vu ce .jifils ractmtent. A Paris, au début de la guerre, le |ilns léger soupçon (ju'un magasin a[)partint à un Allemand sullisait pour le faire saccager.

Un cocher, que j'interrogeais sur les causes du pillage d'une grande maison de chaussures m'assura avi)ir vu de SCS yeux, écrit en grosses lettres, sur cette boutique : « A bas la France! Vive Guillaume ! »

Comme je lui objectais doucement qu'une telle imprudence était assez improbable chez un commerçant, peu soucieux de provoquer la destruction de ses iiiarcliaiidises, mon brave cocher entra en fureur et me répéta qu'il avait lu lui-même l'inscription tracée -iir une l)an<le de toile de [)lus d'un mètre de hauteur.

Celte extériorisation d'illusions nées dans l'esprit,

lUs l'influence d'excitations paralysant les lacnltés ilObservalion, est un plK'tiumène très fré(]ueul dans riiistoire. Il donne la clef de ces récils d'apparitions, loiil les livres fourmillent.

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