LES DISSENTIMENTS INTÉRIEURS DE L'ALLEMAGNE PENDANT LA GUERRE
§ 1. — Les éléments de discorde en Allemagne.
L'unité de l'Allemagne s'est maintenue pendant la guerre, mais quelques germes de discorde y sont nés cependant qui pourront se développer plus tard et que, pour cette raison, nous devons signaler.
Ils représentent seulement le début d'un mouvement capable, s'il continuait, de transformer le gouvernement autocratique de l'Allemagne en gouvernement démocratique.
L'unité morale des Allemands, n'est pas parfaite, en effet, malgré leur soumission. Catholiques, prolestants, socialistes, agrariens, etc., demeurent profondément divisés. Les égoïsmes corporatifs, les appétits violents sont aussi développés qu'en France, bien que contenus par la dure main de l'Etat.
Les privations des masses ouvrières, les terribles hécatombes du front ont engendré de profonds mécontentements. Si malléable et disciplinée que soit l'âme d'un peuple, sa résignation a des limites. Elle sejsa mise encore à de dures épreuves quand, après lu guerre, la nalioti se verra écrasée sous le poids
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«les impôts nt^cessaires pour payer les rentes d'une ♦lelte (I('i»assaiit SO milliards.
Aujourd'hui le peuple reste d('vou«^ à son gouvernement parce qu'il est persuadé «pie rAllemai.'ne, .lUaciut'o |>ar (loscnnoniisjaloux, rêvant sa destruction, lut oLdigée do se défendre. Mais la lumière se fera un jour et que diront alors les foules allemandes d'une <titro[)rise utile sans doute aux intérêts de leur souverain et de certaines castes, mais si funeste aux leurs?
Les rigueurs de la censure n'ont pas empoché un j.etit nombre d'écrivains de traduire parfois les inquiétudes des masses germaniques. Voici, [)ar exemple, omment s'exprime Harden, dans son journal Zukunft lu 13 mai 1916 :
Si l'Allemagni' viMil absolument triomplier, elle doit eire ifhoUio à rompre loulcs relations avec le reste du genre humain et pi)ursuivre une guerre sans pitié pendant plusieurs année?. Si elle veut prendri- au contraire la raison pour guide, il lui faudra se résigner à une paix possible sans les voraces annexions réclamées par plusieurs écrivains. On pave le peuple lie gloire et de mensonges. La nation doit se défendre contre ■ l'ux qui la trompent et la déshonorent. Les Allemands perdront j.lu.s qu'ils ne gagneront lorsqu ils auront fait périr par milliers par la guerre sous-marine des êtres sans défense, femmes, enfants, vieillards. Le torpillage du Lusitania fut un acte de démence. Si les Allemands ne reviennent pas à la raison et à la politique, l'impondérable fera penclier la balance en faveur de leurs enni'mis. L'Allemagne reste persuadée que la paix (ju'elle voudrait sans retard n'est enipCchée que par l'Angleterre. Klle reconnail que l'arme sous-marine est ineflicace, mais cepi-ndant il faudrait triompher de r.\ngleterre de suite parce que le faisceau des forces nationales de l'Allemagne commence a élre ébranlé. Le pt-uple éprouve des inquiétudes et des angoisses. Il n'est plus très certain que ta responsabilité initiale de la guerre incombe a ses ennemis et non à son propre gouvernement. Il n'est plus très sOr de retirer quelque chose deg immenses tueries d'hommes faites a ses dépens.
Il semblerait quf l'opinion populaire allemande
soit en voie de se modifier un peu. Un neutre habitant l'Allemagne écrivait dans le Journal de Genève^ en date du 18 juillet 1916 :
S'il est vrai que les milieux de haute boui^eoisie demeurent belliqueux et conservent leurs ambitions, les classes populaires sont tombées dans le plus morne abattement. Littéralementelles sont en proie à la famine. J'ai vu plusieurs personnes qui ont traversé l'Allemagne ces temps derniers. Toutes donnent la même note. Dans le peuple il n'y a qu'un cri : « Nou^; en avons assez,- la paix à tout prix ! » Tout manque, non seulement les aliments, mais les chaussures et les vêtements. Il faut une carte spéciale pour acheter une chemise. Le nécessainmanque, même à l'administration militaire, pour l'équipement des nouvelles recrues. Les vêlements de laine leur manqueront pour l'hiver. Gela ne veut pas dire que l'armée ne tiendra pas jusqu'au bout, tant le drill l'a façonnée à la discipline automatique. Mais, après la guerre, il y aura de sérieux règlements de compte. Liebknecht et ses amis ont dans le peuple une immense popularité. On le verra bien lorsqu'il y aura des^ élections au Reichstag.
§ 2. — Le socialisme en Allemagne pendant la guerre .
L'internationalisme prêché par les socialistes des divers pays s'est effondré, en Allemagne comme ailleurs, devant le patriotisme. Les théoriciens ont vite compris que les intérêts de la nation à laquelle un homme appartient passent pour lui avant ses intérêts professionnels. Cette vérité était élémentaire, assurément, mais la guerre seule a pu expérimentalement en prouver la justesse.
Le jour même où .elle fut déclarée, toutes les chimères pacifistes s'évanouirent. Beaucoup de socialistes allemands notoires s'engagèrent spontanément sous les drapeaux. En théorie, ils étaient les citoyens du monde, mais leur àmc subit le patriotisme inconscient qu'ignoraient leurs discours.
Le parti socialiste, très puissant on Allemagne
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puisqu'il représente quatre millions d'électeurs, y esi fort divisé actuellement. Il se scinde à peu près en trois f,'rou[)('s, dont un seul révolutionnaire, les autres sont gouvernementaux.
Parmi les députés socialistes, une vin^'taine de voix seulement votèrent contre les crédits de guerre. En fait, les socialistes allemands marchèrent toujours plus ou moins avec le gouvernement.
C'est bien cxoejilionnellement qu'ils ont proféré
des violences analogues à celle qu'on lit dans les
comptes rendus des séances du Landtag de Prusse
des 22 et 23 février 191G. Le député Strœbel y disait :
L'union sacrée n'existait que par réloufTemcnt de toute discussion. A|très la guerre se déchaîneront les conflits politiques et sociaux les plus viulenls qu'on ait jamais vus, niais dt^s niuintonant, la concorde ne subsiste que par le bâillon. Les élétnents déniociatiques de la nation sont privés de leurs droits par une politique férucenient réactionnaire. Un interdit la parole aux socialistes dans les réunions, on les jette en prison sans que personne sache pourquoi; on envoie au front comme punition pour leurs opinions politiques, des gens que les médecins ont reconnus inaptes. Flus la guerre dure et plus les cunllits sociaux qui la suivront seront acharnes; on dépensera soixantedix milliards et l'accroissement du budget normal sera de six «>u sept milliards.
La colère des socialistes tenait surtout aux mesures de protectionnisme agricole destinées à enrichir la noblesse agrarienne. .^u Landtag de I*russe du 7 mars 11)16, le député HolTer s'exprimait ainsi :
Il faut que le peuple s'élève contre ces tarifs protecteurs, alors qu'il est encore obligé de se serrer le ventre. Les agrariens se *)rlfiii bien de l'union sacrée, et ils commencent déjà à saciter pour qu'on renforce les tarifs. Il est temps pour les travailleurs do passer à la cuntre-ollensive. Aujourd'hui vous dunoez des éloges à l'ouvrier, vous l'appelez héros, vous lui allacnez la croix de fer sur la poitrine. . Croyez-vous nu*' -fia vous suspend de vus obligations envers les travailleurs? I^s travailleurs agricoles sont soumis actuellement ù des luis d'exception
inhumaines. La guerre est le moment propice pour mettre fin à cette politique réactionnaire de la Prusse. Puisqu'on a besoin des ouvriers là-bas pour gagner la victoire, il faut que les ouvriers fassent usage de leurs forces.
Dans un discours du député Ilaase, prononcé le 23 mars 1916 et publié par le Worwaerts, l'auteur dit :
Les coalitions qui sont aux prises sont trop puissantes pour qu'à la fin de cette lutte effroyable il puisse y avoir des vainqueurs et des vaincus. Quelle que soit l'issue de la lutte, un appauvrissement attend l'Europe. On a dit ici que les citoyens devaient se préparer à travailler quatre mois dans l'année uniquement pour payer les intérêts des emprunts de guerre et les pensions aux invalides et aux veuves de la guerre. Hier, on a même dit qu'il pourrait se faire que nous dussions travailler pour cela six mois par an...
Quel sens cela a-t-il même au point de vue des partisans de la guerre, de la poursuivre? Nous autres socialistes détestons la guerre et voulons l'empêcher. 11 est évident que si nous voulions nous bornera maintenir l'indépendance de l'Empire nous pourrions avoir déjà la paix...
Vous ne pourrez pas contester que dans les cercles capita listes, pour autant qu'ils ne profilent pas de la guerre, on a reconnu que la guerre était un faux calcul. On devrait pourtant penser que seuls des fous furieux ou des gens sans conscience peuvent rechercher l'hégémonie mondiale.
Il ne faut pas s'illusionner sur la portée de ces discours, d'ailleurs fort mal accueillis en Allemagne. Ce sont seulement, je le répète, des germes qui se développeront peut-être un jour.
Pour le moment, le socialisme allemand demeure en grande majorité, un parti gouvernemental.
11 restera tel, sans doute, longtemps, pour cette excellente raison que l'étatisme germanique et le socialisme poursuivent à peu près le même but : réglementation étroite, sous la direction de l'Etat, d'hommes travaillant à des œuvres collectives.
Supposons un instant le triomphe du socialisme en
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Allemagne- Flieii n'y serait changé. A [icinc les enlre- [irisos collcclivt's, (i(^jà si nombreuses, se lrouverai<Milellt's un peu plus répandues. Si les salaires «les ouvriers étaient accrus, ils le seraient bien légèrement. Hcb.ver les salaires constituerait en elTct une auirinentalion des prix de revient et, par conséiiucnt, rendrait [lins diflicilc le commerce extérieur de rAlIcmagnc.
II ne faut pas oublier, je l'ai déjà rappelé. (|u'uiie étroite analogie existe entre notre socialisme colle<liviste et l'élatisme allemand.
Nous avons marqué les traits principaux de ccl •'lalisme, et constaté qu'étant parfaitement adapté ;i la nienlalilé du peuple allemand il avait fait sa force, f.réateiir d'égalilé mentale, il abaissera nécessairomeiil un jour tous les citoyens au mènie niveau de mtMliuerit»'. C'est un régime exrelleiif, peut-être, pour une nation militaire, mais (jue l'Angleterre et lAinr-rique n'accepteront jamais, car il m^cessiterail Il II retour à des périodes inférieures de civilisation.
Nombreux furent, dans l'histoire, les gouverneiiienls prétendant penser pour leurs peuples. Ils n'y réussirent qu'en annihilant la pensée et rendant les hommes incapables de se conduire. In ministre anglais. M. Herbert Samuel, l'a tivs bien montré dans les lignes suivantes :
Jo m» «lis pas qiio les gouveriieraeiits soient toujours fiinestt-s ptiiir les peiiplfs, mais nmllieur à la nation qui permet an nouvernenienl de lui rtijlt'r do jour en jour, do la jeunesse à la vieillesse, ses idées et son développement intellectuel.
C'est la gloire de la Frame el de l'An^^deterre que do laisser ouverte la carrière, non Reulenn>nt aux talents, mais aussi aux idées. Quant aux .Mlemands, puisque nous n'avons pas pu les persuader de la moralité et de la valeur des iilées lihéraleg el pacifiques di>8 nations do IDuest, il faut lien les battre et cesi là eu que nous sommes en train de faire.