CHAPITRE I L'ÉVOLUTION MENTALE DE L'ANGLETERRE
5 1. — Importance des documents psychologiques fournis par l'évolution de la mentalité anglaise pendant la guerre.
L'histoire de l'évolution mentale do l'Angleterre depuis les débuts de la guerre présente, au point ilo vue de la documentation psychologique, un intérêt de premier ordre. On y voit d'abord avec quelle difficulté évoluent les peuples stabilisés par un long passé et la force de ce patrimoine ancestral qu'on appelle l'âme d'une race. L'Angleterre, pour triompher des menaces soudainement dressées devant son existence nationale, dut lutter péniblement contre la puissance de ses morts, s'arracher sans transition aux vieilles assises qui depuis des siècles
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avaioiil iii,-iiiil<Miii sa slahililt'. L'histoire «lo soi» ' voliiiidii t'clain- (^^alomonl les rôles rospeclifs de la iKMM'ssih-, «les iiitlividiialilt-s t'I <l<'s collerlivilj^s. Bien d'aiilrcs fnsoiiriit'mt'iils en découlent et riolarnimiil jiililitf de coiiuaitre l';\ine d'un peuple quand "Il veut pressentir sa conduite dans nin> circonstance déterminée. Si les diplomates allemands avaient conijiris l'Ame anglaise ils eussent bien lacilement évité d'avoir la Grande-Bretagne comme ennemie et l'issue de cette f,'nerre eut été |»robal)lement fort dillVrente pour eux. Croyant [iré|»ondérante l'iidluence des intérêts matériels dans la conduite, persuadés que l'An- -leterre était mal préparée et nienacée d'une guerrtî 1 ivilt? en Irlande, ils s'ima;;inèrenl (]u'elle éviterait a inut prix le cunllit. Une psychologie plus pénétrante leur eut montré que dans la balance où se pèsent les mobiles des actions des peuples, certains faeteurs aiïectifs et mysti(iues l'emportent de beaiieoup sur les intérêts matériels.
. J Différences séparant 1 àme anglaise de 1 âmo
allemande.
Oiielques anthropologistes ont cherché à établir une parenté entre les .Vnulais et les Allemands. Alors même, ce qui est fort douteux, que ces peuples taraient une commune origine, il serait diTlicile de citer deu.x nations dont la mentalité soit [ilus dissemblable.
Peu soucieu.x des idées et de la h>gique, r.\nglais
n'envisage que la réalité et tàcli»' de s'y adapter. L'.\l-
lemand, au contraire, déduit ses jugements de la con-
epliun qu'il s'est faite u^rïori des choses. S'élanl bàli,
Iti
par exemple, de l'âme anglaise une certaine idée impliquant une certaine conduite, sa stupeur (ut grande et son indifjrnation intense quand il constata que la conduile réelle des Anglais était autre que celle qu'il imaginait.
Sur toutes les questions fondamentales : politique, droit, morale, etc., l'Allemand et l'Anglais diilèrent profon<lénient. Le [)rt>mier est amoureux de discipline, le second de liberté. L'Anglais demande tout à l'initiative du citoyen, l'Allemand à l'inlervenlion de l'État. L'Anglais a des règles morales très fixes, il respecte ses engagements et considère un traité comme sacré. L'Allemaml enseigne qu'un engagement duit èli'e respecté seulement si l'on n'a pas la lorce sul'lisanle pour le violer.
Ou pourrait prolonger ce parallélisme. Il montrerait qu enlre la menlalité anglaise et la nienlalité germanique existe ce mur d'incompatibilité (|ui sé|)are toujours des peuples de nientalilé très dillérente.
Ces notions psychologiques expliquent l'indescri|il'ble explosion de fureur des diplomates et du peuple germani(|ue cpiand ils virent, aussitôl le territoiie bcl.:e violé, l'Angleterre se placer à côié de la France. Bien entendu, ils restèrent persuadés que cette violation n'avait été pour rien dans la décision de rAugletorre. Accepter une si formidable conllagralion [tour un simple cliilîon de papier, comme disait liollimann-llollvveg, est incompiéliensil'lc a un homme d'Klat .illemand.
Et ponitanl il n'y avait pas eu à larésolnlion flcPAn- :glet' rre d'autre cjiuse immédiate (|uo la nécessiié morale de respecter sa signature. Le lecteur qui voudra
l'évolution MBNTALB DB L'ANGLETEnnB 207
parroiirir dans noire dernier livre le récit des pourparltTS diplomati(|ues au niom»'nl où éclata la trnorro verra avoc <|iiollo profoiidt! aiili[>alliio lo iiiiiii-l»TiaiiKlais repoussait l'idée que rAiif^lolcrre pûl ^'^rtriiùl«M' au CDuflit.
Kn vain l'anihassadcur de France, le président dr la Ué(tuMi(juo même, mullipliaicnt-ils de pressantes démarches [»rès de la Grarule-Brcla-îne [lour (juVIIr déclarât (ju'en cas de guerre on la verrait aux côlé> tie la France. Le refus répété de prendre un tel en- L'agement fut catégorique.
Impossible du reste d'exiger ce concotirs, l'Angleterre' ne nous étant [>as liée par un trailé, contrairement aux idées répandues alors en France.
Elle ne se décida à |)rendre parti qiic le jour précis où les armées allcmamles foulèrent le sol delà Brlirique.
On a môme pu afiirmcr que si l'.Xnglelerre avail déclaré plus tôt vouloir soutenir la France, l'Allemagne eut rciM)nc(' à la guerre. Mais comment aurailelle pris cet engagement, puis(|ue sa conduite dépeniait d'une éventualité non réalisée encore? Elle atlenilil au dernier moment pour savoir ce que ferait rAllema:^nc à l'égard de la Ik'Igique. 'Juaud elle jfla ->on épée dans la balance, il était tru|) tard poui arrêter la marche ilu destin.
ihio des grandes causes du soulèvement de l'.\n- :;leterre fui la conduite féroce des Allemands. C'esi ce qu'a très bien marqué M. C dure dans le journal amtTicain The Lml>:d l'nis :
L'An^'Iciorre vibro comiriR «Ile n"a jamaiN vibni. Une fori> liniiie lie rAllniinigiin aôlo si>iiiiî%»''eilaiis n- pays jinr lo ii.-iufra^» <lti y.ij.«i/'i'ii<i, r«xiciUi(>ii (l<> iiiiHH <Ut«(^ll ri du rapilaiiiu Kr^al'. jfH (ciiUUveail'aiMiasiiittl «u l>i<»c quu huuI len rai>i!(duzc|)pi*nn»
Tous les écrivains sont d'accord sur ce dernier |)oint. Un des auteurs qui connaissent le mieux l'Angleterre, M. Rudyard Kipling, écrit :
Si l'ennemi s'était autrement conduit, s'il avait observé quelque mesure de décence dans ses procédés, si, tout au moins, il avait tenté de les pallier sous des artifices de langage, l'Angleterre n'aurait pas déployé tout son effort, et peut-être même, elle aurait fini par envisager quelque arrangement possible...
Notre état d'esprit actuel ressemble aussi peu à celui où nous étions lorsque nous commençâmes la guerre qu'à celui qui sera le nôtre, quand nous la terminerons...
L'Allemagne n'imaginait pas qu'un peuple qui n'a pas voulu v'armer pour la guerre, peut cependant s'y décider pour un devoir.
Les Anglais n'ont jamais pu concevoir la mentalité des Allemands et la conduite de ces derniers «st toujours restée pour eux un objet d'indignation et <le stupéfaction.
Ces sentiments sont fort bien traduits dans les lignes suivantes d'un membre du parlement anglais, M. Arthur Lynch :
La guerre est due à une mullilud'C de causes qui, toutes, ont concouru au même résultat; mais au premier plan de la scène apparaît l'Impérialisme allemand, piédestal du régime des Hohenzollern. Les ambitions d'une petite famille prussienne ont abouti à transformer les plus beaux pays de l'Europe en abattoirs ■où Ont trouvé la mort des millions d'tiommes, fleur de la jeunesse et du talent.
A ce spectacle, comme en face de la décadence de l'Empiri' romain, l'âme se sent envahie par un même sentiment de flrtrissure et d'avilissement. Que des hommes d'un autre âge, d'une responsabilité limitée, aient été capables de semblables folies, on peut ne pas s'en étonner outre mesure; mais qu'un peuple civilisé, avec tous les dehors de la grandeur, en soit arrivé à tolérer un pareil état de choses, cela choque.
Le kaiser, ses fils, sa famille, sont-ils des êtres à perpétuer, fût-ce au prix d'un océan de sang? Comment expliquer qu'un peuple ihtelligeni soit dominé par une espèce d'idolâtrie dynaslique qui, en p.iys allemand, lient lieu de religion?
l'rvOI.I TlHN UINTAI-E l)i: I.'ANC.I.ETERnE 209
A projios des cum épiions poIili(|iies de r.\llcniai.'iip, M. le professeur Biirloii Adams, écrit .
I.i' triompli»* il<.- l'Allemagne dans la i^uorre actuelle signifierai» pour le moinlf riiln-r la prépondt-rannî d'une forme de gouver nemenl dont lis Anglais se sont drliarrasKi'-s il y â deux cent cinquante ans et que presque tous les peuples civilisés ont abandunm^e au cours du xn* siècle. Ce serait la ruine des progrès péniblement uo-omplis en matière de civilisation politique, un retour a une phase du dévi-loppement des sociétés, d'où nous ne pourrions sortir qu'eu revivant les mêmes luttes. (Chicago Dtiily Scus, 22-H-I6.
^ :i. Situation de l'Angleterre au moment de la guerre
Au momeiil de l.i guerre, lu (iraiide-Hrelaj,'ne traversait une dfs phases crilifiiifs di- sou hishtir»'.
, Fortement Iroiildi'c |)ar les eoiK'e[)lioiis dti [)arli radi-
[ cal qui avait entrepris une vérilable réorganisation sociale, elle se Irunvait de plus nieiiact'e d'une guerre civile par l'Irlande.
Jugeunl sa supériorité navale sullisante pour sauvegarder sa sécurité, rAngIclerre ne possédait <]u'une insiLniifianle armée de mercenaires. La conscription el le service obligatoire n'existant pas
. chez elle, il seniMail (|ue celte armi-e ne put s'accrollre.
Avec son seul concours el celui de sa puissante llolle, l'Angleterre étail parvenue en ileu\ ou trois
' siècles d'elTorts, A dominer enlièremenl les mers, créer de riches colonies et fonder le [)lus vaste empire que le monde ait connu. Uien ne la menaçait.
i isolée dans son ile, (|ue pouvait-elle craindre'? Le
plus grand capitaine de l'histoire avait vainement tenté de l'ébranler.
Se croyant à l'abri de toutes les attaques et jugeant une guerre impossible, la Grande-Bretagne se laissait envahir par les théories pacifistes que professaient non seulement les socialistes, mais encore quelques-u-ns de ses gouvernants.
Le réveil fut terrible mais lent.
Le peuple anglais mit longtemps à découvrir la grandeur du danger qui le menaçait et comprendre que sa destinée était en jeu. Des rives de l'Angleterre au Nil et au golfe Persique, un ennemi redoutable poursuivait la destruction de la puissance britannique.
Il fallait donc créer une armée pour la lui opposer et improviser un matériel de guerre dont elle ne possédait aucun élément.
Dès le début des hostilités se dressa devant l'Angleterre un problème dont pouvait dépendre son existence nationale. Quelle serait la conduite des provinces diverses de son immense empire?
Il n'existe aucune analogie entre l'Angleterre moderne et l'ancien empire romain. Beaucoup de colonies britanniques, une partie de l'Inde, notamment, bien que rattachées théoriquement à la couronne se gouvernent avec leurs propres lois. D'autres, comme l'Australie et le Canada ont un gouvernement presque entièrement indépendant. Dans l'empire romain, au contraire, les vaincus devenaient citoyens. Les consuls, les empereurs même pouvaient être choisis parmi eux.
L'empire britannique restait loin de cette unité. 11 ne semblait ni très cohérent ni très homogène.
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Il l'ôlail l)Pancoup plus, cependant, que ne le pensaient It'S Allotnanils. L'Arifîleterre avait su poiiverner les peii[>les soumis avec des règles éi]iiitable8. Au Transvaal vaincu elle avait rendu l'indépendance. L'Australie se gouvernail à son gré el le Canada égal*^inent.
A l'heure du danger, l'Angleterre récolla les bienfaits de sa politique. De tous les points du plobe, de l'Australie, du (Canada et de l'Inde, lui [tarvinrent de-» renforts. Les tentatives de soulèvement fomentées par les Allemands dans ses colonies, échouèrent à peu près partout. La guerre ne fit que consolider un empire à demi agrégé seulement et lui donner une crande cohésion.
,^ h — Évolution mentale de 1 Angleterre pendant la guerre.
L'Angleterre est gouverm-e par ses morts. En descendant au tombeau l'homme n'y meurt pas tout entier. Il reste étroitement relié aux vivants, se mêle à toutes leurs actions et dirige leurs volontés d'une façon souvent despoti(|ue.
Celle domination des vivants par leurs ancêtres eAl une cause de force, car seule rame des morts a le pouvoir de stabiliser celle des vivants. Cependant, elle peut devenir une cause de faiblesse à certaines heures où des nécessités im|)érieuse8 exigent une idaplalion rafàtle aux circonstances. La puissance les ombres devient alors une entrave. L'.\ngleterre en lit [tentlant plus d'une année l'expérience.
Nous fûmes étonnés et (larfuis irrités de la lenteur avec laiiuelle les Anglais s'aruièrcnt pendant la pre-
mière année de la lutte. Soldats, canons, munitions, tout faisait défaut.
Les difficultés de cette préparation se conçoivent parfaitement en songeant d'une part à l'action si puissante du passé et de l'autre à celle très limitée des gouvernants sur le peuple anglais.
Pour imposer une organisation nouvelle en Angleterre, il fallait conquérir non seulement l'opinion des vivants mais aussi celle des morts, détacher brusquement le peuple des conceptions, des coutumes, des traditions qui, depuis des époques très reculées de l'histoire le guidaient à travers les circonstances et lui conservaient sa stabilité.
Le roi, les ministres, le Parlement ne peuvent rien sans l'opinion. Ils gouvernent avec elle et jamais contre elle.
Changer les idées du peuple anglais fut une laborieuse entreprise. Avant de réaliser les transformations de tout ordre que nécessitait la guerre, avant d'arriver surtout à établir le service militaire obligatoire, il fallut amener l'Anglais à renoncer aux traditions séculaires d'indépendance et de liberté lentement conquises et lui faire accepter des contraintes fort opposées à son caractère.
Or, rien n'est plus antipathique à un Anglais qu'une •contrainte obligatoire. Des hommes habitués à se gouverner eux-mêmes ne permettent pas à l'Etat d'attenter à leur liberté. Les sujets britanniques veulent bien payer ce qu'on leur demande, s'associer aux oeuvres les plus diverses, créer des écoles, des universités, des régiments même, mais ils entendent ^]ue toutes ces choses soient des œuvres libres et non imoosées.-