‹ Premières conséquences de la Guerre, transformation mentale des peuplesChapitre 51 sur 78 · L'ÉVOLUTION MENTALE DE LA RUSSIE PENDANT LA GUERRE · texte numérisé non relu

L'ÉVOLUTION MENTALE DE LA RUSSIE PENDANT LA GUERRE

1. — Situation économique de la Russie au moment de la guerre.

(Jufilques iiulicalions stalistiques suffiiont à mon- Ivi'V la situation économique de la Kussie avant la ^'iit-rre; jeles emprunta' à un travail de M. Cî. Alexinsky, ancien député de la Douma.

L'Kuro[)c a exercé {)ar la pénétration de ses capitaux en Hussie une très grande influence et tenait, fii !• ilité, ce pays sous sa dépendance économique.

Les capitaux ont été surtout prêtés par la France, à laquelle la Hussie doit plus de 18 milliards. Une grande parti»' tic cri ar^'ont est passée dans des entreprises industrielles dirigées par les Allemands, w Les entreprises industrielles étrangères en Russie sont plus fortes que celles des Russes... Los plus import;niles, la metallurtrie, les charbonnages, les lissages,

lit en grande partie au pouvoir du capital euro- 1 en. » L'auteur conclut cependant <« (jue rKuro[»e «•\erce sur la Kussie une intluence écoiu)mique considérable, mais il n'est pas exact qu'elle la tienne dans une complète dé(iendance ».

La France, qui fournissait à la Russie d'immenses capitaux, faisait bien peu de commerce avec elle.

En 1913, l'Allemagne fournissait à la Russie 52,7 % du total de ses importations, et la France seulement 4,6 %. La supériorité commerciale allemande était écrasante.

Peu à peu les Allemands avaient évincé tous leur?; concurrents. D'après le même écrivain, pour 9.421 Français et 7.481 Anglais établis en Russie, le nombre de ses habitants ayant pour langue maternelle l'allemand s'élevait à un minimum de 2 millions.

Une des causes auxquelles l'auteur attribue l'invasion du marché russe par l'industrie allemande et l'élimination de tous ses concurrents tiendrait au (( système spécial adopté par les syndicats industriels allemands, des primes d'exportation qui leur permet non seulement de braver les droits d'entrée, mais même de vendre leurs produits beaucoup moins cher au dehors qu'à l'intérieur ».

J'ai déjà exposé dans mon volume sur les Enseiijnements psychologiques de la guerre ce système, désastreux pour les pays qui ont à le subir, parce qu'il ruine l'industrie indigène. II est momentanément avantageux pour les industriels allemands, mais comme l'a fait justement remarquer M. Alexinsky, « il nuit à la population allemande elle-même, obligée de subir ce renchérissement artificiel pour donner aux syndicats les moyens de pratiquer l'exportation forcée et à bas prix ».

La conclusion de Tauteur est fort juste :

Le caractère général des relations économiques entre les deux pays était une tendance évidente de l'Allemagne à faire de la ilussie sa colonie... La Russie importe. d'Allemagne surtout des objets fabriqués et y exporte des matières brutes. G'est-à-Uwc

LEVoLLllw.V MEMALK OK I. A RtSSIB SJ.i

que rindustrio allciiiaiide acheté à bas prix ses matières preiiiiiTis à la lUissie et les lui revend apri^s 1rs avoir ouTrées. Tel est prccisL^ment le rôle d'un<j métropole.

Ces faits ('taifMil assurément ((niinis depuis longtemps, mais la guerre en a démasqué les graves conséquences. En Russie, ainsi que dans bien d'autres pays, le conflit européen aura donné des leçons lorl insiruclives et soulevé aussi beaucoup <le problèmes à résoudre.

}i 'J. — Rôle des étrangers en Russie pendant la gueire.

La Russie a pu cunstater pendant la guerre à quel point il é'iail dangereux pour un pays de se laisser •■nvahir par des étrangers. Leur influence engendra la [dus sombre catastrophe de son histoire. S'il lu» lallut fiendant do longs mois lutter contre les ennemis du dedans en même temps que contrer roux du dehors, c'est j)Our n'avoir pas su présenrer >MM àmt' nationale de l'action dissolvante des étrangers.

Oïl lie peut p.is dire encore dans (juelles limites <«>lte épreuve l'aura modiliée, mais elle a visiblement plus évolué en deux ans (lu'elle ne l'avait fait pendant im siècle.

psychologues et historiens découvriront facilemenl que cette brève période de l'histoire de la Russie fut très fertile en enseignements. Les faits ont réTéh* non seulement le danger des éléments étrangers, mais aussi ceux de l'autocratie, l'utilité à certains mo- .uenls de la représentation populaire, le funeste effc»

des persécutions religieuses et bien d'autres vérités encore.

Au moment où commencèrent les hostilités, la Russie se trouvait dans une situation industrielle, économique et militaire tellement médiocre, qu'à moins de supposer chez ses gouvernants une cécité invraisemblable, aucun d'eux ne pouvait souhaiter la guerre.

L'Allemagne n'ignorait pas combien la Russie était peu préparée à un grand conflit et ce fut probablement un des motifs de son agression. Tout ce que tenta le gouvernement du tsar ne pouvait dès lors l'empêcher.

Parmi les plus graves dangers menaçant la Russie à cette époque, il faut mettre au premier rang sa pauvre situation industrielle. Pays surtout agricole, elle avait abandonné ses usines, ses mines, son administration, même à des étrangers. On ajustement fait remarquer que dans aucun pays d'Europe l'élément étranger n'exerçait une influence aussi importante qu'en Russie. C'est d'ailleurs grâce à elle que ce peuple semi-asiatique, à l'âme indécise et imprécise, avait fini par s'européaniser un peu. Presque toutes les industries, les écoles professionnelles, les installations électriques, les chemins de fer, etc., étaient des créations d'étrangers, parmi lesquels les Allemands avaient conquis une place prépondérante.

Ils possédaient des représentants non seulement dans l'industrie, mais dans les universités, les administrations et l'armée. Sans la guerre la conquête industrielle, économique et administrative de la Russie eût été complète en moins de cinquante

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ans, cl un lunllii nwc l'Allemagne serait devenu iiiipossiblf.

On [unit (lire sans exagt'ralion cjue. malgré les ruines accumultW's, la lutte actuelle aura été un lii«'nfait pour la Russie, si elle l'amène à acquérir It's capacités liM'liniques et commerciales (]ui lui iiian(|uaionl pnm- exploiter elle-même son riche territoire.

L'utililc" (l'un tel ellort apparut dès les débuts de la cuntlagralitMi européenne, l'ays sans industrie, la Uussie se trouva brusquement lancée dans une guerre dont les armes étaient des mécanismes compliqués. ciéés par une h-clinique savante. Au teuqis de Nelson et de Napok'tui, la plaisante délinitinn de la fabrication des canons, « couler du bronze an ti m r d'un trou ». indiquait bien la simplicit»' de celte fabrication. \iiioinirhui, un des engins les plus usilt'-s. la mitrail- Ini-e Maxim, employée par plusieurs nations d'Eui.ipe, comprend *JSO organes rigoureusement calibrt'-el fabriqui's a\ec des macbines-onlils fort compli- «piées. Il faut 5i0 opérations d'usinage pour fal)ri(juer une mitrailleuse et prés de 1.000 calibres sont empl«»yés à la vérilication des diverses pièces.

Ileureusemenl pour elle, la Russie put recourir eu te (|ui concernait la fabrication de son matériel aux .Japonais, dont l'éducation techni(|ue était fort su[>e- I ieure à la sieiuie. (îràce aux ingénieurs et aux usine> «le son ancienne atlversaire et aussi à l'assistance de» français, la Russie Unit par obtenir le matériel nécessair»', mais son déficit pendant la première partie de la guerre fut une des i an»es de ^c^ di-raiii'»;.

§ 3. — Le gouvernement de la Russie pendant la guerre.

La Russie, au début du conflit, pouvait être considérée comme une autocratie pure, avec pour moyens de gouvernement, une bureaucratie compliquée, soutenue par une police nombreuse et un clergé ignorant, mais docile.

Contre les conséquences de ce qu'on aappelé l'absolutisme moscovite, se dressaient de temps à autre des violences révolutionnaires et des conspirations meurtrières dont le nihilisme terroriste représente une des formes.

La révolution qui suivit la guerre malheureuse avec le Japon avait amené la création d'une sorte de parlement, la Douma, que le gouvernement se crut plusieurs fois obligé de dissoudre. Réunie dès les débuts de la guerre, elle fut bientôt congédiée; mais, après les premiers désastres, il fallut bien la convoquer encore, malgré l'opposition du parti réactionnaire. Elle exerça une action fort utile en dévoilant, comme une des causes prépondérantes des échecs russes, l'insuffisance et la corruption de l'administration. Grâce à elle, des traîtres dangereux, protégés par le ministre de la Guerre, furent démasqués et le ministre lui-même arrêté.

La Douma sévit congédiée de nouveau à la suite de quelques violences. Il était impossible, évidemment, de faire passer sans transition un peuple n'ayant que des ébauches de civilisation et composé de races fort différentes, d'un régime autocratique à des institutions libérales. Mais la guerre aura certainement contribué à cette évolution.

Le rôle joué par la Douma et surtout la lumière

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qu'elle projeta sur le désordre adiniuistralif et les concussions des plus hauts fonctionnaires, pourra être iiivo(]ué ;i r;i[)[)ui de l'utilit»' des gouveriieriients représentatifs. Sans ellf il eût élé im[tossible de dt'-couvrir le rôle d'administrations corrompues à tous les dt'firés de la hiérarchie, et conspirant pour l'Allemagne. Pas de munitions, pas d'armements, la trahison installée jusqu'à côté du Innie, les inlluences allemandos [»rédominant partout.

Jamais peut-être gouvernement ne se trouva en présence de diflicultés semblables. Sans le patriotisme du peuj>le et de ses représentants, la Russie y eût probablement laissé son indépendance.

L'état de ce vaste etnpire a toujours paru assez .-.ombre au.x observateurs qui le visitaient. Voici, par exemple, ce qu'écrivait le correspondant d'un grand journal neutre très favorable à la cause des Alliés :

Klle sortit, voici dix ans, il'iine gticrr*; inaliicureuse, impopulaire el criminelle, où sa puissance maritime sombra et où faillit sombrer son prestige pour entrer dans une lotigue guerre civile où s'eiitre-chotjut'renl dalroces haines. L'édiflce tout entier parut un moment ébranlé. La main forcée, les maîtres tirent ipnl<|ues concessions qui arrachèrent k la révolution une bonne partie de st'S forces. La l)ouma se réunit, fut dissoute au bout do ln>is mois, tenta un H'J qui avorta. Un restreignit le cens électoral. Une seconde Douma vint, iiiuins agitée l'n compromis it'étalilil, un apparent apaisement dont on profita en haut lieu pour assouvir des ressentiments implacables. Un remplit les prisons, la Sibérie. La révoluUoo matée, le tileDce se fit et le danger parut écarté...

La Douma en est à sa (juatrième législature. Neuf ans d'elTorta et de publicité n'ont pas abouti à de grands résultats. Administration corrompue, routine et paresse, favoritisme, arbitraire, dénis do justirc, méconnaissance des droits les plus élémentaires, violation des libertés pn>mise8, oppression des allogènes, p«r- •x-cution des ouvriers; le régime de la violence et du méprit a

iitiiiué sa route triomphale... Deut Itussies : celle qui gou-

rue, celle qui est gouvcruic, séparées parunabiiue toujours

plus profond et plus large dont seules une haute sagesse et ntip bonne volonté éperdue pourraient rapprocher les bords.

Certains événements de la guerre, dont nous allons parler maintenant, justifient les appréciations qui précèdent en montrant ce que valait l'administration russe et dans quel abîme elle faillit plonger l'empire.

§ 4. — L'administration russe et les conspirations allemandes pendant la guerre.

Une des plus grandes difficultés du gouvernement russe pendant la guerre fut la lutte qu'il eut à soutenir contre un parti allemand comptant des représentants dang les ministères, l'aristocratie, la presse et l'armée. Plus de deux cents généraux en activité étaient d'origine allemande, et gardaient des sympathies allemandes à peine dissimulées, comme Rennenkampf, que l'on dut priver de tout commandement à cause de sa mollesse voulue chaque fois qu'il se trouvait en présence d'armées germaniques. Les dirigeants des ministères de l'Intérieur et de la Justice prétendaient provoquer une paix séparée a,vec l'Allemagne. Certains journaux appartenant, comme presque toute la presse russe, à des juifs, continuaient leurs éloges à l'Allemagne. Suivant M. Barrière, « du début de la guerre jusqu'au mois d'avril 1915, le département de la police au ministère de l'Intérieur a été un foyer de trahison que les patriotes russes eurent beaucoup de mal à détruire, tant il était soutenu par les personnages les plus puissants ».

Les Allemands restèrent influents en Russie surtout pendant la première année de la guerre, et ils s'y livrèrent à plusieurs complots. Le plus terrible fut

l'hVOIiriON MBNTALB UK l\ KISSIK 229

I (lui «lirip<^ par «Ifs allemands <|iii aiiiena l'explosion, en avril lîM.'). de l;i >.'rande usine de munitions d'Oelila. IMus de 1.500 ouvriers y périrent et pendant Iniit un mois 8c trouva suspendu le nivilaillement !i fusils et en cartouches de l'armée russe des • irpatlies.

Celle deslruclion \\r lut pas assurément la seule f.'iuse de l'insuflisanee des armenuMits russes. Les débats d'août 1915 à la Douma prouvèrent qu'ellf ivail eu pour raison principale la volontaire inertie du ministre de la (iuerre et aussi d'autres ministres (|ui, lomint's par les inlluences allemandes, espéraient

rcer ainsi le gouvernement à une pai.v séparée.

<« Ils t'taient, érrit M. Barrière dans la Revue, df /''//•i.N-, du I.'i niars lî>l(), visiblement encouragés, sinon iii>pirés par le grand-duc de Hes>e-l)armst:«dt, frère 'le l;i tsarine. »

• >M sait avec »|uelle rapidité se virent refoulés, en

avril 101.~>, les Kusses (jui menaçaient déj.i d'envahir

I Hongrie. l.iOO. 000 Allemands, lancés l)rus<iuemenl

litre eux, les obligèrent à évacuer toutes les forteresses conquises el bienltil la l'ologue. Les conséquences furent naturellement désastreuses. Le prestige russe dans les Balkans se trouvait ruiné et ruinée aussi l'idée de l'unité slave sous rhi'géninnie russe. I.es Bulgares se joignirent aux Allemands, la Grèce se confina dans une neutralité pleine de bienveillance pour les (iermains. Les Japonais principaux fournisseurs de munitions, prirent des ; Mures protectrices el dès qu'on essayait de restreindre leurs exigences en l'.hino, les envois d'armes si- ralentissaient.

11 est prouvé inainteiianl ijue ces défaites répétées

eurent, avec le défaut de munitions et la trop visible incapacité du commandement, de graves trahisons pour cause. Le général Roussky, commandant les armées du nord-est, frappé de voir l'ennemi prévenu de chacun des mouvements russes, arriva à découvrir qu'il était renseigné par un des chefs du ministère de la Guerre, le colonel Miassoiédof. Les papiers saisis dans les bagages de cet officier, grâce à l'intervention personnelle du tsar, seule capable de €ontre-balancer l'influence du ministre de la Guerre, prouvèrent qu'il communiquait à l'ennemi et souvent directement au Kaiser, tous les ordres du grand quartier général russe et ce qu'il pouvait se procurer des projets du grand quartier général français.

A la suite d'un court procès, il fut pendu en compagnie d'une demi-douzaine de juifs ses complices. Un autre traître, le conseiller d'État Freinât, fut condamné aux travaux forcés, le protecteur du colonel exécuté, le ministre de la Guerre Soukhomlinov, emprisonné comme fort suspect de trahison.

Les tendances allemandes continuèrent cependant à se manifester en Russie dans certains milieux. Un journal russe, VOutro Rossii, consacrait un article à dénoncer les sympathies germanophiles des hautes sphères de Pétrograd. Ces milieux sont connus dans la presse sous le nom de parti de Potsdam. Ce sont ceux que M. Vozniesiensky appelle dans une conférence reproduite par le Novoié Vrémia, esclaves de l'Allemagne, Au sein de ces sphères était recruté, paraît-il, presque tout l'entourage de M. Sazonov, l'ancien ministre des Affaires étrangères. « Presque tous les hauts fonctionnaires de ce ministère y sont arrivés directement de Berlin où ils

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occupaient des postes insignifiants an moment de la (••'•Itbre enlrovue de Polsdam en lîUO. » M. Sazonov (lit grand peine à liitlor ciuitrc la niniivaiso volonté de ses collaborateurs.

Le parti allemand s ap|iuy;iii aussi t-ii Kussie sur la nécessit»^ uii se trouveraient Ifs liusses a[trt"S la ::u('rre de renouer des relations avec l'Allemagne. La Itietrh signale cesdiflicultës. Elle faisait remaniui^rqup les Germains sont les meilleurs clients de la Russie pour SOS produits agricoles.

§ ô. — Les projets de paix séparée.

I^es influences allemandes furent si fortes en Russit^ <|u'après la prise de Lemberg deux ministres présentèrent au tsar une note pour proposer une paix sépart'c. La reconnaissance est assurt-mt-nt un sentiment Ignoré en pulitiijue, mais vraiment ces tristes conseillers oubliaient un peu trop vite que si la France sf trouvait «mi une sombre situation c'était uniqufnienl pour être verme en aide à la Russie.

Les extraits de cette note furent publiés dans la Revw lie Paris par M. Marcel Barrière. Il y était dit <jue :

llion ne st'pare la Russie de I All.inat'nc. Leurs prini'ipos «l> .•••iivcrncmcnt sont ùlontiqiies Leur ennemi comiiiun e«l li u-iiKvralic d'Ocrident. Ln cessation ininiédiatc de la guerre 'litre les deux empires assiin-rail lérnisemcnl définitif de c*-l I iini-mi de toujours par l'armée allemande...

L'auteur assure môme que pour achever de tenter If tsar on oiTrit d»> lui céder tlonslanlinople à la •«impie condition «|u'il ^'npiiov.'it .•i!i';.iIinii.Mi .1 I .uit..nomie de la l'ologne.

Ces manœuTre.s échouèrent et u eurent pour rcsul-

lat que le renvoi des ministres qui les favorisaient et

la convocation de la Douma.

Son premier soin fut de décider qu'aussitôt résolue la question de l'armement des troupes elle mettrait en accusation tous les fonctionnaires coupables d'avoir laissé le parti allemand conduire le pays au bord d'un gouffre.

L'Assemblée prit de suite une grande autorité et léussit à faire éliminer les hommes trop inférieurs à ieiir tâche.

L'œuvre d'assainissement et de régénération qu'elle exerça en août et en septembre 1915 fut considérable. D'importantes commissions se trouvèrent créées, l'industrie nationale mobilisée. La Douma sentait le peuple avec elle. Le gouvernement s'en rendait très bien compte, c'est pourquoi toutes les remontrances de la grande assemblée furent acceptées. Les influences allemandes se virent progressivement éliminées. Des généraux coupables de ne pas avoir poussé à fond la lutte contre « un ennemi sympathique » tombèrent en disgrâce. Toute crainte d'une paix séparée se trouva définitivement écartée comme le prouva l'insuccès des nouvelles tentatives de l'Allemagne pour amener la Russie à rompre avec ses alliés. L'ancien ministre de la Guerre fut, nous l'avons dit plus haut, emprisonné et l'entourage allemand de l'Impératrice tenu en grande suspicion. Un visionnaire inculte, Raspoutine, dont les conseils étaient jadis très influents à la cour, sans perdre tout son pouvoir se vit un peu tenu à l'écart.

§ 6. — Le problème polonais.

Une des grandes difficultés de la Russie sera le gouvernemeait de la Pologne si elle parvenait à la reconquérir.

L BVUl.l iloN MKMAtK bh: I. \ HInSIK 2X1

On connaît les itilerminabies dissensions qui amen6rent jadis ce royaiiini' à Hro rayé «If la cartr «l'Kuropo et paiiairi' entre l'Aulriche, la Prusse et la liiissie.

Il tomba aliiis dans cet l'ial d»- dure serviludf où -.inibrent les (>eu[(les incapables de se gouverner.

Les province» tjui. dans le [tarlage, échurent à la Prusse et à la Uussie furent rudement traitées. Celle< iimexées à l'Autriche un peu moins parce que cet .irtiliciel empire est bien obliijé de ménager les races «liverses dont il se compose.

L'Autriche n'eut [>as, d'ailleurs, à regretter sa tolérance. Quand la (îalicie fut momentanément conquise par la Uussie qui se montra forl o|tpressive, elle regretta la domination des Autrichiens et les accueillit comme des litn-rateurs lorscpTils revinrent expulser les Russes.

La i)arlie russe «le la l'Mli»i.'iie eonquise (>ar la l'russe fut prom|)len>ent ruinée et alTarnée, mais le-^ Allemands eurent au moins l'intelligence de concéder ;iiix Polonais le <lroit d'employer leur langue dan» lenseignemenl. (letle bien modeste faveur sembla inestimable à un peuple habitué au.v persécutions de iMutes sortes. Le (hiir, organe de la bourgeoisie galicienne, expli<inail, dans son numi-n» du 2i décem bre 1915, comment la lin de celte ann«'e re<li'r;i rt'lèbre ilan> riii»loiif :

Kilo aum tii.iii{u<- If <'<>iiiiiKiicomtMil 'l'- U dccadciico ^W l.i UuHSie el le début de la délivranco de l'Orcident pour qui telU- <l)>riiièr« était uiu> inciiaco pcriiiaiiiMitc depuis répu<|Ui> du «lénienibruinrilt île la l'olo^ne. L*- pnrtai;e de la l'ul»k;iio avait ouvert À I Knipirc ruAse les porten do rKun>p<.> et le xix* biècle nous montre co di>riii<-r ii'<-ITor(;aiit d'imposer ta volonui 4 l'Occi'l"iit t'>ui iiiticr.

:it».

Bien entendu, la presse polonaise paraissant en Russie est moins sévère. Le Dziennik Kijowski, du 1" janvier 1916, se borne à gémir discrètement sur le sort de la Pologne et il écrit:

L'année nouvelle, que les cloches ont déjà annoncée au peuple polonais, est pour lui la cent vingt et unième du démembrement de sa patrie. Le monde est en guerre, la Pologne en ruines est plongée dans la misère. Elle jette des regards éperdus vers l'avenir, qu'une muraille de fer voile à ses yeux. Elle voit l'ouragan, déchaîné sur la terre, y marteler en caractères de feu, à grands coups d'engins meurtriers, l'inscription suivante : « Les temps passés ne reviendront plus ».

Avons-nous le droit d'espérer que la guerre actuelle imprimera aux appétits égoïstes des autres nations une direction qui pourrait nous être favorable? Hélas! de pareilles suppositions sont illusoires. L'horizon politique ne nous fait entrevoir aucun signe précurseur annonçant la reconstitution de la Pologne, telle que nous la désirons.

Je crois que la Pologne pourra pendant longtemps exhaler d'inutiles plaintes. Qu'il retombe sous la domination russe ou sous la domination prussienne, ce pays semble devoir rester rayé de la liste des nations et condamné à une perpétuelle servitude. Tel fut, depuis l'âge lointain des Grecs, le sort de tous les empires auxquels des dissensions intestines firent perdre l'indépendance. C'est une leçon à méditer pour toutes les nations.

Les Russes eux-mêmes se rendent très bien compte de leurs erreurs politiques en Pologne et de leur impuissance. VOutro Bossii, écrit sous la signature de M. Ardov :

Quelle terrible tragédie pour la Russie que cette « éternelle » (juestion polonaise! Quel abîme, quel gouffre nous séparent aujourd'hui des nobles et glorieuses intentions d'Alexandre !«■■ ! Pendant que nous jouions à « libérer » la Pologne, les Allemands nous l'ont enlevée! N'est-ce pas terrible en vérité? Quelle souffrance pour ceux d'entre nous, qui connaissent les vraies

L KVol I I liiN Mh S I M K l'I I ^ r^ I -'-Ih ~ • '

lemlancps <le l'ëvolnlioti nisso, do savoir <juf «iiî l'aulre rûié il-^ la frcriliiTt! nos ennemis formeiil des projets i\o. la litji-nition df la l'olo«ne, qu'ils flaborenl une aiilononiii- pour les pmvinies polonaises, iju'ils convoijuent des funf. renc«'S aux<]ueli»-s prenni-iil pari mi'-iix' d)>K reprisentants des Polonais de Husm' . fi^ndtiit des universités polonaises, introduisent l'autononiKmunicipale et en général font tout le n»'-cessaire pour donner iiix l'olonais lillusion qu'on les a libérés du joug de la lluxsi*- • b.irbarc et nactionnaire ■. La Prusse dans le rùlc de libéra iricc des polonais! Cettij FMnsse qui a déchiré en lambeaux lt; > orps de la Pologne et a elle-mCme gran<li du sani.' de ce peuple frère do la Kussie. Tout ce (jui juscju'ici s'est passé en Polo^jne ••t ce qui s'y passe encore aujourd'liui est un reprothe vivant pour ceux qui, au «ours des dernières dizaines d'années, ont été a la l<*te de la politique russe.

...La Pologne aurait dû être dotée «l'un régime autonome bien avant la cuerre et le fait que cela n'a pas eu lieu a i t< • d<-piiis qu'il régne en maitre abscdu, une des plus grande» fautes «lu gouvernement de Pétersbourg. «^'esl une faute non '•••nlement envers la Pologne, c'en est une aussi envers la lïussie. 1 ar c'est une erreur politique ijue rien ne peut réparer, même les Ilots de sang qui fouleront encore. Os Ilots de sang Il auraient pas été. eux-mêmes, si abondants, ^i cette erreur Il avait pas été commise. Après tout ce i|ui s'est passé, après un -iè<le d'expérience, après deux revidiitions et «les preuves iiiiioMibrables de l'impossibilité de « calmer o la Pologne sans 1 avoir appelée k une renaissance nationale, enfin après deux iiiiées de guerre, alors que notre Pologne est occupée par les innées allemandes, il se trouve des gens qui conseillent encore le n'octroyer à la l'ologne, • quand on I aura recon<juise ». ju une autonomie li^ale. Et ce ne sont pas des diplomate*; illemands, ce bont des hommes d'État russes, qui donneiil ce conseil !

On |i(Mit, ail [loinl de vue polili<|iM'. résumer l.i truiisfuriiialion de tnentalité produite eu lUissie [lar la guerre, en disant i|u'un des plus importants remparts ■!f l'aiilneratie dans le monde a t'ié sérieusement branlé. Les institutions dt'mocrati<|ues auront fait des progrès dans ce grand empire parce que l'expé-rionee a prouvé qu'elles avaient rendu heauroup plus de services que le?? conceptions anloeraliques. La

vieille définition du gouvernement russe : une autocratie tempérée par l'assassinat, pourra être remplacée par cette autre définition moins sombre : une autocratie tempérée par des institutions démocratiques.

Il ne faudrait pas s'exagérer l'importance de celte évolution et croire qu'un pays composé de races fort diverses, dont plusieurs sont encore demi-barbares, puisse supporter beaucoup de liberté. Chaque peuple a des institutions en rapport avec sa mentalité. Si, sous l'empire des nécessités nouvelles, les Russes perdent leur indécision, leur indolence et tâchent de se suffire à eux-mêmes sans l'assistance permanente des étrangers, ils arriveront graduellement à posséder les qualités qui permettent à une nation de se gouverner et assurent son indépendance.

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