CHAPITRE III
LÉVOLUTION DE L'ITALIE
!i 1. — Les oscillations psychologiques de l'Italie.
Les historinis pourront assfz faciloment relalor I. s faits (jui. dans l'espace de quelques mois, ameii.rent l'Italie à se mettre en guerre contre son ancienne allit'»'. Les [)sycholo^nes auront plus de diffirultés à d»'îni('ler l«'S causes des seulinjcnls succes- -ils et contradictoires qui agitèrent l'âme italienne
lulant celte période.
Impossible de se renseigner par les journaux,
I 'urs assertions élniit fort divergentes. Impossible
j;ilemenl de prendre pour guide les voles du par-
iiienl italien, rar, d'une semaine à l'autre, il votait i\ec une majorité énorme tantôt pour la paix et laiitiM pour la guerre, suivant les inllnences prépondérantes du moment.
L'historien italien l'errero, qui a tracé de celte [liase d'évolution un n-cil au(iuel j'emprunterai <|iiel(]ues détails, signale lui-même toutes les obscurités dont elle reste envelopptje.
11 semble pourtant bien probable qi>e la volonté du peuple, et non, comme on l'a soutenu, celle «de.s intellectuels, représente le fadeur déterminant qui
déclancha la guerre. Cette volonté fut, il est vrai, variable, flottante et entravée par des périodes d'indécision.
On peut attribuer quelques-unes de ces fluctuations à l'influence des différentes races peuplant l'Italie.
Elle reste, en efi'et, loin d'être unifiée encore. L'unité politique ne crée pas l'unité ethnique.
Le nord de la péninsule est habité par une population brachycéphale, le sud, depuis Rome, par une population nettement dolichocéphale. Les plus dolichocéphales se trouvent à l'extrême sud de l'Italie.
Les divergences psychologiques entre ces races sont aussi grandes que leurs différences anatomiques. Un Piémontais et un Napolitain ont des modes de sentir, de penser et de raisonner fort dissemblables.
Leurs divergences de conceptions s'accusèrent d'une façon saisissante pendant la semaine d'incertitudes qui précéda la déclaration de guerre à l'Autriche. Le voyageur traversant simplement en chemin de fer l'Italie, du nord au sud, pouvait constater des écarts considérables dans l'atmosphère mentale italienne. En Piémont, pays qui fut cependant le berceau de la dynastie régnante, la répugnance pour la guerre était évidente. A mesure que le train descendait ver '^ .me en prenant des voyageurs nouveaux, les physionomies et conversations se modifiaient complètement. Alors qu'une appréciation interventionniste émise dans les régions de Turin ou Milan aurait valu à son auteur de violentes injures, un seul mot de neutralité prononcé de Rome à Naples eût fait écharper le même voyageur. Les neutralistes reconnus à Rome dans la rue étaient giflés et roués de coups.
l'J^VOI.HTIO.N de I.'HAI.IK 5^39
Cette vivacité des tiianirestations italiennes dans le sud du pays et notamment dans des nagions comme la Sardai;rne, où Trente et la Dalnialie (^tai(Mit profondément ignorés, tient à la grande suggestihilité de l'âme italienne méridionale. Dès qu'un meneur parvient à ['t'inoiivoir [)our une cause quelconque, elle s'enthousiasme. Inutile de lui présenter des raisons, t comme on serait obligé de le faire à une foule anglaise. Des imagos, des gestes, des chants, des formules violentes suffisent. Les longs discours n'étant |)as écoutés restent naturellement sans elTet. Ce ne sont pas les arguments du meneur (jui agis- - sent, niais sa voix et son prestige.
Un étranger pourrait s'étonner que les habitants du .>»ud de l'Italie aient njanifeslé une telle ardeur pour la conijuète de Triestt* dont ils n'avaient probablement jamais entendu parler et dont les habitants du nord <•' préoccu[)aient fort [)eu.
Mais les résolutions populaires résultent beaucoup plus d'im[)ulsions sontiinenlales que de motifs rationnels. Le mouvement interventionniste devait donc partir des contrées les plus faciles à émouvoir.
Les po[)ulalions sud-italiennes >ont si impressionnables (|u'on les Toit jouer du couteau dans des discu>sit>ns sur des personnages aussi fabuleux (|ue ceux de la légende il*; Kolurl. (^hez les imaginations vives à ce [)oint, les frontières du merveilleux, du possible et de l'impossible se confondent aisément. Tour les peuples dont l'évolution a eflleuré r&me sans pouvoir la fixer, l'impulsion du moment est le seul u'uide de la conduite. Suivant l'occasion, le même individu sera héros ou bandit.
2i0 PREMIÈRES CONSÉQUENCES !)E LA GUERRE
Quelle que soit la valeur des explications qui précèdent, il est certain que ce lut la Sardaigne encore presque sauvage qui s'enthousiasma le plus violemment pour une guerre dont le but lui échappait à peu près entièrement.
^ 2. — Les aspirations italiennes au moment de la guerre. Rôle des influences allemandes en Italie.
L'Italie est un pays pauvre. Sa pauvreté tient en' grande partie à l'excédent de la population qui s'accroît rapidement et à l'insuffisance de la production houillère^ qui l'empêche de devenir industrielle. Elle comptait 23 millions d'habitants en 1866 et atteint aujourd'hui 38 millions, malgré une émigration annuelle de cinq cent mille personnes.
L'Italie a bien essayé de faire prospérer son industrie, mais deux éléments fondamentaux lui manquent, le fer et le charbon. Ses sources de houille blanche ne sont pas suffisamment organisées encore pour remplacer la houille noire.
Les Italiens ont pu ainsi constater que c'est seulement dans les discours académiques qu'on voit la richesse d'un pays se mesurer au chiffre de sa population.
Pour compléter son unité politique, l'Italie rêvait l'annexion des régions jadis italiennes, Trieste et Trente, notamment. Elle souhaitait aussi la conquête de la côte orientale de l'Adriatique, nécessaire à sa défense navale. De Venise à Brindisi elle ne possède pas de grands ports, alors que la côte d'Illyrie, appartenant à l'Autriche, est protégée par des forteresses puissantes.
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La iiKillieiireuse association d»; l'Italie avec l'Autrirlie paralysa ses rêves pendant longtemps. Les \ll«'inan(ls prolit^renl de leur titre d'alli«^s [tour s'insi.illor fil Italie et y fonder des bancjuos et des établissetnenls indiistritds. Leur influence »'tait considérable.
(>n peut dire, ii-ril K<Tr»'ro, qu»», dans les dernier» dix ans. loiit le monde élnil d(>venu geriuanopliilc en Italie : les pri> fesseiirs <'t le« industriels, les socialisles et les conser\ateurs, les libres [lenseiir.s el les cléricaux, les pliiln.sophes el les iMUsieiens. L'.\lleninKn<- Kemltlait le modèle en loul, parce qu-r'élail le pays (|ui nalisait mieux la formule (piantitalive du progrès; le pays d'Europe <>ii la population, la lichesse, la production, le comni»rce, l'armée, la marine, auL'mentaienl le plus rapidement... L'intluence allemande r<iM[)urta partout Tout fut germanisé ; larmée, ks l'ancjucs, Its clKniins de fer, I industrie, lo 'socialisme, la scienee, la philosophie, les écoles. I uiiiversiti' . Il aurait toujours été difficile de ditacher l'ilalie
' la Triple .\lliance tant que IWIIemaLMie rest«it pour les
i.isst s supérieures le modèle du nii>nde.
Ainsi, Je |)arti allemand était d'autant plus fort qu'il rencontrait des appuis dans les universités, les piurnau.x et surtout chez les socialisles.
t^es derniers se montrèrent très opposés à la guerre. « L'Italie et l'.Xutriche étant deux pays bourgeois, suivant eux, il est indilTorent (pie ce soit l'une 1)11 l'autre qui l'emporte •. Ils avaient même organisé chez les paysans et les ouvriers, pendant les semaines <|ui précédèrent l'ouverture des hostilités, des é(|uipes armées de triques chargées d'arrêter les passants et de les rouer de coups si, après interrogatoire, lU se déclaraient pour la guerre. .V Milan, lorsque tut connu, ù la lin du mois de mai, le bombardement des cotes italiennes, une véritable révolution •'■rtata. l'n grand nombre de magasins furent pille» et détruits, plus de soixante fabriques saccagées.
§ 3. — L'évolution politique au moment* de la guerre.
A l'époque qui précéda la rupture avec l'Autriche, le parlement italien était sous la domination d'un neutraliste très influent, M. Giolitti.
Presque constamment au pouvoir depuis vingt-cinq ans, il avait rempli le parlement d'hommes dévoués, mais peu capables. Il se maintenait en obéissant à tous les mouvements de l'opinion, quitte à retirer ses concessions quand le public était calmé. Par les manœuvres qui aboutirent à la conquête de la Tripolitaine il avait, sans le soupçonner, préparé l'éclosion <]e la guerre européenne et l'obligation pour l'Italie d'y prendre part. Rien ne montre mieux à quel point en politique les faits s'enchaînent.
Le premier anneau de cet enchaînement fut le rêve italien de posséder des colonies pour y déverser l'excédent de la population. L'Italie tourna d'abord les yeux vers l'Abyssinie, mais l'expédition, mal conçue et mal préparée, se termina en 1896 par un retentissant désastre.
Abandonnée pendant plusieurs années, l'idée de politique coloniale reparut lorsque le Maroc sembla prêt à devenir un protectorat français. Les hommes d'Etat italiens songèrent alors à s'emparer de la Tripolitaine, seul territoire resté vacant dans l'Afrique du Nord. Le public s'intéressa vivement à ce projet de conquête, qui flattait son orgueil.
Mais la Tripolitaine appartenait à la Turquie et il fallut chercher un prétexte à la guerre. « La justification des hostilités au point de vue du droit inter-
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iialioiial t tait [iliilitt faible >», f'cril M. Fi'rroro. Il mmI même dans ce fait « à <|uel point les classes cultivées avaient ('lé germanisées en trente ans ».
On n'invoquait guère, en réalité, comme motif d'ai^Tcssinn, (\no la lliéurie allemande du droit des races sn[iérieures d'asservir les races inft'-rienres. M. Giolitti suivit ce mouvement.
Il dut, éi-ril lo niPnie aiiletir, liaranginr iJc son balcon l>'s fiiiilcs transportées (l'enthousiasme, au niotneiit où entraîné par l<\s erreurs de politlipie intérieure, il di^clamliait la plus fi>ruiidable leinp<"le qui ilepuis la Révolution fratiraise ail secouf If monde. Car la uuerrc de Tripolitaine et It.-s deux guerre-* l>.ilkaniqiics de l'J12 et 1913 sont le véritable cunmienremeiu II- la guerre européenne, le prologue de la grande tragédie.
La conquête de la Tripolitaine réussit fort mal. 1 KiMa très cher et ne rapporta rien. Ce fut un grand -milagement quand legouvernemeiiL a la fin de 1911.', réussit à conclure une paix boiteuse avec la Turquie. Le nuMMUitentement fut gém-ral et se traduisit |iar l'entrée au parlement de quatre-vingts socialistes, pendant les élections qui suivirent. On sait (jue dans tous les pays parleiuentaires c'est par la nomination de dt'[»uté's socialistes (jue les peuples manife>fent leur déplaisir. Des raisons fort élrang<''res à la raison sont la cause de ce phénomène.
Le mécontentement ne se traduisit pas seulement par l'élection de socialistes inexpérimentt'set bruvanl>, mais par des grèves et des émeutes. En llomagne. plusieurs villes [)roclamèrenl la républitpie.
C'est dans cet état d'iinjuiétude (jne >e trouvait l'Italie quand éclata la guerre européenne. Les violences de r.Mlemagne en Belgique indignèren le [)ublic italien, tloul les couches profondes avaient de|tuis Ioultempg la haine du germanisme. Il suivit les péripétie;»
du conflit avec un intérêt passionné. Dès le début, un grand nombre d'Italiens vinrent s'engager en France. La sympathie pour les Alliés et l'horreur pour les empirescentraux devinrent telles que, malgré son traité d'alliance, le gouvernement n'aurait jamais pu se ranger aux côtés de TAllemagne. Il n'avait donc en réalité qu'à choisir entre la neutralité et la guerre contre l'Autriche.
Neutralistes et interventionnistes formèrent deux camps nettement, opposés.
Le premier se composait surtout de professeurs germanisés, de tous les socialistes et des habitants du nord de l'Italie.
Le parti de la guerre comprenait beaucoup d'intellectuels non encore germanisés : étudiants, journalistes, écrivains et des membres de la haute bourgeoisie.
Des poètes célèbres, comme d'Annunzio. contribuèrent pour une large part à soulever le sentiment public. Les journalistes exercèrent aussi un rôle prépondérant. Ils sentaient bien qu'en cas d'hégémonie allemande l'Italie subirait, comme le reste de l'Europe, un joug très dur. Quant au peuple proprement dit, ouvriers, paysans, etc., il préférait évidemment la paix et c'est pourquoi le parti socialiste fit une campagne neutraliste acharnée.
Le prince de Bûlow, délégué par l'Allemagne, accumula tous ses elforts pour déterminer l'Italie à rester neutre; mais ses tentatives maladroites, ses promesseT"astucieuses, Défirent qu'augmenter le nombre -des interventionnistes.
Sur ces entrefaites, le ministre italien des Afl'aires étrangères étant mort, sa succession fut donnée à
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M. Sonnino, qui corifiniia des négociations avec; l'An- Iriche. Peiulanl tout l'iiiver de lîMT), une dnul)!»' [)ru- |ia^'ande se maintint, dans des sens opposés.
Le 26 avril 1915, \o gouvernement sif;na un accord provisoire avt'c la Triple Kntente. esp<''rant sans doute oliliger ainsi l'Aulriclic a devenir plus accommodante. N'obtenant rifii. il dénonçait le 3 mai le traité tl'alliance avec les empires centraux.
L'Autriche et l'Allemagne organisèrent alors wn L'rand complot. Se croyant sûr de la Chambre, qui comptait une majnrilt' de quatre cents neutralistes sur viuq cents <lé|iiilt''S. M. (liolitti annonça le lU mai que les négociations avec l'Autriche allaient reprendre.
Accueillie [)ar un enthousiasme gt-néral à la Chambre, ( ( Ite dt'claration fut très mal reçue par le peuple dont la volonté, dans celte circonstance, se montra r»''ellenient décisive. M. (Jiolitti devint instantanément impopulaire. Le |»arlemenl l'ut envahi par une foule furieuse.
Après trois jours de démonstrations le roi se décida. • La guerre, écrit Ferrero, fut ap[>rouvée presque à l'unanimité par une Chambre et un St-nat dont 1^ ma- '•rilé n'en voulait rien savoir dix jours avant. » Les
> -ialistes eux-mêmes n'osèrent pas intervenir.
Cette dernière pt-riode de pourparlers reste encore
obscure au point de vue [tsychologique. Des éléments
Il vers en furent les facteurs : antifiathie ancienne
litre les All«Mnaiids, accrue par leur sauvage férocité
> |{elgiqut>, mobilité de l'àme italienne, action des meneurs qui, plus d'une fois, commencèrent par être 'l>'< menés.
Mais do eelte crise se dégage un trait précis,
iracléristique de la conflagratiiui européenni*. Ce