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La France devant l'Allemagne, pages x et xi

LIS CONt FI'TIO.NS Ht' DHOIT KT DR I. A FORCB V?T 1

domine d'ailleurs la force que parce qu'il est lui-mèmo une force redoutable constituée par des sanctioii»i trt s sup«Vi(Mires à toutes les forces individuolies.

Les refiles du droit que se sont impos»''es les sociétés pour vivre ne résultent pas de l'arbitraire des liomruos. mais de la nécessité. Ce fut seulement en t'tTel quand les [teuples se trouvèrent stabilisés par la coutume et les codes qui la fixent, que la cohésion .sociale rcmftlara l'anarchie et que les nations purent pros[>t'rer.

Avec la formatiim d'une force sociale créant des • •hlitrations sanctionnées par les codes s'évanouirent (iro^ressivcnienl les abus de la force individuelle. Beaucoup de révolutions, la Révolution française n«)lamment, eurent surtout [)our but de faire disparaître les privilèges permettant à certain»'» personne*; de soustraire leurs forces individnelles au joug de la lorce sociale.

Les codes sociau.v ont comme ap[)ui nécessaire ie gendarme. Pour les codes internationaux il n'existe pa«^ de f,'en<larmes et c'est pounjuoi leurs [)rescriptions, bien que très respectables, sont rarement respectées.

.% :\. — Les conceptions latines du droit.

I.t> peuples latins font partie des nations dont je parlais plus haut, chez lesquelles le droit représent»une «'Ulité mystique supérieure à la force.

Celle illusion n'est pas rationnellement défendable.

mais on n»» doit pas niéconnaitre sa puissance. Le*

formules mystiques ayant toujours été les gui<les de>

hommes, il faut tenir compte non «b» leur valeur mais

I «le leurs effets.

Quand nous assurons, par exemple, lutter pour le triomphe du droit sur la force, nous employons une formule douée d'une action stimulante incontestable, indépendante de son faible contenu rationnel.

Par suite de sa répétition fréquente, la théorie latine du droit est devenue une de ces certitudes mystiques qui, dans l'esprit de la plupart des hommes, tiennent lieu de vérités et agissent comme telles. JNotre idéal latin du droit primant la force possède vuijourd'hui une puissance assez grande pour être devenu générateur de force matérielle. On peut alors opposer justement le droit à la force et les considérer comme des grandeurs, productrices d'effets <lu même ordre.

Les civilisations ne progressent que grâce aux sug^ gestions entraînantes de ces formules mystiques, d'autant plus puissantes que, restant assez vagues, chacun y peut enfermer son propre idéal. Les mots ont leur force agissante, écrivait justement un grand journal italien à propos de mouvements qui conduisirent l'Italie à la guerre.

Pour le mot « Honneur » la Belgique a sauvé l'Europe; pour le mot « Revanche » la France entière s'est levée; pour le mot « Grandeur » l'Italie s'est jetée en première ligne. Le mot <i Fraternité » prononcé par la France et l'Italie prépare la victoire et la force de demain. L'utilité économique, les nécessités militaires et politiques n'ont de valeur durable qu'appuyées sur ces mots... Un mot, c'est un idéal et c'est l'idéal qui dirige l'action. L'importance des mots est souvent supérieure à celle des faits. Qu'est-ce, par exemple, que le pangermanisme? — Une orgie de mots qui a grisé l'Allemagne, mais c'est cette griserie qui a fait sa grandeur et sa force. {Secolo, 12-2-16.)

Et ici on retombe encore sur cette notion fondamentale, si souvent défendue dans mes livres, que ce n'est pas le rationnel qui conduit le monde. Le

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rationnel guide la science, mais les forces d'origines alTeclives, mystiques ou collectives mènent les hommes.

Tout en constatant que le droit est générateur df force, il ne faut pas oublier, ct)mme l'avaient fail les pacifistes, (jue le droit sans force est une chimère. Des barbares ayant seulement la force pour eux ont détruit la civilisation romaine. Bien des peuples possédant le bon droit disparurent de l'histoire parce que ce bon droit n'était pas élayé sur une force siiflifiante. Les Polonais en firent jadis l'expérience.

La force malt-rielle j^randil quand elle est unie au droit, mais le droit sans force est, je le répète, un vain mot. Les débuts de la guerre européenne l'ont suffisamment démontré.

Le droit a ses époques, disait Pascal. L'histoire n'est souvent, en elTet, qu'un conflit entre les idét'S que chaque peuple se fait de son droit.

honc (juand nt»us affirmons combattre pour le droit • t la justice, nous voulons simplement dire que nou> luttons pour conserver notre idéal de droit et de justice, de respect des traités, de loyauté international»', de liberté, fixé dans nos âmes par des siècles de civili- >ilion. Nous luttons pour qu'une nation, que rendait i haque jour [dus arrogante sa puissance militaire, renonce û sa vaniteuse prétention de soumettre le monde à son insupportable loi. Kn agissant ainsi, nous ne faisons »ju'opposer au droit qu'elle a con^u notre propre cumeption du droit, telle (jue l'ont forgée n«is aïeux.

§ 4. — Les conceptions germaniques du droit.

J'ai suffisamment exposé, dans mon dernier ouvrage^, les principes du droit formulés par les écrivains allemands les plus illustres pour juger utile d'y revenir longuement. Leur théorie est simplement la loi du plus fort, qui régit le règne animal. Ce droit primitif, antérieur à l'apparition de l'homme, constitue ce que j'appellerai le droit biologique.

Les conceptions germaniques du droit sont parfaitement résumées dans l'assertion d'un certain professeur Rein, reproduite par tous les journaux : que les Germains, race supérieure, se doivent entre eux loyauté et humanité, « mais n'en doivent pas aux races inférieures, notamment aux races romanes, qu'il est urgent d'expulser de l'Europe ».

Les auteurs allemands ont répété cent fois que les êtres inégaux en force ne sauraient devenir égaux en droits. Le droit des gens constitue pour eux une fiction. Les peuples faibles doivent obéir aux peuples forts et le seul peuple actuellement fort serait le peuple allemand.

J'ai rappelé avec quel cynisme les plus illustres historiens germaniques n'avaient cessé de prêcher la conquête des pays voisins simplement pour s'emparer de leurs territoires et de leurs richesses. Bernhardi, dont mon dernier livre reproduit plusieurs passages, conseillait à l'Allemagne de s'emparer, par force, de plusieurs États indépendants. Il expliquait que les peuples doivent s'agrandir aux dépens de leurs voisins quand ils y trouvent intérêt et qu'une

1. Enteignemtntt ptychologiques de la guerre, pages 35, 50, 117, etc.

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nation ne peut être liée par des traités qu'autant •jue ces traités lui sont avantageux.

Pendant la guerre, l'utilité a constitué la seule it'gle (le (ir(jit en Allemagne. Plusieurs professeurs «le droit, Kolbe et von Blume, notamment, écrivirent 'le longs articles pour développer cette thèse. Ils rap|)li(iu('rent à la violation de la Belgique qui, suivant eux, n'avait pas le droit d interdire la traversée (le son territoire à un voisin au(|uel ce passage était nécessaire.

Pareille tluMjrie a été adoptée par plusieurs juristes ■ les pays neutres, bien qu'elle fût fort menaçante pour • ux. M. Kiellen, professeur de sciences politiques à rUniversilé do Stockholm, la défend de la f;u;on suivante dans un article publié sous ce titre : le Champion du droit :

C'esl une loi «''lômcntaire : quand un intérêt a aUeint son lùvclopiiomenl complet, il change de nom aux yeux de l'inléresso el dovioul un droit. Nous pouvons donc, en nous basant sur les Tuils qui se sont produits au cours de la guerre monlittle, post'r comme dogme cette vérité. Quand une puissance a ^Tiind avaiilage à violer le droit, elle en a le droit... Quand un liai est assez puissant pour défendre son intérêt par une infracu<>a au droit, il en a le droit.

Les théories du droit appliquées par les Allem; ids pendant la guerre auront forcément une influence 'Considérable sur les mœurs européennes. Tout ce |iii était justice et douceur subira un sensible recul. La vision du monde chani:era. On ne se demandera (dus >i une chose est permise, mais simplement si elle est prolitable.

Toutes les bairières inliibilives élevées par la -agcsse di's siècles entre la convoitise et l'acte étant ainai abattues, les peuples se retrouvent vis-à-vis

Us uns des autres à l'état des hordes primitives.

La guerre européenne a montré ce que deviennent alors les luttes. Certains actes de l'envahisseur nous ont ramenée aux époques les plus lointaines de l'histoire. Tels, par exemple, les massacres de Belgique et du nord de la France, la déportation en masse, renouvelée de l'esclavage antique, de civils y compris femmes et enfants, destinés aux plus rudes travaux en pays ennemi. Telle aussi la destruction, avec tous les raffinements possibles de tortures, d'un million d'Arméniens.

On commence à s'y habituer. Alors que les massacres beaucoup moins importants, commis par les Bulgares dans les guerres balkaniques, avaient produit des explosions d'indignation, les hécatombes actuelles, celles de l'Arménie notamment, laissèrent les neutres assez indifférents. Un grand journal écrivait, à propos de ces derniers massacres :

Aujourd'hui les exodes en masse, les tortures, les pendaisons, les tueries sauvages ont coûté la vie à plus d'un million de ces malheureux, dont les cadavres couvrent toutes les routes d'Arménie. L'imagination ne saurait créer de vision plus atroce que celle de cette extermination voulue, œuvre des Jeunes-Turcs et de ceux qui les protègent. Et pas un gouvernement n'impose aux auteurs de ces abominations de cesser leur sinistre carnage !

Le monde, qui attendait du xx« siècle le triomphe de la Justice et le respect des conventions internationales, assiste à un spectacle de sauvagerie qui n'a pas été dépassée dans les périodes de la plus sombre barbarie.

On remarquera cependant, en ne se plaçant même qu'au point de vue utilitaire et laissant de côté les sentiments d'humanité si méprisés des Allemands, que les massacres et les aestructions sont souvent plus nuisibles qu'avantageux pour leurs auteurs. C'est

I Kâ cuNCtiH'lto^s ui liHurr ki hk i.a roK( k ~( »

justcnuMit parce (|irils no l'ont pas compris, que les

• îcrniain.s ccliouèrent si cornpIMenienl dans leurs colonies, après les avoir cepenilant inondées de sanj.-. Les massacres et les incen<lies dans la faildc Beli.Mqii<' neurenl, on le sait, d'autre résultat que de fain- -iiri^ir des millions de volontaires du sol anglais '1 d'ancrtT an co'ur du pays conquis une haine qui >e perpétuera à travers les ^'énéralions. De toutr •'•vidence l'humanité eiU été beaucoup plus profitabh' que la férocité.

Les Anglais l'ont compris depuis lontrlemps. Sir NVallcr Ualeigh fait justement remarquer les différences séparant les conceptions anglaises des méthodes allemandes :

Les Allemands, éiril-iL n'ont pas encore montré de signe l'ailresse dans l'art de gouverner d'autres peuples La force est \*' Iroil, et il esttrés toncevaMc qu'ils acquièrent des colonies par la moUmiic. S'ils viMihMit les garder, ils auront à ffrmfr les livres

• le Iiurs propres i)rofes8eurs et à étudier l'Iustoip- intérieure d> IKinpire britnnni<|ue. Le parti colonial allemand nous dévisage avec une malveillance l»ovine.

Dans toute la bibliothèque des théories allemandes on cher- ■ lierait t-n vain une explicatiuu du fait que les Itoers sont dans l'ensemble restés lidèles à 1 Kmpiro britannique. Si les penseurs politiques allemands pouvaient comprendre cette situation poliiique, qui semble si simple à des esprits anglais, on pourrait "iicore ne pas désespérer d'eux. Mais ils regardent cela comme une iqiération de magie noire et ils refusent d'en chercher la raison. (Comment sans aiguillon conduire un troupeau de bétail '

Il est certain, en effet. (|ue le vainqueur qui ne >ait pas ménager le vaincu s'expose, à moins d'e.xlermination totale, opération difficile à pratiquer Nnr des millions d'hommes, à des luttes perpétuelles. Si l'.Xngleterre, au lieu de rendre linaleinent leurs libertés politiques aux iJoers révoltés, > était (oiiduite coinn)e les .\llemands en Belgique,

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«lie n'aurait point eu pour alliés ses anciens adversaires.

C'est uniquement parce qu'ils avaient su respecter les droits des peuples faibles que les Anglais ont vu a,rriver à leur secours des contingents de toutes leurs colonies : l'Inde, le Canada et l'Australie, notamment.

On peut croire qu'instruits par l'expérience, les Allemands commencent à comprendre quels inconvénients présente leur conception du droit, puisqu'ils consacrent un grand nombre de publications à tâcher de justifier leurs procédés en Belgique, au début de la campagne. Voyant l'opinion se dresser contre eux, ils ont constaté, non sans étonnement, que des principes, illusoires au point de vue de la pure raison, pouvaient posséder une valeur pratique très grande. Dans le domaine du mystique et de l'affectif les choses irréelles deviennent facilement génératrices de phénomènes très réels. Aucune notion claire du droit n'est possible à qui néglige cette fondamentale observation.

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