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L'ABSENCE DE MORALITÉ DANS LES RELATIONS INTERNATIONALES

M— Lanarchie morale internationale.

Bleu que très négligée par les historiens, l'étude «les relations morales entre peu[)Ies présente un intérêt considérable. Klle révèle quehjues-uns des vrais fondements de la morale, ignorés ou méconnus par les métaphysiciens et prouve la faible valeur des iliscussions à ce sujet depuis Arislote. Elle monlr» également sur quelles illusions reposait l'espoir A»fonder une morale dt'-pourvue de sanction.

La n)orale sans le soutien des sanctions est précisément celle que pratiquent les peuples entre oux. Il est donc instructif d'en rerherclior les résultai,

\ l'exception des relations commerciales, qui rif ^auraient durer sans le respect réci[)ro(jue des engau'ements, on peut constater qu'il n'exista jamais dans les rapports enlre nations la moindre lueur de moralité. Le droit du [tlii» fuil conNtitn.i fntijourle seul droit.

• lelle loi de la forer brutab' iloiiime autant l'hi»tnire du nu>nde moderne (jue colle du monde anti(]U(.-.

Jamais, dans le cours des siècles, un peuple fort n'hésita, quand il le pouvait sans danger, à envahir un peuple faible i)Our s'emparer de son territoire et de ses richesses. C'est par de telles conquêtes que 9G constitua la grandeur de Rome. Le Moyen Age et la Renaissance ne suivirent pas d'autres principes. Machiavel considérait que l'Etat étant amoral ne devait avoir qu'un but, le succès.

De nos jours, l'idée de conquête est généralement peu invoquée. Les livres écrits sur le droit des gens par des théoriciens de bonne volonté certaine mais de perspicacité restreinte ont engendré une sorte d'hypocrisie générale, exigeant pour justifier les conquêtes l'énoncé de nouveaux principes. On invoque la théorie des nationalités ou la nécessité de faire jouir le pays convoité des bienfaits d'une civilisation supérieure. Lorsqu'il apparaît trop visiblement que seul le droit du plus fort a été exercé, on affirme hautement que la force s'est mise au service du droit.

Cette phraséologie n'a jamais trompé personne, chacun sachant ce qu'il en faut penser. Elle n'eut guère d'autres résultats que de contribuer à créer entre peuples une méfiance si grande qu'ils dépensaient le tiers de leurs revenus en armements préventifs contre les convoitises de leurs voisins. La guerre imposée par l'Allemagne a prouvé que ces dépenses étaient insuffisantes encore.

Guerres et armements n'empêchèrent jamais, du reste, les diplomates de discourir sur le droit avec une candeur surprenante chez des hommes de leur profession. On en peut juger d'après les lignes suivantes extraites du livre VEiat moderne, écrit il y a

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i|ut'lijiies années par un ancien ambassadeur des Klats- I nis en Allcrna^no.

Le temps nVsl plus où, chez les nations curnp<';trines, niniieriT de rapine était considén-e comme nne eiilrcprisi- à

I niuolle les pouvoirs puttliis pouvaient légitimement semployer.

II ne se trouverait iirolmhlement pas (l'Iiomnie d'Klîil respun- - itile, dans un pavs iivilisé, pour [H'uposer une guerre de

lupi^'te et d'asservissement ayant pour liul le vol de richesses de territoires. Il n'y a pas une nation rivilisée qui voudrait iiger sérieusement a une telle poliijipio.

Tous les fails dt- j'iiisluirt' moderne, y compris la t:uerre eumpiMMiiif. apportent un alts^olu démenti a ces étranges assertions. Les tentatives d'envaliis-

nieiit et de [lilla^'e à main armée n'ont jamais cessé non seulement à l'étrard des nëirres, cpiand on eut iM'soin de leurs lerritnires, mais à l'étrard <le peuplos 1res civilisés.

Dans les relaliiius iiilt>rnatiMnales. la tonduile d'un [tays vis-à-vis d'un autre dépend île la force de ce dernier ou dti m«»ins de l'idée (jii'on s'en fait. Seuls les peuples forts sont certains d'être respectés.

Knvers des races dont la faiblesse est évidente, Nègres cl l'eaux-Houges par exemple, la race supérieure ne se crtdt tenue à aucun ménagentent. Peiidanl des siècles et jusqu'à l'abolition de l'esclavage en Américiue, les nègres n'étaient pas mieux traités <]ue les bêles de stjmnte. Leurs territoires se trouvaient périodiquement envaliis. les hommes les plus viu'oureux eidevés et vendus à des planteurs qui les liisaienl travailler à coups de louet.

Si le peuple inférieur ne pouvait pas être utilisé

comme esclave, on le détruisait mélliodieiuement

ainsi qu'un- uibier malfaisant, après s'ètr»' emparé de

Il pays, fel lut le sort des l'eaux-Kouges, «jui

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ont disparu à peu près compiètemenl des États-Unis, Les rares survivants, conservés comme échantillons de la race, furent parqués pendant longtemps dans des enclos d'où ils ne pouvaieni sortir sous peine d'être immédiatement abattus à coups de fusil.

J'ai reproduit dans mon dernier livre les passages des historiens et des philosophes allemands les plus illustres montrant avec quelle naïveté et sans chercher d'autre justification que leur supériorité prétendue, ils poussaient l'Allemagne depuis de nombreuses années à envahir leurs voisins pour s'emparer de leurs biens.

La théorie de la conquête, en vertu du droit du plus fort, a été exposée dans vingt ouvrages différents et notamment dans le livre du professeur Tannénberg, publié en 1911 [La plus grande Allemagne), C'est simplement celle du chasseur à l'égard du gibier. M, Hanotaux Ta bien résumée dans les lignes suivantes, indiquant ce que l'Allemagne croyait pouvoir obtenir par l'envahissement de ses voisins :

Peu de risques, une courte campagne; et, après, la vie grasse pour les pères, les enfants et les petits-enfants, la richesse en terres, la richesse e^i capitaux, la prospérité de l'industrie, la possession des débouchés. Eblouissante certitude. Apocalypse de la ripaille!

Je crois donc pouvoir répéter ce que j'écrivais, il y a quinze ans, dans un autre ouvrage :

Les relations entre peuples restent aujourd'hui ce qu'elles fiuent depuis l'origine du monde, aussitôt que des intérêts différents sont en présence ou simplement lorsqu'un pays éprouve le désir de s'agrandir. Le droit et la justice n'ont jamais joué aucun rôle dans les relations entre nations de force inégale. Vainqueur ou vaincu, gibier ou chasseur, telle a toujours été la loi. Ce sont là des vérités essentielles fort dangereuses & cacher. On eût rendu grand service aux Espagnols, avant ta

l'absence lil MORALITÉ DANS LIS KKI.ATIONS 1^3

conqu(^le «'■> OSa par les ElaU-Unia, en lei:r inculquant aolid' menl cette Udlion, qu'aussitôt qu'ils seraient suffisamment aflai lilis pur leurs discutoions intestines, des voisins puissants prr. fiteraient du premier prétexte venu pour s'emparer do leur tjrande colonie. Peut-être alors eussent-ils com[»ri3 l'ulililé de r-iiverser moins <le ministères, de prononcer moms de discoiirç ••t d'organiser leur di fense de façon a ôter aux étrangers l'idéede les attaquer*

Les peuples possesseurs de nombreux canons ont "•ouïs le droit de compter sur rhonrirlett' de letirs voisins. Ceux (jui en sont dépourvus ou mal pounus n'ont aucun droit.

Inutile, j'imatriii*-, de s'appesantir sur des véritéR aussi évidentes. Les Allemands nous ont ajipris à renoncer aux théories humanilairos pour en revenir à Tancicn droit de la force qui possède au moins le int-rite de la franchisa.

Leurs écrivains, je le rappelais à l'instant, n'ont jamais manqué une occasion de proclamer hautement ce droit. Dans un coni:r«>s tenu à (larlsruhe par une importante associalioti allemande en l'JlO, les orateurs assuraient déjà que l'Empire allemand dcTCnaiil trop restreint pour la densité de sa population, devait s'emparer par la force de (jueUjues pay< voisins : la Hollande, la Belgique et le Danemark notamment. Vers la même épocpie, les journaux d'outrr-llliin tliscutaient graveinnit la (|uestiou de avoir s'il vaudrait mieux envahir le Congo belge et massacrer ses défenseurs, que de l'acheter À prix • l'argent. L'hésitation entre ces deux solutions ne liait pas à une préoccupation morale quelconque jiii eùl fait sourire un Cermain, mais simplement a l'incertitude où l'on était de savoir si l'Angleterre

I G«su«« L» Boa, Pt^chotofU du SotimlUmu, 7*r4ttion, p. 90.

ne prendrait pas les intérêts belges sous sa protection.

Les diplomates, qui font preuve de tant de scrupules dans leurs écrits, les abandonnent entièrement dans leur conduite et s'inclinent toujours bien bas devant l'autorité du plus fort. Au cours de la seconde guerre balkanique, dès que les Bulgares furent victorieux, les représentants des grandes puissances renoncèrent à réclamer pour la Turquie le statu quo si fièrement proclamé avant les hostilités.

Un peuple qui veut assurer son existence ne doit donc jamais oublier qu'en matière de droit international, le seul droit réel est celui du plus fort. Le cynisme et la mauvaise foi dominent les relations respectives des peuples. Nulle promesse ne compte. Les traités les plus formels sont violés sans bon le quand on peut le faire impunément, L'Autriche n a pas hésité à violer le traité de Berlin en s'annexa ni la Bosnie dès qu'elle crut j)Ouvoir réaliser cette conquête sans danger grâce à l'appui de l'Allemagne. L'Empire germanique n'hésita pas davantage à violer la neutralité de la Belg!(iue, qu'il s'était engagé à respecter.

Quand les États forts se supposent à l'abri des risques de guerre, ils se dispensent de toute formalité envers les plus faibles. On le vit clairement au fameux" congrès de Berlin en 1878. N'ayant rien à redouter, les grandes puissances ne cherchèrent qu'à obtenir des territoires pour elles ou leurs clients. Aucune lueur de justice ne présida aux opérations. La Roumanie en fit la dure expérience et comprit les dangers de l'association du pot de fer avec le pot de terre. Alliée de la Russie, à laquelle ses armées avaient

i/absence dk muhai.itk i»\.\s I i> riFt. axions 285

'j^vilé une défaite duraiil la guerre coiilre les Turcs,

[elle vil copondîinl celte grande voisine lui prendre -ans nnlle gène la Bessarabie, ne ronc«îdant en [échange (jue de \agues marais. L'Autriche étant lorle el par c;«)ns(''(juenl redoutée, «tblint, contraireiiienl au pré'lentln principe des nationalités, le [)rotfitorat de la Ho.snie et »le l'Mer/égMviiie, |ieii[ilée.s pniirlanl de Serbes f]iii deinaiiilaient à faire parlie de la Serbie.

Les seules associations que les peuples puissent former entre eux avec chance de les voir respecter, sont des associations d'intérêts. Elles n'ont naturellement d'autre durée <|ue celle des intérêts enga-

~. Entre nations de forces inégales, les alliances i. présentent des contrats unilatéraux et non synallaginaliques.

La première guerre des Balkans montra une fois 'I' plus encore ce que deviennent les alliances quand

-sent les intérêts qui les ont dictées. La lutte terminée, Serbes. Grecs et Finlgares s'empressèrent de dé'chirer leurs trailé-s et l'Europe ne parvint \t:\< ù ]o-i empêcher de >"entr'égorger.

Les [trincipes rei.'issant les rel.ilions entre jaiiples peuvent s'autoriser il'une extrême anciennet»'. Il> turent formulés voici vingt-quatre siècles par Tlincydide en des termes tellement a(iplicables à l'àue moderne qu'on ne trouverait rien à y changer. «

Vous moUez t-n avant des principe» de justice <|iii janiAin lit déloiirnê pcrsount» «le s'at^randir par la force i|tiaiid l'ociKii s'en est pn-Nc-nti'e .. Il #st dans la natiiro do I homme l'prinier toujours i|tn lui c<*de <'l «Ir se t.-nir sur la Dserxe c «jui lui résisie.

§ 2. — Raisons psychologiques de l'absence de moralité dans les relations internationales.

La moralité entre nations n'a donc fait, on le voit, aucun progrès depuis les temps les plus reculés de rhistoire, tandis qu'au sein de chaque peuple la morale sociale s'est au contraire notablement améliorée.

Mais pourquoi des gouvernants et des diplomates, justement considérés comme très honnêtes en leur propre pays, font-ils preuve d'un manque si total de moralité dans les relations avec d'autres peuples? Un fait aussi constant a nécessairement une cause.

Cette immoralité continue, ce mépris permanent du droit et des engagements tient uniquement à ce qu'une morale dépourvue de sanction ne saurait exister. Or, jusqu'ici, on n'a découvert, en dehors d'un Dieu incertain et dont chaque conquérant interprète à sa guise la volonté, aucune puissance assez forte pour faire respecter des lois morales internationales. Les relations des peuples entre eux restent alors nécessairement régies par la loi du plus fort.

Il en sera sans doute ainsi longtemps encore mais peut-être pas toujours. Nous le verrons bientôt en recherchant si, sous l'influence de nécessités nouvelles auxquelles l'humanitarisme, l'altruisme, l'honnêteté et toutes les vertus sont complètement étrangères, il ne se formera pas entre peuples certaines lois morales respectées simplement parce qu'on aura un intérêt évident à ne pas les violer.

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