‹ Premières conséquences de la Guerre, transformation mentale des peuplesChapitre 6 sur 78 · LB3 ILLUSIONS PACIFISTES · texte numérisé non relu

LB3 ILLUSIONS PACIFISTES

absurdes les fondements les plus essentiels de la vie des pcu[»les.

Devant la subtile critique des intellectuels la notion de patrie semblait s'effondrer, faute de contenu. Sur (juoi la faire reposer, en effet? Est-ce sur la communauté de langue? Non, puisque les diverses provinces d'un même pays, Suisse. Autriche, etc., parlent des langues dissemblables. Est-ce sur la communauté des intérêts passés? Non, encore, puisque les différentes parties d'une même nation, la France par <'xemple, furent pendant longtemps en lutte.

Les socialistes, surtout, ne mantjuaient pas de raisons pour rojeler celte notion de patrie. En quoi un ouvrier ne possédant rien jieut-il s'intéresser au pays où il vil? La patrie do l'ouvrier n'était-elle pas son grou[>e professionnel, qu'il fiil Allemand. Anglais ou Eranrais?

« Pouniuoi, disait un socialiste célèbre devenu depuis minisire, pourquoi voulez-vous qu'ils aiment leur patrie, ces travailleurs (jui ne connaissent d'elle ipie les injustices sociales ? »

A quoi bon d'ailleurs tant de discussions sur une notion désuète, défendue seulemçnl par des bourgeois bornés? N'était-on pas certain que l'âge des guerres se trouvait clos pour toujours et qu'au besoin la démocratie ouvrière saurait empêcher de nouvelles billes? N'existait-il pas, d'ailleurs, à La Haye un tribunal international charge* de résoudre les conllits? Donc plus de luttes entre peuples et supjjression délinilive des armées permanentes. Tous h's hommes, étant frères, devaient proclamer une paix universelle. Leur seule patrie était le genre liumain.

18 PREMIÈRES CONSÉQUENCES DE LA GlERRE

La déclaration de guerre par l'Allemagne et Icg menaces de destruction qu'elle impliquait pour la France suffirent à faire revivre instantanément dans les âmes l'idée de patrie, ou mieux, la firent surgir de l'inconscient, où elle était ancrée, même chez les pacifistes qui s'y croyaient soustraits.

En temps normal, la patrie restait une abstraction assez vague, un peu lointaine, et dont Futilité n'apparaissait pas nettement.

La guerre l'a dégagée des nuages ,qui l'enveloppaient et lui a donné les contours d'une très tangible réalité. Chaque citoyen comprit tout à coup que la patrie c'était lui-même, et qu'en la défendant il se défendait. Devant cette évidence la vanité des théories pacifistes s'est révélée, même à leurs auteurs.

Ils ont sûrement regretté leur incompréhension, le jour où la déclaration de guerre démontra aux esprits les plus obscurcis par de byzantines discussions qu'un principe capable de soulever des millions d'hommes prêts à se faire tuer pour le défendre constituait, par le seul fait de son immense pouvoir, une très solide réalité^.

La puissance d'une idée ne prouve pas sa valeur rationnelle. Bien que très erronées beaucou' de croyances religieuses et politiques ont souk a é le monde. Il aurait donc pu en être de même j.our

1. L'opinion de tous les conibatlints esl fort liieii liaduite dans le fragment suivant d'une lettre écrite au fond des tranchées et publiée par un grand journal : « Aujou/rhui il y a quelque chose tl'indéiinissable, qui est au-dessus de tout c'est ur. mot vide de sens quand on l'analyse, sublime quand on le prononce : l'atrie. Nous sommes à une heure telle, nous vivons une page si tragique que nous devons tous faire tout notre devoir, et quand on fait plus que son devoir, je ne sais même pas si on l'a fait asst>»;. »

I,ES IM.f.SIO.NS l'AClU.slKS i'-i

l'idée de pairie qui, elle aussi, e>-;l devenue uiif véritable religion.

Or cette religion se trouve au contraire reposer -iir un fondement très rationnel.

La patrie représente, en elTct, rensonible de touhs les forces anfcestrales condensées en nous-mêmes. La défendre c'est défendre à la fois le passé, le prissent et l'avenir d'un*; race. Les multitudes qui se iMiit actuellement tuer pour elle sentent inconsciemment cette vérité étrangère à la casuistique dès ihéoriciens, convaincus que l'univers est conduit par la logique de leurs livres. >

Des faits nombreux révélés par la iruerre sont venus montrer combien l'intluence de la race, base lie l'idée de patrie, restait prépondérante. Pour la combattre on assurait que le même peuple changeait facilement de caractère dans le cours de son hi>tdire. N'était-il pas évident, par exemple, que les Allemands de r.\méri(pie se trouvaient américanisés vu deux ou trois génjirations?

I. "expérience a -nivelé que ces évidences supposées 111' constituaient qu'une apparence. Les Allemands • migres en Amérique s'étaient assimilé en ellel, li's mœurs, les coutumes, les usages, fa langue mêm»' 'lu |iay.s d'adoption. Mais ce qui échappait à leur [iMiivoir c'était de changer leur âme ancestrale. Elle n'|ianit immédiatement (piand les inti'rèts de l'Allfm.igm' outrèrent en jeu. Instantam'ment ils découvrirent que leur patrie c'était leur race et la vie sociale des iLlats-lînis fut prorondémeni ébranb'e par leur propagande et leurs complt)l.s.

§ 4. — Les conséquences du pacifisme sur notre préparation militaire.

Le 14 juillet 1914, à la suite d'une interpellation an Sénat sur l'insuffisance avouée de notre armement, le ministre de la guerre disait :

« Le gouvernement ne peut pas être responsable de ce fait qu'au début du vingtième siècle, tv pays i'est laissé prendre à la chimère d'idéalisme, à la chivière de paci/icaiion universelle ».

Il aurait pu ajouter pour se défendre que les déput<:'s radicaux-socialistes étaient tellement convaincus de l'impossibilité d'une guerre qu'ils ne cessaient de réduire de [)Uis en plus le budget militaire. Plusieurs ministres démagogues n'avaient pas hésité à les suivre dans cette voie pour se créer de la popularité.

Les serviras, rcrit le Temps du 10 juillet 1014, ont ilemandé, dtî 1901 ;'i 1913, 1.142 millions de crédits d'outillage, et les chambres n'en ont voté que 799, soit une réduction de près du tiers. Cette réduction d'ailleurs n'est pas l'œuvre des Chambres .seules. Les minisires de la Guerre et des Finances y ont participé. Si donc on a manqué d'argent, ce n'est pas, en tout cas, la faute des^ .services.

Les quatre budgets de 1902, 1903, 1904, 190:j, œuvre du général André, accusent une réduction totale par les Chambres des crédits d'outillage de 128 millions, c'est-à-dire de près de la moitié des demandes fornuilées par les services.

Mais culte réditclion tolale avait d\ullcurs clé préparée, dès ava7ït le vole des Chambres par le ministre de la Guerre, qui avait réduit de 06 millions, c'est-à-dire du tiers, les demandes de ses se7-vices.

En ce qui concerne les trois budgets préparatifs par le général l'icqudrl (1908, 1909, 1910), la réduction opérée par les Chamlu'es sur les demandes des services a été de 53 millions, soil le cinquième. Mais cette réduction, coiyime sous le ministère du yénéral André, avait été préparée par le ministre de la Guerre, qui avait réduit de 51 millions les demandes de ses services.

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