CHAPITRE TROISIEME
L'humanité considérée dans ses divers
gronpements
L'Ethnographie ayant, en définitive, pour objet d'étudier rhumanité au point de vue de son évolution morale et intellectuelle, il est naturel que, dans ses classifications, elle se préoccupe d'abord des caractères de civilisation. En conséquence, elle établit deux grandes classes primordiales comprenant: t" les Sociétés Non Civilisées; 2? les Sociétés Civilisées.
La limite y nécessairement artificielle, qui sépare ces deux grandes divisions primordiales, est embarrassante à indiquer, en bien des cas, d'une façon exacte et rigoureuse; mais il en est de même des divisions opérées dans toutes les sciences, et en particulier dans les sciences naturelles. Cette limite peut être cependant formulée d'une façon suffisamment précise, si l'on s'attache à étudier ce qui constitue, en réalité, les princi-
60 EtHNOGHAPHlË GENERALE
paux caractères de la civilisation. J'essaierai de les indiquer sommairement tout à l'heure, en ne me dissimulant point que je me place ici sur un terrain où les opinions sont parfois divergentes, ce qui revient à dire dans des conditions qui pourront être modifiées par les progrès ultérieurs des sciences ethnographiques.
Dans les divisions primordiales des Sociétés non civilisées, il me semble nécessaire d'admettre deux sections comprenant: la première les Sociétés Sauvages; la seconde les Sociétés Barbares.
Les caractères des sociétés Sauvages consistent dans l'imperfection de leurs conditions de vie matérielle. Les individus qui les composent se nourrissent généralement de viande crue, oîi d'aliments végétaux sans préparation culinaire. Pour se Vêtir, ils ne font usage que de matières animales ou végétales non ouvrées, et parfois même ils se dis* pensent de porter aucune espèce d'habillement. Quant à leur habitation, elle est établie dans des antres, dans des cavernes ou dans des tanières. Chez ces sociétés, il peut exister cependant quelques rudiments d'institutions politiques et certaines pratiques religieuses et fétichistes.
l*humAnité dans ses groupements 61
Les caractères principaux de(s sociétés Barbares dépendent de Timperfection de leur système de vie morale et intellectuelle. Cette imperfection résulte avant tout de leur ignorance de l'art d'écrire. Les tribus Chippeways de TAmérique du Nord, qui ont adopté dans ces derniers Jemps une sorte d'écriture imitée de celle des Européens, ont, par cela seul, cessé d'appartenir à la classe des sociétés Barbares pour prendre place à un échelon inférieur dans la classe des Sociétés Civilisées. Les Yucatèques, qui ont abandonné et oublié leurs antiques caractères hiérogly.phiques, sont retombés au rang des Sociétés Barbares ; les vagues réminiscences des annales de leurs pères suffisent néanmoins pour les empêcher de descendre jusqu'à l'état de Société Sauvage. Les sociétés Barbares ne possèdent guère, en fait de sciences, que, quelques notions d'astronomie (les Pasteurs); en fait d'art, ils n'ont qu'un instinct grossier de la sculpture et du* dessin. Leurs membres habitent sous latente ou dans des cabanes, vivent de la vie nomade, et s'adonnent, suivant le milieu où ils sont placés^ à la pêche, à la chasse, ou aux rapines à main armée.
Les Sociétés Non-Civilisées, manquant de
Ethnographie générale 6
développement moral et intellectuel, leur classification repose, en conséquence, sur les caractères qui leur sont communs avec les animaux, c'est-à-dire sur les caractères physiques. Les subdivisions ethnographiques de cette classe sont donc à peu près exclusivement basées sur des considérations anthropolagiques : forme du crâne, structure des cheveux, couleur et disposition des yeux, particularités du squelette, etc. D'autres subdivisions sont fondées sur des caractères moins importants^ que le cadre de ce travail ne me permet pas d'énumérer ici.
La classification des Sociétés Civilisées présente plus de difficultés; car il s'agit, pour en régler les principes, de préciser, comme je l'ai dit, quels sont les caractères de civilisation et quelle importance relative il convient d'assigner à chacun de ces caractères.
J'ai considéré tout à l'heure comme barbares les sociétés qui ne connaissaient pas l'art d'écrire. La première condition pour qu'une société soit dite « Civilisée », c'est qu'elle ait la possession de cet art. Il ne suffit cependant pas qu'il existe chez elle une écriture, un alphabet : il faut encore qu'elle en fasse usage. Les Tagales des Philippines ont eu un alphabet; mais la plupart de ces
l'humanité dans ses groupements 63
insulaires ne le connaissent pas, n'en ont même jamais entendu parler et ne conservent aucun texte où il ait été employé. De la sorte, ils ne forment que des tribus Barbares, qu^ seraientpeut-être tombées dans la Sauvagerie, sans la présence de colons espagnols à côté d'elles. On a imaginé, dans TAnnam, une écriture du genre de celle de la Chine; mais les indigènes ne l'ont point employée à des usages littéraires. Ds compteraient également parmi les peuplades Barbares, si le voisinage des Chinois ne les avait fait participer, dans une certaine mesure, aux progrès réalisés par ces derniers. Depuis l'établissement des missions chrétiennes en Cochinchine, depuis la fondation de la colonie française de Saigon surtout, l'éducation nationale a fait de sérieux progrès. Les Annamites tendent à sortir de la Barbarie pour entrer dans les voies de la Civilisation.
Après la possession de l'écriture, ce qui caractérise le plus un peuple civilisé, c'est la possession d'une tradition écrite, d'une histoire, d'une littérature. Bien des sociétés humaines, qui ne conservent que des traditions orales^ sont encore plongées dans la Barbarie. L'ancienneté de ses souvenirs, l'importance de son histoire, la valeur philo-
sophique et artistique de sa littérature, contribuent à garantir à un peuple une place élevée dans le monde. Mais ce n'est point assez de posséder des traditions, une histoire, une littérature : il faut encore en élargir sans cesse le cadre et en assurer la culture. Les Chinois comptent bien autrement par leurs yieuxKinç, leursphilosophes, leurs historiens et leurs poètes, que par le thé, les laques et et les porcelaines. Les Indiens qui, outre les Vêdas, ont eu des œuvres profondes de critique psychologique et religieuse, d'immenses et grandioses épopées, de remarquables travaux de philosophie, sont sans influence politique, parce qu'ils semblent indifférents aux puissantes créations du génie de leurs aïeux, et parce qu^ils abandonnent aux étrangers le soin de les comprendre et de les interpréter. La petite nationalité des Parsis parvient, par sa culture des anciens livres de VAvesta, h n'être pas oubliée. Les Arméniens eux-mêmes seraient à tout jamais perdus, eux et leur patrie soumise à l'étranger, s'ils n'entretenaient pieusement, comnae les antiques Vestales, le feu sacré de la littérature de la .pensée. L'Espagne est en décadence depuis qu'elle a cessé de donner naissance aux écrivains originaux de son
l'humanité dans ses groupements 65
siècle d'or, et surtout de protéger suffisamment les hommes de science.
Un peuple occupe un rang plus ou moins élevé en raison du caractère de ses institutions sociales et politiques. Berghaus Ta bien compris eninsérant, dans son Atlas Anthropologique, une carte générale des différents systèmes de gouvernement sur le globe. Sur cette carte, il répartit, à ce point de vue, rhumanité en trois grandes divisions. Les peuples à gouvernement Absolu, les peuples à gouvernement Parlementaire, et les peuples à gouvernement Démocratique ou Républicain.
Les Institutions Religieuses contribuent à leur tour puissamment à élever ou à abaisser le niveau intellectuel d'un peuple. La plus grande somme de civilisation appartient sans contredit aux contrées où s'est répandu le christianisme. Les régions bouddhiques paraissent occuper le second rang, les populations musulmanes et les populations brahmaniques (du moins dans leur état actuel) le troisième rang. Viennent ensuite les peuplades idolâtres et fétichistes.
On s'attend sans doute à voij mentionner ici, parmi les causes qui peuvent élever, sinon le niveau intellectuel, au moins le niveau ma-
tériel d'un peuple, le développement de son organisation militaire. Tout en reconnaissant le rôle considérable de la force brutale dans les destinées des nations, je ne crois pas qu'on puisse le considérer comme un élément dont il faille nécessairement tenir compte au point de vue scientifique, surtout lorsqu'il s'agit d'une science qui s'occupe de l'évolution intellectuelle et morale de l'Humanité. Sans cela, on devrait placer très haut dans l'échelle sociale les hordes Barbares qui, sous le commandement d'Attila, vinrent dévaster une partie de l'Europe au v« siècle. Et s'il fallait admettre le chiffre des effectifs militaires dans la classification ethnographique, on pourrait être amené à placer les Chinois fort au-dessus des Européens, puisqu'ils peuvent mettre' sur pied un nombre beaucoup plus considérable de soldats qu'aucune autre puissance n'aurait le moyen d'en lever. La bonne* économie militaire d'un état est souvent un caractère de civilisation ; mais il ne faut pas confondre l'organisation économique de l'armée avec les excès criminels des despotes qui prétendent imposer leur volonté au monde, en s'appuyant sur une armée disproportionnée avec les besoins do la légitime défense.
l'humanité dans ses groupements 67
Il n'en est pas de même de la possession d'une marine. La marine est bien moins un élément de puissance stratégique, qu'un moyen d'expansion indispensable à toute société qui ambitionne une large place dans les destinées du monde. Sans marine, un peuple n'a de relations effectives qu'avec ses voisins immédiats : il compte pour peu de chose, ou pour rien, dans le reste de la terre; son avenir politique , commercial, industriel, estdes plus étroits et des plus limités. LesPhéniciens, avec leurs flottes, ont joué un rôle considérable dans l'antiquité. Les petites républiques de Gênes et de Venise ont dû h leurs nombreux navires des années d'existence glorieuse et florissante. La Hollande, qui, de nos jours, n'occupe en Europe qu'un petit territoire exigu, sans cesse menacé par la mer, trouve sa grandeur et sa fortune dans les excursions lointaines de ses bâtiments de commerce. L'Angleterre et les États-Unis ne jouiraient certainement pas d'une situation aussi prépondérante dans les deux hémisphères, si leur pavillon ne flottait sous tous les climats, sous toutes les latitudes.
Une grande nation doit être nécessairement une nation colonisatrice, surtout si Ton attache à ce titre la large signification qu'il
doit avoir en ethnographie. Il n'est pas nécessaire, pour qu'une nation soit colonisatrice, qu'elle aille conquérir, au delà des mers, des territoires inoccupés ou mal défendus par leurs habitants. Bien loin de là.
L'Allemagne est une grande nation colonisatrice ; et cependant elle ne .possède pas jusqu'à présent de colonies en toute souveraineté. Elle est colonisatrice, parce qu'elle répand de nombreux essaims sur la surface du globe.
Dans une contrée insuffisamment peuplée, le système colonial peut aboutir, au moyen de la marine, à des résultats inverses à ceux qu'il produit dans les régions où la pléthore de la population rend l'émigration nécessaire. Une nation qui aspire à de hautes destinées doit s'assurer les moyens de provoquer aussi bien l'immigration que l'émigration.
On peut aussi classer utilement les peuples, d'après la mesure suivant laquelle est répandue chez eux l'instruction publique.
L'instruction élémentaire contribue à assurer la liberté intérieure; l'instruction secondaire, l'instruction supérieure surtout, a pour effet de provoquer l'estime et le respect de l'étranger.
l'humanité dans ses groupements 69
Il est naturel et logique enfin, lorsqu'on classe les peuples par leur degré de supériorité, d'établir la statistique des routes qui facilitent les communications dans leur pays, et particulièrement de ces voies ferrées avec lesquelles il n'y a plus de distances et de séparation entre les Sociétés Civilisées.
Toutes les régions du globe ne sont pas également propices au développement de la civilisation ; et l'ethnographie nous apprend qu'elle s'est surtout établie d'une manière durable dans la zone tempérée des deux hémisphères. Durant les périodes historiques qui nous sont connues, elle ne semble guère avoir franchi nulle part, dans la direction du nord, le 60® parallèle, aux environs duquel sont situés Saint-Pétersbourg et Christiania. Plus haut, vers le pôle, on citerait difficilement des villes qui aient eu quelque importance dans les annales du monde. Et encore n'y a-t-il guère qu'en Europe où il soit possible de trouver des cités opulentes dans des régions aussi septentrionales. En Amérique, •
les capitales modernes (Québec, Boston) n'atteignent pas au delà du 47® parallèle ; et, en Asie, on voit bien peu de localités célèbres au-dessus du 40®, qui est approximativement celui de Péking et de Boukhâra. Les contrées où règne un froid excessif, du moins dans lès conditions actuelles, ne sont donc pas favorables à Fémancipation et au perfectionnement des Sociétés Humaines.
L'excessive chaleur des régions tropicales ne paraît pas avoir été aussi contraire que l'extrême froid à la création des grands foyers intellectuels. L'antique Egypte, avec ses monuments prodigieux, florissait sous le climat du Cancer. L'Abyssinie, plus méridionale encore a compté des jours glorieux. Tombouctou, situé au delà du Sahara, sous la latitude du Sénégal, a été pendant un temps un centre littéraire renommé, et on a trouvé, dans le pays des Achantis, en Guinée, à quelques degrés seulement de l'équateur, une constitution politique qui révélait, à plusieurs égards, un peuple assez avancé. En Asie, le berceau du bouddhisme n'est guère plus au nord que le tropique, et La Mecque, ville sainte de l'islamisme, est située plus au sud, à l'ouest des déserts brûlants de l'Arabie. De même, en Amérique, nous voyons florir les
l'humanité dans ses groupements 71
principales civilisations anté-colombiennes , celles du Mexique, de la région Isthmique et du Pérou, entre les tropiques, des deux côtés de Téquateur.
Ces civilisations des terres chaudes n'ont cependant atteint qu'accidentellement à la hauteur de celles que nous rencontrons dans la zone tempérée ; et, de nos jours, elles ont presque disparu. On doit aussi faire observer que Fhémisphère Austral a été, de tout temps, moins avantagé que l'hémisphère Boréal. Il a fallu l'énergie persévérante de la nation anglo-saxonne pour assurer un avenir à la colonie du Cap, au milieu d'une région qu'on eût pu croire à jamais abandonnée aux Zoulous et aux Hpttentots; et encore, cette colonie n'existe-t-elle qu'à l'état d'exception dans les immenses vastitudes de l'Afrique du sud. En Amérique, on ne connaît de civilisé au delà de Téquateur, que l'empire des Incas dans l'antiquité, et les côtes du Chili et du Brésil dans les temps modernes. On aurait peut-être à citer aussi, en Océanie, l'empire javanais de Madjapahit et quelques petits états malais du moyen âge. Mais les progrès réalisés dans la plupart de ces pays sont insuffisants pour établir l'équivalence de valeur des sociétés organisées des deux côtés de la ligne équinoxiale.
Si maintenant on examine de plus près la zone tempérée dans laquelle la civilisation s'est manifestée de la façon la plus éclatante, on ne tarde pas à reconnaître que, même dans cette zone, il n'y a eu, à chaque époque, qu'un nombre assez restreint de milieux privilégiés où de brillants foyers de lumières ont pu se produire et rayonner ensuite sur le reste du monde. Ces foyers sont tout d'abord tellement rapprochés les uns des autres que bien des savants ont supposé un berceau unique pour le genre humain. Il est vrai qu'une foule de légendes font venir les peuples primitifs d'une région située entre la chaîne occidentale de l'Himalaya et les montagnes du Caucase. Les traditions les plus révérées citent, comme originaires de cette région, les premiers essaims qui ont peuplé la Chine actuelle, ou du moins qui lui ont apporté la civilisation. C'est du plateau de Pamir, qui forme, au cœur duTurkestan, le bassin de l'Oxus et de l'Amou-darya, que le Vendidad fait émigrer les ancêtres des Iraniens et des Hindous. On place également Téden de la Bible du côté de l'Ararat ou des sources du Tigre et de TEuphrate, dans la zone montagneuse comprise entre la mer Caspienne et la mer Noire.