LU
Tai vu, sur les autels, le pudique hyménée Joindre une sèche main de prude surannée A la main sans pudeur d'un roué de vingt ans. Au Havre, dans un bal, j'ai vu les yeux mourants I. 12
D'une pelite Anglaise^ à l*air mélancolique, Jeter un long regard plein d'amour romantique Sur un buveur de punch, et qui, dans le moment, Venait de se griser abominablement!
J'ai vu des apprentis se vendre h des douairières, Et des Almavivas payer leurs chambrières.
LUI
Est-il donc étonnant qu'une fois, à Paris,
Deux jeunes cœurs se soient rencontrés — et compris?
Hélas! de belles nuits le ciel nous est avare
Autant que de beaux jours! — Frère, quand la guitare
Se mêle au vent du soir, qui frise vos cheveux,
Quand le clairet vous a ranimé de ses feux,
Oh! que votre maîtresse, alors surtout, soit belle!
Sinon, quand vous voudrez jeter les yeux sur elle.
Vous sentirez le cœur vous manquer, et soudain
L'instrument, malgré vous, tomber de votre main.
LÎV.
L'auteur du présent livre, en cet endroit, supplie
Sa lectrice, si peu qu'elle ait la main jolie
(Comme il n'en doute pas), d'y jeter un moment
Les yeux, et de penser à son dernier amant.
Qu'elle songe, de plus, que Mardoche était jeune,
Amoureux, qu'il avait pendant un mois fait jeûne,
Que la chambre était sombre, et que jamais baisé
Plus long ni plus ardent ne put être posé
D'une bouche plus tendre, et sur des mains plus blanches
Que celles que Rosine eut au bout de ses manches.
MARDOCHK. 135
Car, à dire le vrai» ce fut la Kosina
Qui parut tout à coup, quand la porte tourna.
Je ne sais, ô lecteur, si notre ami Mardoche
Eki cette occasion crut son bien sans reproche, .
Mais il en profita. — Pour la table, le thé,
Les biscuits et le feu, ce fut vite apporté.
— Il pleuvait à torrents. — Qu'on est bien deux à table I
Une femme I un souper I Je consens que le diable
M'emporte, si jamais j'ai souhaité d'avoir
Rien autre chose avant de me coucher le soir.
Lecteur, remarquez bien cependant que Rosine
Était blonde, l'œil noir, avait la jambe fine
Même, hormis les pieds qu'elle avait un peu forts,
Joignait les qualités de l'esprit et du corps.
11 parait donc assez simple et facile à croire
Que son féal époux, sans être d'humeur noire,
Voulût la surveiller. — Peut-être qu'il était
Averti de l'affaire en dessous; le fait est
Que Mardoche et sa belle, au fond, ne pensaient guère
A lui, quand il cria comme au festin de Pierre :
Lvn.
Ouvrez-moi M — Pecherol dit la dame, je suis
Perdue 1 — Où se cacher, Mardoche? — Au fond d'un puits,
' Celle lin esl usce, el nous la donnons telle,
Par grand éloignemonl de la mode nouvelle.
Il s'y serait jelé, de peur de compromettre La reine de son cœur. Il ouvrit la fenêtre.
Stratagème excellent I — Rien n'était mieux trouvé. Et zeste! Il se démit le pied sur un pavé.
bizarre destin! ô fortune inconstante!
malheureux amant! plus malheureuse amante!
Après ce coup fatal qu'allez-vous devenir, Hélas! et comment donc ceci va-t-il flnir?
De tout temps les époux, grands dénoueurs de trames,
Ont mangé les soupers des amants de leurs femmes;
Ou peut voir, pour cela, depuis maître Gil Blas,
Jusqu'à Grébillon fils et monsieur de Faublas.
Mais notre Dijonnais à la face chagrine
Jugea la chose mal à propos. — Et Rosine,
Que fîl-cUe? — Elle avait cet air désappointé
Que fait une perruche à qui Ton a jeté
Malicieusement une fève arrangée
Dans du papier brouillard en guise de dragée.
Elle prend avec soin Tenveloppe, ôle tout,
Tire, et s'attend à bien, puis, quand elle est au bout
Du papier imposteur, voyant la mo(]ueric,
Reste moitié colère et moitié bouderie.
« Madame, dit Tépoux, vous irez au couvent. »
Au couvent ! — destin cruel et décevant!
1.C calice était plein; il fallut bien le boire. El que dit à ce mot la pauvre enfant? ^- L'histoire N'en sait rien. — El que fit Mardoche? — Pour changer IVaniour, il lui fallut six mois à voyager, —
Heureux celui donl le lœur oe demande qu'un cœur, et qui ne dcsîrc ni parc à l'anglaise, ni upera séria, ni musique de Mozart, ni tableaux de Baphaël, ni éclipse de lune, ui même un clair de lune, ni scène de roman, ni leur accomplissement.
(Jean Paul.)
Ce que j'écris est bon pour les buveurs de bierre Qui jettent la bouteille après le premier verre : C'est rhistoire d'un fou mort pour avoir aimé A casser une pipe après avoir fumé.
Deui muscadins d'abbés qui soupaient chez le pape,
Étant venus un jour à bout de se griser,
Lorsque pour le dessert on eut tiré la nappe,
Dans un coin des jardins se mirent à causer.
L'un d'eux, nommé Cassius, frappant sur sa calotte,
Dit qu'en fait de maîtresse i! était mal tomb^.
Ayant pour tout potage une belle idiote.
Qui s'appelait, je crois, la marquise de B.
« Voilà huit jours, dit-il, que je ne sais qu'en faire,
Et c'est une bégueule à vous porter en terre.
— La faute en esl à toi, répondit le second,
Si tu n'en tires rien. — L'autre dit : Parbleu non !
Je n*ai pas le talent de réchaulTer les marbres. » —
Son ami là-dessus se mit à parler bas,
Trés-yite et trës-lonçtemps ; et tous deui sous les arbres
Disparaissant bientôt, ils doublèrent le pas.
Cassius reconduisit l'autre jusqu*à la porte.
Et demeura chez lui jusques au lendemain.
Il en sortit tremblant, une fiole à la main :
Et le jour qui suivit sa maîtresse était morte.
Il se passa deux ans, durant lesquels Cassius
Et son ami Tabbé ne se parlèrent plus.
Cassius se montrait peu, boudait, ne riait guère,
Buvait moins, maigrissait. L'autre, tout au contraire,
Bien poudré, l'œil au vent, les poches pleines d'or,
L'air impudent, taillé comme un tambour-major.
Possédant, en un mot, tout ce qui plaît aux femmes, Loin de changer en rien, toujours près de ces dames. Toujours rose, toujours charmant, continua D'épanouir à Tair sa desinvoltura.
Tous les deux cependant menaient un train semblable,
Et chez Sa Sainteté se rencontraient à table,
A Téglise, au boston : ils se disaient deux mots.
Se touchaient dans la main, et se tournaient le dos.
Cela dura deux ans. Je viens de vous le dire,
Cassius dépérissait, tombait de mal en pire,
Arrivait à souper les cheveux dépoudrési.
Avec un pi^ de rouge et des bas mal tirés.
Un beau soir de printemps, certaine demoiselle
Arrivant de Paria vint chez Sa Sainteté.
Cassius s^alla planter tout à coup derrière elle,
Et resta là. Ceci ne fut point remarqué.
Le fait est qu'elle avait des yeux à l'espagnole.
L'air profondément triste et le pied très-petit.
Du reste, elle était bête. -^ Enfin, lorsqu'on partit,
Cassius, tout en suivant la belle créature,
Vit son ami Tabbé qui cherchait sa voiture ;
Il lui saisit le bras si fort, que le tabac
Qu'il offrait à quelqu'un sur le pied lui tomba.
« Fortunio, dit-il, écoute. »> — Ils s'arrêtèrent
Sur un banc des jardins : les autres s'en allèrent.
Les vents du sud sifflaient sur leurs têtes, les cieu\
Étaient sombres. Cassius prit un ton furieui :
« Un certain jour, dit-il, j*a\ais cru qu'une femme
Méritait mon mépris; tu t'es moqué de moi,
Et tu m'as répondu : Ne méprise que loi I
Ce que je m'efforçais de trouver dans son âme
D'amour et de bonheur, c'est en la dégradant
Jusqu'au rôle muet et vil de l'instrument,
Que je sus le trouver sur un mot de ta bouche.
J'attendais que du luth la corde retentit :
Ce n'est point une corde, ami, c'est une (ouche,
M'as-tu dit. Frappe donc. Une femme, une nuit...
Je suivis ton conseil, que l'enfer entendit.
Un philtre rassembla les forces de son être;
Son pâle et triste amour, que je faisais peut-êiro
Répandre goutte à goutte, avant que de inourir.
Sur dix ou douze amants qu'il aurait pu nourrir,
Déborda tout à coup comme un fleuve en furie,
Dont la digue est rompue et qu'a gonflé la pluie.
Je frappai la statue : une femme en sortit;
J'ouvris les bras, et bus sa vie en une nuit.
Ah I Fortunio, pourquoi n'as-tu commis qu'un crime?
Mais le peu de poison que ta main me versa
Ne fit qu'un assassin et non une victime...
— El que veux-tu, dit l'autre, avec ces phrases-là ?
Il faut que je m'en aille, ou que tu te dépêches.
— As-tu, reprit Cassius, encor de ce poison?
— Moi! tant que tu voudras, plein une boîte à niêchos.
— Écoute : cette femme avait porté le nom
D'un autre; elle avait eu des amants qu'on ignore, Je n'ai fait que presser ce qu'il- restait encore De sève au cœur du fruit. J'en veux un aujourd'hui Fermé pour tous ; pour moi (moi seul !) épanoui, Après moi refermé. Je veux toute une vie, Et j'ajoute la mienne au marché.
— Ton envie, Répondit Fortunio, mè sourit. Seulement Tu l'aurais pu d'abord dire plus simplement.
Quelle est la jeune fille? Il te la faut jolie ; Sinon ton tour est sot et ne vaut que moitié. Ensuite il faut qu'elle ait pour toi quelque ami tié. Au reste, je conviens, mon cher, que Ion idée, ^ Qui pourrait étonner un homme compassé.
Par la tête le soir m'a quelquefois passé.
Au goût du jour, d'ailleurs^ elle est accommodée. Lorsqu'un homme s'ennuie et qu'il sent qu'il est las De traîner le boulet au bagne d'ici-bas, Dès qu'il se fait sauter, qu'importe la manière ? J'aimerais tout autant ce que tu me dis là Que de prendre un beau soir ma prise de tabac Dans un baril d'opium ou dans ma poudrière.
— Eh bien! cria Cassius, marchons de ce côlé. » — Tous les deux à pas lents regagnèrent la rue.
« Mais, dit Fortunio, le nom de ta beauté?
— Avançons, dit Cassius. Vois-tu celte statue?
— Oui.
— Vois-tu ce portique entr'ouvert? Sa maison
Est derrière.
-r El son nom?
— Oi) l'appelle Suzoa.»
Les abbés là-dessus traversèrent la ville; Cassius chez son ami tomba pâle et défait, Tandis qu'à son tiroir Fautre^ d'un air tranquille, Ayant tiré sa drogue, en sifflant l'apprêtait. « Ah çà ! dit Fortunio, lu connais donc ta belle De ton voyage en France, ou comment t'aime-t-ellc? C'est la seconde fois ce soir que je la vois.
— Moi, répondit Cassius, c'est la première fois.
— Comment? Que veux-tu faire alors de cette poudre?
— J'ai gagné deux laquais : nous avons arrêté Que Suzanne demain la prendrait dans son thé. Et quand je devrais être écrasé de la foudre, Nous verrons qui rira, quand son palais désert Se trouvera le soir par mégarde entr'ouvert.
— Que dis-tu? reprit l'autre : abuser d'une femme Dont tu n'es point aimél Voler le corps sans rame! C'est affreux, c'est indigne, et c'est moins amusant. Eh quoi ! parce qu'un jour nn philtre complaisant L'aura jetée à bas et la laissera nue
Livrée au premier chien qui passe dans la rue. Tu seras, toi, Cassius, content d'être ce chien ? Et tu détrôneras des sphères de lumière La vertu d'une enfant qui, du ciel à la terre^ N'a que sa foi pour elle et ses bras pour soutien, Pour te rouler sur elle une nuit dans ta fange, Et te désaltérer sur les lèvres d'un ange D'une soif de ruisseau ! Pitoyable insensé !
Est-ce donc pour cela que ta mère a passé Tant de jours inquiets, tant de nuits d'insomnie? Qu'elle-même ce soir sur son lit a prié, Qu'elle a fermé sa porte, et pour l'autre moitié
i46 PREMIÈRES POÉSIES.
Gardé jusqu'à seize ans la moitié de sa vio ;
Qu'elle a de son amour enfermé le trésor
Comme «me fleur fmdique en son calice d'or?
Quand je t'ai conseillé de tuer une femme,
Elle t'aimait du moins : c'est là qu'est le bonheui*^
C'est là tout. Cassiusl n'étouffe pas ta flamme
Sous la cendre ; crois-moi, cherche comme un plongeur
Cette perle qui dort dans Ta mer de son eœur.
— Et quand donc, dit Cassias, et de quelle manière Me ferai-je aimer d'elle? En baisant son talon?
En enrayant ma roue à réternefTe ornière?
En me faisant son ombre? Ah! mordieu, c'est trop long.
Lui plairai-je, d'ailleurs? La chance en est douteuse :
Elle aimera plus vite une fois dans mes bras.
Que la mort entre nous serre d'entremetteuse.
— Je ^ois, dit Fortunio, que tu ne connais pas I^ plus grand des moyens.
— Lequel?
— Le magnétisme.
— Bah ! dît Cassius, tu ris. Atcc ton athéisme, Comment y croirais-tu? Pour moi, je ne crois rien. Sinon ce que je ^ois.
— Ah * dit l'autre, très-bien :
Tu crois ce que tu vois! raisonneur habile!
Et l'aveugle, à ton gré, que croira-t-il alors? Parce que l'on t'a fait à ta prison d'argile Une fenêtre ou deux pour y voir au dehors ; Parce que la moitié d'un rayon de lumière Échappé du soleil dans ton œil peut glisser, Quand il n'est pas bouché par un grain de poussière. Tu crois qu'avec ses lois le monde y va passer ! mon ami ! le fnonde incessamment remue Autour de nous, en nous, et nous n'en voyons rien. C'est un spectre voilé qui nous crée et nous tue ; C'est un bourreau masqué que notre ange gardien.
Sais-tu, lorsque (a main touche une jeune Olle,
Ce qui se passe en elle, en toi? Qu'en as- tu vu?
Qui le fait tressaillir lorsque son œil pétille?
S'il ne se passe rien, pourquoi tressailles-tu?
Quand Taigle, au bord des mers, aperçoit rhiroudellc
Et lui dit en passant, d'un reg^ard de ses yeux.
De le suivre, as-tu vu ce qui se passe en elle?
S'il ne se passe rien, pourquoi donc le suit-elle?
Eh quoi! toi confesseur, toi prêtre, loi Romain,
Tu crois qu'on dit un mot, qu'on fait un g[este en vain!
Un geste, malheureux! tu ne sais pas peut-être
Que la religion n'est qu'un geste, et le prêtre
Qui, l'hostie à la main, lève les bras sur nous,
Un saint magnétiseur qu'on écoute à genoux !
Tu crois ce que tu vois ! toi qui, dans la nuit sombre,
Portes l'étole blanche et vas t'asseoir dans l'ombre
Des confessionnaux, pour tenir dans ta main
I^ tête d'une enfant qui t'appelle son père,
Qui te dit des secrets qu'elle cache à sa mère.
Et de ce qui se fait à l'ombre du saint lieu
Ne peut en appeler à rien, pas même à Dieu !
Quand Christus renversa les idoles de Rome,
Il avait vu quel pas restait à faire encor,
Et qu'à qui veut donner l'homme pour maître à rhoninK\
Un caveau verrouillé vaut mieux qu'un trépied d'or.
C'est ce pouvoir, ami, c'est ce nœud redoutable
De l'aigle à l'hirondelle et du prêtre à l'enfant.
Qui fait que l'homme fort doit briser son semblable
Contre sa volonté de fer qui le défend.
Essaye, et tu verras. Quand la nuit solitaire Sur son cilice d'or s'assoira sur la terre, Laisse évoquer le diable au bouvier du chemin. Qui veut faire avorter la vache du voisin ; Évoque ton courage et le sang de tes veines^ Ton amour et le dieu des volontés humaines !
Pénètre daos la chambre où Suzon dormira ; Ne la réveille pas ; parle-lui, charme-la ; Doune-lai, si tu veux, de l'opium la veille.
Ta main à sies soins nus, ta bouche à son oreille ; Autour de tes deux bras roule ses longs cheveux. Glisse-toi sur son cœur, et dis-lui que tu veux (Entends-tu ? que tu veux ! ) sur sa tête et sous peine De mort, qu'elle te sente et qu'elle s'en souvienne ; Blessc-la quelque part, mêle à son sang ton sang; Que la marque lui reste et fais-toi la pareille, N'importe à quelle place, à la joue, à Foreille, Pourvu qu'elle frémisse en la recoupaissant.
Le lendemain sois dur, le plus profond silence, L'œil ferme, laisse-la raisonner sans effroi, Et dès la nuit venue arrive et recommence.
Huit jours de cette épreuve, et la proie est à toi.
— Je le veux, dit Cassius, et la pensée est bonne. Cette nuit je commence, et l'attache à la croix
Huit jours à tout hasard, et que Dieu lui pardonne ! »
Fortunio se trompait, il n*en fallut que (rois.
Le quatrième jour Suzou vint à confesse ;
Et derrière un pilier, caché dans l'ombre épaisse,
Cassius de son amour surprit Paveu fatal.
11 dit à Fortunio : « Ton conseil infernal
Donne déjà son fruit : sa porte d'elle-même
S'ouvrira maintenant, car je sais qu'elle m'aime.
— Frappe donc! reprit l'autre.
— A ce soir.
— A ce soir. »
Au coucher du soleil Cassius revint le voir.
« Viens souper, lui dit-il ; il me reste une somme De quarante louis dans ma poche. Un autre homme,
Ou plus sage ou plus fou que moi, la donnerait A quelque mendiant ; allons au cabaret. »
C'était par une nuit magnifique et sereine.
Où les vents embaumés frémissaient dans la plaine ;
Et les grillons du soir, sous le pied du passant,
Chantaient dans la rosée aux feux du ver-luisant ;
La lune, à son lever, sur la cime des arbres
Balançait mollement les ombres des saints marbres,
Et plongeait dans le fleuve aux Ilots ëtincelants
Des lourds dieux de granit les colosses tremblants.
Dans le coin enfumé d'une auberge malsaine
Les abbés sur la table avaient croisé les bras.
« Eh bien! cria Cassius, ne chanterons-nous pas? »
Et, vidant d'un seul trait une bouteille pleine :
H AllonS; abbé, dit-il, un toast à ma Suzon ! »
Il se leva, lança son assiette au plafond,
El se mit à chanler d*une voix triste et pure :
Si Lilla voulait me proniPltre De ni'ouTrir quand la unit viendra.
Je l'épouserais bien sans prùtre, Qaille à sauter par la fenêtre Quand sa mère s'éveillera.
Sommes-nous donc de vieilles femmes Qui toujours tremblent pour leurs os El, de peur du diable et des flammes, Alleudeut que leurs vieilles âmes Sortent par dégoût de leurs peaux ?
Moi, sur la planche de ma bière, Je souperais avec Lilla.
Par la fressure du saint-père!
Uu homme peut casser son verre Quand il a bu de ce vin-là.
Le ciel a-t-il fait faire un pacte à la nature
ta.
lëO PREMIERES POESIES.
Avec riiomme, ou rit-il comme uo malin esprit Quand il voit un tombeau qui s'entr'ouvre et sourit? Jamais vent de minuit, dans Féternel silence, N'emporta si gaiment du pied d'un balcon d'or Les soupirs de Taniour k la beauté qui dort, Que lorsque les abbés, fredonnant leur romance, Sur la bruyère sèche en se tenant le bras, Vers leur œuvre sans nom marchèrent à grands pas.
Le lendemain dans Rome il courut la nouvelle Qu'une main inconnue avait tué Suzon, Et qu'on avait trouvé sur le pied d'une échelle Forlunio qui dormait au seuil de la maison.
Depuis ce jour un fou qui blasphème et mendie
Vient s'asseoir quelquefois, à l'heure du sommeil,
Sur les lazzaronis étendus au soleil :
11 leur parle tout bas, les frotte et parodie
Les gestes d'un derviche et d'un magnétiseur;
Puis, quand il les éveille, il les frappe en fureur.
C'est Cassius qui survit à Suzon : sa victime
Lui mourut dans les bras trop tôt pour l'assouvir ;
Et lui, resté tout seul à la moitié du crime,
Sur le pavé de Rome achève de mourir.
Puisque c'est Ion métier, misérable poêle,
Même en ces temps d'orage, où la bouche est muetle,
Tandis que le bras parle, et que la fiction
Disparaît comme un songe au bruit de Faction;
Puisque c^est ton métier de faire de ton âme
Une prostituée, et que, joie ou douleur,
Tout demande sans cesse h sortir de ton cœur;
Que du moins Thistrion, couvert d'un masque infâme,
N*aille pas, dégradant ta pensée avec lui,
Sur d'ignobles tréteaux la mettre au pilori ;
Que nul plan, nul détour, nul voile ne l'ombrage.
Abandonne aux vieillards sans force et sans courage
Ce travail d'araignée, et tous ces fils honteux
Dont s entoure en tremblant forgueil qui craint les yeux,
Point d'autel, de trépied, point d'arrière aux profanes!
Que ta muse, brisant le luth des courtisanes,
Passe vibrer sans peur l'air de la liberté;
Qu elle marche pieds nus, comme la vérité.
O Machiavel! tes pas retentissent encore
Dans les sentiers déserts de San-Casciano.
Là, sous des cieux ardents dont l'air sèche et dévore.
Tu cultivais en vain un sol maigre cl sans eau.