J52 PREMIÈRES POÉSIES
Ta lïiain, lasse le soir d^avoir creusé la terre, Frappai 1 ton pâle front dans le calme des nuits. Là, tu fus sans espoir, sans proches, sans amis; La vile oisiveté, fille de la misère, A lou ombre en tous lieux se traînait lentement, Kt buvait dans (on cœur les flots purs de ton sang : « Qui suis-je? écrivais-lu; qu^on me donne une pierre, » Une roche à rouler ; c'est la paix des tombeaux » Que je fuis, et je tends des bras las du repos. »
C'est ainsi, Machiavel, qu'avec loi je m'écrie : médiocrité, celui qui pour tout bien T'apporte à ce tripot dégoûtant de la vie, Est bien poltron au jeu, sMl ne dit : Tout ou rien.
Je suis jeune; j'arrive. A moitié de ma route, Déjà las de marcher, je me suis retourné.
La science de l'homme est le mépris sans doute; C'est un droit de vieillard qui ne m'est pas donné. Mais qu'en dois-je penser? Il n'existe qu'un être Que je puisse en entier et constamment connaître, Sur qui mon jugement puisse au moins faire foi, Un seul?... Je le méprise. — Et cet être, c'est moi.
Qu'ni-je fait? qa'ai-je appris? — Le temps est si rapide !
L'enfant marche joyeux, sans songer au chemin ;
Il le croit infini, n'en voyant pas la fin.
Tout à coup il rencontre une source limpide,
\k s'arrête, il se penche, il y voit un vieillard.
Que me dirai-je alors? Quand j'aurai fait mes peines,
Quand on m'entendra dire : Hélas! il est trop tard;
Quand ce sang, qui bouillonne aujourd'hui dans mes veines,
Et s'irrite en criant contre un lijiche repos,
S'vurêtcra, glacé jusqu'au fond de mes os,..
vieillesse I à quoi donc sert ton expérience? Que le sert, spectre vain, de te courber d^avance Yers le commun tombeau des hommes, si la mort Se tait en y rentrant, lorsque la vie en sort? N'existait-il donc pas à cette loterie Un joueur par le sort assez bien abattu Pour que, nie rencontrant sur le seuil de la vie, Il me dit en sortant : N'entrez pas, j'ai perdu!
Grèce, ô mère des arts, terre d'idolâtrie.
De mes vœux insensés éternelle patrie, J'étais né pour ces temps où les fleurs de ton front Couronnaient dans les mers l'azur de l'Hellespont. Je suis un citoyen de tes siècles antiques ; Mon âme avec l'abeille erre sous tes portiques. La langue de ton peuple, ô Grèce, peut mourir. Nous pouvons oublier le nom de tes montagnes ; Mais qu'en fouillant le sein de tes blondes campagnes. Nos regards tout à coup viennent à découvrir Quelque dieu de tes bois, quelque Vénus perdue... La langue que parlait le cœur de Phidias Sera toujours vivante et toujours entendue; Les marbres l'ont apprise, et ne l'oublieront pas Et toi, vieille Italie, où sont ces jours tranquilles Où sous le toit des cours Rome avait abrité Les arts, ces dieux amis, fils de l'oisiveté? Quand tes peintres alors s'en allaient par les villes, Élevant des palais, des tombeaux, des autels, Triomphants, honorés, dieux parmi les mortels; Quand tout, à leur parole, enfantait des merveilles, Quand Rome combattait Venise et les Lombards, Alors c'étaient des temps bienheureux pour les arts ! Là, c'était Michel-Ange, affaibli par les veilles, Pâle au milieu des morts, un scalpel à la main, Cherchant la vie au fond do ce néant humain.
Levant de temps en temps sa tète appesantie,
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Pour jeter un regard de colère et d'eu vie
Sur les palais de Rome, où, du pied de Tautoi,
A ses rivaux de loia souriait Raphaël.
Là, c'était le Corrège, homme pauvre et modeste,
Travaillant pour son cœur, laissant à Dieu le reste;
Le Giorgione, superbe, au jeune Titien
Montrant du sein des mers son beau ciel vénitien ;
Bartholomé, pensif, le front dans la poussière,
Brisant son jeune cœur sur un autel de pierre,
Interrogé tout bas sur l'art par Raphaël,
Et bornant sa réponse à lui montrer le ciel...
Temps heureux, temps aimés 1 Mes mains alors peut-clro,
Mes lâches mains, pour vous auraient pu s'occuper;
Mais aujourd'hui, pour qui? dans quel but? sous quel maître ?
L'artiste est un marchand^ et l'art est un métier.
Un pâle simulacre, une vile copie,
Naissent sous le soleil ardent de l'Italie...
Nos œuvres ont un an, nos gloires ont un jour;
Tout est mort en Europe — oui, tout — jusqu'à l'amour.
Ah! qui que vous soyez, vous qu'un fatal génie Pousse à ce malheureux métier de poésie, Rejetez loin de vous, chassez-moi hardiment Toute sincérité, gardez que l'on ne voie Tomber de votre cœur quelques gouttes de sang ; Sinon, vous apprendrez que la plus courte joie Coûte cher, que le sage est ami du repos, Que les indifférents sont d'excellents bourreaux.
Heureux, trois ibis heureux, l'homme dont la pensée Peut s'écrire au tranchant du sabre ou de Tépée ! Ah ! qu'il doit mépriser ces rêveurs insensés Qui, lorsqu'ils ont pétri d'une fange sans vie Un vil fantôme, un songe, une froide effigie. S'arrêtent pleins d'orgueil » et disent : C'est assez ! Qu'est la pensé», hélas 1 quand l'action commence?
L'une recule où Tautre intrépide s'avance.
Au redoutable aspect de la réalité, Celle-ci prend le fer, et s'appréle à combattre ; Celle-là, frêle idole, et qu'un rien peut abattre, Se détourne, en voilant son fV*ont inanimé.
Meurs, Weber! meurs courbé sur fa barpe muette;
Mozart fattend. — Et toi, misérable poète,
Qui que tu sois» enfant, boinme, si ton cœor bai,
AgisI Jette ta lyre; — au combat, au combat!
Ombre des temps passés, tu n'es pas de cet âge.
Entend-on le nocber chanter pendant l'orage?
A Faction! au mal! Le bien reste ignoré.
Allons! cherche un égal à des maux sans remède.
Malheur à qui nous fit ce sens dénaturé !
Le mal cherche le mal, et qui souffre nous aide.
L'homme peut haïr Thomme, et fuir, mais malgré lui
Sa douleur tend la main k la douleur d'autrui.
C'est tout. Pour la pitié, ce mot dont on nous leurre,
Et pour tous ces discours prostitués sans fin,
Que l'homme au cœur joyeux jette à celui qui pleure,
Comme le riche jette au mendiant son pain,
Qui pourrait en vouloir? et comment le vulgaire,
Quand c'est vous qui souffrez, pourrait-il le sentir,
Lui que Dieu n'a pas fait capable de souffrir?
Allez sur une place, étalez sur la terre
Un corps plus mutilé que celui d'un martyr.
Informe, dégoûtant, traîné sur une claie.
Et soulevant déjà Tâme prête à partir ;
La foule vous suivra. Quand la douleur est vraie.
Elle Taime. Vos maux, dont on vous saura gré,
Feront horreur à tous, à quelques-uns pitié.
Mais changez de façon : découvrez-leur une aine
Par le chagrin brisée, une douleur sans fard,
Et dans un jeune cœur des regrets de vieillard;
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Dites-leur que sans mère, et sans sœur, et sans femino, Sans savoir où verser, avant que de mourir, Les pleurs que votre sein peut encor contenir, Jusqu'au soleil couchant vous n'irez point peut-être... Qui trouvera le temps d'écouter vos malheurs? On croit au sang qui coule, et Ton doute des pleurs. Votre ami passera, mais sans vous reconnaître.
— Tu te gonfles, mon cœur?... Des pleurs, le croirais-iu, Tandis que j'écrivais, ont baigné mon visage.
Le fer me manque-t-il, ou ma main sans courage A-t-elle lâchement glissé sur mon sein nu?
— Non, rien de tout cela. Mais si loin que la haine De cette destinée aveugle et sans pudeur
Ira, j'y veux aller. — Saurai du moins le cœur De la mener si bas que la honte Fen prenne.