J58 PREMIERES POESIES
L'or et le sang. —
Hélns ! c'en est fait, Marietlo.
Maintenant te voilà solitaire et muette.
Tu te mires dans Teau; sur ce corps si vanté Tes yeux cherchent en vain ta fatale beauté.
Va courir maintenant sur les places publiques. Tire par leurs manteaux les amante magnifiques. Ceux qui, Thiver dernier, t'ont bâti ton palais, T'enverront demander ton nom par leurs valets. Le médecin s'éloigne en haussant les épaules; Il soupire, et se dit que Tart est impuissant. Quant au moine stupide, il ne sait que deux rôles, L'un pour le criminel, Tautre pour Tinnocent; Et, voyant une femme en silence s'éteindre, Ne sachant s'il devait ou condamner ou plaindre, D'une bouche tremblante il les a dits tous deux. Maria I Maria I superbe créature, Tu seras ce chasseur imprudent, que les dieux Aux chiens qu'il nourrissait jetèrent en pâture.
Sous le tranquille abri des citronniers en fleurs. L'infortunée endort le poison qui la mine; Et, comme Madeleine, on voit sur sa poitrine Ruisseler les cheveux ensemble avec les pleurs.
Ëlait-ce un connaisseur en matière de femme.
Cet écrivain qui dit que, lorsqu'elle sourit,
Elle vous trompe, elle a pleuré toute la nuit?
Ahl s'il est vrai qu'un œil plein de joie et de flamnif^
Une bouche riante, et de légers propos,
Cachent des pleurs amers et des nuits de sanglots;
S'il est vrai que l'acteur ait l'âme déchirée
Quand le masque est fardé de joyeuses couleurs,
Qu'est-ce donc quand la joue est ardente et plombée, ,
OCTAVE. l&O
Quand le masque lui-mérac est inondé de pleurs? Je ne sais si jamais Téterneile justice A du plaisir des dieux fait un plaisir permis ; Mais, s'il m'était donné de dire à quel supplice Je voudrais condamner mon plus fier ennemi.
C'est toi, pâle souci d'une amour dédaignée.
Désespoir misérable et qui meurs ignoré, Oui, c'est toi, ce serait ta lame empoisonnée Que je voudrais briser dans un cœur abhorré ! Savez- vous ce que c'est que ce mal solitaire? Ce qull faut en souffrir seulement pour s'en taire? Pour que toute une mer d'angoisses et de maux Demeure au fond du crâne, entre deux faibles os? ..
£t comment voudrait-il, l'insensé, qu'on le plaigne ? Sois méprisé d'un seul, c^est à qui t'oubliera. D^ailleurs, l'inexorable orgueil n'est-il pas là? L'orgueil, qui craint les yeux, et, sur son liane qui saigne, Retient, comme César, jusque sous le couteau, De ses débiles mains les plis de son manteau.
Sur les flots engourdis de ces mers indolentes,
Le nonchalant Octave, insolemment paré,
Ferme et soulève, au bruit des valses turbulentes,
Ses yeux, ses beaux yeux bleus, qui n'ont jamais pleurô.
C'est un chétif enfant; — il commence à paraître.
Personne jusqu'ici ne l'avait aperçu.
On raconte qu'un jour, au pied de sa fenêtre,
La belle Mariette en gondole l'a vu.
Une vieille ce soir l'arrête à son passage :
« Hélas ! a-t-elle dit d'une tremblante voix,
» Elle voudrait vous voir une dernière fois. »
Mais Octave, à ces mots,' découvrant son visage,
A laissé voir un front où la joie éclatait :
« Mariette se meurt! est-on sûr qu'elle meure?
Dit-il. — Le médecin lui donne encore une heur<'.
— Alors, réplique-tnl, porle-lui ce billet. »
Il écrivit ces mots du bout de son stylet :
« Je suis femme; Maria ; tu m^avais offensée.
» Je puis te pardonner, puisque tu meurs par moi.
» Tu m'as vengée ! adieu. — Je suis la fiancée
» De Petruccio Baibi qui s'est noyé pour toi. »
LES SECRËTES PENSÉES
DE RAFAËL