‹ Premieres poésies...1829-1835Chapitre 83 sur 91 · LVII · texte numérisé non relu

LVII

Pourquoi Manon Lescaut, dès la première scène, Est-elle si vivante et si* vraiment humaine, Qu'il semble qu'on Va vue, et que c'est un portrait? Et pourquoi l'Héloïse est-elle une ombre vaine Qu'on aime sans y croire, et que nul ne connaît? Ah! rêveurs, ah! rêveurs, que vous avons^nous fait?

Pourquoi promenez-vous ces spectres de lumière Devant le rideau noir de nos nuits sans sommeil, Puisqu'il faut qu'ici-has tout songe ait son réveil. Et puisque le désir se sent cloué sur terre.

Gomme un aigle blessé qui meurt dans la poussière, L'aile ouverte, et les yeux fixés sur le soleil I

Manon! sphinx étonnant! véritable sirène.

Cœur trois fois féminin, Cléopâtre en paniers !

Quoi qu'on dise ou qu'on fasse, et bien qu'à Sainie-Uélèno On ait trouvé ton livre écrit pour des portiers. Tu n'en es pas moins vraie, infime, et Cléomène ^ N'est pas digne, à mon sens, de le baiser les pieds.

Tu m'amuses autant que Tiberge m'ennuie.

Comme je crois en toi I que je t'aime et te hais! Quelle perversité ! quelle ardeur inouïe Pour Tor et te plaisir 1 Comme toute la vie Est dans tes moindres mots ! Âb I folle que tu es, Comme je t'aimerais demain, si tu vivais!

En vérité, lecteur, je crois que je radote.

Si tout ce que je dis vient à propos de botte,

Comment goûteras-tu ce que je dis de bon?

J'ai fait un hiatus indigne de pardon;

Je compte là-dessus rédiger une note.

J'en suis donc à te dire... Où diable en suis-je donc?

M'y voila. ••— Je disais qu'Hassan, près d'une femme. Était très-cxpansif •— il voulait tout ou rien. Je confesse, pour mui, que je ne sais pas bien Comment on peut donner le corps sans donner l'âmo, L'un étant la fumée, et l'autre étant la flamme. Je ne sais pas non plus s'il était bon chrétien;

Lxiir.

Je ne sais même pas quelle était sa croyance» Ni quel secret si tendre il avait confié,

' Sculpteur grec à qni r^n attribue la Tcnnt.

Ni de quelle façon, quand il était en France, Ses maîtresses d*ua jour Pavaient mysliflé, ]Si ce qu'il en pensait, — ni quelle extravagance L'avait fait blasphémer Tamour et l'amitié.

Mais enfin, certain soir qu'il ne savait que faire, Se trouvant mal en train vis-à-vis de son verre, Pour tuer un quart d'heure il pril monsieur Galland» Dieu voulut qu'il y vit comme quoi le sultan Envoyait tous les jours une sultane en terre — - Et ce fut là-dessus qu'il se fit musulman.

txv.

Tous les premiers du mois, un juif aux mains crochues Amenait chez Hassan deux jeunes filles nues.

Tous les derniers du mois on leur donnait un bain. Un déjeuner, un voile, un sequin dans la main. Et puis on les priait d'aller courir les rues. Système assurément qui n'a rien d'inhumain.

Cétait ainsi qu'Hassan, quatre fois par semaine, Abandonnait son âme au doux plaisir d'aimer.

Ne sachant pas le turc, il se livrait sans peine : A son aise en français il pouvait se pâmer.

1^ lendemain, bonsoir. — Une vieille Égyptienne Venait ouvrir la porte au maître, et la fermer.

Ceci pourra sembler fort extraordinaire, El j en sais qui riront d'un système pareil.

Mais il parait qu^Hassan se croyait au contraire L'homme le plus heureux qui fût sous le soleil. Ainsi donc pour l'instant, lecteur, laissons-le faire. Le voilà, tel qu^il est, attendant le sommeil.

Lxvm.

Le sommeil ne vint pas, — mais cette douce ivresse Qui semble être sa sœur, ou plutôt sa maîtresse; Qui, sans fermer les yeux, ouvre Tâme h Toubli; Cette ivresse du cœur, si douce h la paresse Que, lorsqu'elle vous quitte, on croit qu'on a dormi ; Pâle comme Morphée, et plus belle que lui.

C'est le sommeil de Tâme, et non du corps. — On fume,

On se remue, on bâille, et cependant on dort.

On se sent très-bien vivre, et pourtant on est mort.

On ne parlerait pas d'amour, mais je présume

Que Ton serait capable, avec un peu d'effort...

Je crois qu'une sottise est au bout de ma plume.

Avez-vous jamais vu, dans le creux d'un ravin, Un bon gros vieux faisan, qui se frotte le ventre, S'arrondir au soleil, et ronfler comme un chantre? Tous les points de sa boule aspirent vers le centre. On dirait qu'il rumine, ou qu'il cuve du vin. Enfin, quoi qu'il en soit, c'est un état divin.

Ijccteur, si tu t'en vas jamais en Terre-Sainte, Regarde sous tes pieds; lu verras des heureux.

Ce sont de vieux fumeurs qui dorment dajis Fenceiule Où s'élevait jadis la cité des Hébreux.

Ces gens-là savent seuls vivre et mourir sans plainte : Ce sont des mendiants qu'on prendrait pour des dieux.

Ils parlent raremenl, — ils sont assis par terre, Nus, ou déguenillés, le front sur une pierre, N'ayant ni sou ni poche, et ne pensant à rien. Ne les réveille pas; ils t'appelleraient chien. Ne les écrase pas ; ils te laisseraient faire. Ne les méprise pas; car ils te valent bien.

LiKiir.

C'est le point capital du mahométanisme De mettre le bonheur dans la stupidité.

Que n'en est-il ainsi dans le christianisme ! J'en citerais plus d'un qui l'aurait mérité. Et qui mourrait heureux sans s'en être douté ! Diable! j'ai du malheur, — encore un barbarisme.

On dit mahométisme, et j'en suis bien fâché.

Il fallait me lever pour prendre un dictionnaire, Et j'avais fait mon vers avant d'avoir cherché. Je me suis retourné, — ma plume était par terre. J'avais marché dessus, — j'ai souftlé de colère Ma bougie et ma verve, et je me suis couché.

Tu vois, ami lecteur, jusqu'où va ma franchise. Mon héros est tout nu, — moi, je suis en chemise.

Je pousse la candeur jusqu'à l'entretenir D'un chagrin domestique. — Où voutais-je en venir? Je ne sais vraiment pas comment je vais finir. Je suis comme Énéas portant son père Anchise.

LXXYI.

Énéas s^essoufflait, et marchait à grands pas. Sa femme à chaque instant demeurait en arrière. « Creuse, disait-it, pourquoi ne viens-tu pas? » Creuse répondait : « Je mets ma jarretière. »* — « Mets-la donc, et suis-nous, répondait Enéas. Je vais, si lu ne viens, laisser tomber mon père. »

Lecteur, nous allons voir si tu comprends ceci. Ânchise, c'est mon poème; et ma femme Creuse Qui va toujours traînant en chemin, c'est ma muse. Elle s'en va là-bas quand je la crois ici.

Une pierre l'arrête, un papillon Tamuse.

Quand arriverons-nous, si nous marchons ainsi?

Énéas, d'une part, a besoin de sa femme.

Sans elle, à dire vrai, ce n'est qu'un corps sans âme.

Ânchise, d'autre pari, est horriblement lourd.

Le troisième péril, c'est que Troie est en flamme.

Mats, dès qu'Ânchise grogne ou que sa femme court,

Énéas est forcé de s'arrêter tout courL

Page 1