‹ Premieres poésies...1829-1835Chapitre 84 sur 91 · CHANT DEUXIEME · texte numérisé non relu

CHANT DEUXIEME

Qu'est-ce que l'amour? L'échange de deux fantaisies, et le contact de deux ëpiderines.

— Chamfort. —

Eh bien 1 en vérité, les sois auront beau dire. Quand on n'a pas d'argent, c'est amusant d'écrire. Si c'est un passe-temps *pour se désennuyer.

Il vaut bien la bouillotte ; et si c'est un métier^ Peut-être qu'après tout ce n'en est pas un pire Que fille entretenue, avocat ou portier.

J'aime surtout les vers, — cette langue immortelle. C'est peut-être un blasphème, et je le dis tout bas; Mais je l'aime à la rage. Elle a cela pour elle Que les sols d'aucun temps n'en ont pu faire cas^ Qu'elle nous vient de Dieu, — qu'elle est limpide et belle, Que le monde l'entend, et ne la parle pas.

Eh bienl sachez-le donc, vous qui voulez sans cesse Mettre votre scalpel dans un couteau de bois ; Vous qui cherchez l'auteur à de certains endroits. Comme un amant heureux cherche, dans son ivresse, Sur un billet d'amour les pleurs de sa maîtresse. Et rêve, en le lisant, au doux son de sa voix.

SacheZ'le, — c'est le cœur qui parle et qui soupire Lorsque la main écrit, — c'est le cœur qui se fond ; C'est le cœur qui s'étend, se découvre et respire, Gomme un gai pèlerin sur le sommet d'un mont. Et puissiez-vous trouver, quand vous en voudrez rire, A dépecer nos vers le plaisir qu'ils nous font I

Qu'importe leur valeur? La mose est toujours belle, Même pour Tinsensé, même pour Pimpuissant; Car sa beauté pour nous, c'est notre amour pour elle. Mordez et croassez, corbeaux, battez de Paile. Le poète est au ciel ; et lorsqu'en vous poussant Il vous y fait monter, c'est qu'il en redescend.

Allez, — exercez*vous, — débrouillez la qnenoutUe. Essoudlez-vous à faire un bœuf d'une grenouille. Avant de lire un livre, et de dire : « J'y crois 1 » Analysez la plaie, et fourrez-y les doigts ; Il faudra de tout temps que l'incrédule y fouille, Pour savoir si son GbrisI est monté sur la croix.

Eh ! depuis quaud on Hvre est^il donc anlre chose Que le rêve d'un jour qu'on raconie un instant; Un oiseau qui gazouille et s'envole, — une rose Qu'on respire et qu'on jette, et qui meurt en tombaul ; Un ami qu'on aborde, avec lequel on cause, Moitié lui répondant, et moitié l'écoutant?

Aujourd'hui, par exemple, il plaît à ma cervelle De rimer en sixains le conte que voici.

Va-t-on le maltraiter et lui chercher querelle ? Est-ce sa faute, à lui» si je Técris ainsi?

« Byron, me direz-vous, m'a servi de modèle. » Vous ne savez donc pas quMl imitait Pulci?

Lisez les Italiens, vous verrez sMl les vole. Rien n^appartient à rien, tout appartient à tous. Il faut être ignorant comme un maître d^école Pour se flatter de dire une seule parole Que personne ici-bas n'ait pu dire avant vous. C'est imiter quelqu'un que de planter des choux.

Ah ! pauvre Laforêt ^ qui ne savais pas lire, Quels vigoureux soufflets ton nom seul a donnés Au peuple travailleur des discuteurs damnés!

Molière t'éooutait lorsqu'il venait d'écrire. Quel mépris des humains dans le simple et gros rire Dont tu lui baptisais ses hardis nouveau-nés!

Il ne te lisait pas, dit-on, les vers d'Alceste; Si je les avais faits, je te les aurais lus.

L'esprit et les bons mots auraient été perdus. Mais les meilleurs accords de l'instrument céleste Seraient allés au cœur comme ils en sont venus. J'aurais dit aux bavards du siècle : « A vous le reste.

* Servanle de Molière.

Pourquoi dooc les amants veillent-ils nuit et jour? Pourquoi donc le poète aime-t-il sa souffrance? Que demandent-ils donc tous les deux en retour? Une larme, ô mon Dieul voilà leur récompense; Voilà pour eux le ciel, la gloire et Téloquence, Et par là le génie est semblable à Tamour.

Mon premier chant est fait. — Je viens de le relire. J'ai bien mal expliqué ce que je voulais dire ; Je n'ai pas dit un mot de ce que j'aurais dit Si j'avais fait un plan une heure avant d'écrire; Je crève de dégoût, de rage et de dépit.

Je crois en vérité que j'ai fait de l'esprit.

Deux sortes de roués existent sur la terre :

L'un, beau comme Satan, froid comme la vipère, Hautain, audacieux, plein d'imitation.

Ne laissant palpiter sur son cœur solitaire Que l'écorce d'un homme, et de la passion Faisant un manteau d or à son ambition ;

Corrompant sans plaisir, amoureux de lui-même,

Et, pour s'aimer toujours, voulant toujours qu'on l'ai me;

Regardant au soleil son ombre se mouvoir;

Dès qu'une source est pure, et que l'on peut s'y voir.

Venant comme Narcisse y pencher son front blcmo,

Et chercher la douleur pour s'en faire un miroir.

Son idéal, c^est lui. — Quoi qu^il dise ou qu'il fasse,

Il se regarde vivre, et s'écoute parler.

Car il faut que demain on dise, quand il passe :

« Cet homme que voilà, c'est Robert Lovelace. »

Autour de ce mot-là le monde peut rouler;

U est Taxe du monde, et lui permet d'aller.

Avec lui ni procès, ni crainte, ni scandale.

U jette un drap mouillé sur son père qui râle; 11 rôde, en chuchotant, sur la pointe du pied. Un amant plus sincère, à la main plus loyale, Peut serrer une main trop fort, et l'effrayer ; Mais lui, n'ayez pas peur de lui, c'est sou métier.

Qui pourrait se vanter d^avoir surpris son âme ? L'étude de sa vie est d'en cacher le fond...

On en parle, — on en pleure, — on en rit, — qu'en voit-on? Quelques duels oubliés, quefques soupirs de femme, Quelque joyau de prix sur une épaule infâme, Quelque croix de bois noir sur un tombeau sans nom.

Mais comme tout se tait dès qu'il vient à paraître !

Clarisse l'aperçoit, et commence à souffrir.

Comme il est beau ! brillant I comme il s'annonce en maître !

Si Clarisse s'indigne et tarde à consentir.

Il dira qu'il se lue, — il se tuera. peut-être; —

Mais Clarisse aime mieux le sauver, et mourir.

C'est le roué sans cœur, le spectre à double face, Â la patte de tigre, aux serres de vautour, Le roué sérieux qui n^eut jamais d'amour; Méprisant la douleur comme la populace ; Disant au genre humain de lui laisser son jour — Et qui serait César, s'il n^était Lovelace.

Ne lui demandez pas s'il est heureux ou non ; Il n'en sait rien lui-même, il est ce qu'il doit être. Il meurt silencieux, tel que Dieu Ta fait naître. L'antilope aux yeux bleus est plus tendre peut-être Que le roi des forêts; mais le lion répond Qu'il n'est pas antilope, et qu'il a nom : lion.

Voilà rhomme d'un siècle, et l'étoile polaire

Sur qui les écoliers fixent leurs yeux ardents ,

L'homme dont Robertson fera le commentaire,

Qui donnera sa vie à lire à nés enfants.

Ses crimes noirciront un large bréviaire

Qui brûlera les mains et les cœurs de vingt ans.

Quant au roué français, au don Juan ordinaire. Ivre, riche, joyeux, raillant l'homoie de pierre, Ne demandant partout qu'à trouver le vin bon, Bernant monsieur Dimanche, et disant à son père Qu'il serait mieux assis pour lui faire un sermon, C'est l'ombre d'un roué qui ne vaut pas Yalmont.

XTLPf.

Il en est un plus i^and, plus beau, plus poétique, Que personne n^a fait, que Moiart a rêvé, Qu^Hoffmann a vu passer, au son de la musique, Sous un éclair divin de sa nuit fantastique, Admirable portrait qu'il n*a point achevé.

Et que de notre temps Shakspeare aurait trouvé.

Un jeune homme est assis au bord d^une prairie, Pensif comme Tamour, beau comme le génie ; Sa maîtresse enivrée est prête à s^endormir.

Il vient d^avoir vingt ans, son cœur vient de s'ouvrir; Rameau tremblant encor de l'arbre de la vie,

Tombé, comme le Christ, pour aimer et souffrir.

Le voilà se noyant dans des larmes de femme Devant cette nature aussi belle que lui ; Pressant le monde entier sur son cœur qui se pâuie, Faible, et, comme le lierre, ayant besoin d'autrui ; Et ne le cachant pas, et suspendant son âme, Comme un luth éolien, aux lèvres de la Nuit.

Le voilà demandant pourquoi son cœur soupire. Jurant, les yeux en pleurs, qu il ne désire rien ; Caressant sa maîtresse, et des sons de sa lyre Égayant son sommeil comme un ange gardien^ Tendant sa coupe d'or à ceux qu'il voit sourire, Voulant voir leur bonheur pour y chercher le sien.

xxyiii.

F^e voilà, jeune et beau, sous le ciel de la France, Déjà riche à vingt ans comme un enfouisseur; ^

Portant sur la nature un cœur plein d'espérance, Aimant, aimé de tous, ouvert comme une fleur ; Si candide et si frais que Tange d'innocence Baiserait sur son front la beauté de son coeur.

Le voilà, regardez, devinez-lui sa vie.

Quel sort peut-on prédire à cet enfant du ciel ?

L^amour en l'approchant jure d'être étemel ;

Le hasard pense à lui, — la sainte Poésie

Retourne en souriant sa coupe d^ambroisie

Sur ses cheveux plus doux et plus blonds que le miel.

Ce palais, c'est le sien ; — ie serf et la campagne

Sont à lui; — la forêt, le fleuve et la montagne

Ont retenu son nom en écoutant Técho.

C'est à lui le village, et le pâle troupeau

Des moines. — Quand il passe et traverse un hameau,

Le bon ange du lieu se lève et l'accompagne.

Quatre filles de prince ont demandé sa main.

Sachez que s'il voulait la reine pour maîtresse, Et trois palais de plus, il les aurait demain ; Qu'un juif deviendrait chauve à compter sa richesse, Et qu'il pourrait jeter, sans que rien en paraisse, Les blés de ses moissons aux oiseaux du chemin.

NAMOUJNA. 309

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