XXII
Eh bien I cet homme-là vivra dans les tavernes Entre deux charbonniers autour d^un poêle assis; La poudre noircira sa barbe et ses sourcils; Vous !e verrez un jour, tremblant et les yeux ternes^ Venir dans son manteau dormir sous les lanternes, La face ensanglantée et les coudes noircis.
Vous le verrez sauter sur Téchelle dorée.
Pour courir dans un bouge au sortir d^un boudoir, Portant sa lèvre ardente à la prostituée, Avant qu'à son balcon done El vire éplorée, Dans la profonde nuit croyant encor le voir.
Ait cessé d'agiter sa lampe et son mouchoir.
Vous le verrez, laquais pour une chambrière, Cachant sous ses habits son valet grelottant; Vous le verrez, tranquille et froid comme une pierre, Pousser dans les ruisseaux le cadavre d'un père, Et laisser le vieillard traîner ses mains de sang Sur des murs chauds encor du viol de son enfant.
Que direz-vous alors? Ah I vous croirez peut-être Que le monde a blessé ce cœur vaste et hautain, Que c'est quelque Lara qui se sent méconnaître. Que rhomme a mal jugé, qui sait ce qu'il peut être, Et qui, s'apercevant qu'il le serait en vain, Rend haine contre haine, et dédain pour dédain.
Sachez-le, — c'est le cœur qui parle et qui soupire Lorsque la main écrit, — c'est le cœur qui se fond ; C'est le cœur qui s'étend, se découvre et respire, Comme un gai pèlerin sur le sommet d'un mont. Et puissiez-vous trouver, quand vous en voudrez rire, A dépecer nos vers le plaisir qu'ils nous font !
Qu'importe leur valenr? La muse est toujours belle, Même pour Finsenséy même pour Fimpuissant; Car sa beauté pour nous, c'est notre amour pour elle. Mordez et croassez, corbeaux, battez de Fatle. Le poète est au ciel ; et lorsqu'en vous poussant Il vous y fait monter, c'est qu'il en redescend.
Allez, — exeroes*vou8, — débrouillez la qnenoutUe. Essouftlez-vous à faire un bœof d'une grenouille. Avant de lire un livre, et de dire : « J'y crois I • Analysez la plaie, et fourrez-y les doigb ; Il faudra de tout temps que l'incrédule y fouille, Pour savoir si son CbrisI est monté sur la croix.
Ml.
Eh 1 depuis quand o» Hvre est41 donc antre chose Que le rêve d'un jour qu'on raconte un tnslant; Un oiseau qui gazouille et s'envoie, — une rose Qu'on respire et qu'on jette, et qui meurt en torobaui ; Un ami qu'on aborde, avec lequel on cause, Moitié lui répondant, et moitié l'écoutant?
Aujourd'hui, par exemple, il plaît à ma cervelle De rimer en sixains le conte que voici.
Ya-t-on le maltraiter et lui chercher querelle? Est-ce sa faute, à lui» si je Técris ainsi?
« Byron, me direz-vous, m'a servi de modèle. » Vous ne savez donc pas qu'il imitait Pulci?
Lisez les Italiens, vous verrez s^il les vole. Rien n'appartient à rien, tout appartient à tous. Il faut être ignorant comme un maître d'école Pour se flatter de dire une seule parole Que personne ici-bas n'ait pu dire avant vous. C'est imiter quelqu'un que de planter des choux.
Ah ! pauvre Laforét ^ qui ne savais pas lire. Quels vigoureux soufflets ton nom seul a donnés Au peuple travailleur des discuteurs damnés ! Molière t'écoutait lorsqu'il venait d'écrire. Quel mépris des humains dans le simple et gros rire Dont tu lui baptisais ses hardis nouveau-nés!
Il ne te lisait pas, dit-on, les vers d'Alceste; Si je les avais faits, je te les aurais lus.
L'esprit et les bons mots auraient été perdus. Mais les meilleurs accords de l'instrument céleste Seraient allés au cœur comme ils en sont venus. J^aurais dit aux bavards du siècle : « A vous le reste. »
' Servante de Molière.
Demandant aux forêts, h la mer, k la plaine, AuK brises du matin, à toute heure, à tout lieu, La femme de ton âme et de (on premier vœu !
Prenant pour fiancée un rêve, une ombre vaine, Et fouillant dans le cœur d'une hécatombe humaine, Prêtre désespéré, pour y chercher ton Dieu.
Et que voulais-tu donc? -« Voilà ce que le monde Au bout de trois cents ans demande eneor tout bas. Le sphinx aux yeux perçants attend qu'on lui réponde. Ils savent compter l'heure, et que leur terre est ronde, Us marchent dans leur ciel sur le bout d^un compas, Mais ce que tu voulais, ils ne le savent pas.
« Quelle est donc, disent-ils, cette femme inconnue, » Qui seule eût mis la main au frein de son coursier? » Qu'il appelait toujours et qui n'est pas venue? Où Tavait-il trouvée? où l'avait-il perdue?
» Et quel nœud si puissant avait su les lier, » Que, n'ayant pu venir, il n'ait pu l'oublier? »
XLVir.
« N'en était-il pas une, ou plus noble, ou plus bellç, » Parmi tant de beautés, qui, de loin ou de près, » De son vague idéal eût du moins quelques traits ? » Que ne la gardait-il ! qu'on nous dise laquelle. » Toutes lui ressemblaient, — ce n'était jamais elle; Toutes lui ressemblaient, don Juan, et tu marchais !
NAMOUNA. 3t3
Tu ne t'es pas lassé de parcourir la terre!
Ce vain fantôme, à qui Dieu t'avait envoyé, Tu n'en as pas brisé la forme sous ton pié !
Tu n'es pas remonté, comme Taigle à son aire Sans avoir sa pâture, ou comme le tonnerre Dans sa nue aux flancs d'or, sans avoir foudroyé 1
Tu n'as jamais médit de ce monde stupide Qui te dévisageait d'un regard hébété; Tu Tas vu, tel qu'il est, dans sa difformité; Et tu montais toujours celle montagne aride, Et tu suçais toujours, plus jeune et plus avide, Les mamelles d'airain de la Réalité.
Et la vierge aux yeux bleus, sur la souple ottomane,
Dans ses bras parfumés te berçait mollement ;
De la fille de roi jusqu'à la paysanne
Tu ne méprisais rien, même la courtisane,
A qui tu disputais son misérable amant;
Mineur, qui dans un puits cherchais un diamant.
Tu parcourais Madrid, Paris, Naple cl Florence; Grand seigneur aux palais, voleur aux carrefours; Ne comptant ni l'argent, ni les nuits, ni les jours; Apprenant du passant à chanter sa romance; Ne demandant à Dieu, pour aimer l'existence.
Que ton large horizon et tes larges amours.
314 PREMIÈRBS POÉSIES.
i.ii.
Tu retrouvais partout la vérité hideuse, Jamais ce quMci-bas cherchaient tes vœux ardents, Partout rhydre étemel qui te montrait les dents ; Et poursuivant toujours ta vie aventureuse, Regardant sous tes pieds cette mer orageuse, Tu te disais tout bas : « Ma perle est là-dedans. »
LUI
Tu mourus plein d'espoir dans ta route infinie, Et te souciant peu de laisser ici-bas Des larmes et du sang aux traces de tes pas.
Plus vaste que le ciel et plus grand que la vie, Tu perdis ta beauté, ta gloire et ton génie Pour un être impossible, et qui n'existait pas.
LÏV.
Et le jour que parut le convive de pierre.
Tu vins à sa rencontre, et lui tendis la main ; Tu tombas foudroyé sur ton dernier festin :
Symbole merveilleux de l'homme sur la terre, Cherchant de ta main gauche h soulever ton vorre, Abandonnant ta droite À celle du Destin !
Maintenant, c'est à toi, lecteur, de reconnaître Dans quel gouffre sans fond peut descendre ici-bas Le rêveur insensé qui voudrait d'un tel maitre. Je ne dirai qu'un mot, et tu le comprendras : Ce que don Juan aimait, Hassan l'aimait peut-être; Ce que don Juan cherchait, Hassan n'y croyait pas.