CHANT TROISIÈME
Où vais-je ? — où sui^je ?
— Classiques fbançais.
Je jure devant Dieu que moo uaiqœ envie
Était de raconter une histoire suivie.
Le sujet de ce conte avait quelque douceur,
Et mon héros peut-être eût su plaire au lecteur.
J'ai laissé s'envoler ma plume avec sa vie,
En voulant prendre au vol les rêves de sou cœur.
Je reconnais bien là ma tactique admirable.
Dans tout ce que je fais j'ai la triple vertu D'être à la fois trop court, trop lonç^ et décousu. Le poème et le plan, les héros et la fable.
Tout s^en va de travers, comme sur une table Un plat cuit d'un côté, pendant que l'autre est cru.
Le théâtre à coup sûr notait pas mon affaire. Je vous demande un peu quel métier j'y ferais, Et de quelle façon je m'y hasarderais.
Quand j'y vois trébucher ceux qui, dans la carrière, Debout depuis vingt ans sur leur pensée altière. Du pied de leurs coursiers ne doutèrent jamais.
Mes amis à présent me coasetUent d'en rire, De couper sous Parchet les cordes de ma lyre, Et de remettre au vert Hassan et Namouna.
Mais j'ai dit que Phistoire existait, — la voilà. Puisqu'en son temps et lieu je n'ai pas pu Pécrire, Je vais la raconter; l'écrira qui voudra.
Un jeune musulman avait donc la manie D'acheter aux bazars deux esclaves par mois.
L'une et l'autre à son lit ne touchait que trois fois. Le quatrième jour, Pune et Pautre bannie, Libre de toute chaîne, et la bourse garnie, Laissait la porte ouverte à quelque nouveau choix.
Il se trouva du nombre une petite Glle
Enlevée à Cadix chez un riche marchand.
Un vieux pirate grec Pavait trouvé gentille,
El, comme il connaissait quelqu'un de sa famille,
La voyant au logis toute seule en passant,
Il Pavait à son brick emportée en causant.
vu.
Hassan toute sa vie aima les Espagnoles.
Celle-ci Penchanta, — si bien qu'en la quittant Il lui donna lui-même un sac plein de pistoles, Par-dessus le marché quelques douces paroles, Et voulut la conduire à bord d'un bâtiment Qui pour son cher pays partait par un bon vent.
Mais la pauvre Espagaole au cœur était blessée.
Elle le laissait faire et n'y comprenait rien,
Sinon qu'elle était belle, et qu'elle l'aimait bien.
Elle lui répondit : » Pourquoi m'as-tu chassée?
» Si je te déplaisais, que ne m^as-tu laissée?
» N^as-tu rien dans le cœur de m^avoir pris le mien ? »
Elle s'en fut au port, et s'assit en silence Tenant son petit sac, et n'osant murmurer, ifais quand elle sentit sur cette mer immense Le vaisseau s'émouvoir et les vents soupirer, Le cœur lui défaillit, et, perdant Tespérance, Elle baissa son voile et se prit à pleurer.
Il arriva qu'alors six jeunes Africaines
Entraient dans un bazar, les bras chargés de chaînes.
Sur les tapis de soie un vieux juif étalait
Ces beaux poissons dorés, pris d'un coup de filet.
La foule trépignait, les cages étaient pleines,
Et la chair marchandée au soleil se tordait.
Par un double hasard Hassan vint à paraître.
Namouna se leva, s'en fut trouver le vieux :
« Je suis blonde, dit-elle, et je pourrais peut-être n Me vendre un peu plus cher avec de faux cheveux. » Mais je ne voudrais pas qu'on pût me reconnaître. » Peigiiez-moi les sourcils, le visage et les yeux. »
Alors, comme aulrefois Constance pour Camille, Elle prit son poignard et coupa ses babils. « Vendez-moi maintenant; dit-elle, et, pour le prix, M Nous n*en parlerons pas. •> Ainsi la pauvre fille Vint reprendre sa chaîne aux barreaux d'une grille, Et rapporter son cœur aux yeux qui Tavaient pris.
Et si la vérité ne m'était pas sacrée,
Je vous dirais qu'Hassan racbeta Namouna ;
Qu'au lit de sou amant le juif la ramena ;
Qu'on reconnut trop tard celte tête adorée;
Et cette douce nuit qu'elle avait espérée,
Que pour prix de ses maux le ciel la lui donna.
Je vous dirais surtout qu Hassan d^us celte affaire Sentit que tôt ou tard la femme avait son tour, Et que Famour de soi ne vaut pas l'autre amour. Mais le basard peut tout, — et ce qu'on lui voit faire Nous a souvent appris que le bonheur sur terre Peut n'avoir qu'une nuit, comme la gloire un jour.
FRAGMENT
FRAGMENT
li se fit tout À coup le plus profond silence, Quand Georgina Smolen se leva pour chanter.
Miss Smolen est très-pâle. — Elle arrive de France,
Et regrette le sol qu'elle vient de quitter.
On dit qu^elle a seize ans. — Elle est Américaine ;
Mais, dans ce beau pays dont elle parle à peine,
Jamais deux yeux plus doux n'ont du ciel le plus pur
Sondé la profondeur et réfléchi Tazur.
Faible et toujours souffrante, ainsi qu'un diadème
Elle laisse à demi, sur son front orgueilleux,
En longues tresses d'or tomber ses blonds cheveux.
Elle est de ces beautés dont on dit qu^on les aime .
Moins qu'on ne les admire — un noble, un chaste cœur
La volupté, pour mère, y trouva la pudeur.
Bien que sa voix soit douce, elle a sur le visage.
Dans les gestes, l'abord, et jusque dans ses pas,
Un signe de hauteur qui repousse Thommage, Soit tristesse ou dédain, mais qui ne blesse pas. Dans un âge rempli de crainte et d'espérance. Elle a déjà connu la triste indifférence, Cette fille du temps. — Qui pourrait cependant Se lasser d'admirer ce front triste et charmant Dont Taspect seul éloigne et guérit toute peine? Tant sont puissants, hélas ! sur la misère humaine Ces deux signes jumeaux de paix et de bonheur, Jeunesse de visage et jeunesse de cœur 1 Chose étrange à penser, il paraît difficile Au regard le plus dur et le plus immobile De soutenir le sien. — Pourquoi? Qui le dira? C'est un mystère encor. — De ce regard céleste L^atteinte, allant au cœur, est sans doute funeste, Et devra coûter cher à qui la recevra.
Miss Smolen commença — l'on ne voyait plus qu'elle. On connaît ce regard qu'on veut en vain cacher, Si prompt, si dédaigneux, quand une femme est belle!... Mais elle ne parut le fuir ni le chercher.
Elle chanta cet air qu'une fièvre brûlante Arrache, comme un triste et profond souvenir, D'un cœur plein de jeunesse et qui se sent mourir; Cet air qu'en s'endormant Desdemona tremblante, Posant sur son chevet son front chargé d'ennuis. Comme un dernier sanglot, soupire au sein des nuits.
D'abord ses accents purs, empreints d'une tristesse^ Qu'on ne peut définir, ne semblèrent montrer Qu'une faible langueur, et cette douce ivresse Oii la bouche sourit et les yeux vont pleurer.
LE SAULÉl. .123
Ainsi qu^un voyageur couché dans sa nacelle, Qui se laisse au hasard emporter au courant, Qui ne sait si 1a rive est perfide ou fidèle, Si le fleuve à la fin devient lac ou torrent ; Ainsi la jeune fille, écoutant sa pensée, Sans crainte, sans effort, et par sa voix bercée, Sur les flots enchantés du fleuve harmonieux S^éloignait du rivage en regardant les deux...
Quel charaie elle exerçait! Comme tous les visages S^animaient tout à eou|» d^nn regard de ses yeux ! Car, hélas ! que ce soit, la nuit dans les orages, Un jeune rossignol pleurant au fond des bois, Que ce soit Tarehet d'or, la harpe éolienne, Un céleste soupir, une souffrance humaine, Quel esl Thomme, aux accents d'une mourante voix, Qui, lorsque pour entendre il a baissé la tète, Ne trouve dans son ccnir, métne au sein d'une fête, Quelque larme à verser — quelque doux souvenir Qui s'allait effacer et qu'il sent revenir?
Déjà le jour s'enfuit — le vent souffle — silence I
La terreur brise, étend, précipite les sons.
Sous les brouillards du soir le meurtrier s'avance,
Invisible combat de l'homme et des démons I
A Taction, lago! Cassio meurt sur la place.
Est-ce un pécheur qui chante, est-ce le vent qui passe?
Ëcoute, moribonde 1 11 n'est pire douleur
Qu'un souvenir heureux dans les jours de malheur.
Mais lorsqu'au dernier chant la redoutable flamme Pour la troisième fois vient repasser sur l'âme Déjà prête à se fondre, et que dans sa frayeur Elle presse en criant sa harpe sur son cœur...
La jeune fîlle alors sentit que son génie Lui demandait des sons que la terre n'a pas; Soulevant par sanglots des torrents d'haniionie, Mourante, elle oubliait l'instrument dans ses bras. Dieu! mourir ainsi, jeune et pleine de vie... Mais tout avait cessé, le charme et les terreurs, Et la femnïe en tombant ne trouva que des pleurs.
Pleure, le ciel te yoiti — pleure, fille adorée!
Laisse une douce larme au bord de tes yeux bleus
Briller, en s'écoulant, comme une étoile aux cieuxl
Bien des infortunés dont la cendre est pleurée
Ne demandaient pour vivre et pour bénir leurs maux
Qu'une larme — une seule — et de deux yeux moins beaux !
Échappant aux regards de la foule empressée.
Miss Smolen s'éloignait, la rougeur sur le front ; Sur le bord du balcon elle resta penchée.
Obi qui Ta bien connu, ce mouvement profond, Ce charme irrésistible, intime, auquel se livre Un cœur dans ced moments de lui-même surpris, Qu'aux premiers battements un doux mystère enivre, Jeune fleur qui s'entr'ouvre à la fraîcheur des nuits! Fille de la douleur ! harmonie I harmonie I Langue que pour l'amour inventa le génie !
Qui nous vins d'Italie, et qui lui vins des cîeux ! Douce langue du cœur, la seule où la pensée.
Cette vierge craintive et d'une ombre offensée. Passe en gardant son voile, et sans craindre les yeux 1 Qui sait ce qu'un enfant peut entendre et peut dire Dans tes soupirs divins nés de Pair qu'il respire, Tristes comme son cœur, et doux comme sa voix ?
Od 8urpi*end un regard, une larme qui coule ; Le reste est un mystère ignoré de la foule.
Comme celui des flots, de la nuit et des boisl...
Oh ! quand tout a tremblé, quand Tâme tout entière Sous le démon divin se sent encor frémir.
Pareille à Tinstrument qui ne peut plus se taire, Et qui d'avoir chanté semble longtemps gémir... Et quand la faible enfant, que son délire entraine» Mais qui ne sait d^amour que ce qu'elle en rêva, Vient à lever les yeux... La belle Américaine Qui dérobait les siens, enfin les souleva.
Sur qui? — Bien des regards, ainsi qu^on peut le croire. Comme un regard de reine avaient cherché le sien. Que de fronts orgueilleux qui s'en seraient fait gloire ! Sur qui donc? — Pauvre enfant, le savait-elle bien?
Ce fut sur un jeune homme à rœil dur et sévère, Qui la voyait venir et ne la cherchait pas; Qui, lorsqu'elle emportait une assemblée entière. N'avait pas dit un mot, ni fait vers elle un pas. Il était seul, debout — un étrange sourire — Sous de longs cheveux blonds des traits efféminés — - A ceux qui Tobservaient son regard semblait dire : On ne vous croira pas si vous me devinez.
Son costume annonçait un fils de TAngleterre ; Il est, dit-on, d'Oxford. — Né dans Tadversité, II habite le toit que lui laissa son père, Et prouve un noble sang par l'hospitalité.
Il se nomme Tiburce.
On dit que la nature A mis dans sa parole un charme singulier,
Mais surtout dans ses chants, — que sa voix triste el pure A des soos pénétraots qu'on ne peut oublier.
Mais à compter du jour où mourut son vieux père, Quoi qu'on fît pour l'entendre, il n'a jamais ctianté.
D'où la connaissait-il? ou quel secret mystère Tient sur cet étranger son regard arrêté?
Quel souvenir ainsi les met d'intelligence ?
S'il la connaît, pourquoi ce bizarre silence? S'il ne la connaît pas, pourquoi cette rougeur ? On ne sait. — Mais son œil rencontra l'œil tinride De la vierge tremblante, et le sien plus rapide Sembla comme une flècbe aller chercher le cœur. Ce ne fut qu'un éclair. L'invisible étincelle Avait jailli de l'âme, et Dieu seul l'avait vu! Alors, baissant la tête, il s'avança vers elle, Et lui dit : — « M'aimes-tu, Georgette, m'aimes-lu ? »»
Tandis que le soleil s'abaisse à l'horizon, Tiburce semble attendre, au seuil de sa maison, L'heure où dans l'Océan Tastre va disparaître. A travers les vitraux de la sombre fenêtre, Les dernières lueurs d'un beau jour qui s'enfuit Percent encor de loin le voile de la nuit.
Deux puissants destructeurs ont marqué leur présence Dans le manoir désert du pauvre étudiant :
Le temps et le malheur. — Tu gardes le silenco, Vieux séjour des guerriers, autrefois si bruyant!
Dans les longs corridors qui se perdent dans l'ombre,
Où de tristes échos répètent chaque pas,
Se mêlaient autrefois des serviteurs sans nombre...
La coupe des festins égaya les repas.
Une lampe qu'au loin on aperçoit à peioe,
Prouve que de ces murs un seul est habité.
Ainsi tombe et périt le féodal domaine;
Ici la solitude — ici la pauvreté.
Ce sont les lourds arceaux d'uu vieux laboratoire
Que Tiburce a choisis; — non loin est un caveau,
Peut-être une prison — peut-être un oratoire;
Car rien n'approche autant d'un autel qu'un tombeau.
Là, dans le vieux fauteuil de la noble famille,
Où tes enfants priaient, où mouraient les vieillards,
S*agenouilla jadis plus d'une chaste fille
Qui poursuivait des yeux de lointains élendards.
Plus tard, c'est encor là qu^à l'heure où le coq chante,
Demandant au néant des trésors inouïs,
L^alchimiste courbé, d'une main impuissante.
Frappa son front ridé dans le calme des nuits.
Le philosophe oisif disséqua sa pensée...
La science aujourd'hui, rencontrant sous ses pieds
Les vestiges poudreux d'une route effacée.
Sourit aux vains efforts des siècles oubliés.
Sur le chevet du lit pend cette triste image, Où Raphaël, traînant une famille en deuil, Dépose THomme-Dieu de la croix au cercueil.
Sa mère de ses mains veut couvrir son visage. Ses bras se sont roidis, et, pour la ranimer, Ses filles n'ont, hélas! que leur sainte prière... Ah ! blessures du cœur, votre trace est amère !
32g PREMIÈRES POÉSIES.
Prompies à vous ouvrir, lentes à vous fermer I
Ici c'est Géricault et sa palette ardente ; Mais qui peut oublier cette fausse Judith, Et dans la blanche main d'une perfide amante La tête qu^en mourant Âllori suspendit ?
Et plus loin — la clarté d'une lampe sans vie Agite sur les murs, dans Tombre appesantie.
Un marbre mutilé. — Père d'un temps nouveau, Ta mémoire, ô héros, ne sera point troublée ! Ton image se cache, et doit rester voilée Sur la terre où Ton boit encore à Waterloo...
Les arts, ces dieux amis, fils de la solitude.
Sont rois sons cette voûte; auprès d'eux Thumble étude
Vient d'un baiser de paix rassurer la douleur ;
Et toi surtout, et toi, triste et fidèle amie,
A qui Finfortuné, dans ses nuits d'insomnie.
Dit tout bas ces secrets qui dévorent le cœur.
Toi, déesse des chants, à qui, dans son supplice,
La douleur tend les bras, criant : — Consolatrice (
Consolatrice !
A rage où la chaleur du sang Fait éclore un désir à chaque battement, f
Où l'homme, apercevant, des portes de la vie, La Mort à l'horizon, s*avanee et la déOe — Parmi les passions qui viennent tour à tour S'asseoir au fond du cœur sur un trône invisible, La haine — Tintérèt — l'ambition — l'amour, Tiburce n^en connaît qu'une — la plus terrible. Jusqu'à ce jour, du moins, le sillon n'a senti Des autres que le germe ; une seule a grandi. Quant à cette secrète et froide maladie,
Misérable cancer d'un monde qui s^en va, Ce facile mépris de l'homme et de la vie, Nul de ravoir connu jamais ne Taccusa.
Mais pourquoi cherchait-il ainsi la solitude?
On ne sait. — Dès longtemps il chérissait l'étude.
Autrefois ignoré, mais content de son sort,
11 marcha sur les pas de ceux à qui la mort
Révèle les secrets de Tétre et de la vie.
Incliné sous sa lampe, infatigable amant
D'une science aride et longtemps poursuivie,
On le voyait, la nuit, écrire assidûment;
Ou quelquefois encor, quand Tastre au front d'albâtre
Efface les rayons de son disque incertain,
11 osait, oubliant sa tâche opiniâtre,
Étudier les lois de ces mondes sans fin,
Flots d'une mer de feu sur nos fronts balancée,
Et que n'ont pu compter ni Toeil ni la pensée !...
Mais, hélas I que de jours, que de longs jours passés. Ont vu depuis ce temps ses travaux délaissés I Renfermé dans les murs où mourut son vieux père. Depuis plus de deux ans, sous son toit solitaire Il vit seul, loin des yeux — heureux — car ses amin, En calculant les jours, n'ont point compté les nui (s. Peut-être en se cachant voulait-il le silence... Qui savait ses projets? — Nul ne connaît celui Qui le fait sur le seuil demeurer aujourd'hui.
Mais la nuit à grands pas sur la terre s'avance. Et les ombres déjà, que le vent fait frémir, Sur le sol obscurci semblent se réunir.
Le repos par degrés s'étend sur les campagnes ; L'astre baisse — il s'arrête au sommet des montagnes,
Jette un dernier regard auf cimeâ des foréU,
El meuri. — Les ouiU d'hiver suivent les soirs de près.
Quelques groupes épars d'oisifs, de jeunes filies, De joyeux villageois regagnant la cilé, Se distinguent encor, malgré l'obscurité.
Sous le chaume habile par de pauvres familles, Des feux de loin en loin enfument les TÎeui toits Noircis par l'eau du ciel dont dégouttent les bois. Tandis que des enfants la voix fraîche et sonore, Montant avec Tencens de la maison de Dieu, Au bruit confus des mers au loin se mêle encore, Ei fait frémir au vent les vitraux du saint lieu, Quelques refrains grossiers que l'on entend à peine Rappellent au passant le jour da samedi.
Le buveur nonchalant a laissé loin de lui L'artisan de la veille, obsédé par la gêne.
Qui, baignant de sueur chaque morceau de pain, Travaillant pour le jour, doute du lendemain. L'oubli, ce vieux remède à l'humaine misère, Semble avec la rosée être tombé des cieux.
Se souvenir, hélas ! — oublier — c'est sur terre Ce qui, selon les jours, nous fait jeunes ou vieux !
Tiburce contemplait cette bizarre scène ; Son œil sous les vapeurs apercevait à peine Les fantômes mouvants qui passaient devant lui. Dieu juste ! sous ces toits que d'humbles destinées S'achevant en silence ainsi qu'elles sont néesl — Et Tiburce pensa qu'il était pauvre aussi.
Âh ! Pauvreté, marâtre 1 à qui donc est utile Celui qui d'un sein maigre a bu ton lait stérile? A quoi ressemble l'homme, ignoré du destiu.
LE SAULB. 331
Qui, reprenant le soir son sentier du matin, Marchant à pas comptés dans sa vie inconnue, SVndort quand sur son toit la nuit est descendue? Peut-être est-ce le sage — un moins pesant fardeau Courbe plus lentement son front jusqu'au tombeau. Mais celui qu'un fatal et tout-puissant génie Livre dans Tombre épaisse à la pâle Insomnie, Celui qui pour souffrir ne se reposant pas, Vit d'une double vie -^ ob ! qu'est-il ici-bas? Pareille à l'ange armé du saint glaive de flamme, L'invincible Pensée a du seuil de son âme Chassé le doui sommeil, comme un hâte étranger. Seule elle y règne — et n'est pas longue à la changer En une solitude immense, et plus profonde Que les déserts perdus sur les bornes du monde !
Mais silence! écoulez ! — c'est le son du beffroi. Tiburce s'est Içvé : — « L'heure de la prière ! » Dit-il, soit : c'est mon heure 1 ils prieront Dieu pour moi 1 11 marche — il est parti...
Le jour et la lumière Des sinistres projets sont mauvais confidents. Là, les audacieux sont nommés imprudents.
La pensée, évitant l'œil vulgaire du monde, S'enfuit au fond du cœur. — La nuit, la nuit profonde Vient seule relever, à Theure du sommeil.
Les fronts qui s'inclinaient aux rayons du soleil.
Pâle étoile du soir, messagère lointaine,
Dont le froQt sort brillant des voiles du couchant.
mÊÊ^sOÊBSÊ^mmÊm^ÊamÊm
De ton palais d'azur, au sein du firmament, Que regardes-tu dans la plaine?
La tempête s'éloigne, et les vents sont calmés. La forêt, qui frémit, pleure sur la bruyère.
Le phalène doré, dans sa course légère, Traverse les prés embaumés.
Que cherches-tu sur la terre endormie ?
Mais déjà vers les monts je te vois t'abaisser; Tu fuis en souriant, mélancolique amie, Et ton tremblant regard est près de s'effacer.
Étoile qui descends sur la verte colline, Triste larme d'argent du manteau de la Nuit, Toi que regarde au loin le pâtre qui chemine, Tandis que pas à pas son long troupeau le suit — Étoile, où t'en vas-tu, dans cette nuit immense? Cherches-tu sur la rive un lit dans les roseaux? Où t'en vas-tu si belle, à l'heure du silence. Tomber comme une perle au sein profond des eaux? Ah I si tu dois mourir, bel astre, et si ta tète Va dans la vaste mer plonger ses blonds cheveux, Avant de nous quitter, un seul instant arrête — Étoile de l'amour^ ne descend» pas des cieux I
tu.
— « C'est vrai, Bell, répondit Georgette à son amie;
» Souvent jusqu'à la nuit j'aime à rester ici.
» La mer y vient mourir sur la plage endormie... »
— « Mais qu^âs-tu? dit Bella : pourquoi pleurer aiosi? »
— « Restons, restons toujours; ce sont de douces larmes... » Douces, et sans motif... et des larmes pourtant!
» As-tu peur? mais la peur elle-même a ses charmes... » C'est mon plaisir du soir; restons un seul instant. »
— « Hélas! bonne Georgette, il faut bien qu^on te cède; » Mais la nuit va venir, et... Dieu nous soit en aide!
» Pourquoi donc dans ma main sens-je frémir ta main ? »
Georgette, en soupirant, regarda son amie :
— « Ainsi, Bella, pour toi, de ce double chemin n Où Ton dit que nos pas s'égarent dans la vie,
» Un seul, un seul existe, et te sera connu!
» L'hiver prochain, dis-moi, Bell, quel âge auras-tu? » Mais que dis-je? notre âge est à peu près le même. M Je suis folle, et c'est tout. Pauvre Bella, je t'aime » Du fond du cœur. »
— « Mon Dieu l Georgina, qu'as-tu donc?
» Tu ne te soutiens plus... »
— « Pardon, chère, pardon !
» Tiens, donne-moi ton bras,' et revenons ensemble. »
Toutes deux lentement marchèrent quelques pas :
— « Non! cria Georgina, non, je ne le puis pas!
u Je ne puis pas le fuir! N'est-ce pas qu'il te semble, » Bella, que je suis pâle, et que je dois souffrir? » C'est le bruit de ces flots, de ce vent qui murmure, » C'est l'aspect de ces bois, c'est toute la nature
» Qui me brise le cœur, et qui ine fait mourir!... » Ah I Bella, ma Bella, rien que par la pensée, » Tant souffrir! Quelle nuit terrible j'ai passée! » Terrible et douce, amiel écoute, écoute-moi... »
- u Parle, ma Georgina, raconte*moi ta peiue. »
- « Oui, tout à toi, Belia, car ma pauvre âme est pleine, Et qui me soutiendra, chère, si ce n'est toi?
Sœur de mon âme, écoute. mon unique amie, G^est de bonheur, Bella, que je meurs I c'est ma vie Qui dans cet océan se perd comme un ruisseau. Pour toi, ces eaux, ces bois, tout est muet, ma chère 1 Viens, ma bouche et moA cœur t'en diront le mystère... Rappelons-nous Hamlet, et sois mon Horatio. »
Au bord d'une prairie, où la fraîche rosée
Incline au vent du soir la bruyère arrosée,
Le château de Smolen, vénérable manoir.
Découpe son portail sous un ciel triste et noir.
G'est au pied de ces murs que Tiburce «^arrête.
Il écoute. — A travers les humides vitraux,
Il voit passer une ombre et luire des flambeaux :
« A cette heure! dit-il. Est-ce encore une fêle? »>
Puis, avec un murmure, il ajoute plus bas :
<< M'aurait-elle trompé? » Dans ce moment, un pas
Au penchant du coteau semble se faire entendre...
Il est sans armes, seul. — Viendrait-on le surprendre?
H hésite — il «ipprocho à pas silencieux.
Caché sous le portail que couvre une ombre épaisse, Tour à (our prés du mur il se penche et se baisse. . . Quel spectacle imprévu vient de frapper ses yeux !
Près de l'ardent foyer où le chêne pétille, Le vieui Smolen courbé récite à haute voix L^oraison qu'après lui répète sa famille.
Comme dans ce guerrier si terrible autrefois La sainte paix de Fâme efface les années !
11 prie, et cependant deux femmes inclinées Pour parler au Seigneur se reposent sur lui.
Tiburce les connaît; — l'une est âgée — et l'autre... — Corrupteur, corrupteur, que viens-tu faire ici ? Vois! elle est à genoux, mais les chants de Tapôtre Ne retentissent plus dans le fond de son cœur. Pourquoi ces mouvements, ces yeux fixés à terre? Qui rendra maintenant cette fille à son père?... Qui sait si ce vieillard, certain de son honneur, Tout en priant ainsi, n'a pas de sa parole Détourné sa pensée, et s'il ne bénit pas En ce moment) hélas I l'enfant qui le console, Et dont l'ange gardien fuit au bruit de tes pas?...
Mais non, non, ce vieillard ne saurait douter d'elle.
Soixante ans de vertu l'ont fait croire au bonheur.
Georgina s'est levée. — Ah I que cette pâleur
Lui sied bien à tes yeux, Tiburce, et qu'elle est belle!
Courbe-toi, jeune fille, et du pied de l'autel
Viens présenter ton front au baiser paternel.
Presse, en te retirant, sur ta lèvre brûlante,
La main de ce vieillard — encor ! — bien ! presse-la !
N'entends-tu pas ton cœur, douce et loyale amante.
Ton cœur qui bat de joie, et te crie : « Il est là I »
Il est là, miss Smolen, qui t'attend, et qui compte
Les bénédictions d'un père à son enfant.
Il est là, sur le seuil, qui descend et qui monte, Gomme un larron de nuit que la frayeur surprend. Hâte- toi, le temps fuiti l'horizon se colore! L'astre des nuits bientôt va briller — hâte-toi I
Mais à peine au château quelques clartés encore S'agitent çà et là. — Le silence — Teffroi. — Quelques pas, quelques sons traversent la nuit sombre ; Une porte a gémi dans un long corridor. — Tiburce attend toujours. — Le ravisseur, dans l'ombre, N'a-t-il pas des pensers de meurtrier? — Tout dort.
Oh ! qui n'a pas senti son cœur battre plus vite
A l'heure où sous le ciel l'homme est seul avec Dieu?
Qui ne s'est retourné, croyant voir à sa suite
Quelque forme glisser — quand des lignes de feu,
Se croisant en tous sens, brillent dans les ténèbres,
Gomme les veines d'or du mur d'airain des nuits 1...
Lorsque l'homme effrayé, soulevant les tapis
Qui se froissent sur lui, croit que des cris funèbres
De courir à son or sont venus l'avertir...
Malheur I — Quand lanuitvient, l'homme est fait pour dormir.
Il est certain qu'alors l'Effroi sur notre tête Passe comme le vent sur la cime des bois, Et lorsqu'à son aspect le cœur manque, il s'arrête, Et saisit aui cheveux l'homme resté sans voix.
Derrière l'angle épais d'une fenêtre obscure, Tiburce resté seul avançait à grands pas.
Aux rayons de la lune une blanche figure Parut à son approche, et glissa dans ses bras
— « Hélas I après deux ans! » dit-elle, et sa pensée Mourut dans un soupir sur sa lèvre glacée...
— « Qu^avez-vouSy mon ami? pourquoi ce front chagriu? » Seigneur, me cachez-vous vos sujets de tristesse? » Vous avez négligé de prier ce matin ; » Cher seigneur, vous souffrez. Le mal qui vous oppresse » Me fait souffrir aussi. »
— « Rien, rien, dit le vieillard.
K Où donc est votre fille? elle descend bien tard. »
— a Dieu du ciell Georgina, mon cher seigneur, vous aimo, » Et vos chagrins la font souffrir comme moi-même;
» Elle pleure. Smolen! qui vous a, cette nuit, M Fait tout à coup ainsi sortir de votre lit? » — Silence! disiez-vous; — et cependant, pensai-je, » Les chemins et les toits sont recouverts de neige. » Hélas I je parle au nom d'une vieille amitié, » Qui de vos soixante ans a porté la moitié.
— « Je suis malade, femme, et rien de plus. »
— « Malade?
» Quoi I Smolen est malade, et par cette saison » Expose ^n front chauve à l'agitation » D'une nuit de tempête? Et seul, la nuit, s'évade » En me criant : — Silence I — ainsi qu'un assassin » Que l'esprit de malheur conduit à son dessein?