S PREMIÈRES POÉSIES
» Oui, vous êtes malade, ou je suis bien trompée.
» C'est le cœur, cher seigneur, le cœur qui souffre en vous.
» Pitié, mon Dieu! Pourquoi demander votre épée?
» Où voulez-vous aller? Seigneur, songez à nous.
» Allez-vous dans le deuil laisser votre famille? »
Rien, rien, dit le vieillard. Mais où donc est ma fille? »
Comme avec majesté sur ces roches profondes Que rinconstante mer ronge éternellement, Du sein des flots émns sort Tastre tout-puissant, Jeune et victorieux — seule âme des deux mondes ! L'Océan, fatigué de suivre dans les cieux Sa déesse voilée au pas silencieux, Sous les rayons divins retombe et se balance. Dans les ondes sans fin plonge le ciel immense. La terre lui sourit. — C'est l'heure de prier.
Être sublime! Esprit de vie et de lumière.
Qui, reposant ta force au centre de la terre,
Sous ta céleste chaîne y restes prisonnier !
Toi, dont le bras puissant, dans Téternelle plaine,
Parmi les astres d'or la soulève et Tentraîne
Sur la route invisible, où d'un regard de Dieu
Tomba dans Tinfini Thyperbole de feu I
Tu peux faire accourir ou chasser la tempête
Sur ce globe d'argile à l'espace jeté,
D'où vers son Créateur l'homme élevant sa tête.
Passe et tombe en rêvant une immortalité;
Mais comme toi son sein renferme* une étincelle
De ce foyer de vie et de force éternelle,
Vers lequel en tremblant le monde étend les bras,
Prêt à s^anéantir, sMl ne ranimait pas !
Son essence à la tienne est égale et semblable.
Lorsque Dieu l'en tira pour lui donner le jour,
Il te fit immortel, et le fit périssable. .
Il te fit solitaire, et lui donna Tamour.
Amour I torrent divin de la source infinie !
dieu d^oubli, dieu jeune, au front pâle et charmant!
Toi que tous ces bonheurs, tous ces biens qu'on envie
Font quelquefois de loin sourire tristement,
Qu'importe cette mer, son calme et ses tempêtes,
Et ces mondes sans nom qui roulent sur nos têtes,
Et le temps et la vie, au cœur qui t'a connu?
Fils de la Volupté,, père des Rêveries,
Tes filles sur ton front versent leurs fleurs chéries,
Ta mère en soupirant Rendort sur son sein nu !
A cette heure d'espoir, de mystère et de crainte Où Toiseau des sillons annonce le matin, Tiburce de la ville avait gagné Tenceinte, Et de son pauvre toit reprenait le chemin.
Tout se taisait au loin dans les blanches prairies; Tout, jusqu'au souvenir, se taisait dans son cœur. Pour la nature et Thomme, ainsi parfois la vie A ses jours de soleil et ses jours de bonheur. C'est une pause — un calme — une extase indicible. Le Temps — ce voyageur qu'une main invisible, D'âge en âge, à pas lents, mène à rélernilé — Sur le bord du chemin, pensif, s*est arrêté.
Ah! brûlante, brûlante, ô nature! est la flamme Que d'un être adoré la main laisse à la main, Et la lèvre à la lèvre, et Tâme au fond de l'âme ! Devant tes voluptés, ô Nuitl c est le Matin
Qui devrait disparaître et replier ses ailes !
Pourquoi te réveiller, quand, loin des feux du jour.
Aux accents éloignés de tes sœurs immortelles.
Tes beaux yeux se fermaient dans les bras de TÀmour?
Que fais-tu, jeune fille, à cette heure craintive?
Lèves-tu ton front pâle au bord du flot dormant,
Pour suivre à l'horizon les pas de ton amant?
La vaste mer, Georgette, a couvert cette rive.
L'écume de ses eaux trompera tes regards.
Tu la prendras de loin pour le pied des remparts
Où de ton bien-aimé tu crois voir la demeure.
Rentre, cœur plein d^amour! les vents d'est à cette heure
Glissent dans tes cheveux, et leur souffle est glacé.
Retourne au vieux manoir, et songe au temps passé I
Sous les brouillards légers qui dérobaient la terre,
Tiburce dans les prés s'avançait lentement.
U atteignit enfin la maison solitaire
Que rougissaient déjà les feux de l'orient. —
Ce fui à ce moment qu'en refermant sa porte
Il sentit tout à coup un bras lui résister :
— « Qui donc lutte avec moi? dit-il d'une voix forte.
— « Homme, dit le vieillard, songez à m'écouter. »
C'est une chose étrange, à cet instant du jour. De voir ainsi les sœurs, au fond de ce vieux cloître, Parler en s'agitant, et passer tour à tour.
Tantôt subitement le bruit semble s'accroître, Puis tout à coup il cesse, et tous pour un moment Demeurent en silence, et comme dans la crainte
De quelque singulier et triste événement.
Écoutez! — écoulez! — N'est-ce pas une plainte Que nous venons d'entendre? On dirait une voix Qui souffre et qui gémit pour la dernière fois. Elle sort d\m caveau que la foule environne.
Des pleurs — un crucifix — des femmes à genoux... sœurs, ô pâles sœurs ! sur qui donc priez-vous? Qui de vous va mourir? qui de vous abandonne Un vain reste de jours oubliés et perdus?
Car vous, filles de Dieu, vous ne les comptez plus. Que le sort les épargne ou qu'il vous les demande, Vous attendez la mort dans des habits de deuil; Et qui sait si pour vous la distance est plus grande. Ou de la vie au cloître — ou du cloître au cercueil?
Inclinée à demi sur le bord de sa couche,
Une femme — une enfant — faible, mais belle encor,
Semble en se débattant lutter avec la mort.
Ses bras cherchent dans l'ombre et se tordent. — Sa bouche
Fait pour baiser la croix des efforts impuissants.
Elle pleure — elle crie — elle appelle à voix haute
Sa mère... — pâles sœurs, quelle fut donc sa faute?
Car ce n'est pas ainsi que Ton meurt à seize ans.
Le soleil a deux fois rendu le jour au monde
Depuis que dans ce cloître un vieillard Famena.
Il regarda tomber sa chevelure blonde.
Lui montra sa cellule — et puis lui pardonna.
Elle était à genoux quand il s'éloigna d'elle ;
Mais en se relevant une pâleur mortelle
La força de chercher un bras pour s'appuyer —
Et depuis ce moment on n'a plus qu'à prier.
Ah I priez sur ce lit! priez pom' la mourante! Si jeune! et voyez-la, sa main faible et tremblante
Vous montre en expirant le lieu de la douleur — Et, quel que soit son mal, il est venu du cœur.
Savez-vous ce que c'est qu'un cœurUe jeune fille?
Ce qu'il faut pour briser ce fragile roseau
Qui ploie et qui se courbe au plus léger fardeau ?
L'amitié — le repos — celui de sa famille —
La douce confiance — et sa mère — et son Dieu —
Voilà tous ses soutiens ; — qu'un seul lui manque, adieu I
Ah ! pries. Si la mort, à son heure dernière,
A la clarté du ciel entr'ouvrail sa paupière.
Peut-être elle dirait, avant de la fermer,
Gomme Desdemona : — « Tuer pour trop aimer. »
Il est sous le soleil de douces créatures Sur qui le ciel versa ses beautés les plus pures, Êtres faibles et bons, trop charmants pour souffrir, Que l'homme peut luer, mais qu'il ne peut flétrir. Le Malheur, ce vieillard à la main desséchée. Voit s'incliner leur tête avant qu'il Tait touchée; Ils veulent ici-bas d'un trône — ou d'un tombeau.
Telles furent, hélas ! bien des infortunées
Que dévora la tombe au sortir du berceau,
Que le ciel au bonheur avait prédestinées —
Et telle fut aussi celle qui va mourir.
Déjà le mal atteint les sources de la vie.
A peine, soulevant sa tête appesantie,
Sa main, son bras tremblant, peuvent la soutenii*.
Cependant elle cherche ~« elle écoute sans «ease;
A travers les vitraux, sur la inurajilc épaisse.
Tombe un rayon — Hélas ! c'est encore un beau jour.
Tout renaît, la chaleur, la vie et la lumière.
Ah ! c'est quand im beau ciel sourit à notre terre,
Que l'aspect de ces biens qui nous fuient sans retour, Noiis montre quel désert emplissait notre amour !
Mais qui ne sait, hélas I que toujours TËspérance, Des célestes gardiens veillant sur la souffrance. Est le dernier qui reste auprès du lit de mort? Jetant quelques parfums dans la flamme expirante, Et jusqu'à son cercueil emportant la mourante, Elle berce en chantant la Douleur qui s'endort.
Si loin qu'à l'horizon son regard peut s'étendre, L'œil de la pauvre enfant sur Teau s'est arrêté : .Quoi! rien? murmure-t-elle — et que peut-elle attendre? Mais la Mort, à pas lents, vient de Tautre côté. L'Océan tout à coup, et le ciel et la terre Tournent — tout se confond. — Le fanai solitaire Comme un homme enivré chancelle. — Ange des cieux ! N'estrce pas pour toujours qu'elle a fermé les yeux ?
La grille en cet instant a résonné. — Silence ! Un pas se fait entendre — un jeune homme s'élance. U est couvert d'un froc. — Tous se sont écartés. 11 traverse la foule à pas précipités :
— » Mes sœurs, demande-t-il, où donc est la novice? »
Il l'a vue ; un soupir dans l'ombre a répondu. Alors, d'un ton de voix qui veut qu'on obéisse :
— M Georgette, lui dit-il, Georgette, m'en tends- tu ? »
En prononçant ces mots, le frère se découvie. De la malade alors la paupière s'entr'ouvre ; L'a-t-elle reconnu? Sou œil terne et hagard
Est voilé (l'un nuage et se perd dans le vide.
Il doute — sur son front passe un éclair rapide.
— « Laissez-nous seuls, dit-il, je suis venu trop tard. »
Le ciel s'obscurcissait. — Les traits de la mourante
S'effaçaient par degrés, sous la clarté tremblante.
Auprès de son chevet le crucifix laissé
De ses débiles mains à terre avait glissé.
Le silence régnait dans tout le monastère,
Un silence profond — triste — et que par moment
Interrompait un faible et sourd gémissement.
Sous le rideau du lit courbant son front sévèi'c,
L'étranger immobile écoutait — regardait —
Tantôt il suppliait — tantôt il ordonnait.
On distingua de loiu quelques gestes bizarres,
Accompagnés de mots que nul ne saisissait,
Mais qui, prononcés bas, et de plus en plus rares.
Après quelques moments cessèrent tout à fait.
Au nom de Tordre saint dont il se disait frère,
Auprès de la malade on Tavait laissé seul...
Sur le bord de la couche il vit pendre un linceul :
— « Trop tard, répéta-t-il, trop tard! » — et sur la terre
Il tomba tout à coup, plein de rage et d'horreur.
Hommes, vous qui savez comprendre la douleur, Gémir, jeter des fleurs, prier sur une tombe, Pensez-vous quelquefois à ce que doit souffrir Celui qui voit ainsi l'infortuné qui tombe.
Et lui tend une main qu'il ne peut plus saisir? Celui qui sur un lit vient pencher son front blémc Où les nuits sans sommeil ont gravé leur pâleur. Et là, d'un œil ardent, chercher sur ce qu'il aime, Comme un signe do vie, un signe de douleur; Qui, suspendant son âme à cette âme adorée, S'attache à ce rameau qui va l'abandonner ;
Qui, maudissant le jour et sa vue abhorrée.
Sent son cœur plein de vie, et n'en peut rien donner !
Et lorsque la dernière éUncelle est éteinte,
Quand il est resté là — sans espoir — et sans crainte —
Qu'il contemple ces traits, ce calme plein d'horreur,
Ces longs bras amaigris traînant hors de la couche,
Ce corps frêle et roidi, ces yeux et cette bouche
Où le néant ressemble encore à la douleur...
Il soulève une main qui retombe glacée ;
Et s'il doute, insensé! s'il se retourne, il voit
La Mort branlant la tète, et lui montrant du doigt
L'être pâle, étendu sans vie et sans pensée.
Tout est fini; la cendre est rendue à la terre.
Le ministre est parti — peut-être l'atteud-on.
Tu tes évanouie I ô toi, fleur solitaire!
Il ne reste plus rien -« rien qu'un tombeau sans nom .
Personne n'a suivi sa dépouille mortelle.
Aucun pas n'est marqué sur le bord du chemin. Son vieux père est trop faible, et d'ailleurs, privé d'elle, Plus loin encor, peut-être, il la suivra demain.
Descends donc, pauvre fille, en ta tombe ignorée. Sous ta pierre mal jointe et d'herbes entourée! Cette terre est fertile, et va bientôt fleurir Sur le débris nouveau qu'elle vient de couvrir...
terre I toi qui sais sous la tombe muette
Garder si biea les morts que rOcéao rejette,
Quaad (on sein, fécondé par la corruption,
Redemande la vie à la destruction,
Qu*es-tu donc qu*un sépulcre immense, et dont l'emblème
Est le serpent roulé qui se ronge lui-même?
— Mais vous, rêves d^amour, rires, propos d'enfant, Et toi, charme inconnu dont rien ne se défend, Qui fis hésiter Faust au seuil de Marguerite, Doux mystère du toit que Tinnocence habite.
Candeur des premiers jours, qu'êtes-vous devenus? -
Paii profonde à ton âme, enfant ! à ta mémoire ! Adieu I Ta blanche main sur le clavier dMvoire Durant les nuits d'été ne voltigera plus...
Glisse au sein de la nuit, beau brick de tEspérancel Terre d'Ecosse, adieu t Glisse, fils des forêts I
— Que Ton tienne les yeux, que Ton veille de près Sur ce jeune homme en deuil qui seul, dans Le silence, De la poupe, en chantant, se penche sur les flots.
Ses yeux sont égarés. Deux fois les matelots
L^ont reçu dans leurs bras, prêt à perdre la vie.
Et cependant il chante, et Toreille est ravie
Des sons mystérieux qu'il mêle au bruit des vents.
« Le saule. . . — au pied du saule. . . » — il parle comme en rêve.
Barbara 1 — Barbara ! — Sa voix baisse, s'élève,
Et des flots tour à tour suit les doux mouvements.
— Enfants, veillez sur lui I — la force Tabandoone I
Sa Yoix tombe et s'éteint — pourtant il chante encor.
Quel peut être le mal qui cause ainsi sa mort ?
Couches-le sur un lit, enfants, la mer est dure !
— Enseigne, répondit la voix des matelots,
Son manteau recouvrait une large blessure,
D*où son sang goutte à goutte est tombé dans les flots.