DE MINUIT. 2Ï
Du haut de cette année avec labeur gravie,
Me tournant vers ce moi qui n'est plus dans ma vie
Qu'un souvenir presque effacé, Avant qu'il ne se plonge au sein de l'ombre noire, Je contemple un moment, des yeux de la mémoire, Le vaste horizon du passé.
Ainsi le voyageur, du haut de la colline, Avant que tout à fait le versant qui s'incline
Ne les dérobe à son regard, Jette un dernier coup d'œil sur les campagnes bleues Qu'il vient de parcourir, comptant combien de lieues
Il a fait depuis son départ.
Mes ans évanouis à mes pieds se déploient
Comme une plaine obscure où quelques points chatoient
D'un rayon de soleil frappés; Sur les plans éloignés qu'un brouillard d'oubli cache, Une époque, un détail nettement se détache
Et revit a mes yeux trompés.
Ce qui fut moi jadis m' apparaît : silhouette Qui ne ressemble plus au moi qu'elle répète;
Portrait sans modèle aujourd'hui ; Spectre dont le cadavre est vivant ; ombre morte ^ue ]e passé ravit au présent qu'il emporte ;
Heflçt flont le corps s'est enfui.
J'hésite en me >oy*nt devant moi reparaître, Hélas! et j'ai souvent peine à me reconnaître
Sous ma figure d'autrefois.
Comme un homme qu'on met tout  ioup en présence De quelque ancien ami dont l'âge et dont l'absence
Ont changé les traits et la voix.
Tant de choses depuis, par cette pauvre tête, Ont passé ! dans cette âme et ce cœur de poète, Comme dans l'aire des aiglons,